‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 43 sur 146 · MI · texte numérisé non relu

MI

Le 14 février 1867, le lieutenant de vaisseau Monet de la Marck se rendit à bord du Monge à Hue pour y réclamer l'annuité échue de rindemnilé de guerre. Il dut, en même temps, demander à nouveau la cession des trois provinces de l'Ouest. Les ministres le reçurent très froidement, déclarant que loin de vouloir céder ces provinces, ils proposaient de racheter celles que iious occupions. Cette fois la politique annamite se faisait explicite, et ne laissait plus à la France que l'uhique ressource d'occuper les provinces occidentales.

Quoique Ton s'en préoccupât dès lors sérieusement à Saigon, l'on n'interrompit point les occupations pacifiques. Comme Tannée précédente, il y eut une exposition, qui fut ouverte le 24 février. Le gouverneur distribua lui-même les récompenses ayant à ses côtés Phan-Thanh-Giang, le prince Phra-Keo-Pha et deux ministres du roi Norodom. Un arrêté du 4 avril 1867 créa la municipalité de Saigon.

Le 7 mai, une troisième explosion de chaudière vint plonger la colonie dans le deuil. Le Casse-Tête, revenant dç Bà-Rfa avec de nombreux passagers, voulut aider au deséchouement du trois-mûts le Saint- Vincent venu au plein près du Banc de Corail. Deux explosions successives se produisirent, la première dans la chaudière, la seconde, pense-t-on, dans la soute aux poudres. Le navire coula à pic faisant quatorze victimes et de nombreux blessés dont quol((ues-uns moururent des suites de leurs brûlures.

Cependant, les détracteurs et adversaires de la Colonie n'avaient pas désarmé en France ; heureusement l'amiral Rîgault de Genouilly venait de prendre le portefeuille de la marine (19 janvier 1867). Comme ministre, il défendit énergiquement la Cochinchine, mais il ne put empêcher quelques journaux d'en dire beaucoup de mal. L'empereur, soit pour être définitivement renseigné, soit simplement pour donner satisfaction à l'opinion de personnes plus méchantes qu'instruites, confia la mission délicate d'examiner les ressources et la constitution de la colonie à un de ses officiers d'ordonnance, le lieutenant de vaisseau des Varannes, Très cordialement reçu par le gouverneur, malgré son rang sul)alterne, M. des Varannes put se convaincre et de l'utilité et de la nécessité de garder la colonie. D'autre part, le gouvernement métropolitain, ti-ès au courant des intrigues de Hue, avait autorisé l'amiral de la Gi*andière à prendre possession des trois provinces de l'Ouest.

L'amiral se tint prêt à agir attendant le moment favorable, c'està-dire l'heure où les habitants du territoire annamite, fatigués de la duplicité de leurs mandarins et des désordres constants, accepteraient comme un bienfait notre domination. L'expédition qui devait prendre possession des provinces fut préparée trois mois d'avance et dans le plus grand secret. Un seul officier, sur la discrétion duquel imirai pouvait entièrement compter, rédigea sous sa surveillance

les ordrçSf les instructions et prépara les cartes. Tous ces papiers, non datés ni signés, furent tenus sous clef par l'amiral jusqu'au dernier moment.

Des levées de miliciens furent faites dans les inspections, le nombre des employés fut augmenté sans que personne sût exactement pourquoi. On ne s'attendait pas à un mouvement important quelconque vu la saison des pluies.

Le ISjuin 1867, l'amiral entièrement convaincu que le gros de la population des trois provinces enviait la prospérité et la sécurité des villages de notre territoire, informa confidentiellement les chefs de service de sa résolution de marcher sur Vînh-Long. Des instructions furent données aux chefs de détachement et aux commandants des navires. Le rendez-vous était My-Tho.

