EXPÉDITION DE FRANCIS GARNIER
La démarche des ambassadeurs révélait une crainte égale et do la France ol do la Chine, plaoïint TAnnam dans Timpossibiliié complète d'agir contre J(»an Dupuis. Lolat anarchicjuo du Tonkin, dont une moitié à peine se trouvait au pouvoir dos mandarins, tandis (jue l'autre éliiit occupée, soit par dos réguliers chinois, soit par dos pirates do tous pavillons, aggravait encore la situation, et le plus grand bien (|ue la France aurait alors pu faire à l'Annanï, n'eùt-ce pas été de rétablir un pou d'ordre et de sécurité dans ce pays ; do se mêler de ses atTaires? Toutefois discrètement, non en conquérant, mais en ami et allié.
Le puissance nous l'avions; (jnelques milliers d'hommos eussent suffi du reste, car l'armement des troupes françaises (chassepots, canons i-ayés et même canons culasse) était alors si immensément
supérieur à celui des pirates que Ton pouvait tout oser. Il n'en devait pas être de même dix ans après.
Les occasions perdues ne se retrouvent généralement plus, et le gouvernement français commit alors la faute impardonnable de ne point avoir su se décider, ni même d'avoir vu clair. L'on objectera bien que la situation politique en Europe n'autorisait pas la France à se lancer dans une nouvelle campagne de conquête coloniale. C'est fort possible, mais il ne s'agissait pas ici de conquérir, il suffisînt d'aider, et d'obtenir en écbange des privilèges commerciaux ; on empêchait du même coup une tierce puissîmce d'amener des secours et de se créer des droits, on restait maître de la situation. Malheureusement, placer auprès d'autorités indigènes un résident français avec la seule faculté de conseiller ou de finre marcher ses troupes sur réquisition, est une chose si monstrueuse pour un esprit néo-latin
— nous ne disons pas latin, car les Romains s'y prenaient mieux
— que nous hésitons presque à la formuler. Un résident de France qui n'administrerait pas, qui ne commanderait pas, mais ce serait la fin du monde !
\jne telle situation n'aurait évidemment été que provisoire, pour ne pas dire transitoire, mais il eut appartenu à l'Annam sagement inspiré de faire durer ce provisoire longtemps, de s'instruire à une école moins sévère que celle de la guerre et — qui sait ? — de conserver peut-être son indépendance, tout en assurant à la France éducatrice la juste rétribution de ses peines. *
M. Dupuis était allé à Paris en 18752, et le ministère de la marine pressenti avait fait la réponse que voici : « Nous ne pouvons intervenir dans cette affaire qui dehieure entièrement à vos risques et périls.» Nous ne discuterons pas le tort ou la raison de cette réponse, mais il convient de reconnaître qu'elle était catégorique. Or, que voyonsnous en novembre de la même année? Le commandant Sénez écrire au kinh lu-çrc du Tonkin, Lê-Tuan (depuis ambassadeur) : <t Je suis autorisé par le gouverneur de Saigon à dire à Votre Excellence que le gouvernement français verrait avec la plus grande satisfaction celui de l'Annam accorder à M. Dupuis Tautorisation de se rendre au Yun-Nan, alin d'y nouer et d'y établir des relations commerciales nouvelles. 3)
C'est bien là cette politiipie d'hésitations et de moyens termes, qui n'a nul plan arrêté, qui n'est capable d'en poursuivre aucun, qui autrement dit, ne sait jamais ce qu'elle veut. Du moment qu'on n'entendait pas se mêler de l'affaire, pourquoi ces recommandations, qui eussent été mieux à leur place venues du gouvernement chinois, suzerain de l'Annam et directement intéressé? Mais alors qu'on prétendait intervenir, pourquoi ne pas recourir aux procédés voulus?
Quoi qu'il en soit, lors(jue, dans les premiers mois de 1873, Nguyèn-Tri-Phirang fut envoyé à Hà-N{)i, le gouverneur de Cochin-
chine invita M. Dupuis à quitter le Tonkin. Celui-ci répondit à l'amiral le 15 juillet, formulant une indemnité de 200.000 taêls ' contre le gouvernement annamite pour relards dans son voyage, mauvais traitements de ses hommes et pertes matérielles. Il est bon de remarquer que jamais une autorisation formelle de traverser le Tonkin n'avait été accordée à M. Jean Dnpuis, et, en tout cas, pourquoi s'adressait-il à France qui n'exerçait aucun droit politique sur l'Annam, alors qu'il opérait pour le compte du gouvernement chinois suzerain ?
