DOMINATION CHINOISE
En 112, une révolution de palais, dirigée contre l'influence chinoise, fit périr le roi, la reine mère (d'origine chinoise) et toute l'ambassade impériale. En 114, l'empereur de Chine, Ilân-Thé- Tông, peu soucieux d'ailleurs de voir un État puissant et indépendant s'élever à sa frontière, profita des désordres intérieurs et des rivalités entre Annamites pour venger le massacre de son ambassadeur et s'emparer du territoire. Une armée chinoise, commandée par Lô-Bàc-Btrc, n'eut, en quelque sorte, qu'à se présenter pour réduire le pays qui fut presque immédiatement divisé en provinces. Et c'est ainsi que l'œuvre de Triéu-Be se trouva anéantie vingt-cinq ans à peine après sa mort, et que son (lualrièmc successeur fut remplacé par un simple gouverneur chinois résidant à Nam-Hai (Canton).
l*our un millier d'années (de 110 av. J.-C. jusiiu'en Itôl de noire ère) le pays d'Annam va rester sous la tutelle chinoise; se révoltant, mais en vain, durant les [)remiers temps; plus tard, se résignant tant bien (jue mal à son sort. Incapable pour des siècles de se ressîusir, il conserve néanmoins de fortes attaches nationales, et si Téducalion chinoise l'instruit, le police, lui donne le goût des arts et des lettres, elle ne réussit point à détruire ses aspirations de race, elle ne le désannamitisera pas.
Les elforts des premiers gouverneurs furent immenses pour inculquer aux tribus giao-chi la civilisation du dominateur. Doux, sobres et hospitaliers, mais légers, changeants, prompts à la révolte, il était bien difficile de plier ces gens aux usages et cérémonies de la Chine; il était plus difficile encore de les astreindre à la culture des terres. Vivant, pour la grande part, de chasse et de pèche, les gens de Giao-Chî aimaient la liberté en tout et partout. Ils refusaient de suivre les modes et coutumes de l'empire, se rasaieut les cheveux ,
se lalouaîent le corps, n^observaient pas les rites de la religion^ et, bien des foîS) Tautorité dut agir avec sévérité, même employer la violence pour poiicer ce peuple fruste et hidlscipllnéi
Physiauement peu vigoureux, moiils industrieux encore, les gens de Glao-Ghi ne possédaient aucuns gros engins de guerre, et pourtant ils entraient en lutte. La lance et la flèche leur suffisaient, car ils avaient comme bouclier les forêts impénétrables qui couvraient le pays, les serpents, les tigres, les chaleurs Insupportables de Tété; puis, la fièvre, les maladies paludéennes, qui en sont Taccompagnement. Et s'ils n'ont pu empêcher la domination élrangère, si même ils n'ont opposé au début qu'une trop faible et presque nulle résistance aux troupes chinoises, ce n'est point à un caractère pusillanime quil faut TaUribuer, mais bien aux rivalités dés grands, à Tesprit particularlste qui les avalent repris après Tri()u-Vô-Be et qui n'avaient point permis aux chefs d'abdiquer leurs prétentions personnelles pour se placer sous le commandement d'un seul homme, capable de les conduire.
Mais cet homme capable existait-il aussi au moment voulu ?. . .
Pour maintenir le pays en repos et l'incorporer effectivement au grand empire, le gouvernement chinois utilisa tous les moyens de colonisation et d'assimilation que ses connaissances en l'art de nationaliser les territoires étrangers lui permirent d'employer.
11 fallait tout d'abord amoindrir l'autorité des grands chefs, réduire leur pouvoir. C'est dans ce but, comme nous l'avons déjà mentionné, que le royaume d'Annam fut divisé en neuf provinces admiuistrées soit par des mandarins indigènes, soit par des chinois, mais relevanUlous du gouverneur institué i);ir l'empereur. Voici, d'après A. Launay, le nom de ces provinces:
1" Nam-Hài (Canton) :
't'^ Thiro-iig-Noô (ou Tchéou-P'ou, (tans le Quâug-Si) ;
> Uat-Làm (Kouei-Liii-Fou, dans le (Juâiig-Si) ;
1" Hiê|)-Phô (i.HMi-Tchéou-Fou, dans le Quiuig-Dôiig) ;
0" (iiao-Chî (Tai-lMng-Fou, dans le Quang-Si) ;
r>o Ciru-Chcni (Na!i-Ning-Fou dans le (iiiang-Si) ;
7o Nhirt-Nam (Tonkin actuel' ;
8o Chàu-Nhai (Hâi-Nan) ;
0" Thieui-Mhî (île voisine de la inêcédenle).
Après la division en provinces, vint l'immigration chinoise, le mélange des nationalités par le mariage. La|)lu|mrt des condamnés à l'exil furent dirigés sur les pays annexés ; ils > prirent des femmes indigènes, les soldats chinois en (irent autant. Les mariages furent régularisés alin de mieux lier Thomme à la famille ; car les unions libres semblent avoir été fréquentes en ce temps, mais elles n'offraient pas cette facilité d'administration que la responsabilité du chef de famille — investi de pouvoirs presque absolus sur les siens — apportait aux autorités du pays.
Puis viennent les eiïorts pour attacher au sol ce peuple de chas* seurs et de pécheurs. La culture des terres leur fut enseignée, les immigrants chinois prêchèrent d'exemple. Et c'est ainsi que^ intelli-* gemment mené, très-durement aussi parfois, le peuple annamite porta petit à petit son esprit vers lagriculture et le commerce. Un siècle ne s'était pas écoulé, qu'en maint endroit déjà, la forêt (iévreusc ou le palus malarien se trouvaient remplacés par des champs fertiles, capables de donner ce bien-être matériel qui développe tant les goûts pacifiques.
Mais l'amour de la paix, il faut le reconnaître, avait si peu pris racine chez ce peuple versatile et remuant qu'une simple femme put lancer un appel aux armes, sitôt écouté d'un bout à l'autre du royaume (39 de notre ère). Elle s'appelait Tru-ng-Trâc, était de noble origine et avait à venger la mort de son époux, Thi-Sâch, qu'on venait de décapiter ; elle avait, de plus, affaire à un gouverneur chinois détesté des Annamites pour ses exactions. Le peuple la seconda bien. Le gouverneur fut pris et décapité à son tour, les siens durent s'enfuir. Enhardie par la victoire, Tru-ug-Trâc se proclama reine sous le nomdeTru-ng-Yu-ong. Malheureusement sa royauté ne dura guère. Trois ans s'étaient à peine écoulés (42 de notre ère), que la Chine, qui, de prime dabord, n'avait pu rien opposer à la révolte, fit marcher contre le royaume d'Annam une armée formidable commandée par Mâ-Vi()n (Ma-Youen des Chinois), le plus habile homme de guerre de l'empire en ce temps. La lutte dura environ un an et se termina par le triomphe des armes chinoises. La reine Tru-ng-Vu-ang et sa sœur Tru-ng-Nhj se noyèrent en combattant.
