‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 47 sur 146 · ATTAQUE DE N^-THO ET DE RACH-GIÀ · texte numérisé non relu

ATTAQUE DE N^-THO ET DE RACH-GIÀ

Comme Téminent gouverneur qu'il remplaçait, l'amiral Ohîer se préoccupa, dès la première heure, du progrès et de la prospérité de notre Cochinchine. Il trouva d'ailleurs la colonie en une situation tranquille. Les relations avec TAnnam étaient, elles aussi, du moins en apparence, bonnes et courtoises.

A la suite des récentes négociations, la cour de Hué fit savoir au gouverneur que les concessions offertes par son prédcc/essenr lui paraissaient insuffisantes. Elle demandait la remise totale de l'indemnité de guerre restant due et l'abandon d'une certaine zone de territoire sans en préciser l'étendue. Le gouvernement annamite prévenait également de l'intention d'envoyer une ambassade à Paris, mais désirait, avant de prendre une résolution définitive, avoir l'avis de l'amiral. D'autre part, on assurait que le gouverneur du Binh-ThuAn était opposé aux agissements hostiles envers la France qui, disait-il dans un rapport au souverain, n'avaient jamais été nuisibles qu'à la population annamite.

Les espérances de tranquillité ne durèrent pourtant pas longtemps. Le for mai, vers trois heures du matin, une bande de pirates pénétra par escalade dans la citadelle de My-Tho et se jeta sur les bâtiments des subsistances placés dans l'angle nord-ouest. Les assaillants tuèrent le maître-commis et blessèrent trois de ses agents. Au bruit de l'attaque, les 95 hommes formant l'insuffisante garnison de la vaste citadelle, tirèrent quelques coups de fusil sur les malfaiteurs qui prirent précipitamment la fuite. Au jour, on trouva, à deux cents mètres des fossés, un pirate mortellement atteint. Tout d'abord on

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crut à un simple acte de vengeance de quelques indigènes renvoyés précédemment du service des subsistances, mais on dut bientôt se rendre à d'aulres raisons. La bande était parfaitement organisée et obéissait au nguyèn soâi Tbàn-Vàn-Nhip.

Le 17 juin, au cours d'une tournée qu'il faisait dans l'Ouest^ Tamiral apprit, en passant à Soc-Tràog, qu'un certain quân Chan qui avait été signalé à Sàn-Chim ^ comptait attaquer Rach-GiÂ. Le poste fut prévenu ; malheureusement, il était déjà trop tard. Dès le lendemain, 18 juin, on apprit par un télégramme de Vînh-Long queRach- Già avait été attaqué. Un Chinois, fournisseur de bœufs, qui se rendait de Chdu-Bocà Rqich-Giâ, revint précipitamment à Long-Xuyên, annonçant que la garnison avait été massacrée et qu'il avait vu treize têtes exposées au bout de piques le long du canal.

Au su de la nouvelle à Vinh-Long, le capitaine de frégate Ansart partit avec tout ce qu'il put réunir de forces ; un détachement d'infanterie de marine (capitaine Dismu ratin), un détachement de miliciens (lieutenant Taradel, inspecteur) et parmi ceux-ci le phû Tran- Bà-Lçc et le huy$n {^-Hiru-Phu-ang, un canot à vapeur (lieutenant de vaisseau Richar(}).

Dans l'après-midi dj 21 juin, R^ch-Giâ était de nouveau à nous. On prit une soixa^lne d'individus, beaucoup d'armes et de canons. Les chefs et un certain nombre de rebelles purent gagner le large avec deux jonques de mer. Ils se réfugièrent d'abord à Hon-Chông, et de cette lie passèrent dans celle de Phù-Quoc.

On apprit à R^ch-Già que le poste avait été attaqué le 16 juin à 4 heures du matin. L'enseigne de vaisseau, inspecteur de la région (on ignore son nom, -tes ifhdigènes l'appelaient ông chành Phèn parce qu'il avait la baf be rousse), fut massacré un des premiers ; le lieutenant Sauternes qui commandait le poste, fut tué après une énergique résistance ; la garnison, composée de trente hommes, suf^flstrëS^plei/ sommeil (le chef des rebelles, dans son interrogatoire à la firtson centrale de Saigon, avait déclaré que les deux factionnaires dof maient à côté de leurs fusils et qu'ils furent tués les premiers) fut massacrée. Une dizaine de soldats réussirent cependant à faire une trouée et à se disperser daus. le village ; ignorants des gens et des lieux, ils furent successivement tués à coup de trident {chia ba) sauf un seul, le nommé Duplessis ; ce dernier parvint à se cacher dans les broussailles et fut recueilli par un vieillard et une femme annamite qui lui donnèrent à manger. Un préposé de la Régie se défendit longtemps à coup de fusil, il finit aussi par être tué avec sa con-gài et son petit enfant. Quelques interprètes et fonctionnaires annamites à notre service, qui avaient été arrêtés, furent mis à mort presque au moment où les Français arrivaient. Dès que R^ch-^iâ