Le 17, au soir, les forces se mirent en mouvement. Le 18, douze cents hommes étaient réunis à My-Tho. Huit inspecteurs et les employés destinés à l'administration des nouvelles provinces avec 400 miliciens étaient cantonnés dans le Vieux-My-Tho, attendant l'arrivée de jonques et d'instructions. Sur le fleuve, se tenaient h Tancre les canonnières en bois la Mitraille, le Bourdais, ïAlom-Prah, les canonnières en fer VEspingole^ le Glaive^ le Fauconneau^ la Hallebarde^ VArc, l'aviso le Biên-Hoà et une chaloupe à vapeur.

Le 19 juin, à une heure de l'après-midi, le gouverneur arrivait à My-Tho sur VOndine qui avait passé par la mer. Les chefs de corps et les commandants de navires vinrent à bord recevoir les dernières instructions. Troupes et miliciens furent embarqués et, à minuit, la flottille appareilla. Au jour (20 juin 1867), une brume assez épaisse enveloppa les navires qui vinrent pourtant successivement mouiller dans la rivière en face de Vinh-Long. A sept heures et demie du matin, tous les bâtiments étaient à l'ancre à leurs postes de combat et plusieurs compagnies d'infanterie de marine mises à terre sur les côtés de la place. Un aide de camp de l'amiral vint alors sommer la citadelle de se rendre. A ce moment, une légère brise dissipa le brouillard et les chefs annamites, surpris dans leur quiétude, purent se rendre compte que toute résistance était inutile.

Phan-Tbanh-Giâng, qui depuis plusieurs mois savait à quoi s'en tenir, qui avait vainement cherché à dessiller les yeux de ses compatriotes, calme devant la catastrophe dont il allait supporter tout le poids, convint de la remise de la place. L'amii-al afin d'atténuer, dans la mesure du possible, les conséquences que l'occupation allait avoir pour les fonctionnaires indigènes des trois provinces, leur offrit la conservation de leurs grades et appointements ou la retraite sur notre territoire jusqu'à ce qu'ils pussent rentrer dans leur pays. Quelques-uns acceptèrent, un mandarin âgé venu de Hue pour présider aux examens des lettrés s'empoisonna. Quant à Phan- Thanh-Giâng, se conformant aux demandes de l'amiral, il écrivit des lettres aux gouverneurs de Chàu-Doc ^et de Ilà-Tièn, leur annon-

çaul la reddition de Vîiili-Loug et les promesses de sécurité faites aux populations, miiisil omit de mentioiiuer les conditions offertes aux fonctionnaires qui voudraient servir la l'rance. H eut une délai!lan(ie dans le sacrilice, et ses missives — on le sut plus tard — se terminaient par la recommandation aux hal)itants de se tenir tran- (piilles, parce (jue l'ordre tle se soulever nétail pas encore donné. Les deux lettres cachetées furent remises à l'amiral.

Le colonel Reboul prit le cornm indement des trois provinces, et le capitaine Bourclict fut nommé inspecteur de Vinh-Long.

Le lendemain malin, 41 juin, le capilaine de frégate Galey et le directeur de Tintérieur, M. Vial, partirent pour Chàu-Doc avec le Biên-Hoà, une flottille de canonnières et des troupes. Kn route, dans le canal de Vàm-Nao, ils rencontrèreni deux jonques mandarines pavoisées portant des parasols de conmiandement. Klles conduisaient le gouverneur de Hà-Tièu à Uach-Già. L'ordre lui fut .intimé de se rendre à bord du Biên-Hoà ; il s'exéculij, on lui remit la lettre de Pban- Thanh-Giàng. Le gouverneur dut rester à bord et Ton continua vers Chàu-Uôc, où le p'remier navire de la flottille jeta l'ancre autour de huit heures du soir. Les canonnières arrivèrent successivement et, à onze heures du soir, la dernière prenait son poste de combat devant la citadelle.

