PRISE DE BAY'THÔ'A
Entre le canal qui relie Ghàu-Boc à Hà-Tiên, et le Rach Giâ avec son canal qui font communiquer Long-Xuyén à Rsich Già, s'étend une plaine marécageuse d'où émergent par endroits diverses montagnes et massifs montagneux. Entre le groupe de Nùi-Cam et le Hàu- Giang, ou Fleuve Postérieur, et à environ 10 kilomètres de ce dernier, se trouve un point, alors à peine hors des eaux, presque inaccessible en 1873 tant la région était marécageuse et obstruée de roseaux. C'est Bay-Thira, également distant de Chau-Boc et de Long-Xuyén.
Après les affaires de Rach-Giâ, en 1868, un des chefs rebelles s'était retiré dans les marécages près du fleuve, s'entourant de vagabonds et de gens compromis dans les rébellions antérieures; il vivait là en chef et grand prêtre, car il avait su entourer sa personne et son œuvre d'une profonde vénération au moyen de pratiques mystiques que relevaient encore sa haute taille, son visage grave, agréable et ses cheveux blancs. 11 se nommait Tran-Vàn-Thanh ^ et avait occupé sous l'ancien régime, les fonctions militaires du quan du régiment des Giang-Nghj. Poursuivi une première fois par le doc phû sir Lôc, il s'enfonça d'avantage dans les jnarais et s'établit à Bây-Thira. '
Si ce personnage s'était contenté de faire commerce de ses pouvoirs surnaturels et de ses relations avec les esprits supérieurs, s'il n'avait fait que prêcher sa religion nouvelle {dqo lành), il est probable qu'on ne se serait guère occupé de lui. Mais il caressait des rêves plus ambitieux. N'ayant jamais voulu faire sa soumission aux Français, il travaillait à se réserver la gloire de les chasser du pays. Les
(1) C'est le nom d'après des recherches faites par M. Moreau administra leur de Long-Xuy(^n. Dans son rapport, [M. Puech rappelle Thanh-Vàn- Ikrorog, UIndépendant de Saigon le uomrae Tnra-Qg^Thanh.
lodigèoes allaient en foule voir le saint homme, lui apportant tout qu'il désirait, et, en échange, ils recevaient des anmileltes, ( remèdes à toutes les maladies. Sa retraite devint un lieu de pëk nage très visité.
En dehors de ses occupations religieuses, Tran-Van-Thanh s'îni ressait beaucoup à notre action, s'armait et envoyait des émissaîi dans toute la Cochinchino. Il inspirait les révoltes, en était quelqi fois; mais, grâce à la vénération dont il jouissait, personne n'c songé à le trahir. L'administration française finit pourtant par av( vent do ses menées. En 1871, l'inspecteur de Long-Xuyén, M. Puec le fit inutilement espionner. Kn 187:2, à la suite des agissements d'i bonze dao lành, iM. f^uoch fit de nouveau prendre dtîs renseignemed entreprise périlleuse car on y risfiuait la vie.
Au commencement du 1878, il devint avéré que Thanh fais fabriquer nuit et jour des armes, que ses hommes travaillaîenl des levées de terre et (|ue Bay-Thini était largement approvisionné riz, sel, métaux et vêtements. Le huyén Tran-Bà-Tu-crng, deuxièi frère du d6c phû sir L^c, parvint à assez s'approcher des lieux po se rendre compte de tout. 11 eût été de la dernière imprudence laisser se développer jus(|u'à maturité ce nouveau centre de réb lion. M. Puech en rendit compte au gouverneur et obtint l'autoris tion d'agir. Il disposait de 00 hommes, Tinspecteur de Can-Tho* < fournit 40, celui de Cbàu-Boc, qui devait également aider, ne jugi malheureusement pas à propos d'envoyer son contingent.
Le 19 mars 1873, deux jonques portant les cent hommes furei remorquées par la Sagaie (capitîiine Guyon) de l^ng-Xuyftn jusqu'à Rach Mac-Dung. M. Puech forma de sii troupe des colonnes de vîo| à trente hommes, dont chacun avait pour quatre jours de vivres i quarante cartouches , il conserva auprès de lui sept français * armé de chassepols. Les colonnes avancm^it vers la place f)ar une mar che de nuit à travers les marais. Au jour, un coup de canon de b Sagaie donna le signal de l'attaque. Thanh (|ui pensait être a l'abr de toute insulte, se gardait mal; il fut surpris, mais, en vieux sol dat, il rallia ses gens. La première plate-forme du camp lu paraissant trop vaste», il se retira sm* la seconde et s*y*barricada ai moyen de planches et de sacs de riz. Dr là, il dirigea la défense fai siint lui-même le coup de feu soutenu par sou fils. Mais il fallu céd(>r aux colonnes (|ui, une fois sur du terrain solide, se lancéren en avant. Les défenscmrs, chassés d(^ leur réduit improvisé, pureii néanmoins se siiuver à travers les roseaux, ce qui ne serait pa advenu si la colonne de (Ihàu-l)oc se fut trouvée là.
Sur la plale-lorme, on vit Thanh étendu mort, son fils, le genoi brisé, était àcùlé dt; lui. Le corps du cal tuan Vàng gisait à quelque pas (feux. Ou trouva (Ml tout dix cadavrrs, cinq blessés et Ton l] deux prisonniers. L»? lesli* |)ut sVnfuir, mais beiiucoup de ces indi vidus, les blessés surtout, ont dû se noyer ou ujourir de faim dan
les marais. Après l'affaire, on fit encore 13 prisonniers. Du côté des Français, le bépCûafut tué et un guide cambodgien blessé. On trouva dans le camp 16 pierriers, 70 lances, des fusils, des sabres, un grand nonibre de barques et des approvisionnements considérables. Le corps de Thanli fut exposé publiquement et les notables des villages voisins durent venir le reconnaître. On Tinbuma ensuite. La mort de Thanh fut un coup fatal pour ses adhérents. Ils le croyaient invulnérable, et, surtout, insaisissable à Bây-Thira. Les papiers trouvés sur place ont fait voir qu'il était en relation avec toute la Cochinchine, que les derniers mouvements insurrectionnels avaient été dirigés par lui et qu'il y avait même pris part de sa personne (il s'était trouvé à Vung^Lièm). Si on l'avait laissé continuer ses préparatifs, il est certain qu'une vaste insurrection aurait éclaté dans un temps assez rapproché.