DYNASTIE DES H^NG-BÀNG
D'après les traditions annamites, la première dynastie qui a gouverné le pays des Giao-Chî se nomme Hong-Bàng et a donné vingt rois à ce peuple. C'est Be-Miuh (Ti-Ming des Chinois), arrièrepetit-fils d'un des premiers empereurs de la Chine, ThSn-Nông (Ghin-Nong), qui érigea, dit-on, en faveur de son fils cadet Vu-ç-ng, surnommé LOc-Tgic, le Midi de l'empire en royaume séparé. Les annales chinoises et annamites sont en contradiction chronologique sur ce point -.
Le nouveau royaume reçut le nom de Xich-Quî (diable rouge) et aussi celui de Vi$t-Nam (au delà du Midi).
Le nom de règne deLçc-Tyc, fut Kinh-Duong-Vu-o^ng . Il épousa la fille du chef de fiong-Dinh appelée Than-Long et en eut' un fils du nom de Lgc-Long (deux mots signifiant renard et dragon) qui lui succéda sans doute.
Ici, se place la curieuse légende qui suit : Laic-Long épousa Âu- (i(r, fille de Dé-Lai, et après en avoir eu cent garçons d'une manière assez prodigieuse, par le moyen de cent œufs selon la note, il dit à sa femme : Pour moi, je suis vraiment de la race des dragons^ et vous, vous êtes de celle des immortels : Veau et le feu se font la guerre, et il est difficile de les réunir ensemble. Alors, d'un commun accord, ils séparèrent cinquante de ces enfants pour suivre le père vers la mer et les cinquante autres pour aller avec leur mère vers les montagnes. Hîmg, qui était l'aîné de tous, fut le roi de ceux-ci.
Fxartant la légende, il reste qu'à la mort de L^c-Long, ses enfants se sont séparés. Les uns, conduits par leur mère, retournent ou restent avec un certain nombre de tribus dans les montagnes, les autres prennent le chemin de l'Océan et vont s'établir, selon toute probabilité, dans la région du Quàng-ï>ông actuel. Et c'est ainsi que les premiers resteront des Annamites et les seconds deviendront des Chinois. Nous n'aurons, dans la suite, à nous occuper que des tribus montagnardes.
Le successeur de Lac-Long, à la tête de ces tribus, fut donc son
(I) Dans notre première édition, nous avons écrit Hbng'Bàng'ThijSmvani en cela les auteurs français, mais comme le caractère /A/ signifie famille, maism, il est ici impropre dans la composition du nom ; il faudrait écrire U^ng-Bàng thien supprimant le mot dynastie, ce serait alore du quoc-ngir. M. Paulus Cua, dans son dictionnaire annamite, dit Ho Uoitg-Bàng, ce qui nous parait plus juste, hç voulant dire aussi famille.
(i) Voir VHistoire ancienne et moderne de VAnnam, par A. Launay
^ge 8).
fils Hiing. Dès son accession au trône, il changea le nom du royaume en celui de Van-Lang (beau pays) et prit lui-nu^me le nom de Hàng- Vinrmj sous lequel sont connus tous ses successeurs. Les fils des rois de la dynusiie des IIong-Bàng prenaient le titre de quang lang ^ et les lilles celui de mî nàng * ; c'est le titre que portent encore actuellement les chefs et leurs femmes chez les tribus mu-crng du Tonkiu.
Le Vàn-Lang était borné :
A l'Est, par la mer de Chine (Nani-Hai). A l'Ouest, par le royaume de Ba-Thiic (le Cao-Bàng actuel). Au Sud, par le pays de Hô-Tùu ou Chi«^m-Thàuh (Ciampa). Au Nord, par le lac de B()iig-Dinli(ou les bas-fouds eurore submergions du Quàng-Si).
11 était divisé en 15 bo :
V» Vàîi-Lang (où était la capitale).
2" Giîio-Cliî (actuellement Hâ-Nôi, Hu-ng-An (»t Nam-Dinb).
3"Cliàu-Dién (Sirn-Tûv).
4o Vo-Ninh (Bâc-Ninh).
5o Phu-ô-c-Lôc (So-n-Tûy).
Go Viêt-Thu-crng (Quâng-Binh, Quang-Tri).
7"Ninh-Hal(Quàng-Yôn).
8" Du-ang-Tuy'ên (Hài-Diro-ng).
\)o Luc-Hai (tiang-So-n).
lOo Vo-Dinh (Thài-Nguy^n etCao-Bàng>.
Il« Hoai-Hoang (Nghé-An et Hî\-Tinh).