M. Millot s'en vint à Saigon exposer à l'amiral que son expédition ne pouvait quitter Hà-N6i comme le désirait la dépêche du gouverneur faute de charbon et d'argent pour en acheter ! Drôles de commerçants. M. Millot sollicita donc et obtint de l'amiral Dupré un empruut de 30.000 piastres, négocié le 25 juillet 1873. Le plus curieux et aussi le plus impertinent, c'est que, pour réussir, il fit comprendre au gouverneur que s'il ne lui consentait pas l'emprunt, il serait obligé a malgré sa répugnance bien naturelle » (Bouinais et Paulus)des adresser à des banquiers anglais ou allemands. En d'autres temps, un amiral de moins bonne composition que M. Dupré eût mis le solliciteur à la porte de son cabinet et aurait envoyé aussitôt des navires de guerre à Hà-Noi pour faire déguerpir l'expédition Millot et Dupuis, à la grande joie du gouvernement annamite. L'amiral aurait été rappelé, peut-être, mais la France eùl conservé Garnier et* tous les braves qui ont trouvé la mort au Tonkin sans bénéfice aucun pour la patrie.
L'emprunt devait conduire fatalement à l'envoi de navires de guerre au Tonkin que, du reste, sollicitait vivement la cour de Hué. L'amiral résolut de confier l'expédition au lieutenant de vaisseau Francis Garnier, alors à Schanghaï et qui, antérieurement, avait administré Chcr-Lô-n, puis fait partie de l'expédition Doudart de Lagrée et voyagé, en 1872, sur le Yang-Tsé-Kiang. Si c'était pour opérer la conciuéle du Tonkin, l'homme se trouvait on ne peut mieux désigné ; si c'était pour faire pailir Jean Dupuis et donner satisfaction au gouvernement annamite, le choix de Francis Garnier était plutôt fâcheux.
Le 11 octobre 1873, la petite expédition composée iUiD'Esbées qui remorquait la canonnière VEspingole quitta Saigon ; elle fut suivie de près par la corvette Decrh remorquant la canonnière l'Arc qui se perdit en route (fin octobre), mais dont l'équipage fut simvé. A Tourane, le D'Estrées embarqua deux man<larins annamites, un troisième prit la voie de terre. C'étaient des plénipotentiaires demandés par Francis Garnier pour régler sur place les questions en litige.
L'expédition comptait en tout 175 hommes, clhî parvint le 23 octobre à CîVa-Cam et, le 5 novembre, elle débarquait à llà-Nôi. Partout, M, Garder fut bien accueilli, et par les autorités proviu-
cîalès^ et par les populations ; on pouvait donc espérer un rapide règlement des affaires *• Malheureusement, la cour d'Annam avait eu l'imprudence de laisser à Hà-NOi notre ancien adversaire de Chi- Hoà, rirréconciliable ennemi de la civilisation européenne, le vieux maréchal Nguyèn-Tri-Phu-ang. Au lieu de faciliter un arrangement, il envenima les rapports. L'hostilité sourde d'abord, devint bientôt manifeste. Sur Tordre du maréchal, des levées d'hommes furent concentrées à Hà-N^i, des ouvrages de défense entrepris autour de la citadelle.
M. Garnier, après avoir fait les plus vives représentations aux autorités annamites, se voyant sur le point d'être refoulé vers la mer, résolut d'attaquer la place alors qu'il en était temps encore. L'expédition disposait, en dehors de son effectif, de la compagnie de débarquement du Decrès (mouillé à Cira-Cam), d'une pièce de montagne du Decrès, de deux canonnières, VEspmgole et le Scorpion—qui avait remplacé VAix — enfin des soldats chinois de M. Dupuis.