A peine le Bién-Hoà eut-il mouillé qu'une jonque vint de la part du tôug doc demander ce que voulaient les I^Yançais, il fut répondu que Ton avait des instructions de Phan-Thanh-Giàng à remettre personnellement au gouverneur. Après des hésitations et des tentatives de se faire remplacer, le long doc vint lui-même à bord, au moment où la dernière canonnière mouillait. Ou lui remit la lettre qu'il ouvrit en hésitant, puis, à la lueur d'un simple fanal |)lacé dans la chambre du commandant de l'aviso, il lut lentement les ordres de son chef et poussa plusieurs profonds soupirs. Se ressaisissant, il réclama un délai pour rendre la place, ce qui lui fut refusé. Il demanda alors (|ue le directeur de l'intérieur vint passer la nuit à terre alin de garantir, par sa présence, la sécurité des fonctionnaires aiuiamites. On lui lit remarquer le peu d'utilité de celte mesure, il fut convenu cependant que M. Vial irait coucher dans la maison du gouverneur et ((ne le chef de bataillon Domange débarquerait avec cent hommes.

A minuit, le commandant Galey et le directeur de riulérieur, M. Vial, descendirent à terre avec le long doc pour prendre possession de la citadelle. Ils étaient montés sur la jonque même du gouverneur et arrivèrent un peu avant les embarcations françaisss. Aussitôt à terre, ils furent entourés par uue foule d'employés et de soldats annamites. Le gouverneur, prétextant une grande fatigue, prit le commandant Galey par la main tachant de l'amener à grands pas vers la porte du fort ; en même temps, le quan bo et le quau an, avec force démonstrations d'amitié, prenaient M. Vial par les bras ess^iyar.t de Tentraluer à la suite du gouverueur. Mis eu éveil par

ce procédé insolite, MM. Galey et Vial s'arrêtèrent net, déclarant n'avancer qu'avec leur escorte. Bien leur en prit, car l'intention des mandarins était d'en faire des otages. Décontenancés par cette résolution, les Annamites hésitèrent se consultant, mais les embarcations arrivaient Tune après l'autre. Le coup était manqué, on se remit en marche sans empressement cette fois et la citadelle fut occupée. Le lendemain arrivait sur VOndine l'amiral de la Grandiëre qui avait installé, en passant, le lieutenant d'infanterie Vignes comme inspecteur à Sa-fiéc.

Le 23 juin, le commandant Galey avec la Flamberge, une chaloupe à vapeur et vingt jonques chargées de soldats et de miliciens, se rendit de Gtiâu-Boc à Hà-Tiên par le canal. Le commandant était accompagné du directeur de l'intérieur et flu gouverneur annamite qui le suivait depuis le 21 . Aux trois quarts du chemin, la canonnière dut s'arrêter faute de fond ; on mit vingt-quatre heures pour arriver. La prise de possession de Hà-Tiên se lit sans le moindre incident. Le capitaine Dauvergne fut chaîné du commandement de la région.

Dès que l'occupation des trois provinces fut un fait accompli, le gouverneur fit partir à Hué, par le Motige, M. Legrand de la Liraye, son interprète, afin qu'il en portât la nouvelle officielle au gouvernement annamite. Les ministres, cela se conçoit, ne furent pas contents. Us demandèrent la restitution des armes qui se trouvaient dans les trois provinces — chose qui avait déjà été accordée par l'amiral en ce qui concerne les armes que les employés pourraient porter — et, comme compensation territoriale, une partie des provinces de Biên-Hoà et de Saigon, ce qui, bien entendu, fut refusé. Les employés annamites s'embarquèrent avec leurs armes sur le vapeur la Ville-de-HiLë et furent reconduits en Annam.

MORT DE PHAN-THANH-GIANG

Au moment de la prise de possession des trois provinces de l'Ouest, Phan-Thanh-Giâng était arrivé à l'agede 74 ans. Durant sa longue carrière administrative, il avait toujours servi son paysavec un dévouement et un désintéressement absolus. Le fatal événement qui mettait fin à son activité était une de ces injustices du sort que les grandes âmes seules savent supporter sans fléchir. C'est avec un stoïcisme, un calme parfaits qu'il envisageii l'avenir, les reproches du souverain pour des fautes dont il n'était pas responsable et qu'il avait voulu éviter, les attaques haineuses de ses adversaires politiques, la menaçante perte de son honneur. Il sut sortir de là grand comme un ancien. Après avoir fait préparer son cercueil et avoir écrit une longue et touchante lettre à l'amiral de la Grantlière, il appela sa famille qu'il avait mandée à Vmh-Long, recommanda solennellement à ses fils de ne pas servir la France, mais de vivre en paix dans leur village.

et ordonna que ses petits-ftls fussent élevés comme des Français^ puis, en présence de tous les siens, il prît une forte dose d'opium.