Après sa victoire, le général chinois fit élever une' colonne de bronze sur les confins de l'empire des Han ;elle portait l'inscription :
Bdng trvL chiii^ GiaO'Chî diêt.
dont la traduction littérale est <ii colonne de bronze détruite, Giao-
Chî anéanti ». Inscriplion ambiguë qui renferme aussi bien une simple prophétie, que la plus brutale des menaces. Au fond, ce n'était peut-être qu'un moyen entre cent autres de perpétuer la mémoire du vainqueur. *
Mâ-Vi^n continua le système des gouverneurs (jui l'avaient précédé, il établit ses soldats dans le pays, leur procura des alliances et
(1) D'après De Mailla (^û/oiV^ de Chine), Mâ-Yiên fit élever des colonnes de cuivre en trois endroits différents ; prés de la ville de Kouang-Xan-Fou dans le Tonkin ; prés du mont Fen meo qui sépare ia province de Canton du Toukin ; et prés de Ssélin-Tckéou, ville du Quàng-Si relevant alor^ du*
fit, sur une large échelle, de la colonisation par l'armée. La domination chinoise allait ainsi sûrement s'affermir. Du moins devrait-on le croire. Mais cette pacification n'était toujours que superficielle^ car si les éléments chinois incorporés aux Giao-Chi leur apportaient le goût des travaux sédentaires et le besoin d'un certain bien-être, ils s'assimilaient rapidement^ à leur tour, les griefs, la manière de voir des Annamites envers l'autorité, oppressive souvent auHlelà de toute mesure.
Le cas, pour les immigrés, de faire si rapidement cause commune avec les indigènes s'explique par la raison que tous étaient soumis aux mêmes lois, aux munies mesures administratives. Le gouvernement, sous ce rapport, ne distinguait pas entre dominateurs et dominés. Mesure juste et politique lorsque — et c'était le cas ici — les deux éléments sont de même race, suivent un même ordre d'éducation sociale et religieuse, enfin ne sont pas, en leur évolution, trop distants l'un de Tautre. Dans ces conditions, aussi, toute la population d'un territoire, sans distinction de nationalité, reste unie d'intérêt général, et, lorsque l'autorité abuse de son pouvoir, la masse entière des administrés se tourne contre elle.
C'est ce qui eut lieu bien des fois dans les provinces de l'empire, qu'elles fussent chinoises d'origine ou annexées ; c'est ce qui aura lieu bien des fois également dans les provinces annamites dont nous résumons l'histoire. 11 s'y trouvera même une circonstance aggravante : la nationalité. Les Annamites resteront Annamites tout en s'imprégnant de civilisation chinoise et les immigrés, par leur moindre nombre et leurs alliances, deviendront annamites à leur tour. L'histoire et l'ethnographie sont là qui le prouvent.
Après une série de gouverneurs tour à tour bons ou mauvais, le plus souvent mauvais, l'empire, en l'année 187, investit de celte charge un lettré chinois nommé Nhiep, dont la famille vivait dans le pays depuis six générations. Les annales le connaissent sous le nom de Sî-Viro'ng, ou le roi lettré. C'est lui qui introduisit la morale de Confucius, ses maximes philosophiques et gouvernementales ; c'est encore lui qui propagea le plus la littérature, les coutumes chinoises ; et, sous son gouvernement, des Annamites obtinrent de hauts grades littéraires dans les concours de l'empire .
Aussi bon administrateur qu'éminent philosophe, il rendit autant de services à la population qu'à l'empire, et laissa à sa mort, survenue en S2ti, le souvenir d'un homme juste, humain, auquel le peuple s'était très attaché.
Après Sî-Vu-o-ng, ses trois frères, qui se trouvaient à la tête des trois plus importantes provinces du Midi ultérieur, crurent que sa succession allait revenir à Tun d'eux. Mais l'empereur, craignant de laisser à la tête du gouveruementdespays transméridionaux une famillesipopulaire,envoya undeses généraux, Lur-D^i^gouverner l'Annam.
Mécontents, les frères du roî lettré protestèrent. I^ nouveau gouverneur, rusé, insidieux et de mauvaise foi, les attira auprès de lui. Ils firent leur soumission et. . , furent décapités. Peu à peu, tous les membres de la fdmille de Sî-Virang payèrent «de leur tète, l'honneur d'avoir eu pour parent Thomnle qui avait le plus fait pour rassimilation de TAnnam à la Chine. r> (A. Launay).
Vbrs la fin du H^ siècle, l^Annam fut de nouveau livré au désordre. Les compétitions des Ngô et des Tan à Pempire permirent à plusieurs révoltes d'éclater ; cependant, la mas^e du peuple, qui n'avait pas trop à souffrir, attachée maintenant aux institutions et à la tutelle chinoises^ ne lés soutenait pas.
Li dynastie des fan avait fini |)ar avoir le dessus. Mais les provinces du Midi au-deJà étaiejit, en celle heure, goiivrfnécs pur Dào* Hoâng, partisîui dévoué de l'empereur Ngô, au(iuel il devait s<îI§ hautes fonctions, et, dix années durant, le fidèle serviteur tint en échec le pouvoir des Tan sur le pays annamite. H fallut, pour lui faire mettre bas les armes, un ordre formel du dernier représentant des Ngô (ceux-ci s'étaient soumis aux Tan en 281). Toutefois, le peuple, qui portait une très grande affection à la famille Iloàng, se fut difficilement laissé gouverner par d'autres, aussi l'empereur des Tiïn, obéissant à une raison politique facile \\ comprendre, oubliat-il ses griefs pour laisser le gouvernement de l'Annam à Bào-llojing et à sîi Ibmille. Celle-ci resta durant quatie générations à la léte des affaires du pays, qui Vécut tranquille sous une administration conforme aux besoins el aux idées du temps*
Au milieu de 1V*= siècle, le désordre et l'anarchie recommencèrent* l^es empereurs de (^hijie, très occupés à la pacification de leurs Ktats directs, n'avaient |)u accorder que peu d'attention à l'Annam. Mais, en 35:3, rem[)ereur se décida à intervenir. 11 envoya un de ses parents nommé Nguyen-Phu, avec de pleins pouvoirs, pour réiablir Tordre et la paix. Cette fois, cependant, les troubles n'avaient pas tant pour cause la mauvaise administration impériale (pie les incursions dévasiatrices des habitants du Ciampa.
Depuis la conquête du Làm-Ap par TriOu-Dé, ce pays n'avait plus liiit parler de lui jusqu'au moment pivsent. Il n'était pourtant pas indépendant et ressortissait fort bien au Gouvernement transméridional. Administralivenient, il se trouvait rattaché au Nhirt- Nam (Tonkin actuel) el les annales chinoises le désignent sous le nom de Lin-Y, tandis (|ue les Aimamites le nomment Lfun-Ap (4 maintenant plus souvent Chiém-Ha. La capitale s'appelait Chièm- Thành el se trouvait, selon la tradition, dans le Quâng-Binh actuel.