12« Ctru-Cbcn (Thanh-H6a).
i3o Bînh-Gian.
I io TAn-Hu-ng (Hmig-Tuyén).
1 o« Cù-u-BiTC.
L'histoire légendaire de ces temps reculés nous fait connaître que lesgens de Giao-Chî étaient superstitieux, qu'ils avaient des temples, qu'ils offraient des animaux en sacrifice aux génies, vraisemblablement personnifications des forces mystérieuses de la nature. Les gens de Giao-Chî se tatouaient le corps et vivaient principalement de cha.>se et de pèche. C'est presque de tous points le portrait des Mu-crng du Tonkiu et des tribus kha de la Chaîne Annamilique le long du Laos.
Les aininles, lant annanlites que chinoises, sont à peu près muettes sur les événcmenis qui se passèrent durant le long gouvernement de la dynastie Ilong-Bâug. Le fait le plus saillant qu'elles signalent est l'envoi en Chine d'une ambassade, vers Tan 1109 avant l'ère chrétienne.
Cette ambassade était-elle une manifestation de vassalité ou^, comme le prétendent les annales annamites, un acte d'espionnage ? Nous penchons à croire, avec Tabbé Launay, que la Chine recevait là son
{\) Quang z= briller, lamj appellallf des bonimes ; w? =r grâce, »««</ aussi mtctmj appellallf des femmes.
hommage de suzeraineté, car l'ambassade eut lieu au moment de la convocation des Etats tributaires ; d'autre part, les Hùng-Vu-o^ng, en liaison de leur origine chinoise, nous semblent avoir été tout naturellement portés à reconnaître la suzeraineté des souverains du pays de leur anctHre.
€ A ces raisons, dont la force probante est loin d'être absolue, vient s'ajouter ce fait, rapporté par le commentateur Ngô-Sî-Liên : renipereur \ o * (Yu), le fondateur de la dynastie des Ha, laquelle a régné sur la Chine, depuis 250.") jusqu'en 1766 avant Jésus-Christ, partagea l'empire en 9 chàu (Icliéou), et le pays des Giao-Chî lit partie du Duo-ng-Chàu . Or, comme il ne semble pas qua cette époque le pays deTiiao-Chî ait fait partie intégrante de l'empire chinois, il oindrait au moins en conclure qu*il en était vassal ou tributaire.» (.1. Laxuuvj).
Avant d'aller plus loin, il convient de nous arrêter un instant sur ces mois suzemimUé et nisselatje qui rappelent à l'esprit européen les liens rigides de notre puissante et batailleuse féodalité. Les Etats tributaires de l'empire paraissent avoir eu des obligations de vassalité d'une nature un peu différente, ainsi que nous l'explique M. Devéria dans son Histoire des Ilelalions de la Chine avec rAnmim :
a Fan (phan en annamite) (jue je traduis par vassal, veut littéralement dire « haie, tamis, grillage, d comme si les Etats immédiatement voisins de la Chine en étaient aussi la haie. La situation actuelle de l'Annam vis-à-vis de la Chine me semble tout entière dans ce mot Fan ou c haie » ; il est là pour amortir le premier choc d'agresseurs pouvant venir de plus loin et, ainsi que l'histoire le démontre, c'est là que la Chine rejette, pour se faire livrer ensuite ou s'en servir sur place, les épaves de ses révolutions. »
Un autre fait se rattachant à l'ambassade dont nous venons, de parler et qui reste fort digne de remarque, c'est qu'au moment du retour, Châu-Công-Dàn -, l'oncle du jeune empereur Thành-Vu-ang, lit présent aux ambassadeurs de cinq chariots qui avaient la propriété de s'orienter toujours vers le Sud, alin, disent les annales, de permettre aux envoyés de retrouver le chemin de leur pays. C'étaient évidemment des boussoles que ces chars magnétiques indiquatit le Sud.
Comme on voit, la propriété de Taiguille aimantée a été connue et utilisée très anciennement chez les Chinois. Quant à dire que
(1) Se prononce aussi vu.
{t) Son vrai nom éUiil Cor-Dàn, ('.lK\ii-C()ng est un litre qui se eom|ios4Hlii mot Chàu, emprunté à Ky-Clu\u (Etal Iriliutairedo la Chine) paxstroii^Mue (le la maison des (^hàu el de Cong, ou prince.