Le 20 novembre, à six heures du malin, le feu fut ouvert contre la citadelle ; à sept heures, les Français étaient maîtres de la place sans qu'aucun homme fût atteint ; les Chinois de M. Dupuis avaient perdu un des leurs. Nguycn-Tri-Phuang, grièvement blessé à la hanche d'une balle de mitraille — il mourut peu d'heures après — restait prisonnier entre nos mains, ainsi que plusieurs hauts mandarins, et, parmi eux, les deux fils puînés de Phan-Thanh-Giang. Ceux-ci embarqués aussitôt à bord du Ducrès furent dirigés sur Saigon où la corvette arriva le 29 novembre. Tous deux contumax, avaient été condamnés à mort en 1868 ; le gouverneur les envoya par YAvey^ ron en France à la disposition du ministre -.
Il resterait maintenant à savoir si Nguyên-Tri-Phu-ang n'avait pas commencé l'organisation de la résistance simplement parce qu'il se rendait compte que Francis Garnier n'était point disposé du tout à chasser M. Dupuis du Tonkin. Les auteurs et fô gouvernement luimême n'ont discuté le cas (|ue du coté français, n'eût-il pas été logique et surtout équitable de le discuter aussi du côté annamite ?
La relation officielle — on sent la situation fausse dans laquelle les hostilités ouvertes venaient de placer le gouvernement — ajoute :
Après ce coup de main, M. Garnier soutenu par une grande partie de la population, tant païenne que chrétienne, a pris toutes les mesures qui lui ont paru les plus propres à maintenir la tranquillité.
(1) Nous suivons ici la relation of[icielle parue au Courrier de Saigon du 5 décembre 1873 et du 5 janvier 1874.
(2) Les seuls renseignements que nous ayons pu nous procurer sur ce qui advint ensuite aux deux iils de Phan-Thanh-Giâng sont, (|u'ils restèrent internés durant huit mois, puis, renvoyés en Indo-Chine, ils furent remis aux autorités annamites à Hue. La cour, pour les récompenser, leur donna des titres de mandarins.
Le gouverneur s'efforce de prévenir les conséquences fâcheuses que pourrait avoir cette collision. Il est loyalement secondé dans ses démarches par les ambassadeurs annamites. Il espère que, grâce à leur concours, la négociation et la conclusion du traité ne seront pas retardées.
Ce que l'on devait prévoir était arrivé. A qui la faute? A tout le monde, au ministre, M. de Broglie, qui ne voulait pas inlenenir au Tonkln ; au gouverneur, amiral Dupré, qui désirait intervenir et pourtant comptait satisfaire le ministre ; au chef de l'cxpéditiOD, M. Garnier. qui, hanté de l'idée de conquête, ne suivit nullement ses instructions ^ lui enjoignant :
De s'établir solidement sur le point qu'il choisirait comrpe le plus convenable pour remplir sa mission ; de faire choix d'un port pouvant au besoin plus tard servir de base d'opérations ; d'ouvrir yne enquête sur les faits reprochés à M. Dupuis par le gouvernement annamite, et sur les réclamations formulées par le premier ; d'user de toute son influence pour obtenir de lui qu'il se retirât duTonkin avec les aventuriers qu'il y avait attirés ; en cas de refus, de s'entendre avec les autorités annamites pour l'y contraindre ; enfin, de faire traîner son expédition en longueur jusqu'à ce qu'il fût rappelé avec son petit corps expéditionnaire, c'est-àdire jusqu'au moment où l'on aurait contraint les ambassadeurs annamites, alors à Saigon, à signer un traité avantageux sous l'empire de la crainte «.
Avec de pareilles divergences de vues, surtout avec Finlention du ministre de ne pas intervenir, l'expédition ne pouvait qu'échouer. La mort de Garnier, dont nous allons parler, précipita le mouvement de retraite.
Après le coup de main sur la citadelle de Hà-NOi> les principaux mandarins avaient pris la fuite ; réêditiou de ce qui s'était produit quinze ails auparavant en Cochinchine. M. Garnier fut obligé de
(I) Voir le rapport de M. Bouchet à la Chambre des députés.