M. Le Coniat, médecin de la marine, essaya vainement de sauver Tilluslre vieillard qui vécut encore deux jours et, enfin, expira le 5 juillet 1867.

L'amiral de la Grandiëre écrivit au Qls aîné une lettre de condoléance ' et ordonna que le cercueil, placé sur une grande jonque, fut remorqué par une canonnière jusqu'à Bao-Th^nh, village natal de Phan-Thanh-Giang, près de l'embouchure du Ba-Lai (prov. de Ben-Tre). Un détachement de soldais français lui rendit les honneurs funèbres en présence d'un immense concours de population. La tombe, fort modesie, porlo l'inscription suivante : Lwang-Khê Phan lào nông chi ma (pont, ruisseau ou élang, Phan, vieillard, cultivateur, ici, tombeau), c'est-à-dire, tci\ à Liromg-Kkê, se trouve la tombe du du vieillard cultivateur Phan. Cette tombe est entretenue aujourd'hui par deux autres vieillards, Pban-Dôn-H^u et Phan-Bôn-Khâi, les tils et petit-fils du grand mandarin (pour l'affiliation voir le renvoi 2 page 292).

Comme hommage à la mémoire du grand Annamite, nous reproduisons ci-après quelques lignes empruntées à deux auteurs qui l'ont vu de près et qui lui ont rendu cette justice posthume que la cour de Hue lui refusa.

« La fin de Phan-Thanh-Giang couronnait une vie pure et laborieuse Pendant cinq années, cet homme, le plus sage et le plus

éclairé qui fut parmi les Annamites, ne cessa de lutter résolument contre notre influence, pactisant quelquefois avec les préjugés et les illusions de ses compatriotes au point d'espérer que nous pourrions abandonner* sur la parole du roi Tur-Buc, la garantie matérielle qui nous répondait du salut et de la liberté d'un demi-million de chrétiens placés sous notre protection ; mais il subissait à notre contact l'attraction exercée par nos mœurs, par nos coutumes et surtout par nos idées religieuses. Il comprit, enfin, que chez nous il existe une organisation sociale supérieure, plus vivace, plus libérale, plus généreuse que celle des Orientaux ; il sut apprécier les bienfaits de la liberté du commerce et de la dilfusion des sciences parmi le peuple ; et comme il aimait ses compatriotes, comme il désirait les voir heureux, il prit peu à peu confiance dans leur avenir et il finit par

(1) Voici ce document:

Le vice-amiral, gouverneur et commandant en chef en Cochinchine, au fils aîné de S. Exe. Phau-Thaiih-Giâng, vice grand censeur du Royaume d'Annam.

Vloh-Long

J'apprends avec une grande douleur la mort de S. Exe. Phan-Tlianh- Giâng, votre père.

Le royaume d'Annam, dont il élalt le membre le plus émiueot, perd vieillard respectable un de ses gloires et de ses lumières, et le

les abaDdonnerà leur destinée S noa sans jeter un regard de regret vers les choses du passé,hésilant toujours dans le for de son àme entre cette vie nouvelle qui avait touché son intelligence et les vieux souvenirsdeson cœur qui leramenaient aux principes desa jeunesse. » (Vial).

« C'était quand nous l'avons connu, un beau vieillard, plein d'imposante distinction, à l'aspect noble, à la physionomie spirituelle.

« Cet homme remarquable avait depuis longtemps compris qu'il était impossible de résister à la France, et jugeait inutile une lutte où ne coulait que le sang des Annamites. Il espérait que le traité de paix serait fidèlement exécuté, que ses compatriotes deviendraient nos élèves et comme les disciples de notre civilisation.

