ÈRE NOUVELLE
On espérait alors commencer une ère muvelle — certaine feuille locale avait même pris ce titre ^ — c'est-à-dire on croyait fermement qu'avec des gouverneurs civils on allait obtenir plus de liberté, que les affaires prospéreraient à vuje d*œil^ que le progrés transformerait magnifiquement la colonie. Si c'est la liberté de dire des choses désagréables en public à nos gouvernants, oui; si c'est la liberté de disposer de nos revenus, de gérer seuls nos affaires, non. S'il s'agit des intérêts fiscaux, ils ont prospéré, nul n'en doute ; mais s'il est C[uestion des choses industrielles, agricoles et commerciales du pays, nous demandons d'abord qu'on en fasse la preuve. Si le progrès se rapporte aux armements militaires, à la multiplicité des fonctions et emplois civils dans la colonie, oui, si, par contre, il se rapporte à notre outillage économique (docks, port franc, quais, canaux, etc.), à l'hygiène générale (adduction des eaux, hôpitaux, personnel médical, etc.), nous attendons encore un commencement d'exécution *.
On croyait beaucoup à l'efficacité d'un changement de personnes ; selon les idées admises, le gouverneur civil devait, nécessairement, mieux faire que le gouverneur militaire; on ne s'arrêtait pas au caractère de l'homme, à son savoir, à son expérience; on s'arrêtait moins encore au vice dos institutions. Les amiraux gouverneurs avaient été condamnés simplement parce qu'amiraux. L Indépendant de Saigon du 24 juin 1879 est explicite à ce sujet :
(1) Elle pensait inventer et ne faisait qu'imiter. En lHi8, le journal du grand prédicateur Lacordaire s'était appelé déjà VEre nouvelle.
('2) Dans sa séanro du '2.H décembre 1905 (session extraordinaire), le Conseil colonial a été api)elé 'à délibérer sur un projet d'emprunt de 9.500.000 francs destiné à exécuter les travaux d'adduction des eaux potables à Saijj:on. Le projet fut voté à runanimité par les conseillers qui acclamèrent clialeureusement le {rou\erneur de Cocbinchine, et nous devons reconnaître avec eux' ({u'en poursuivant cette œuvre importante, M. Hodier a bien mérité de notre pays.
Certains d'être relevés de leurs fonctions après deux ou trois ans d'exercice, ils (les amiraux) ne prenaient pas la peine de rechercher les besoins réels de la colonie et d'assurer son développement ; mais ils se contentaient de parer aux besoins du jour par des expédients plus ou moins mauvais, sans se préoccuper autrement de l'avenir.
Leurs études et leurs travaux jusqu'au jour Où ils ont été créés gouverneurs n'avaient rien de commun avec leurs attributions nouvelles, et, trop souvent, il leur arrivait de considérer leurs subordonnés et la population de la colonie comme l'équipage d'un vaisseau et de les traiter comme tels.
Vingt-sept ans de gouvernement nouveau style nous permettent aujourd'hui de comparer, de juger,- et, si nous exceptons les quelques toutes dernières années, il faut bien reconnaître que l'avantage n'est guère aux gouverneurs civils. La raison en est fort simple, c'est que la plupart de ces gouverneurs n'étaient pas des hommes de carrière: ils ne savaient rien des colonies. Vouloir comparer la science coloniale d'un ancien préfet, d'un professeur, d'un politicien quelconque, avec le savoir, l'expérience d'un amiral est passiiblement outrecuidant. L'homme qui s'est trouvé à la tête d'une préfecture maritime, qui a dirigé un arsenal de la marine, qui a commandé et fait subsister au loin une flotte de guerre, cet homme possède sans conteste une expérience des affaires commerciales, des constructions en général, de la vie et des besoins coloniaux qu'un politicien de la métropole n'a pas, n'aura jamais. L'amiral de par ses éludes, ses voyages, sa pratique des affaires, sera toujours de beaucoup supérieur au préfet ; il lui sera parfois inférieur dans les relations avec une population coloniale inquiète, réclameuse, car le caractère droit du marin, ses habitudes de commandement ne lui permettent souveiU pas de traiter cette population avec les insidieux ménagements du politicien.
Pour ce quî est de la courte durée de séjour des amiraux en Cochinchine, nous renvoyons le lecteur aux tableaux chronologiques en fui d'ouvrage ; il s'apercevra (pie si la colonie a eu, en 18 ans, 13 amiraux ou généraux gouverneurs, elle a eii, de miMue, en 27 ansderrginie civil, 17 j:ouvern( urs ou gouverneurs généraux. Tout cela sans compter les "10 lieuliMiants-gouverneurs, directeurs du service local ou secrétaires généraux de la Cocliinchine (jui, de 1887 à 1900, ont changé en (pielcjue sorte chaque année; il est vrai qu'on retrouve, à intervalles, le même nom deux et jusque trois fois. Là encore, le jugement émis par Llndépcntlant de Suifjon en 1879 reçoit un bien rude démenti.
