MORT DU QUAN DINH
Il est presque inutile de relater que, durant toute l'année 18G4, les intrigues dos autorités annamilos établies sur nos Trontièros se poursuivaient sans relAche. Du côté du Binh-Thu;)n, nous l'avons dil, de nombreuses bandes de vauriens s'étaient retranchées dans des fortins et venaient, de temps à autre, faire des incursions sur le sol
'•ations, et il soulèvera encore des diflicuUês, réclamera d'au- Le sens des affaires est si nui chez lui, (jue, partout où Chinois et Tlndien, ils ont tôt fait de le supplanter.
de nos provinces. Une expédition les rejeta en territoire annamite. Les Mois, de leur coté,poussés à bout par les exigences des rebelles qui les accablaient de corvées, livrèrent aux autorités françaises unchefde bande redouté, le quân Su-, qui fut exécuté près de Bà-Rja, le 9 mai 1863 ; ils tuèrent encore dans les bols plusieurs centaines de rebelles.
Le Binh-Thut1in,en même temps qu'il se trouvait inondé par cette écume malfaisante dont il était le premier fauteur, vit son territoire maritime infesté par des pirates chinois. Incapable de les repousser, le gouvernement annamite fut obligé de demander secours ù l'amiral de la Grandière, qui fit surveiller la côte.
Du côté de TOuest, les mandarins donnaient également asile aux pillards traqués par nos colonnes et, s'ils arrêtaient certains individus, c'était moins pour les puuir que pour les soustraire à la justice française. Au commencement de mai, un chef de bande nommé Quô-i fut mis en prison àChàu-Boc par les Annamites eux-mêmes. Ses compagnons essayèrent vainement de le délivrer ; en se retirant, ils détruisirent les établissements voisins de la citadelle. Ce Quoi avait pillé un village sur notre territoire et assassiné le maire. Sur d'énergiques réclamations il fut livré à l'autorité française, jugé et condamné à mort.
Un autre chef, le de doc Huàn, second du Ihién hi) Bu-o-ng, qui avait pris part à la destruction des établissements autour de la citadelle de Chau-Bôc, fait prisonnier depuis, se trouvait lui aussi détenu dans celte citadelle. L'amiral de la Grandière, secrètement averti, ordonna à M. de Lagréede quitter Oudongavec trois canonnières et de ée rendre ù GhAu-Boc pour demander l'extradition de HuAn, conformément au traité de 1862. Les autorités annamites nièrent d'abord son arrestation, puisfirenl toutes sortes de difficultés ; Doudart de Lugrée en eut raison, et le prisonnier fut livré.
Mais Bjuh, lame de tous les mjuvem.3iits, restait à prendre. Tantôt on le disait à Hué, taulôt au Binh-Thuan, tautôl aux environs mêmes de Saigon. On le voyait partout. Un de ses ennemis irréconciliables, le doi Huynh-Công-Tau, à notre service depuis 1862^, le
(I) Huyiih-Côug-Tâu était originaire du village de Phirô-c-Hàu (prov. de Clio-Lân). Son père, qui servait comme pliô quaii ca à Saigon, se relira dnnslephù de Tàn-Aii après la prise de Giii-Hjà et se livra au commerce. Tan suivit d'abord le qui'i Bjnh, mais le père ayant eu des relations avec un fonctionnaire annamite au service de la France, Djnh s'en prit au fils menaçant de le décapiter. Tan s'enfuit et passa aux Français. H devint ainsi Tennemi mortel de Bjnh, qu1l liait par tuer comme il est dit plus haut. Tan resta toujours dévoué à la France, (|ui reconnut ses services et releva jusqu'au grade de liïnh binh ; nous aurons Foccasion d'en parler encore plusieurs fois. 11 mourut en 187i à Tâge de 38 ans. Vn monument fut élevé à sa mémoire sur la place du marché de Gô-Gông, on y lit Tinscrr)Hion suivante :
À la mémoire du lành binh Tiin^ chevalier de Ui légion d honneur, fidèle et courageux serviteur de la France,
soupçonnait tout bonnement d'être caché quelque part dans lehuy$n de Gô-Công. Un jour il fut prévenu que B|nh venait ti'arriver à Kîèn-Phu*ô^ (aux environs de Gô-Công), il s'y rendit sur l'heure avec ses partisans, cerna, dans la nuit du 19 au 20 août 1864, la maison où le quân Bjnh s'était retiré avec 25 de ses hommes. Au petit jour, la lutte s'engagea désespérée, B|nh fit uneisortie avec les siens ; il allait échapper encore une fois, lorsque le d$i Tan (il diriger tous les coups de feu sur le fugitif. Une balle lui brisa la colonne vertébrale. Plusieurs prisonniers, cinq cadavres et les papiers de Blnli restèrent en notre pouvoir.