« Ces rêves des grands cœurs se réalisent rarement ; ce n'est pas sans des ébranlements profonds, sans des luttes prolongées et douloureuses qu'une civilisation en absorbe une autre. Le gouvernement français, las des attaques perpétuelles qui, malgré les efforts de Phan-Thanh-Giâng, partaient des trois provinces occidentales, las du mauvais vouloir croissant de la cour de Iluê, incorpora les trois provinces à la Cochinchine française.

« Phan-Thanh-Giâng nefit pasune résistance qu'il savait absolument inutile. Il ordonna de rendre la citadelle aux troupes françaises et fut obéi. Mais, fidèle à son roi et pour se punir de ce qu'il n'était pas en son pouvoir d'empêcher, il refusa les offres généreuses du vainqueur, et, avec la sérénité d'un vieux Romain, prit un breuvage empoisonné.

« Le vice-roi des trois provinces, l'esprit libre jusqu'à ses derniers moments, mourut dans une pauvre maison en chaume qu'il avait habitée pendant le temps de son gouvernement, voulant ainsi donner à chacun l'exemple de l'abnégation, de la pauvreté et de l'intégrité scrupuleuse dans l'exercice des plus hauts emplois. » (Luro).

sentiment de profonde estime qu'il laisse dans ma mémoire et dans celle des Français sera plus durable que la haine de ses ennemis.

Aucun autre que votre père n'a compris à Hu^ quels étaient les avantages qui devaient assurer le bonheur du peuple, et c'est un sentiment touchant et digne de respect qui l'a, malheureusement, porté à ne pas vouloir survivre aux conséquences d'une politique dont tous les torts et toute la responsabUité appartiennent au gouvernement annamite.

Le témoignage officiel de mon estime et de mon amitié ([ue je vous adresse dans cette lettre, doit être conservé dans votre famille comme le gage des sentiments que les Fran(;ais conserveront pour votre vénérable père et pour sa famille.

Soyez persuadé aussi que je m'efforcerai, par tous les moyens qui dépendent de moi, d'assurer le bonheur de ses enfants, en leur accordant les faveui*s et les positions qui pourront leur convenir.

Agréez l'assurance de ma considération très distinguée.

Saigon, le 5 août 1867.

De la Grandiére.

(1) Vial veut parler de ceux des compatriotes de Phan-Thanh-Giâng habitant les pays occupés par la France.

MORT DE PU-K/CnBÔ

Malgré les nombreux échecs que Pù-Kambô avait subis entre Oudong et Phnom-Penb, il continuait à tenir la campagne grâce à un fort contingent de rebelles annamites qui opéraient au Nord de Tîiy-Ninh. L'occupation des trois provinces occidentales changea du jour au lendemain sa situation ; tout espoir de ravitaillement et de secours ultérieurs se trouva perdu pour lui, tandis que l'amiral de la Grandière, ayant enfin les bras libres, put agir avec plus de vigueur.

Voyant Norodom impuissant et apathi((uc, le gouverneur prit une résolution énergique, il donna des armes et des munitions au prince Phra-Keo-Pha qui, au nom du roi son frère, réunit en peu de jours plusieurs milliers de partisans. Dés le commencement de juillet, il entra en campagne dans la région du haut Vaïco. Le 1 7 juillet, il infligea une si sévère défaite aux bandes de Pù-Kambô, que celui-ci dut se retirer vers les forêts du Laos, tandis que ses alliés annamites, dispersés en tous sens, rentraient furtivement dans leurs villages. Le dernière bande de rebelles annamites, environ 150 hommes, fut attaquée par les inspecteurs Swiensky et Rheinart à Suoi- Giay, au milieu des forêts qui séparent les provinces de Tây-Ninh et Thû-Dau-MOt vers le Nord. Les rebelles durent abandonner leur retranchements, leurs approvisionnements et quatre blessés.