Comment s'est-il fait qu'après de longs siècles de tranciuillité, on voit subit(»ment sortir de ce royaume des armées entières de pirates qui ravagent les provinces niaritimes et ne laiss(Mit partout sur leur *^ Mue des traces d'une affreuse destruction ? Luro a formulé
une très vraisemblable conjecture ([ne nous allons reprendre et compléter .
Au IV^*^ siècle, nous nous trouvons brusquement en présence d'un peuple de Làm-Ap, au caracttire singulièrement aventureux, guerrier, écumeur de mer, qui désole par ses incursions incessantes les districts maritimes du golfe du Tonkin, en remontant même souvent jusqu'à Canton. Le caractère de cette guerre, qui éclate après plusieurs siècles de paix entre les pays limitrophes, nMndique-t-il pas qu'un nouveau peuple a surgi ? Nul doute n'est possible, selon nous : les pirates malais ont remplacé dans le Lâm-Ap les pacifiques aborigènes, qu'ils ont refoulés dans la Chaîne Annamitique.
A quelle époque les Malais ont-ils passé en Indo-Chine, et pourquoi s'y sont-ils installés ?
Deux questions qui ne seront probablement jamais résolues.
Préciser la date du premier établissement des envahisseurs est chose presque impossible. Elle peut être postérieure à Triéu-Vo- Bé, comme aussi elle peut avoir eu lieu longtemps avant lui. Car il ne semble pas que TriOu ait poussé sa conquête plus loin que Tourane. Et s'il n'a pas été pins au Sud, n'est-on pas en droit d'admettre que le pays au-delà était inhabité ? Ce qui aurait permis aux Malais de s'y établir plus tard sans molester personne. Ou encore, ces mêmes Malais n'y étaient-ils déjà solidement établis, alliés peut-être aux Cambodgiens ?
Dans ce cas, l'on comprendra sans peine que le roi d'Annam ait arrêté là sa conquête. Il aurait eu sur son front un adversaire décidé à très mal le recevoir et sur ses derrières un pays nouvellement conquis, c'est-à-dire hostile. S'éloiguaut toujours davantage de ses propres Etats, son ravitaillement par terre devenait de plus en plus diflicile, et, par mer, les hardis navigateurs, ses adversaires, se seraient bien chargés de le lui rendre impossible.
Quant au mobile qui a fait venir les Malais, on peut le voir dans les richesses métallifères du Làm-Ap. Les envahisseurs, aussi intrépides marins que forbans accomplis, ont du reconnaître de bonne heure, tout le parti qu'ils pouvaient tirer de ce pays. Peut-être aussi quelque lutte intestine a-t-elle jeté toute une population de gens de mer sur cette côte du Làm-Ap. En tous cas, que les immigrants se soient établis pacifiquement ou non, les indigènes ont du se retirer vers les montagnes, sans guère leur opposer de résistance, quelquesuns pourraient même bien être restés avec les nouveaux venus.
Ce fait ne semble pas impossible, surtout si Ton obs(îrve que les premiers occupants malais venus en nombre avaient certiiinemenl débarqué dans le Sud du Ciampa, vers la frontière du Cambodge ^
(1) Quelques auteurs ont appelé le Cambodge Chcrn-Làp, c'est une erreur. D'après les annales annamites, le Chan-Lâp est la région (iui s'étend du
(celle région est occupée par le Binb-ThuftD actuel)» Ils le prouvent par les formes architecturales, les idées religieuses qu'ils ont empruntées aux peuples khmers. Leur contact avec les Cambodgiens a donc été soutenu, et ils ont eu le temps de s'allier à ceux-ci par le sang. Mais alors il n'y a pas de raison de croire qu'ils n'en aient fait autant avec quelques-uns de leurs voisins du Nord. Enfin, sûrement, les débris des rébellions annamites, les malfaiteurs fuyant le châtiment, toute cette écume de la société que l'Empire avait coutume de rejeter sur ses confins le^ plus éloignés, était venue s'incorporer aux Malais .
Ainsi donc ce peuple des Ciampois n'était sans doute plus un groupe de race pure au moment de Thistoire où nous sommes arrivés. Il formait déjà une nation propre, mélange de Malais, de Cambodgiens, d'Annamites et peut-être aussi d'indigènes du Lâm-Ap. Or ce mélange ne s'est pas fait en un jour ; plusieurs siècles ont dû s'écouler depuis qu'une immigration malaise est venue débarquer, selon nous, vers les confins du Cambodge et, ceci, indépendamment des petits groupes isolés qui ont pu atterrir sur divers points de la côte et à diverses époques. Cette immigration, en seûxant Jéfinitivemet]t, s'est incorporée, nous n'en pouvons douter, des éléments locaux qui ont fait d'elle un corps de nation. Mais ost-ce à dire qu'elle a été unique? Non point, il est même probable qu'à des époques ultérieures de nouveaux contingents, partis des grandes îles malaises, sont venus rejoindre leurs compatriotes.
L'établissement^ le développement de cette jeune nation s'est fait régulièrement en prenant la direction de moindre résistance : le Nord. Vu qu'au Midi, le pays était soit inhabitable (les marais de l'estuaire du Mékong), soit occupé par les Cambodgiens, puissants et florissants alors, qui eussent énergiquement défendu leur territoire
Nghê-An au Quâng-Nam. Les Cho-n-Lâp ont tout simplement été refoulés par les Annamites, au-delà des montagnes et jusque sur la rive droite du Mékong. ActueUement encore, on trouve, sur cette rive droite, entre Xiéng-Kliông et Xiông-Houng, ou Xiéng-Lâp dans le Laos, une .peuplade qui n'est pas de race khmer, et qui pourrait bien être le reste des anciens Chau-Lâp. Toutes ces régions laotiennes étaient autrefois tributaires du Cambodge, mais les choses s'arrêtent là. Les Cambodgiens appellent leur pays Sroc-Khmer et les Annamites le désignent par le nom de Cap-Mén.
D'après une note, que nous devons à l'obligeance de M. So-n-Biêp, le mot Cambodge se dit en pâli Campoûch, ou Cumpoûchéa, et signifie né des eaux, surgi des eaux ; en malais, il se dit Cambodja, et en siamois Camphoxa, L'histoire assigne une origine au mot, elle prétend que le premier roi des Khâm, Khémra, ou Khmôr, Preàs-Thông, vint s'établir tout d'abord sur un Uot nouvellement formé en face du palais des rois chàm.^, au i)ied de la montagne Pnôm-Dâug-Rek. Plus tard, W chassa les Chàms, fondit son royaume dont le point de départ avait été l'ilot et lui donna le nom de Campoûchéa.
coolre tout étranger ^ La progression vers le Nord se fit. j^sgu'au jour où les Clampois se trouvèrent en contact avec un peuple capable de leur résister : les Annamites.