(:2) Dans une lettre de F. (larnier à M. Levasseur, citée par M. Gautier {Us Français au Tonkin), il dit: « Si j'éclioue, et si je ne suis pas suivi, c'est-à-dire si, imi cas dliiterveiitloii êtraiij^ère où j'aurais soutenu nos droits lie f'aeon à provo(|uer un conllit, on me désavoue — et j'ai prié instamment l'amiral Dupré de ne pas hésiter à le faire, si Tintérét du pays et le sien le demandent — il n'y aura évideniniont plus rien à faire au Yun- Naii au point «le vue politi(jue. Nous auj'ons été battus par nos adversaires, et la revanche ne se présentera pas de lonj^temps »
Durant l'expédition, M Garnier écrivait encore :« Je n'ai pas tardé à in'apercevoir qu'on voulait que je chasse M. Dupuis et que je m'en aille ejisuite. »
Ces deux passages de lettres nous font voir, mieux (lue de longs commentaires, les manières très diverses dont ••)n entendait l'expédition, le but (ju'on lui assignait. De la part du gouvernement français, point de ferme idée directrice, point de volonté uni(jue, point d'ordre impératif, mais une action générale qui voulait et ne voulait pas, qui accordait et retirait, s'en remettant pour tout aux hasards du temps, à la bonne fortune des événements.
prendre en maiins l'admiaistration des provinces de Hà-M^i, Hâi- Dircrng, ^'aa)-Binh et Ninh-Binb ; il eut aussi â tenir en respect les pirates, ce qui conduisit à réparpillement des faibles forces dont il disposait. Les rebelles devaient en profiter. Le 21 décembre, vers dix heures du matin, au moment d'une entrevue avec les plénipotentiaires annamites, les pa\1llons noirs attaquent la citadelle, ils sont promptement repoussés et M. Garnier, en superbe soldat, mais inutile capitaine, s'élance au dehors avec quelques hommes et tombe dans une embuscade où il est percé de coups de lance ; le sergentfourrier Dagorne reçoit une balle en pleine poitrine, le caporal Guérin est effleuré à la tempe et un troisième peut reculer à temps. Garnier s'était avancé imprudemment avec ces trois hommes le long du remblai de la route, laissant les autres loin derrière lui ou séparés par ce remblai.
C'est la répétition sans fin de la même étourderie — d^aucuns disent vaillance, impétuosité, héroïsme. C'est le coup de carabine du sergent à Chçr-Lô'n, la ronde de nuit à cheval du capitaine Barbet tout seul devant l'ennemi, la promenade du capitaine Saliceti. Ce sera, plus t^rd, la sortie du commandant Rivière à Hà-NOi et, il n'y a pas un an, la marche du capitaine Lambla à fiiën-Hoà (qui, fort heureusement, ne fut que blessé).
Qu'un homme isolé, en campagne, n'observe pas les r^les de la plus élémentaire prudence, c'est son affaire ; qu'il aille, comme certain pilote, à la chasse au tigre avec une ombrelle et se fasse écharper, c'est encore son affaire ; mais qu'un chef militaire agisse de la sorte, il est sans excuse, car sa mort prive de guide la troupe cfu'il commande et peut entraîner — c'est presque toujours le cas — la perte sans nécessité de braves soldats. Assurément des faits de ce genre ne sont point particuliers aux Français, mais ils sont d'une fréquence par trop remarquable chez nous. L'histoii'e et l'expérience ne nous enseigneraient-elles donc rien ?
Peu après la mort de leur chef, les hommes avancèrent de nouveau sur la digue, mais en tournant le point dangereux ; ils trouvèrent le corps de Dagorne, puis celui de Garnier décapité, le cœur arraché, la peau du bas-Ventre enlevée K
D'un autre côté, renseigne de vaisseau Balny d'Avricourt fut enveloppé lui aussi et tué ainsi que quelques hommes ; le docteur Chédan rallia les survivants, une dizaine, et parvint à .se retirer.
Durant cette triste et douloureuse affaire, le Scorpion embarquait à Gira-Cam une centaine d'hommes, du matériel et des vivres apportés
(1) Les restes mortels de Francis Garnier furent ramenés à Saigon et enterrés au cimetière municipal eu mai 1876. Le 12 janvier 1903^ ils ont été exhumés ainsi que ceux de Doudart de Lagrée et réinhumés ensemble. I^s deux savants et vaillants marins dorment aujourd'hui de leur dernier sommeil Tmi à côté de Tautre, unis dans la mort carome ils lont été dans la vie.