Tout n'était pas terminé cependant, et lorsque, en novembre, les fils de Phan-Thanh-Giâng se soulevèrent dans l'Ouest de la Cochinchine (nous en parlerons plus loin), un nouvel effort, qui était aussi une diversion, fut tenté par Pù-Kambô. Se dérobant adroitement au prince Phra-Keo-Pha qui l'avait poursuivi jusqu'à Samboc, le prétendant traversa le Mékong et se jeta, avec une centaine d'hommes, dans la province de Kompong-Soai. Malheureusement pour lui, les habitants, loin de le suivre, l'attaquèrent avec vigueur. Trente-quatre de ses partisans furent tués, lui-même, couvert de blessures, fut pris. Il mourut, le lendemain 3 décembre 1867, à Kompong-Thom dans une petite barque qui le transportait à Phnom-Penh. Sa tète fut exposée à la capitale près du palais avec celle de trois de ses principaux partisans. La mort de Pû-Kambô mit fin au soulèvement dans le Cambodge.

Le prince Phra-Keo-Pha, sur les instances du gouverneur, fut nommé second roi avec résidence à Phnom-Penh.

RÉVOLTE DES FILS DE PHAN-THANH-GIANG

À leurrclour dans la capitale, les employés des provinces occidentales avaient tous été dégradés, (jnant à Phan-Thanh-Giang, au lieu (le reconnaître rimmcnsité de son sacrifice, la cour déshonnora ofncnt sa mémoire. Voici le décret par lequel il est frappé, ou

ne fait qu'y remarquer raveuglement constant de la cour de Hue ; invariablement elle s'en prend aux chefs alors que son ignorance propre et les institutions défectueuses du pays seules sont cause de tout le mal.

« Tir-Dirc, 20* année, 9e mois, 24' jour (22 octobre 1867).

« Les officiers du palais font par ordre ce décret impérial :

« La perte des six provinces vient de notre manque de prévoyance. Nous nous reprochons avec amertume le choix des hommes qu'il ne fallait pas emi)loyer. Mais la douleur que nous éprouvons au fond du cœur ne répare pas le mal et il nous est pénible d'adresser des réprimandes à ceux de nos sujets qui sont animés pour nous de l'affection qu'engendre l'habitude de vivre de nos bienfaits et de combattre pour notre défense.

« Les premiers envoyés, Nguyen-Tri-Phu-o-ng, le ton that lliOp, Phan-Tho-llien, Nguyên-Ba-NghiS quand ils ont été impuissants à combattre et à garder leurs territoires, ont été le commencement de nos pertes ; Phan-Thanh-Giâng, Lam-Duy-Hiêp -, en traitant de la paix par l'abandon des six provinces, en ont été le milieu. Après cela, Phan-Thanh-Giang, Pham-Phù-Thîra, Nguy-Kliac-Mn '\ allant en ambassade sans succès, ont fait l'abandon ultérieur qui a suivi. Depuis lors, Phan-Thanh-Giang, Triro-ng-Vàn-Huyën, Nguyên- Huii-Ky, Nguyen-Di'rc-Hoan* ont suivi nonchalamment les ordres donnés, c'est la mort de la fin. Je suis coupable devant les temples des mines de mes ancêtres. Le peuple a abandonné ses demeures, sa patrie, ses tombeaux ! Ah ! le dire, c'est ôtre navré de douleur ! Dans notre abjection, sur qui nous appuyer ? Parmi les dix mille créatures, sur laquelle jeter nos regards ?

« Nguyên-Tri-Phiro-ng, Nguyen-Bà-Nghi ont pu par la suite se créer un mérite pour compenser leurs fautes passées, il est permis de le prendre en considération ; mais pour Phan-Thanh-Giâng, toute sa conduite, depuis le commencement jusqu'à la fin, a été déplorable ; il parle et ses actes font oublier ses paroles. La science qu'il avait et

(1) Au (lôbutde la j,Miprro, ^Jîuy(;ll-T^-Ph^^o•nJ,^ rappelé de Hasse-Cochinchine, avait pris le coniniandenienl des forces annamites àTourane. Lorsque les opérations sfi portèrent sur Saiîîon, le ton thfit Hièp fut envoyé en Basse-Cochinchine avec l*han-Tlio-nien pour second ; à la suite de son échec aux Clochetons (juillet IS'.u), Nf^uvcn-Tri-Phu-ong revint en Basse- Cochinchine pour le remplacer. A[u*és la perte du camp de Chî-Hoâ, Nguyèn-Tri-PhmrnfT fut lui-même remplacé par N<çuyen-Bâ-Nghi qui établit son quartier général à Bién-Hoâ.