Laquelle des deux nations a engagé tout d'abord la lutte, de quel côté étaient les premiers torts? Les Annales ne nous le disent pas. Tout ce que nous savons^ c'est que pour punir les Ciampois de leurs méfaits^ l'envoyé impérial, Nguyèu-Phu, presque sitôt après la prise de possession de son gouvernement^ conduisit une armée sur le territoire de Lâm-Ap^ et y déti*uisit cinquante forts. L'action militaire fut si vigoureuse, que les dévastations des pirates cessèrent durant une quarantaine d'années.
(1) L'auteur anonyme de VEmpire d'Annam, etc., (annoté par J. Silvestre) pense que le Delta du Mékong, ou Basse-Cochinchine (antérieurement Ba»<^mbodge), était habité par des Malais, ou Chàms, longtemps avant les Khmers, et en effet, la Chronique des annciens rois 4u Cambodge (traduite et commentée par M. Aymonier) dit qu'Aschay, roi Chàm qui régnait sur le pays cambodgien actuel, fut dépossédé par les Khmers, vers Tan liS9 av. J.-C; ses sujets se retirèrent vers le Sud, dans le delta ou, plutôt alors, Testuaire du Mékong. Plus tard, les Khmers pourchassèrent les vaincus jusque vers les bouches du grand Fleuve. \}\\ roi Khmer fut installé à Saigon qui prit le nom de Prey-Nokor (la forêt royale).
P. G amier, contrairement à la chronique, place Tenvahissement du pays chàm par les Khmers au douzième siècle (1153-1156) et Fauteur anonyme, cité plus haut, lui assigne la date de 11 'J7 fournie par les Annales chinoises.
A notre tour, nous pensons que la Chronique des anciens rois du Cambodge a aussi raison que les Annales chinoises. Ce sont les écrivains précités qui confondent sans doute les anciennes peuplades autochtones avec les pirates malais. Ces peuplades dont nous retrouvons les traces au Laos et dans toute laChatm». Ânnamitique ont été tour à tour absorbées, refoulées, dispersées ou détruites par les multiples envahisseurs de Tlndo-Chine :Mongoliques, Thibétains, Aryas, Dravidieus et Malais. Aussi les Khmers ont-ils très-bien pu chasser, en 289 avant notre ère, les autochtones et plus tard au douzième siècle s'attaquer aux Malais. Tout comme ceux-ci ont pu envahir les bouches du Mékong et s'étenlre de là vers le Nord-Est. Cependant, nous persistons à croire que les Malais, plus marins que cultivateurs, plus pirates que pécheurs, n^ont pas dû s'établir dans le delta eu formation du grand Fleuve, delta alors tout- couvert de marécages, de forêts, exhalant la fièvre, les maladies, et où ils n'eussent guère trouvé à exercer leur activité. Ce sont, comme nous l'avons déjà fait remarquer, des régions plus habitables, plus exploitables, qui ont attiré les envahisseurs, et ces régions se trouvaient en Cochinchiné. Certes, les Malais ont pu s'étendre, plus tard, vers le Mékong ainsi qu'ils se sont étendus vers le Tonkin et la Chine; cela est même probable et ne fait que consolider notre
opinion.
Quant aux vocables ciXés dans la Chronique cambodgienne, et qui semblent d'origine chàm, ils ne prouvent rien pour l'heure, car il faudrait démontrer que les Chàms actuels — qui sont incontestablement les débris de l'ancien peuple ciampois refoulé par les Annamites — étaient aussi les débris de ce même peuple chassé un millier d'années avant par les Khmers, ce qui est pour le moins difficile à admettre*
En 399, le roi du Ciampa reprit les incursions. Il pilla la côte jusqu'à Canton, mais ne réussit à s'établir en aucun point. Le gouverneur des provinces transméridionales parvint à le chasser de partout; c'était un Annamite nommé Bô-Viêii, né au môme village que l'héroïque reine Tru-ng-Trâc.
Quatorze ans plus tard, en 413, nous retrouvons le même roi pirate en train de dévaster la province de Canton. lIué-DO, le fils de Do- Vién avait entre-temps succédé à son père. Plus heureux encore que celui-ci, il parvint â s'empari'r du roi de Ciampa et le lit décapiter.
Deux ans s'étaient à peine écoulés qu'un nouveau roi malais reprit le cours des dévastations. Le littoral du ïonkin fut saccagé de fond en comble. Hu()-1>() comprit enûn qu'il fallait agir avec la dernière rigueur contre un aussi féroce ennemi. Kn 4-20, il entra dans le Ciampa, tailla en pièces la moitié de la population et força le reste à payer une lourde rançon. Mais, à peine les Ciampois eurent-ils repris haleine, que leur roi Phiira-Du-ang-M^i revint envahir le Ciru- Cho-n (431); il fut repoussé.
En 436, le gouverneur impérial passa de nouveau sur le territoire ennemi, s'empara de diverses citadelles, détruisit l'armée ciampoise et revint chargé de butin.
Pour quelques années, le Ciampu restera tranquille, mais dès qu'il se sentira suffisamment fort, il reprendra la lutte, (/est par mer qu'il prononcera ses attaques, et c'est par terre que les gouverneurs d'Annam lui infligeront les plus stînsibles défaites. Certes, les Annamites souffriront cruellement de ces dévastations sans fin ; mais la lutte toujours renaissante contre un ennemi commun, valeur rendre un peu de celte cohésion nationale depuis si longtemps perdue, les aguerrira derechef, développera en eux le sentiment de leur propre valeur, et les préparera ainsi à désirer, puis à reconquérir, leur antique indépendance.
Bientôt l'ère des révoltes va commencer. Il faut dire aussi que les désordres permanents dus aux rivafités dynastiques faisaient de la Chine un pays convulsionné, déchiré, fort peu capable de tenir ses vassaux en respect. Ce sont, d'abord les Nguy qui renversent les Ilân et sont, à leur tour, détrônés par les Tan, auxquels s'étaient ralliés leurs compétiteurs les Ngô ; enfla les Tan sont obligés, eux aussi, de céder la place aux Tong.
Sous ces derniers etgràce aux troubles constants qui désolaient la Chine, une première révolte éclata chez les gens de Giao-Chî. Un aventurier annamite, Ly-Thu-o-ng-Nhan, s'empara du pouvoir et le retint. A sii mort, survenue peu après, un nommé Ly-Thùc-Hiën, son parent, lui succéda. Mais la dynastie des Tong, qui avait laissé faire, venait d'être remplacée par celle des Te ; le nouvel empereur tout d'abord, laissa faire également, puis relira le pouvoir à Ly-Thùc-IIien (485) et mit ua gouverneur chinois à sa place.
En 543, une nouvelle révolte éclate, plus sérieuse que la précédente et aussi plus durable dans ses effets. Un nommé Ly-PhP,dont la famille originaire du Thâi-Binh (Chine) et venue dans le pays vers la fin du règne des Han, s'était illustrée dans les lettres et à l'armée, Ly-Phî donc, puissamment secondé par des lettrés (entre autres Tjnh-Thieu) et des mandarins, parvint à chasser les fonctionnaires chinois. Il se fit proclamer roi sous le nom de Ly-Nam-Be (544). Malheureusement, les Giampois, qui restaient toujours à Taffùt, profilèrent du désordre de la révolte pour envahir le pays.
