‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 31 sur 146 · AMBASSADE ANNAMITE A PARIS ET SON RETOUR · texte numérisé non relu

AMBASSADE ANNAMITE A PARIS ET SON RETOUR

L'ambassade annamile avait débarqué à Toulon le 10 septembre 1863 ; elle s'en vint à Marsenic sur le Labrador et se rendit aussitôt â Paris accompagnée de MM. Aubaret et llieunier. Le jour même où elle mit le pied sur la terre de France. X Indépendance belge lançait la nouvelle plus qu'intéressée que Tir-Dirc offrait 85 millions pour le rachat des trois provinces, tout en nous laissant Saigon. La presse olficieuse développa la proposition, un mémoii-e fut même adressé aux ministres et à l'empereur. Mais, Napoléon III n'avait point

hâte à résoudre la question — il s'était rendu aux eaux — et l'ambassade annamite dut attendre un long mois Taudiencc impériale. On lui fit visiter durant ces quatre semaines toutes les curiosités, toutes les merveilles de la capitale. Phan-Thanh-Giang, malgré les soucis que lui donnait sa mission, s'intéressa beaucoup à tout ce qu'on lui faisait voir des choses d'Occident. S'il avait mieux connu les Européens, sMl s'était bien rendu compte de la situation financière horriblement difficile où l'expédition du Mexique plaçait le gouvernement, s'il avait pu apprécier exactement l'état des esprits préparés par la presse et notamment par les nouvelles au sujet d'un rachat, il aurait pu en tirer un parti immense. Malheureusement^ il ignorait le mécanisme de notre politique, la situation réelle, la langue du pays, en vrai mandarin il ignorait tout.

Reçu enfin par l'empereur, Phan-Thanh-Giang ne put que réciter un discours qui, traduit, avait même — comme la plupart des traductions— perdu le meilleur de son effet. Napoléon 111 termina l'audience par des paroles bienveillantes, disant en substance que le France protégeait les faibles, était bonne pour tous, répandait sans compter les bienfaits de sa civilisation, mais qu'elle était sévère pour ceux qui l'entravaient dans sa marche. Là encore, la traduction dépassa la pensée de l'empereur, et la dernière phrase, rendue simplement par phài c6 sçr*, atterra les ambassadeurs. Ils crurent tout perdu. Toutefois, le lendemain, il leur fut donné avis que la réponse à leur demande serait transmise à Hué dans le délai d'un an ; en même temps on les pria de faire des propositions au point de vue des relations commerciales entre les deux nations. De ce moment,.les ambassadeurs reprirent courage, et leur départ s'effectua non sans un certain espoir de succès.

De Paris, l'ambassade se rendit en Espagne, d'où un petit navire do guerre espagnol, le Terceira^ fut chargé^ dans le courant de décembre, de la ramener à Alexandrie. Pendant le voyage dans la Méditerranée, un vent d'une violence extrême souleva les flots et dévasta nos côtes. Le paquebot V Atlas, qui faisait le service postal entre Alger et Marseille, disparut dans la tourmente; on crut que le Terceira avait subi le même sort, quinze jours se passèrent avant qu'on sût en France ce qu'il était devenu, d'où la fausse nouvelle arrivée à Saigon. L'aviso espagnol avait, à la vérité, fait des avaries graves et brisé son beaupré, mais il parvint heureusement à relâcher à Naples, ce qu'on ne sut à Saigon que parle courrier suivant, soit près d'un mois plus tard.

En France, néanmoins, la campagne se poursuivait. Napoléon hésitait entre diverses solutions, il lui répugnait maintenant de rendre les territoires conquis. Mais le parti du rachat ayant pris le s, un nouveau projet de traité fut établi par lequel nous ne

ut avoir peur, it faut craindre, il faut trembler.

gardions que les villes de Saigon, Chçr-Lfrn, My-Tho et Thû-Dâu-MOl avec une zone de quatre à cinq kilomètres sur les rives du fleuve entre ces localités et la mer. Le reste de la conquête devait être rétrocédé moyennant une compensation pécuniaire.

Le traité modifié de la sorte, ainsi que le traité franco-cambodgien ratifié, furent «remis au nouveau consul de France à Bangkok, le commandant Âubaret^ qui reçut de pleins pouvoirs du ministre des affaires étrangères pour donner satisfaction à Hue aux demandes présentées par l'ambassade. M. Aubaret quitta la ^>ance en janvier 1864; à Suez, il prit le Donnât qui était attendu à Saigon autour du 25 février. Le plénipotentiaire français aurait donc dû arriver avant l'ambassade annamite, mais un accident de machine ayant retenu le Donnai à Singapour^ le commandant Aubaret passa sur l'aviso le D'Enlrecasteaux, mis à sa disposition, et se rendit d'abord à Bangkok, afin de remettre une lettre autographe de Napoléon III au roi de Siam, mais il envoya, en même temps, à l'amiral de la Grandière le ti-ailé du 11 août \sés ratifié, qui plaçait le Cambodge sous le protectorat de la France.