(1) Cette localiié est à cheval sur les viUages Vàn-Khành-Bông et Bông- ThM (prov. de Hach-Gia) prés du Canh-D'ên.

eut été repris, les Cambodgiens des environs ramenèrent le malheureux Duplessis au commandant Ansart et se mirent à fouiller la campagne pour arrêter les rebelles.

La catastrophe du Rach-Già, dit M. Vial, est un de ces événements malheureux dont la responsabilité ne saurait retomber sur les braves officiers qui y perdirent la vie. Le fort était mal disposé pour résister à une attaque des rebelles. Comme ceux de Thuàn-KiciU et de My-Tho, il se composait d'une enceinte trop vaste entourée de murs en terre faciles à escalader K La garnison, composée de 30 hommes en tout, ne pouvait avoir qu'un seul factionnaire dont la surveillance, pendant les nuits obscures, était insuffisante pour se garantir contre une surprise '.

Vingt années après la catastrophe, nous avons nous-môme résidé un temps fort long à Rach-Giâ ; de nombreux témoins et acteurs de de cette scène de carnage vivaient encore. Entre autres, un chef de canton catholique nommé Nguyën-Vàn-Nguo-n. Tous les renseignements que nous avons obtenus concordent à]dire que les Français étaient prévenus, mais qu'ils n'avaient tenu aucun compte des avertissements. Volontiers, nous faisons la part de la légende qui veut que, dans la soirée même, un factionnaire ait signalé au sergent de singulières « mouches à feu d qui voltigeaient dans la brousse voisine (les cigarettes des rebelles) et que le sergent l'aurait vertement tancé ; qui veut encore que l'inspecteur ait été sabré par son propœ boy, venu frapper à la chambre à coucher criant: c Monsieur, les pirates ! » On a dit aussi que le clairon Duplessis, après avoir sonné l'extinction

(1) D'après des renseignements recuelMis par M. L'Helgoualc'h, administrateur de Bach-Già, il n*existait pas de fort à i*époque. La garnison française était logée dans des paiilottes ou des maisons de bois couvertes en tuiles (emplacement actuel du blockhaus) ; la milice occupait des paiilottes alignées en arrière de ces bâtiments ; une palissade en palétuviers d'une solidité douteuse constituait la seule défense du camp.

< 11 est absolument certain, ditencoreM. L'Helgoualc'h, que cette attaque audacieuse ne dut sa réussite qu'à la complicité de la milice qui, apparentée ou affiliée aux rebelles, laissa la petite garnison française aux prises avec eux. On prétend même que, dès le début de l'action, quelques miliciens entourèrent l'inspecteur comme pour le protéger, mais, en réalité, pour l'empêcher de diriger la défense et d'échapper aux rebelles. Les miliciens participèrent ensuite au pillage et dirigèrent le massacre des secrétaires et interprètes indigènes attachés au service de l'inspection, i

(â) Nous nous permettrons ici deux remarques : !<> Pour deux factionnaires de f) h. du soir à G h. du matin, il faut 6 hommes dont chacun aura quatre heures de faction et huit heures de repos au corps de garde. Si l'on défahiue de la garnison de 30 hommes le chiffre exagéré de 12 pour les gradés et indisponibles, les hommes faisant le service de garde auront encore deux nuits dans leur lit. 2» Si tous les forts étaient tant vastes et les garnisons tant faibles, pourquoi n'a-t-on pas établi dans chacun d'eux un réduit en maçonnerie où une partie de la garnison, au moins, aurait dû passer la nuit.

L'histoire doit nous instruire, aussi estimons-nous que cacher à la postérité les fautes commises est lui rendre un bien mauvais service.

des feux, était sorti du fort (qui n'avait pas de porte dans le moment) pour aller voir sa con-gài ; elle le retint, le cacha un temps et lui indiqua le moyen de s'enfuir après. Cependant, il reste un fait que nous tenons de Tauteur liii-mènie, le chef de canton de Kiôn-Binh, Ngny^n-Van-Nguo-n, qui était alors maire du village de Tàn-Phù (aujourd'hui Tàn-lloi) ; maintes Ibis^ dans ses récits, il nous a déclaré avoir averti Tiuspecteur à plusieurs reprises et, notamment dans la journée du 15, où il signalait Timminence de l'attaque, mais l'inspecleur l'envoya « promener d, le traitant de fou. Le brave homme alla, en ellet, se promener le soir même avec sa famille dans les roseaux de la plaine ; il s'y tint caché jusqu'à l'arrivée des Français.