A peine Ly les eut-il repoussés, qu'un empereur delà dynastie des Lu-ang, après avoir rétabli la tranquillité en Chine, voulut aussi ramener TAnnam à l'obéissance. Ly, attaqué par les troupes impériales, perdit presque tout son territoire et mourut de maladie (548).
Les Annamites allaient céder, lorsque le fils d'un des promoteurs de la révolte TriOu-Phyc se mit à leur tête et repoussa l'armée chinoise. Maître du pays, il prit les rênes du gouvernement sous le nom de Trî^u-Viét.
Enlrelemps, Ly-Thiôn-Bfru, frère aine de l'ancien roiL^-Nam-Bé, secondé par un membre de sa famille, Ly^Phût-Tû-, ' avait essayé de faire une diversion dans le Cfru-Chom pendant que l'ancien roi Ly luttait contre les Chinois ; mais il fut battu à plate couture et se réfugia dans les montagnes de l'Ai-Lao. S'étant ressaisi, il finit par construire une ville sur le fleuve Bào et se proclama roi de Bào- Lang. Il mourut en 555.
Ly-Phat-Tir, qui lui succéda, prétendit à la royauté de tout TAnnam. Une lutte interminable s'ensuivit. Tri$u-Vi^t, mû par un sentiment généreux, compatissant au sort néfaste du peuple, fit la paix avec son compétiteur en lui cédant la moitié du royaume.
Ly gouverna le Sud, c'est-à dire le territoire compris entre le Hoàng-Châu, ou Xir-Nghi) — qui forme aujourd'hui les provinces de Hà-Tinh, Ngh$-An et Thanh-Hoâ (Noî)— et Hug. Son royaume prit officiellement le nom de Bào-Lang. TriOu-Vi$t, pour mieux consolider la paix, donna à Nhâ-Lang, fils de Phâtt-Tû-, sa propre fille en mariage. Mais le roi LJ, dont l'ambition parlait plus fort que le cœur, recommença la lutte. Tri^u-Vi^t, plutôt que de faire endurer au peuple des maux qu'il avait subis une première fois, se donna la mort (570).
Si encore ce Ly, resté seul maître, s'était occupé de réformes utiles, mais il ne fit rien. Après avoir exposé le pays à toutes les horreurs- de la guerre civile, il n'eut point, semble-t-il, le courage de combattre pour son indépendance. Depuis 31 ans déjà il était au pouvoir, lorsque l'empereur (c'étaient les Tùy qui régnaient) ordonna à Lu-u-Phu-o-ng de soumettre TAnnam. Une armée
(1) l.J-Bôu d'après P. Tnrorng-Vînh-KJ.
impériale nombreuse et «iguerrio pissi la frontière (002); elle gagna une première bataille sur les forces annamites et vint camper devant le palais même de Ly. Le vieux roi se soumit du coup, et finit son existehco en Cliine, mAprisé, maudit du peuple qif il n'avait pas su défendre conlre la domination étrangère.
Le royaume d'Annam rétabli avait donc duré une soixantaine d'années, il est vrai, moins en raison de sa propre puissance que par la faiblesse de la Gliine, toujours le triste jouet des révolutions dynastiques.
Comnjetiéveloppcment social, une pliase importante' est à signaler ici. Du IV*^ au Vh siècle, la race du (iiao-Chî déplace lentement Sun habitaL Klle quitte en grande parlie les forêts, descend des montagnes du haut pays, pour s'établir déplus en plus solidement dans le delta tonkinois, et aussi tout le long de la cote. Les Annamites se préparent de la sorte un nouveau territoire qui partira des contins du Quàng-Chàu (Canton) pour aller jusqu'aux environs de Hué; sa limite Ouest et Sud-Ouest seront ces mêmes montagnes aux forêts malsaines où continueront de végéter les tribus réfractaires à la civilisation et celles trop faiblement armées pour s'arroger la part de terres et de bien-être échue aux mieux douées.
Le général et gouverneur Lu-u-Phu-çrug, qui avait occupé militairement le pays, répartîssant son armée en vingt et un camps retranchés, fut, lui aussi, bientôt aux prises avec les Cîampois. En 605, trois ans après son entrée dans les provinces transméridionales, il vil le roi de Ciampa envahir le Tonkin. C'était le sort de ce riche pays ; la lutte n'y devait point cesser. On révolte contre la Chine, ou guerre civile, ou invasion ciampoise. Ces trois états se suivaient tour à tour, si, plus malheureusement encore, ils ne venaient se greffer les uns sur les autres.
Lu-u-Phu-ong mit les agresseurs en déroute et les poursuivit, Tépée dans les reins, jusque sur leur propre territoire. 11 s'empara de leur capitale et revint chargé d'un énorme butin. Son retour pourtant n'eut rien de triomphal, l'armée fut décimée en route par la maladie et le général lui-même mourut avant d'avoir atteint la Chine.
Eu 618, la dynastie des Bu-crng succéda aux Tùy. Le gouverneur des pays transméridionaux IIoà-L|ch, refusa de reconnaître le nouveau souverain et, comme autrefois Bào-Hoàng, il lutta pour la dynastie déchue. Ce sont de ces exemples de fidélité au serment que l'histoire em*egistre avec bonheur au milieu de la turpitude des masses, de l'ambition criminelle de tant de hauts personnages, que la douleur d'autrui laisse insensibles et qui ne craignent point d'accumuler ruine sur ruine pour s'emparer du pouvoir.
Ici encore, les Tùy iigirentavec Hoà-Ljch comme autrefois les Tan avec Bào-lloàng. Ils le contlrmèrent dans ses fonctions, estimant, sans doute, qu'avoivété partisan loyal d'un autre régime ne constitue pas un vice redliibilolre, et que, lors(iu'on trouve, en chemin, un
serviteur aussi fidèle-et aussi capable, il faut foire beaucoup pour l'attacher à sa fortune.
A cette époque f6l 8), rAiinam subit un profond remaniement territorial dii, il est probable, à ce déplacement d'habitat que nous avons signalé, et, sans doute aussi, à l'extension toujours cioissante du pays vers le Sud. Le premier empereur de la dynastie des Du-àng, V6-Birc, créa un gouvernement d'Annani. H y avait eu^ jusqu'alors, soit un royaume d'Aunam, soit les neuf provinces transméridionales avec leur gouverneur général. Le nouveau gouvernement, An-Nam-bô-IIô-Pliù ^ qui allait de lexlréiuité nord du Tonkin jusqu'au (Juâng-Nam,ful<livisé en treize provinces ou cliàu et soumis à un tribut rt^mlicr. Ce tribut sera plus tard la source de nouvelles révoltes.
En 687, il y eut un complot ; le gouverneur, Diôn-Hiru, fut décapité, mais les auteurs de la révolte furent arrêtés et exécutés à leur tour .