Ces papiers permirent d'arrêter quelques-uns des principaux chefs de la rébellion. A l'occasion de la mort de B|nh, le gouverneur fil grâce de la vie au de doc Iluàn que les autorités de Ch:lu-Ddc avaient dû nous livrer.
PROPAGATION DU Qu8c ficè'
L'incertitude dans laquelle le gouvernement s'est trouvé, pendant la meilleure partie de Tannée 1864, sur le sort de la Cochinchine, avait empêché bien des entreprises, bien des oi^nisations. Mais si la colonisation proprement dite subit un arrêt, il n'en fut pas de même de diverses questions subsidiaires. Celle si importante des rapports directs entre Français et Annamites était restée pendante. En dehors du concours des interprètes, on ne se comprenait toujours pas. Le qu6c ngir pourtant avait fait ses preuves. Les missionnaires, inventeurs du système de romanisation de la langue annamite, l'employaient avec succès pour eux-mêmes, et les membres de la mission, nouvellement venus d'Europe apprenaient, par son moyen, assez vite à parler la langue usuelle.
L'amiral de la Grandière, frappé de ces avantages, résolut de vulgariser la connaissance du quôc ngir afin de faciliter les rapports entre la population et les fonctionnaires français qui, la plupart, savaient se servir de cette écriture; il pensait aussi, par ce moyen, soustraire les gens du peuple à l'influence hostile des lettrés. Des écoles gratuites furent ouvertes par les soins de l'administration dans chaque centre important; on y enseignait, en langue annamite, outre le quoc ngir, les éléments d'arithmétique et de géométrie.
Tel que l'amiral avait conçu cet enseignement, il était juste et n'aurait eu besoin que d'être développé, complété dans un sens rationnel. C'est-à-dire de tout enseigner dans la langue des Annamites et au moyen du quoc ngir ; de faire apprécier aux lettrés notre science pour en tirer des auxiliaires utiles à la civilisation européenne, non de leur faire une guerre inintelligente, haineuse. En pourchassant le vieux maître de caractères qui était aussi un maître de morale, en le supprimant, nous avons privé gratuitement la population î* '^ute éthique (car le nombre d'Annamites chrétiens est
infime). Il ne suffit pas de supprimer dans certains cas, il faut aussi remplacer. Rien n'a été fait en ce sens, et la société actuelle le paie, les statistiques judiciaires en font foi.
Mais laissons ce côté moral de la question — sur lequel bien des esprits semblent revenir aujourd'hui — pour n'envisager que le côté matériel. Substituer le quôc ngirau caractère chinois n'est pas résoudre le problème de l'enseignement, ce n'est que le déplacer. La lingue annamite, tout comme le chinois, appartient au groupe des 1 mgues isolantes, dont le monosyllabisme a eu pour conséquence la phrase, ou la pensée, stéréotype, car le mot isolé, avec ses sens divers, ne permet généralement pas de fixer l'idée. Le caractère chinois que d'aucuns prétendent si clair, si précis — parce qu'ils ne le connaissent pas — a le même défaut que le quoc ngu- ; pris isolément, il peut signifier plusieurs choses, très difierentes, parfois entièrement opposées. Le passage de Visolalion à V agglutination serait seul capable de modifier cet état de choses, et ce passage ne dépend ni de la volonté d'une académie, ni même de celle d'un souverain. En tout cas, manque-t-il à la langue et, par conséquent, aux deux formes d'écriture tous les mots scientifiques et techniques de nos vocabulaires occidentaux. C'est \i\ qu'est le vrai mal, mais ce mal a son remède, car il est très possible de donner à une langue les termes dont elle manque, c'est une aflaire d'étude et de dictionnaire qui ne demanderait même pas un très grand nombre d'années pour être résolue. Il ne faudrait en tout ceci qu'un peu d'argent et de bonne volonté.