Le 18 mars 1864, le transport le Japon mouillait à Saigon ayant l'ambassade annamite à son bord. Elle était accompagnée à son retour par M. Boresse, lieutenant de vaisseau, inspecteur des affaires indigènes. Les ambassadeurs ne savaient évidemment rien des conditions nouvelles qu'apportait le commandant Aubaret, personne à Saigon n'en savait rien ; le bruit se répandit, néanmoins, que leur mission allait avoir des conséquences funestes pour la colonie. Quelques indiscrétions de la suite des ambassadeurs, préméditées peut-être, en tout cas inexactes, avaient fait le mal.

Le 24 mars, l'ambassade repartit pour Hue, et, après avoir rempli sa mission au Siam, le commandant Aubaret la suivit, à quelque deux mois de distance, avec le D*Enirecasleaux. 11 arriva à Hué le 16 juin, mais ne fut reçu en audience solennelle que le 22. Phan-Thanh-Giâng, qui avait toute la confiance du souverain, fut chargé de poursuivre les négociations avec M. Aubaret.

Bientôt I on sut la vérité sur les conditions du nouveau traité. A Saigon la consternation devint grande. Heureusement pour la colonie et pour la France, le souverain d'Annam avec ses conseillers ne virent pas plus clair cette fois qu'avant . La situation s'offrait à eux favorable comme jamais elle ne s'était offerte. Le rachat des trois provinces (excepté les villes déjà mentionnées) devait être fait moyennant cent millions de francs payables en cinquante annuités de deux millions chacune. Tir-Birc au lieu d'accepter d'emblée, sans discussion, se mit à chicaner, il refusa de payer l'indemnité de guerre au delà de quarante années ^ Cette restriction pouvait d'autant moins

(1) L'incapacité de TAiHiamite à saisir la limite des concessions à faire ou à demander est tout droit surprenante. Qu'on lui propose la plus excel-

èlre admise par le négociateur français que, quelques temps auparavant, Tir-Dirc avait eu l'insigne maladresse de faire savoir au gouverneur de la Cochinchine qu'il lui était impossible de payer plus de 134.000 piastres sur l'annuité de 400.000 piastres qui venait d'échoir. M. Aubarel se réserva le droit d'en référer au gouvernement françiiis.

Ces chicanes, ces inconcevables pertes de temps provoquées par la cour (l'Annam sauvèrent la Cochinchine. Le 18 juillet 1864, arrivait à Saigon une dépôche de Paris, qui fut envoyée sans larder à Hué. VEcho qui la portait arriva le 21 juillet à Tourane, c'était l'ordre de suspendre les négociations. M. Aubaret s'en revint à Saigon.

Que s'était-il passé, que se passait-il encore â Paris? Rien que de très naturel. Le bon sens avait péniblement mais définitivement repris le dessus. Le ministre de la marine, qui était avec raison pour la conservation de la colonie, ne se croyait point battu par un premier insuccès. Le lieutenant de vaisseau Rieunier (plus tard amiral) s'était, lui aussi, fait le champion de la Cochinchine française. Les grands journaux, sauf les Débals, comprenant enfin que le véritable intérêt du pays voulait que la Cochinchine nous demeunU, menaient, à présent, campagne en fav(;ur de la colonie. A la Chambre des députés aussi, quelques membres înlluenls, s'ils ne prirent pas la défense de la Cochinchine, du moins ne firent pas d'opposition, tels MM. Thiers et Limbrecht. L'empereur fut ébranlé sans doute par le bruit qui se faisait autour de la question. A la fin de 1863, une commission avait été instituée pour étudier la ligne de conduite à tenir ; par ailleurs, un mémoire fut demandé au marquis de Chasseloup-Laubat. Napoléon III, ramené à d'autres idées, fit partir en juin 1864 de nouvories instructions pour renoncer au traité en négociation.

Le 4 novembre 1 864, le ministre de la marine remit son mémoire à l'empereur, à la suite duquel on revint purement et simplement au traité du 5 juin 1862. Le refus définitif du gouvernement franç-ais d'accéder aux offres de rachats parvint à Saigon, le 29 janvier 1865, apporté par le courrier anglais.

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