{2) Les deux négociateurs du traité de Saigon du 5 juin 1802.

(3) Les trois ambassadeurs qui viîirent à Paris.

(i) Phan-Thanh-Giâng, kinh liroc des trois provinces occidentales ; Tnrcrng-Vân-Huyèn, tong doc de Vînh-Loîig; Nguyen-Hîru-Ky, gouverneur du Binh-ThuAn après la mort de Li\m-Duy-Hi«?p et, finalement, tong doc de An-Giang ; Nguyen-Dirc-Hoan, tu;în phû de Bién-Hoà.

qui lui donnait Tespoir d'illustrer son nom a été tout ^'un coup livréjB aux courants de la mer de l'Est qui Font emportée. Vraiment, il est mort de cœur ; il a été ingrat plus qu'on ne peut le dire, et quoiqu'il ait pu mourir, cependant il ne peut racheter son déshonneur.

a: La manifestation équitable des pouvoirs de l'empire se fait connaître par des récompenses et par des châtiments ; sans récompense point d'encouragement, sans punition il n'est pointderepression.il ne serait plus équitable de ne livrer à la justice que ceux qui sont d'un rang élevé pour épargner tous les autres, et d*ailleurs, si on donne des fonctions à un trop grand nombre de personnes, à l'avenir quel sera le moyen d'encourager les serviteurs Qdèles?

€ Tous ceux dont il a été parlé seront jugés par les autorités du T6ng

nhan phû < qui^ après leur décision, feront leur rapport suivant

l'usage.

a Respectez ceci. »

Pour quiconque connaît la mentalité annamite, cette suprême injure devait fatalement conduire les fils de Phan-Thanh-Giâng à la révolte * ; car leur conscience ne les laissera plus en repos, et Tamour-propre, la vanité aidant, ils voudront se consacrer en entier à réhabiliter la mémoire de leur père (aux yeux des Annamites), et

(1) Le Tông nhcrn phû est rassemblée des princes du sang, qui connaît de toutes les affaires de la famille impériale. Le ton Ihât Hiêp en était donc justiciable, quant aux autres hauts fonctionnaires désigrnés par le décret, on ne comprend pas bien pourquoi Us sont jugés par ce tribunal. Ctait-il peut-être autrement composé à l'occasion ou y a-t-il une erreur de traduction (le texte nous vient du livre de P. Vial) ?

(2) Phan-Thanh-Giâng avait eu quatre enfants, trois garçons et une fille morte en ba^ âge. Voici leurs noms dans l'ordre où ils sont nés :.

1er Phan-Hu-o-ng, appelé par les Annamites câu Hai, ou ông Hài.

2e Phan-Liêm, appelé càu Ba, ou 6ng Ba.

3e La fille, dont le nom n'a pu être retrouvé.

4e Phan-Tôn, appelé câu Nâm, ou ông Nâm.

Le fils aîné, Phan-Hu-orug, n'a jamais occupé de situation officielle sous le régime annamite et ne semble avoir pris aucune part à la révolte suscitée par ses deux frères. Cependant, il se retira en Annam après cette révolte, fit un court séjour h Hue, puis vint s'établir au Binh-Thuân, où il se livra à Tagriculture et au commerce du nir6-c mâm. II n'eut qu'im fils, Phan-Flàu, aujourd'hui fort âgé, propriétaire et cultivateur au village de Bào-Thanh (prov. de Ben-Tre).