Le simple remplacement des amiraux par des civils n'a donc pu produire aucun effet a|>prérial)le et M. Le M vie de Vilcrs devait sentir celte ineificacité hxiun) l()rs(|ue, dans son premier discours, à la prise de possession du gouvenuMnent, il dit :
La nomination d'un administrateur comme g()uvc|ficur de cette colonie, ne constitue pas seulement un changement de personne, la question
est plus haute. Il s'agit de substituer à un régime d'exception, nécessaire à l'origine d'un établissement, le régime de droit et de liberté qui sont les bases de notre constitution républicaine, et qui seules peuvent assurer la prospérité d'un pays civilisé.
L'idée émise par notre premier gouverneur civil paraissait alors inattaquable, elle s'est révélée depuis comme une pure phraséologie politique. Droit, liberté, constitution républicaine, prospérité d'un pays civilisé, étaient des mots, rien que des mots ^
Depuis la création des gouverneurs généraux (1887), les gouverneurs de Cochinchine n'ont plus été choisis que parmi les anciens fonctionnaires du pays ou parmi les gouverneurs de carrière ; maïs, ils se sont suivis, sont partis, sont reveims avec une telle rapidité que, même en le voulant, ils n'auraient rien pu faire de durable. Deux pourtant parmi les plus récents sont à signaler pour leur compréhension des choses de Cochinchine, \vm savoir pratique, leur inlassable activité, nous avons nommé M. Picanon et iM. Rodier.
Quant aux gouverneurs généraux, ils ont presque tous été recrutés de la môme manière que les cinq premiers gouverneurs du régime civil. Les nécessités de notre politique à rétranger,surtoul en Extrême- Orient, le voulaient généralement de la sorte. Il n'y a donc pas a leur reprocher de n'être point des gouverneurs de carrière, mais il faut reprocher au gouvernement métropolitain de ne pas leur avoir adjoint, dès la première heure, un conseil, seul responsable, dont la majorité indépendante, ani-ait été choisie exclusivenK'nt parmi les notabilités de la colonie ayayt au. moins dix ans de séjour. C'est à ce conseil qu'auraient été conférés, pour l'intérieur, les pouvoirs quasi dictatoriaux attribués au gouv(M'neur général et dont un homme seul ne peut qu'être tenté de mésuser. On ne met pas II) millions d'habitants et un pays bien plus grand que la France à la discrétion d'une personne unique. Ce serait vouloir créer, sous des dehors républicahis et constitutionnels, la plusabsohn^ des autocraties.
L'idée directrice (jui, en Indo-iihine, se modifie du tout au tout avec chaque nouveau gouverneur général, aurait ainsi pu persister à travers les changements de personne ; elle aurait ainsi été développée par des hommes ent(»ndus aux choses du pays, expérimentés et que leurs intérêts mêmes eussent portés à faire progresser normalement Tceuvre coloniale.
(h Ijïudépemhmi de Saiyun ivveriu de ses idées premières, tienl dans sou innnên) du 9 janvier 1S8I» (la vrille de ]'arri\ée du gouverneur Thomson) un lanjçajfe plus sévère encore, expiession outrée d'une profonde désillusion : < M. Le Myre de Vilers, à son arrivée dans la colonie entreprit de tout bouleverser el, sans connaître les hesoifis spéciaux au pays {L Indépendant avait déjà lait ce reproche aux amiraux), s«» payant de mots en l'air et de jrraudes phrases, prit et fit iircfidre par le fîouvernement métropolitain une série de mesures iéjjfisiative.s chanjs'eant tout ce qui existait »
Est-ce à dire que celte œuvre n'a pas progressé sous les gouverneurs civils? Personne n'oserait le soutenir, mais elle n'a point mar- <;tié du pas qu'on était en droit d'attendre. Il n'y a guère eu de mouvement accélérateur et la marche a surtout continué par l'effet du mouvement acquis. Les amiraux n'ont rien trouvé en arrivant ; il leur a fallu créer la colonie de toutes pièces^ et cela au beau milieu do l'insurrection. Pourtant ils ont laissé une œuvre superbe et durable. Sans doute leur régime devait avoir une fm, mais elle méritait d'être plus digne d'eux.
Au lieu de simplement continuer celte œuvre et de la perfectionner, les gouverneurs civils ont surtout voulu changer ; procédant par essais et tâtonnements, ne trouvant jamais bon ce que les prédécesseurs avaient créé, ils ont parfois fait chèrement payer à la Cochinchine leur apprentissage colonial.
Nous ne voulons point faire de personnalités et nous arrêterons là notre critique des hommes du nouveau régime, car beaucoup d'entre eux vivent encore— nous leur souhaitons sincèrement de continuer—leurs actes ressorlissent au journal, au livre de polémique, non a l'histoire. Cependant, sans être un bien grand prophète, nous croyons pouvoir dire que cette histoire, on jour, sera sévère pour quelques-uns, et elle aura tort. Si ces hommes ont commis des fautes, c'est en exécution d'ordres reçus. Leur activité, néfeste à la colonie, n'a été que la traduction de la volonté ministérielle, des idées ayant cours dans la métropole. S'ils sont fautifs, c'est à un bien faible degré comparés à d'autres. Les principaux coupables sont les ministres, le gouvernement métropolitain, la nation française toute entière qui a voulu que les choses fussent ainsi.