par le Decrès. Le 25 décembre, la canonnière était rendue à Hà-N^i « où sa présence produisait un effet salutaire sur la population en même temps que le renfort qu'elle jetait dans la citadelle donnait désormais uneentièreconflanceàsespremiers défenseurs. i> (Courrier de Saigon), Le capitaine de frégate Testard du Cosquer, commandant le Decrès, assuma la direction générale de l'expédition, laissant celle des opérations militaires à l'enseigne Bain de la Coquerie et celle des affaires politiques à M. Esmez. Les petits détachements disséminés sur une trop grande étendue de pays furent repliés, et il en était temps, car les pavillons noirs, conduits par Luii-Vînh-Phu*ô'c, se faisaient de plus en plus menaçants. Heureusement pour le corps expéditionnaire, le transport la Sarthe arrivait à Saigon au moment même où parvenait la nouvelle de la mort de Garnier. Le transport amenait ^50 hommes d'infanterie de marine qui furent diriges aussitôt sur le Tonkin avec le chef de bataillon Dujardin.
MISSION PHILASTRE
L'action trop franchement militaire de Francis Gnrnier et les dépêches positives du ministre pour ne pas intervenir en armes au .Tonkin, conduisirent l'amiral Dupré à envoyer à Ilà-Nôi comme chef diplomatique le lieutenant de vaisseau Philastre, inspecteur des affaires indigènes et chef de la justice indigène à Saigon, qui partit accompagné du deuxième ambassadeur, Nguyen-Vàn-Tu-crng. Cet envoi avait été décidé et exécuté avant la fin tragique de Garnier que le nouveau plénipotentiaire lui-même n'apprit qu'en arrivant àCira- Cam par le D'Estrées (24 décembre 1873).
L'amiral finissait donc par où, selon les intentions ministérielles, il aurait du commencer. Rien ne s'y fût opposé d'ailleurs, car il disposait au début de deux hommes également capables, mais didées et de caractère fort différents: Philastre et Garnier. Le premier rompu aux affaires annamites, sachant exactement ce qu'il fallait prendre ou laisser; le second instruit des conditions géographiques et économiques du pays, voulant la conquête et très décidé â en supporter, le cas échéant, toutes les conséquences. Si la France d'alors avait pensé s'installer à demeure au Tonkin, l'amiral Dupré aurait dû, sans hésitation aucune; mettre Garnier à le tête de l'expédition. Mais, du moment que le gouvernement métropolitain n'entendait pas intervenir au Tonkin, il fallait y envoyer Philastre. L'amiral Dupré hésita un temps entre les deux et finit par se laisser entraîner au gré de ses désirs. Nous savons le reste.
La mission, confiée à M . Philastre dès la première heure, se fût trouvée simple, facile pour Thomme de savoir et d'expérience qu'il était; elle devenait, dans la situation nouvelle, particulièrement pénible et ingrate. On avait pris, il fallait rendre; on occupait, il fallait quitter; on avait des morts à venger, il fallait se contenter de les
pleurer. Les instruclions de Philastre étaient formelles, il donna des ordres en conséquence, et fut obéi. Sur ce nouveau terrain, l'ambassadeur Nguyen-vàn-Tirfrng et Philastre devaient vite tomber d'accord. Le 5 janvier 1874, les deux plénipotentiaires signèrent à Hà-NOi une convention stipulant la remise au gouvernement annamite des places de Nam-Dinh et de Nitih-Binh, accordant amnistie pleine et entière à tous les indigènes compromis dans les derniers événements et maintenant ou utilisant, selon leur capacité, les fonctionnaires nommés par M. Gariiier.
Tout embarras politique disparaissait, l'autorité de Nguyen-Vàn- Tirô-ng était reconnue dans les provinces et l'on pouvait songer à rétablir Tordre si profondément troublé en ce pays par les bandes de pirates. Le Courrier de Saigon du 20 janvier 1874 dit à ce sujet :
Des instructions trùs précises sont données aux bâtiments français : toute jonque armée, chinoise ou annamite, qui sera rencontrée sur les côtes* ou dans les rivières du Tonkin et qui ne sera pas munie de papiers réguliers émanant des autorités annamites sera considérée comme faisant partie de la piraterie et détruite. Déjà le D'^A/r^V^ a commencé cette œuvre ;ila surpris dans un arroyo, près de Hâi-Phông, au moment où elle enlevait les femmes et les enfants, une flottille de pirates venue de Cât-Ba et Ta détruite presque complètement : 24 jonques ont été coulées, 240 canons jetés à l'eau, et les chefs de la bande, soit 36 Chinois, ont été exécutés.