Les deux autres fils de Phan-Thanh-Giang s'occupèrent toujoui-s de politique, ils dirigèrent la révolte et, leur coup manqué, se réfugièrent à Hue où ils furent très froidement reçus, lis n'obtinrent aucun emploi malgré les instantes démarches de Nguyên-Tri-Phwo'ng, qui les emmena avec lui au Tonkin en 1873, où nous les retrouvons à la prise de Hà-Nôi par Francis Garnier. Phan-Liémaeu deux fils Phan-Bùn-Khai, un vieillard aujourd'hui établi également au village de Bào-Thanh, et Phan-Bôn-Kliac actuellement encore à Hue, où il est viéu ngoai lang au Ga-Màt. Phan-Tôn a aussi laissé deux fils, Phan-BOn-BS et Phan-Bôn-Tuan, encore actuellement à ^^^y mais qui u'occupeiit aucune charge publique.

comment y parveûir si ce n'est en réparant le prétendu mal fait par celui-ci?

Dès le mois d'août, l'administration fut prévenue du soulèvement qu'ils projetaient. L'inspecteur, M. de Ghampeaux, qui avait connu particulièrement Phan-Thanh-Giâng, qui parlait annamite et avait conservé d'excellentes relations avec la famille, alla visiter les fils. L'inquiétude peinte sur les visages dès qu'il entra dans la maison ne lui laissa rien présager de bon. Peu de jours après, il sut qu'on avait voulu le garder comme otage, mais le respect des lois de l'hospitalité avait détourné les fils de cette action inefficace, injuste et lâche entre toutes.

Des symptômes d'agitation commençaient à poindre sur tout le territoire. Une première bande qui apparut dans la région de Bên- Tre fut mise en fuite. Des arrestations eurent lieu, mais déjà les fils de Phan-Thanh-Giâog avaient disparu de leur village. D'un autre côté, et peu de jours avant (5 août), l'inspecteur de Soc-Tràng, capitaine Bertaux-Levillain, avait eu maille à partir avec une bande de pirates. Une vingtaine de jours après cette affaire, le 26 août, ce fut au marché de Cau-Ngan (prov. de Trà-Vinh) qu'il fallut entrer en lutte avec trois cents rebelles. L'ennemi eut dix-huit tués, mais les forces étant trop inégales, les Français durent se retirer ayant perdu eux-mêmes un caporal et trois miliciens. Le 2 septembre, un fort détachement revint à Cau-Ngan et, cette fois, refoula l'ennemi.

Battus à Sôc-Tràng et à Trà-Vinh, les rebelles se concentrèrent au Sud de l'arrondissement de Ben-Tre, se groupant autour des fils de Phan-Thanh-Giàng. Au commencement de novembre, on apprit qu'une bande de 300 hommes se tenait près de Trà-On (prov. de Cân-Tha). Du 9 au 17 novembre, une expédition parcourut ie pays au Sud de Bén-Tre. Dans la nuit du 16, la colonne bivouaquant près du village de Ba-Tri, fut attaquée avec beaucoup d'acharnement. Au jour, on put voir une ligne de cadavres gisant jusques à quelques pas des Français. Dans toutes les directions on trouva des morts et des blessés. Les miliciens ramenèrent une quarantaine de prisonniers qui avouèrent avoir eu plus de deux cents hommes hors de combat. Usant de clémence, on renvoya ces gens chez eux. Quant aux fils de Phan-Thanh-Giang, dès que le combat eut pris mauvaise tournure, ils disparurent.

La colonne, poursuivant sa route, pas&i devant l'hiimble tombe de Phan-Thanh-Giang à peine terminée. Un lettré écrivit au pinceau sur la face antérieure du monument : « Les fils de Phan-Thanh-Giang ont désobéi aux ordres de leur père. »

Dans le courant de novembre, il y eut aussi quelques troubles autour de Chau-Doc. C'étaient des débris d'anciennes bandes de rebelles, avec femmes et enfants, qui, après avoir longtemps vécu flans l'abondance, grâce aux contributions levées sur le pays, se 'troavàîetit maintenant repoussés par les populations et n'avaient plus

rien pour vivre. Traqués de tous côtés, un grand nombre de ces gens furent pris, et, les uns renvoyés dans leurs villages sous la surveillance des chefs de cantons, les autres déportés à Poulo-Gondore.

Page 1