Eu 722, un chef indigène, du nom de Mai-Thuc-Loan, fit plus. Il s'empara du Xtr-Nglu), conclut une alliance avec les Ciampois et les Cambodgiens, puis marcha contre les troupes impériales. (Cependant, malgré sa nombreuse armée, il fut complètement défoit par les généraux chinois dès la première bataille. Le pays dut se soumettre.
En 758, l'empereur des i^u-cyng change le nom d'Annam en celui de Trân-Nam (gouverner Midi), dix ans plus tard, le pays reprend son ancien nom d'Annam.
En 767, ce fut le tour aux Malais. Une grande invasion, partie des îles, vint ravager la côte tonkinoise. S'était-elle lancée de son propre mouvement, ou accourait-elle à l'instigation des Ciampois qui se sentaient menacés par la domination annamite ? C'est ce que l'histoire ne nous dit pas. Nous savons seulement que le gouverneur chinois, Tru-o-ng-Bà-Nghi, repoussa l'ennemi et que, pour préserver le Tonkin de futures invasions, il jeta les fondations de La-Thành,qui deviendra, plus tard, ville capitale (le Hanoï actuel). *
(!) Littéralement Annam tout protégé préfeclnre. C'est-à-dire que le pays d'Annam était placé sous un régime de protectorat étroit de la Chine.
(2) Au sujet de Hanoi et de sos environs, nous avons reçu de M. Tnronp:- Minh-Ky lu note suivante (lui revient, à l'occasion, encore une fois sur la question du Giao-Chî :
« Dans le Bai-Nain quoc si dieu ca (Annales annamites en vers), composé par Nguyen-Du, on lit :
Binh-Any Hà-Noi doi thay,
Ag châu Giao-Chî xvca nay cou trugên .
C'est-à-dire :
A Binh'An, Hà-Xài a été auhstitué, lequel cltûii {district) de Giuo-Chî nott« reste {le nom) de l'antiquité jusqu'à présent.
Maïs La-Thành ne devait alors guère arrêter les Ciampoîs, et là côte si laborieusement conquise allait encore une fois (Mre la proie des pirates. Au début du IX* siècle^ l'invasion reprend son cours et un nouveau royanme de Ciampa s'établit jusque dans le Xt'r-Nghè. Le peuple annamite, repoussé un moment, reprit bientôt la campagne conduit par ses généraux et gouverneurs chinois. Durant un temps, le sort des armes passa et repassa de l'un à Taulre camp. Les Annamites restèrent enfln maîtres de toute la côte jusqu'au .Quang- Nam actuel (808).
Vers le milieu du IX* siècle, une invasion, encore plus formidable que toutes les précédentes, submergea TAnnam et faillit l'engloulir. Cette fois elle était partie du haut pays, de la confédération d(»s Nam-Chién ou Luc-Ghiéu formée de peuplades indépendantes qui habitaient le Yun-Nan méridional et toute la région du Haut-Laos. Ces Nam-Chiéu paraissent avoir été incités et guidés par les Thô- Màn, tribus sauvages soumises à l'Annam et qui avaient des griefs contre les gouverneurs chinois. L'armée d'invasion s'empara d'une série de places fortes et se répandit ensuite sur le pays, [ûllant, détruisant tout sur son passage. Repoussée une première fois, elle revint, en 862, mettre le siège devant la capitale dont elle se rendit maîtresse ainsi que d'une partie du pays.
Après un temps d'inaction, l'empereur se décida enfin à chasser les intrus. Il envoya un de ses meilleurs généraux, Cao-Bien, qui reprit la capitale et fit trancher la tête au gouverneur uani-chiéu. La paix se fit, mais pour une bien courte durée seulement.
Bientôt les Nam-Ghieu se présentèrent à nouveau, remperem-, fort occupé en Chine, ne put combattre. Il négocia et promit sa fille en mariage au chef ennemi. Les trois meilleurs capitaines ftnvnt envoyés pour recevoir la jeune princesse. Mais Cao-Biên, (jui connaissait leur rude savoir-faire, ne trouva rien de mieux que de conseilhT à l'empereur de les empoisonner et « pour longtemps, écrivait-il, le royaume des Nam-Chiéu sera liors d'état de nuire ». La conseil fut suivi, et l'armée d'invasion, privée de ses chefs, se retira (870). ^
« Donc Giao-Chî c'est Hà-Nôi aujourd'hui. Ce n'étiiit donc bleu qu'un chàu ou bô du royaume de Vàn-Lang (rAnnam sous les Hmig-Vu-o-ng). SI les Chinois ont si fréquemment cité le Giao-Chî, c'est qu'ils n'avaient pu conquérir tout d'abord que ce chAu, qu'ils devaient probablenient désirer, par-dessus tout autre, vu sa ferUlité et sa richesse.
« Je me permets encore une autre observation, c'est qu'il n'existe pas à Hanoï de gens à gros orUiLs écartés coinnuî on en recoiilre ^ quelquefois en Basse-Cochiuchine. Dans cette dernière ré^^ion, un certain nombre d'habitants descendent des anciens Khmers ».
A notre tour de faire remarquer (fue, dans nos voyages au Caml)0(lge et au Bas-Laos, nous n'avons trouvé nulle partd'indivi<lusâgros orteils écartés.
(i) D'après le P.Legrand de la Liraye, au contraire, le mariage eut lieu et le Yuu-Nan fut ainsi incorporé à l'empire chinois.
La fin du IX« et le commencement du X« siècles sont marqués par de grands troubles et une profonde misère. Il eut fallu, pour rétablir Tordre, la prospérité, une administration éclairée, juste et bienfaisante. Au lieu de colle-ci, les gouverneurs chinois, qui changeaient sans cesse, ne surent que multiplier les corvées, augmenter les tributs et employer contre leurs sujets des mesures de plus en plus répressives. Sans doute croyaient-ils ainsi affermir leur pouvoir et mater Tesprit de révolte qui allait croissant. Mais l'heure de leur fin allait sonner.
Les chefs indigènes, fatigués des exactions administratives, las d'élre les victimes des perpétuels renversements de dynastie qui ensanglantaient lompire, se soulevèrent les uns après les autres contre la domination étrangère. En 931, la révolte s'étendit sur tout le pays et les gouverneurs chinois furent définitivement chassés de l'Annam. Il faut bien reconnaître aussi que le moment avait été des mieux choisis. La Chine, totalement épuisée par ses luttes intestines, était livrée à la plus complète anarchie.
Malheureusement, les principicules annamites qui se saisirent du pouvoir ne furent pas plus sages que les hauts compétiteurs au trône impérial. Ils se jalousaient, se supplantaient volontiers les uns les autres, cherchant quelquefois même à donner un semblant de légitimité à leur pouvoir en demandant l'investiture à l'empereur qui se gardait bien de la leur refuser. Tous ces seigneurs beaucoup trop occupés à consolider un pouvoir qui menaçait toujours de leur échapper, ne changèrent en aucune manière les institutions du pays. Il arriva même une époque, où chaque chef particulier refusant d'obéir au roi^ sans autorité, se déclara indépendant dans sa province. L'Annam se trouva ainsi un moment sans nul lien politique entre ses parties, donc sans aucune force.