Le 6 février, une nouvelle convention fut signée relativement à l'évacuation de la citadelle de Hà-Nçi et le retour des troupes françaises à Cù-a-Cam (Hâi-Ph6ng) où elles resteraient jusqu'à -la signature du nouveau traité, et où les bateaux ainsi que le personnel de Jean Dupuis devaient être rendus avant le départ des troupes de Hà-Noi.
En exécution de cette convention, l'expédition de M. Dupuis rallia Hâi-Phông le 8 février, tandis que lui-même s'en vint à Saigon pour défendre sa cause *. Les troupes évacuèrent Uà-NAi le 12. Le capitaine Rheinart, inspecteur des affaires indigènes, fut nommé résident (décision du 5 février 1874) et, dès son arrivée au Tonkin, M. Philastre et S. Kx. Nguyen-Van-Tu-crng s'en revinrent à Saigon.
Les conventions de Philastre et tonte sou attitude au Tonkin furent alors sévèrement jugées par les partisans d'une Indo-Chine française. Cela devait être, car l'opinion publique ne veut, en règle, admettre que la direction des allaires selon sus désirs ; les plus péremptoires raisons extérieures, les droits de la partie adverse, qu'on peut méconnaître sans doute, mais non supprimer, toutes ces choses la touchent peu. Les moyens même pour arriver au but lui indillèrenl. L'opinion publique naime pas ceux donlTesprit d'éciuité la contrarie
(l) M. Dupuis adressa, en 1870, à l'Assemblée nationale une pétition dans laquelle il demandait une indemnité. Le "li février 1881, la CJiambre des députés admit les conclusions de son rap[)orlt;ur, M. Bouchet, et renvoya la pétition au ministre de la marine pour (juMl eût à indemniser M. Dupuis.
dans ses voeux ; elle leur reprochera jusqu'à leur droiture et ne craindra pas d'être injuste. Ici, elle le fut profondément.
Les idées de Philastro sur une influence française au Tonkin en dehors de la violence des armes étaient aussi défendables, certes, que celles d'une brutale mainmise sur le pays. Ces dernières ont fait leurs preuves par deux fois, ^lles out coûté à la France des millions et des flots de sang. Les premières ne furent jamais essayées, on n'a donc pas le droit de les condamner. Mais, en l'espèce, il n'y avait pas d'idées à appliquer, il s'agissait d'exécuter les ordres d'un ministre. Est-ce la faute à M. Philastre si M. de Broglie et son personnel n'entendaient rien à la question ? ^
M. Philastre dut subir la mauvaise humeur du plus grand nombre. Ne pouvant l'atteindre, ni en son honnêteté, ni en sa borjne foi, ses adversaires politiques l'attaquèrent dans ses sentiments, dans sa science même et nous regrettons d'avoir à signaler MM. Bouinais et Paulus comme les interprètes de cette sotte accusation. « Son amour pour la civilisation sino-annamile, disent-ils, au lieu de le prémunir contre les agissements toujours si pleins de duplicité des mandarins le disposait à accorder aux paroles de ceux-ci une foi profonde, contre laquelle se serait tenu en garde un officier moins versé dans les lettres orientales et plus prévenu contre la fourberie des diplomates de la Chine ou des pays de civilisation chinoise. )>
D'abord, nul Européen versé dans les lettres orientales n'a eu ni ne peut avoir d'amour pour une civilisation incapable de soutenir aucune comparaison avec la nôtre. Cette civilisation sino-annamile a, théoriquement, son incontastable valeur, et c'est cette valeur que Tannamitisant admire parfois, mais il ne l'enviera jamais, car elle n'a rien d'enviable dans la pratique pour une mentalité européenne qui se réclame de liberté.