D'après M. Gilbert Cliieu, phû honoraire à Rach-Giâ, l'inspecteur aurait été prévenu aussi par un chef de canton cambodgien, qu'il se décida à envoyer vers Tà-Nién pour voir ce qui s'y passait. Le malheureux ne revint pas, il fut décapité la veille de l'attaque.

L'impression qui nous est restée de tous ces récits, c'est que avertis à temps, les deux ofiiciers du poste n'ont rien fait pour conjurer le danger : ils n'y croyaient pas.

Lorsqu'on fut de nouveau dans la place, on apprit que le quàn Cho-u, alias quân Ljch, n'était autre que le fameux Nguyèu-Trung- TriTC qui, le 10 décembre 1861, avait incendié la torcha V Espérance. Suivant ses déclarations, faites en prison, il s'était rendu, après son .coup, à Hué, où il fut nommé quân co*. Quelques années plus tard, il obtint les fonctions de thành thu hùy (commandant de place) à Hà-Tièn, et, à la suite de Toccupation- française, il se retira avec sa famille à Ilôn-Chông. Peu de temps avant l'affaire de Rach-Giâ, un mandarin de Iluê lui avait apporté copie — la cour était prudente — d'un ordre suivant leciuel il devait lever des volontaires pour faire insurger la province de Hà-Tièn. Tri.rc eut des hésitations, finalement il marcha.

Sans doute les ministres de Tir-Uirc ont nié toute participation à cette affaire, mais comment expliquer la présence des nombreux canons que Trirc put placer sur les bords du canal le jour même du massacre ; il ne les avait pas amenés de llùn-Chông.qui donc les lui a procurés sinon de puissants complices. Il y eut, du reste, vers la même époque, d'autres mouvements, l'un du côté de Cà-Mau, l'autre au Nord de Thû-Dau-Mot, tous vite réprimés. Enfin, l'on venait d'apprendre qu'une circulaire émiuee de la cour et envoyée en Basse- Gochinchine autour de décembre 1837, enjoignait aux habitants de se préparer à un soulèvement général pour chasser les Français.

En tout cas n'était-on pas tranquille dans la capitale de l'Annam à la suite de tous ces insuccès nouveaux, surtout lorsqu'on vit arriver la Couleuvre et que son commandant, le lieutenant de vaisseau Puech, rappela au gouvernement de Hué que les vexations se poursuivaient contre les chrétiens. L'amiral obtint un semblant de satisfacliou. Due lettre des mmistres d'ÂQuam, qui parvint à Saigon le

l^'août 1868, annonçait que les auteurs des vexations contre les chrétiens avaient été sévèrement punis .

Cela ne signiflait rien et, d'autre part, les auteurs du massacre de R^ch-Giâ restaient à prendre. On les savait dans l'ile de Phù-Quoc. Le Goéland alla croiser devant Tile. Le 19 septembre, cet aviso vint prendre à Hà-Tiên le lanh binh Tân avec 125 miliciens qu'il débarqua au village de Hàm-Ninh sous la protection du feu des embarcations. Les rebelles, au nombre de 300, livrèrent deux combats sanglants, à la suite desquels beaucoup se rendirent ; le reste, acculé dans une gorge, dut mettre bas les armes. Nguyen-Trung-Tru-c fut ramené à Saigon. Durant sa détention, il n'eut pas une heure de défaillance, franchement et dignement il avoua ses exploits, reconnaissant aussi qu'il s'était lourdement mépris sur la puissance des Français, il ne demandait, au reste, qu'une faveur, celle d'être exécuté promptement. Le lânh binh T^n sollicita sa grâce, faisant remarquer que ce rebelle audacieux était un homme de valeur dont le courage et l'intelligence pourraient désormais être mis au service de la France. Malgré l'iutérêt que Tru-c présentait, « l'amiral Ohier pensa qu'il était impossible d'épargner l'homme qui, au mépris du droit des gens, avait enlevé un de nos postes et fait tuer trente Français. Il ordonna donc, non sans un véritable sentiment de regret, de conduire Tnrc à R^ch-Giâ et de procéder à son jugement régulier. Trirc fut condamné à mort et exécuté publiquement le 27 orlobrel868. i^(Vial).

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