Ce qui étonne un peu, c'est que le Ciampa n'ait pas essayé de malmener ses voisins. Il faut supposer qu'il se trouvait lui-même alors dans une situation très précaire, car nous le verrons dans la suite, bien des fois encore, renouveler ses incursions.
En tous cas, si ce séparatisme avait duré, la Chine n'eût certes pas manqué d'imposer à nouveau sa domination.
Mais quel profit l'Annam aurait-il pu tirer de se voir replacé sous la tutelle chinoise ?
Aucun, selon-noiis. Les Annamites avaient alors emprunté à la Chine tout ce qu'elle était en mesure de leur donner : administration, justice, religion, littérature et sciences, tout venait de l'Empire du Milieu.
Ils ont gardé, copié, mais sans s'astreindre à suivre servilement leur modèle. Les Annamites n'imitèrent pas toujours ; quoiqu'ils continuèrent à professer une pleine admiration pour la civilisation chinoise, dont ils sentaient d'instinct l'action bienfaisante. Même plus tard, lorsque les rois d'Annam seront solidement établis et tout
n fait indépendants, ils n'en continueront pas moins à garder des liens de vassalité avecla Chine, de pure forme, il est vrai, mais (|ui attesteront leur déférence pour celte étonnante civilisation.
On objecte bien que les Annamites n'ont, à travers les siècles, fait faire aucun progrès à la civilisation chinoise. Les arts et les sciences sont toujours restés chez eux fort au-dessous de ce qu'ils étaient eu Chine. Soit, mais s'ils n'ont suivi que de loin le mouvement, ils n'ont pourtant jamais cessé de le suivre ; et s'ils n'ont rien créé, guère inventé, la faute en est uniquement à leur habitat. L'Annam, royaume indépendant ou gouvernement chinois, ne pouvait, par lui-même, que peu changer aux conditions sociologiques imposées par la nature. Il obéissait inconsciemment aux immuables lois de l'évolution des races.
Les peuples^ comme les individus, ne progressent que lorsqu'ils sont mis en présence des stimulants voulus : le besoin, le contact avec des gens de culture plus ralTinée.
Sans besoins, pas d'eiforts; sans efforts, pas de progrès. Mais ici, comme en tout, l'on ne saurait outrepasser une juste mesure; lorsque le besoin est nul ou trop faible, il atrophie l'esprit ; lorsqu'il est liop violent, lorsque ses exigences sont trop au-dessus de ce que les forces humaines peuvent donner, il écrase l'esprit avec le corps, et tout est dit.
Tue loi semblable régit le contact. Lorsque l'une des deux races est trop en retard sur l'autre dans son évolution, elle risque fort de dispar;»ilre, car si elle s'assimile très bien les vices de celle-ci, elle ne sait généralement acquérir aucune de ses cjualilés. II faut, en cette occureïjce, que le peuple de haute culture agisse avec un tact et une patience dont la dure lutte pour l'existence lui interdit presque toujours l'usage.
Ceci étant, nous voyons que la race annamite se trouvait placée de telle sorte, que, fatalement, son progrès propre devait être infime. A TKst, elle avait pour limite la mer, à l'Ouest et au Sud des peuplades siuivages ou bien moins civilisées qu'elle. Toute culture lui venait donc d'un point unique: du Nord. Or, ses relations avec la Chine n'étant ni d'une grande étendue, ni d'une constance parfaite, il devait nécessairement arriver que ce peuple d'Annam se trouvât toujours en retard sur ses puissants voisins, cl d'autant plus que son climat torride, sa vie frugale, sa très grande rusticité lui créaient une sonnne de besoins bien inféi'ieure à ses moyens pour les contenter.
Il est presque inutile d'ajouter à ces lignes que l'état permanent <le lutte pour le trône en Chine — qui durera encore longtemps — n'était rien moins qu'utile au développement de la race annamite et, en somme, l'émancipation du pays, ainsi que l'écrit fort bien Luro, a produit sur la nation l'effet d'une heureuse décentrali-
~ 35- DYNASTIE DES DINH
Binh-Tién-Hoàng (968-980). — Nousavous noté précédemment que l'Annam vivait en constant état de guerre civile, houspillé qu'il était entre une douzaine de tyranneaux. L'un d'eux, nommé éinh-B(VLanh, (ils adoptif d'un de ces chefs de province, et qui avait réussi h s'emparer du pouvoir, conçut le projet de rétablir Tordre et l'unité dans le pays. Il renversa successivement tous les chefs de cliâu, ses pairs, et se proclama roi en 968 sous le nom Binh-Tiên- Iloang. A l'exemple des chefs annamites antérieurs, il demanda l'investiture à la Chine. Cette coutume, nous l'avons déjà fait remarquer, sera généralement suivie par les rois d'Annam qui reconnaîtront ainsi explicitement à l'Empire du Milieu l'autorité morale que lui valait son éducation.
Tiên-Hoàng, aussi bon administrateur qu'il était valeureux soldat, s'entoura d'hommes dévoués, capables, et, pour s'assurer l'avenir, il oi^anisa d'imposantes forces militaires groupées en dix armées de cent mille hommes chacune, soit un million de soldats (?) ^ Chaque armée était divisée en dix qmn, chaque quàn en dix lur, chaque lu* en dix xuât, chaque xuat en dix tigu ; le ngu aurait donc du compter dix hommes, alors pourtant que le caractère ngu signifie groupe de cinq hommes ; n'est-ce point là une preuve de
(1) Ce cbillre, que nous donnons d'après M. P. Tnrang-Vînh-Ky, nous parait excessif à plusieurs titres. Dans un pays ou tout homme valide est soldat, la partie militante de la nation peut aller du vingtième au dixième de l'effectif général de la population. Mais, à moins que les femmes et les enfants ne servent à titre d'intendance, un bon tiers est à défalquer des forces combattantes autant pour le service d'intendance que pour les non-valeui*s irréductibles, inhérentesà toute grande masse d'hommes. Or,rAnnam n'était pas alors, et n'a jamais été depuis un peuple essentiellement militaire, à la façon des Tartares, des Arabes, des Turcs, etc., il ne pouvaîl donc ni mobiliser toute sa population valide, ni comprendre ses femmes, ses veil lards et ses enfants dans le train. Mais admettant aussi qu'il en ait été de la sorte, et prenant le dixième, c'est-à-dire la proportion la plus forte, nous arriverions encore à un effectif de dix millions d'habitants pour un pays comprenant à peu près le Tonkin et la moitié de l'Annam actuels- Mais nous savons que ces pays étiiicnt alors loin d'être cultivés et peuplés comme aujourd'hui, où le Tonkin et l'Annam entier ne comptent qu'environ onze mUlions d'habitants.