Chàu-Cùng-Bân, appelé onninunémenl CIuIu-Côiiît, était le frére de IVm|»ereur Vo-Vinnig, fondateur de la dynastie des Cliâu {\ l2*2-2Ui av. J.-C);
avait la rêputiition dVtre un sa\ant It^tlré.
raigaiil6 marque le SuJ, c'est une manière de s'exprimer qui n'est ni plus ui moins arbitraire que la nôtre lui faisant indi(]uer le iNord. L'aiguille alfecte une direction ({ui'se prolonge de part et d'autre de son point de suspension et, suivant les premières applications qui en ont été faites, c'est fatalement l'une ou l'autre extrémité qu'on a prise comme pointe indicatrice.
Nous coutinueroas notre résumé en faisant observer que cette première partie de l'histoire d'Aunam a été contestée par certains IcUres du pays. La haule .antui.iitc do*la dynastie liong-jjin.^ et son origine chinoise leur |)araisseut etrij de pure invention *. Un point, touiofois, sur lequel tout le nunde si^mule d'accord, c'est cine le royaume de Vàn-Lang n occupait pas tout le pays de Giao-Chi^ étiiit aussi habité par d'autres tiibus ne formant pas avec ce royaume et entre elles un compact corps de nation. Quoique les gens deVan-Lang et toutes ces tribus fussent do même race, celles-ci étaient, les uues indépendantes, les autres soumises à des voisins.
Nous trouvons la coulirmation de ce fait en deux épisodes que nous ont transmiiî les Annales ; le premier^ sous forme de légende, mais qui^ dégagé du fabuleux, semble se résumer comme suit :
C'est sous un des derniers Uùng-Vu-ong. 11 y eut, à cette époque, une guerre entre certaines tribus du haut pays, les So'U-Tinh (^tribus des montagnes) et d'autres habitant le rivage de la mer, les Thùy-Tinh ^ (tribus maritimes). Le motif de la lutte semble avoir été une préférence de mariage. Le chef des clans de la côte s'était trouvé eu compétition avec le chef des montagnards pour la lille du roi de Vàn-Lang. Le San -Tinh obtint la mam de la princesse. Son rival, blessé du refus qu'il venait d essuyer, entreprit une guerre opiuiûtre contre les tribus de la montagne, mais fut vaincu.
Pour être capable de se battre ainsi presque sous les yeux du roi de Vân-Laog, il faut admettre que celui-ci n'a guère eu d'action, sinon point du tout, sur ces peuplades qui paraissent bien avoir été tout à fait indépendantes.
L.e second épisode se rattache A la fin môme de la dynastie Hông- Bâng. Il existait en ce temps et probablement bien avant déjà, sur le territoire de Giao-Chi une contrée appelée Thgic, ou Ua-Thijc (le Gao-Iiaug actuel), principauté vassale de Vàn-Lang qu'elle conlinait au Nord-Ouest. (Ce fait démontre une fois de plus (jue Vàn-Lang ne comprenait pas tout le pays de Giao-Chî). Or, les princes de lia-Thijic s'étaient peu à peu rendus indépendants. Une
(1) Voir Le Pays (i*Annam par Luro (p. 65).
(2) En réalité, San-Tinh^Génie des montagnes et Tliiiy-Tinh^iGénie des eaux. La légtMide raconte que cos deux génies, aidés de leur cortège dVsprits el de diablotins, se soûl fait la guerre. Faute d'autres expressions, nous avons dû garder celles de Sc/n-Tinli^i Thuy-Tinh les traduisant suivant ua sens plus réel par irilma des montagnes et tribus inantimes.
inimitié profoude surgit même entre les deux pay&. La raison, comme antérieurement pour les Thûy-Tinh^ provenait d'une demande en mariasse. Un roi de Ba-Thijic s'était vu refuser la fille d'un Hùng- Vu'orng. De là, ressentiment profond et déclaration de guerre au Vàn-Lang.
Refoulé dans la lutte, mais non dans sa haine, le roi de Ba^Tb^c laissa à ses successeurs le soin de le venger. Ceux-ci n'oublièrent point le désir de Tancëtre et, leur soif de domination aidant, ils i*estèrent à raffut d'une occasion propice. Le prince qui allait ^tre l'ultime Hùng-Vu-oug la leur offrit ; souverain cruel et débauché^ inca-
• pable d'entraiuer son peuple à le défendre jusqu'au bout^ il ne pouvait manquer de sombrer.
Yên-Du-o-ng, ou An-Du-ang, alors roi de Ba^Thyc vint l'attaquer.
La guerre eut des fortunes diverses, mais An-Du-ong devait triom-
i.pher. Après plusieurs années de lutte, il finit par s'emparer de la
capitale du Vàn-Lang et le dernier des Hîing-Vu'O'ng termina sa dy-
; nastie et son existence en se jetant dans un puits (257 avant J.-C).