Le moindre raisonnement, la moindre connaissance des Français qui ont vieilli en ce pays réduisent à néant toute cette tirade plus
(1) On discute beaucoup en France des choses coloniales, aussi bien au ministère compétent que dans la presse, mais il semble qu'on discute surtout pour faire voir aux coloniaux combien l'on ijçnore leui-s atï'aires. LIndépendant de Saigon rapporte dans son numéro du 10 juin IH71), que le Siblas affrété par l'administration de la Marine, avait parmi les approvisionnements qu'il apportait à Saigon du bois à briller (!) ; antérieurement, cette même administration avait envoyé du sel marin (!). Le Journal officiel du 13 février 1874 écrit : le grand maréchal Nguyen-Tri-Phirang ^Chinois av service de PAnn^în (!). Voilà des hommes que l'on combat de longues années durant sans connaître leur histoire, leur personnalité ; des pays que l'on envahit ou que l'on abandonne sans avoir la moindre conception sur leurs ressources. Vraiment, c'est insensé. Le journal Le Temps lui-même ne parle-t-il pas dans son numéro du 12 septembre 11)05, de plusieurs milliers de troncs de bambous d'une valeur considérable (!) ; dans son numéro du 17 novembre 1905, il nomme le conseiller colonial annamite M. Namky ! Nous sommes convaincu pourtant qu'aucun journal indo-chinois, aucun correspondant d'ici, n'a jamais écrit de pareilles insanités.
béte encore que méchante. M. Philastre était chef du service judiciaire de Cochinchine ; durant de longues années, il avait rendu personnellement In justice comme inspecteur des affaires indigènes. Ses fonctions de magistrat, à elles seules, sont un garant de son équité. Knfm, personne n'ignore que Texercice prolongé de la justice, loin de rendre l'homme compatissant à ceux qu'il juge, lui donne d'habitude une certaine insensibilité, à laquelle on a voulu pallier, en matière criminelle, par l'adjonction d'assesseurs ou de jurés. Qu'on lise donc — bien ' peu en ont le courage — les commentaires de Philastre dans sa traduction du Code annamite (publiée en 1876) et l'on saura son caractère tout entier. Il s'y révèle tel qu'il est: en magistrat connaissant ses justiciables. Que l'on in^erroge ici tous les vieux annamitisants et l'on s'apercevra que s'ils ont de l'afifection pour les indigènes, c'est à la façon d'un maître pour ses élèves, d'un parent âgé pour les jeunes membres de sa famille. Ils traitent les Annamites en grands enfants qu'on aide, qu'on instruit, mais qu'on châtie aussi au besoin. Pas un seul n'a oublié jusqu'à ce jour qu'il est du pays de France, et s'il entend faire quelque bien aux Anna* mites, ce ne sera jamais au détriment des Français dont il est solidaire, dont il est obligé — nonobstant son annamitophilie, et il le sait — de suivre le sort jusqu'au bout. Malheureusement, en Indo- Chine, être juste avec les indigènes, faire à chacun son droit, c'est agir trop souvent contre les prétentions excessives de certains Européens, c'est se faire accuser de partialité.
L'épilogue de cette maladroite affaire fut que les Annamites eurent raison, qu'on en revint au point de départ, que Jean Dupuis dut attendre à Ilâi-Phông l'ouverture de la navigation du Fleuve Rouge, toutes choses qu'on aurait obtenues bien plus tôt, avec moins de peines, sans sacriFice de vies humaines ni pertes d'argent^ si l'on avait expulsé M. Dupuis à la première demande de Hué. Au lieu d'encourager cette expédition qui prétendait forcer la main au gouvernement, on aurait dû, de prime abord, empêcher les Français Millot et Dupuis d'enfreindre le traité de 1862, en leur interdisant formellement le passage du Tonkin sans autorisation annamite. Aucun moyen terme n'était à prendre quant à l'expédition de ces négociants, il fallait ou l'appuyer militairement ou l'interdire net. Nous sommes pour cette dernière décision, mais, en même temps, nous eussions voulu que, saisissant le prétexte de celte expédition, le gouvernement français eût fait ouvrir le Tonkin à la navigation et se fût chargé de nolens volens de la police fluviale. Ce n'était pas trop exiger de l'Annam et l'envoi de quelques navires, de guerre aurait suffi pour décider la cour de Hué. ^
(1) Le lecteur nous saura gré sans doute de reproduire ici un passage d'article de VIndépendant de Saigon du 15 avril 1874, plein de dépit certes, mais de vérité aussi :