Enfin, si l'on se place au point d(î vue de l'approvisionnement, on sait <|uela nourriture végétale est la plus facile à obtenir et à conserver. Les céréales, les fruits, légumes et tubercules féculifères constituent la base de la nourriture de pres(|ue tous les peuples sédentaires. Le riz joue, de temps immémorial, un rôle de premier ordre dans lalimentation en Annam et en Chine. Or, l'on sait aussi que ces deux pays n'arrivent (|ue ]ïéniblement à produire le riz nécessaire aux habitants. La Cochinchi ne fournit presque toujours un indispensable complément annuel, alors cependant qu'au Tonkin, par exemple, il n'émerge pas un pouce de terrain de rizière qui ne soit aussitôt mis en culture. Mais le million de soldais de Tien-
rînexaciitude des données? *. Tous les hommes de troupe portaient le chapeau à quatre angles, encore aujourd'hui connu dans le pays. A la tète de chacune de ces armées, Tien Hoàng avait placé un général qui ne recevait d'ordres que de lui.
Le nom du royaume fut changé en celui de Bgii-Gû-Viçt (grande colline au-delà) ^et la résidence royale fixée à Hoà-Lu- dans le Nghê-An.
Justicier sévère, Tiên-Hoàng poursuivit sans Irève les malfaiteurs et les vagabonds, toute cette tourbe de routiers — produit des troubles antérieurs — qui infestaient le pays. Sachant que la crainte des châtiments agit bien mieux sur de pareils êtres que le respect des lois, il avait fait placer dans la cour de son palais une énorme chaudière en bronze pleine d'huile bouillante, et des tigres étaient nourris dans son parc . Une inscription mise à portée disait : € Les coupables seront cuits ou mangée >.
Cette rigueur extrême, jointe à une saine administration, ramenèrent la paix et la prospérité en Annam. Ce qui n'empêchera point de graves désordres de se produire dans la famille royale même, où
Hoàng eût, à lui seul, consommé par an 365 raillions de kilogrammes de riz, production que l'Anuam entier de cette époque ne pouvait guère dépasser, si seulement il y arrivait. Que mangeait alors le peuple ?
(1) M. Trtro-ng-Minh-K^, que nous avons consulté, pense que Pélrus Ky s'est trompé dans sa traduction, les subdivions de Tarmée n'étant pas toujours des multiples de dix.
En effet les deux ouvrages chinois Châu le dia quan (Rites des Chàu pour tous les mandarins) et Châu le tièu tir âb (Rites des Chàu pour tous les mandarins provinciaux) disent entre autres = ngà nhom ri ngu (cinq hommes former escouade), nga tôt vi là (cinq compagnies former bataillon) là ngù bà nhom (bataillon cinq cents hommes). Quant au quân (division, littéralement <r armée » ) et au lot (compagnie), Teffectif n'est pas i\\é ; cependant, au sujet de « l'armée » on lit qu'elle compte en régie 12.500 hommes.
Nous compléterons ces données en disant que le ngu était commandé par un cai, le dôi, ou deux ngu, par un doi, le tôt, ou dix dôi, par un lanh binh, le lu-, ou cinci lot, par un doc binh et le quân, ou vingt lu-, par un tixàng quân. Ainsi le quân devait compter exactement.
Tu-ô-ng quân 1
Doc binh 20
linh binh iOO
Bôî 1.000
Cai.; 2.000
Soldats 10.000
Total.... 13.121 Cet effectif, comme on voit, ne s'éloigne pas trop du chiffre de 12.500. Mais à ce compte, Binh-Tién-lIoàng n'aurait eu qu'environ 12r).00O, au plus 131.210 hommes, nombre bien plus admissible que le million donné par Pétrus KJ.
(2) L'expression au-delà se rapporte à la Chine.
Talné des âis assassina son plus jeune frère que le roi avait désigné pour son successeur. Ticn-Hoàng avait suivi la coutume chinoise qui autorise le prince à choisir parmi ses enfanis celui qui devra lui succéder.
Phé-Bi (980-981). — Le crime ne profita pas au frère dénaturé. En 981, il fut Jui-méme assassiné, ainsi que le roi son père, par un garde du palais.
Trieu, un enfant, le deuxième fils de Binh-Tiên-Hoàng, lui succéda; l'histoire le connaît sous le nom de Phc-Bê. Le mandarin militaire Lé-Moàn, généralissime, se donna lui-même le titre de premier ministre, ou de roi adjoint. C'était un homme plus ambitieux que fidèle^ très capable de faire respecter l'autorité, mais moins pour le compte de son maître que pour le sien propre. Quelques chefs qui osèrent se révolter furent vite mis à la raison.
Bientôt l'ambitieux, ministre ne se contenta plus du pouvoir souverain, il voulut aussi en avoir les honneurs et le titre. Huit mois après son avènement au trône, Tenfant roi fut relégué au fond d'un palais et Lê-IIoàn, avec l'aide d'un général chinois, l'assentiment des commandants de corps d'armée, et, surtout, il Taut le dire, la connivence de la reine-mère, sa mailrcsse» se fit proclamer roi sous le nom de Lê-Bai-Hàuh.
DYNASTIE DES LE {antérieurs)
Ix-Bqi'IIành (981-1006). — La première dynastie, celle des IMnh, avait régné de 968 à 081. Une nouvelle dynastie lui succédait, celle des Le (antérieur^i) qui ne dura guère plus ^une trentaine d'années).
Dès son élévation au trône, Lè-Dgi-Hành eut à défendre son royaume contre l'étranger.
La dynastie impériale des Tong avait rétabli l'ordre en Chine, elle voulait aussi réduire l'Annam. Victorieuses tout d'abord, les armées chinoises furent détruites ensuite Tune après l'autre par Lê-Pjiî-IIành qui, malgré ses succès, traita avec l'empereur, reçut Tinvestilure et consentit à payer un tribut.
Après la Chine, ce fut le tour du Ciampa, dont le roi, Xâ-Lo-i-Bà- Bàng, retenait en prison des ambassadeurs annamites, Lê-Bai-IIành s'empara de la capitale des Ciampois, vécut quelques mois sur leur territoire et revint avec un immense butin.
Ce roi fut le preniiiîr qui sauva et consolitla l'indépendance de l'Ainiam vis-à-vis de la Chine el justifia ainsi, dans une certaine mesure, son usurpation. Il mourut en 1006 après 25 ans de règne.
Lê-Trung-Tàng (1006). ^— Son lils Long-Vi^t lui succéda, mais pourchassé; traqué par ses frères, il ne réussit à se faire couronner
(jue plusieurs mois après, et, le troisième jour du couronnemeul, il tomba sous le fer d'assassins envoyés par ses frères. L'histoiro je connaît sous le nom de Lè-Trung-Tông.
Lê-Ngoa-Trieu (1006-1010). — Long-bîiih, cinquième (ils de Lè-Bgi-Hành, prit la place de son frère ; il reçut le nom de Lê-Njrna- Trieu, il ne se distingua que par ses débauches, ses cruautés. Il mourut en 1010, et sa mort fut le signal d'un nouveau cbangeuieut de dynastie.