‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 71 sur 146 · CONSEIL COLONIAL · texte numérisé non relu

CONSEIL COLONIAL

En dehors de la création du Conseil colonial, les affaires intérieures en 1880 ont suivi leur cours ordinaire. A signaler pourtant la consécration et l'inauguration de la cathédrale de Saigon S œuvre de l'architecte Bourard ; les vitraux avaient été peints par Lorin de Chartres. Les deux flèches qui surmontent les tours ont été ajoutées en 1895, elles s'élèvent à 60 mètres au-dessus du sol et les tours elles-mêmes portent une sonnerie de six cloches d'un poids total

(I) < En 1860, Mgr Lefebvre avait installé sa cathédrale dans une pagode abandonnée de la basse ville ; trois ans plus tard, Pamiral Bonard fit élever prés du marché, à l'endroit où est aujourd'hui la Justice de paix, une chapelle en bois, qui fut dévorée en moins de dix ans par les' fourmis blanches ; on fut forcé, en 1874, de transporter la cathédrale provisoire dans la salle des fêtes de Taucien palais du gouverneur, et l'on y installa, tant bien que mal, le service religieux. ■ (P. E. Louvet).

(le 25.850 kilogrammes. Il faut qu'on so soit fait alors une idée bien étriquée de Tavenir de Saigon pour avoir admis qxie rédilice était disproportionné avec les besoins de la population. Llndépendant de Saigon du 8 avril 1880 taxe, fort irrévérencieusement d'ailleurs, la construction de la cathédrale de folie; c'est un peu comme les rues de 50 mètres (ju'on trouvait trop larges !

Le 20 mai 1880, .fut promulgué en Cbchinchine le décret du 2 mars 1880 rendant applicable sous réserve à la Cochinchine et à diverses autres colonies les dispositions du décret du 16 février 1880 relatives à la législation métropolitaine sur la presse.

Avec TAnnam. les ennuis se poursuivaient ; c'étaient, d'une part, les malices administratives des mandarins ; de l'autre, les chicanes de préséances, ou plutôt, les grossièretés de la cour, le mauvais voulou* de certaines puissances, les tentatives pour nous écarter du protectorat. Dans cette voie, TEspagne, notre ancienne alliée, n'avait pas été la dernière à s'engager. Voulait-elle contrebalaucer notre suprématie, affirmer sa propre égalité? Songeait-elle à étendre un empire colonial que ses mains débiles et incapables devaient laisser échapper dix-huit ans plus tard ? Toujours est-il que le roi Alphonse XII et le ministère Martinez Campos jugèrent utile de négocier directement avec la cour de Hue un traité de commerce. L'ambassade fut confiée au colonel Ordonnez assisté d'un attaché au ministère des affaires étrangères, M . Enestosa, et de deux officiers de marine, qui se rendirent à Hué sur l'aviso Marques de Diiero,

La cour d'Annam fit grand accueil à l'ambassade espagnole, mais apporta beaucoup de résistance à l'adoption de certaines clauses et imposa un cérémonial aux ambassadeurs que la dignité française avait toujours faitrepousser à notre représentant. Mais, M. Ordonnez, malgré sa fierté d'Espagnol, eût passé par des formalités plus humiliantes encore, il ne lui importait que de faire signer son traité qui le fut, en effet, à la date du 27 janvier 4880. L'échange des ratifications eut lieu en septembre (l'ambassade espagnole avait quitté Saigon pour Hue le 14 septembre 1880 à bord de ï Antilope).

La signature de ce traité, bien qu'il fut ré|julier, montrait à tous que TAnnam n'était nullement un Etat protégé. Le précédent ainsi créé pouvait autoriser d'autres puissances à entrer également en relations directes avec la cour de Hué. C'était un bien mauvais tour et fort gratuit que l'Espagne nous jouait là.

Afin d'enlever à l'avenir au gouvernement de Madrid sa principale raison d'intervenir, le Conseil colonial de Cochinchine consentit, dans sii séance du 10 décembre 1881, à prélever sur la caisse de réserve de la colonie, la somme de 741.252 piastres restant due à l'Espagne d'après le traité de 1802. Li Cochinchine désintéressant ainsi notre ancienne alliée, se substituait à elle comme créancière du gouvernement amiamite.

Le décret du 8 février 1880, promulgué dans la colonie le 5 mai suivant, dotait la Cochinchine d'un conseil colonial. L'élection des membres eut lieu les 8 et 15 août 1880. Les nouveaux élus furent MM. Blancsubé, Boët, Gardi, Dussutour, Roque, Raynaud, membres français ; Pillet, Blanchy, Pham-Công-Thành, Nguyen-Thanh-Trirng^ CaoVan-Sanh, membres indigènes. 11 leur fut adjoint MM. Vinson et James, membres délégués du conseil privé ; Denis et Karl Schrœder, membres délégués de la Chambre de commerce.

La première séance eut lieu le fl octobre 1880 sous la présidence de M. Blancsubé qui, conformément à Tart, 22 du décret du 8 février, avait été nommé président par le gouverneur (arrêté du io septembre 1880). Un décret subséquent, du 12 mars 1881, a donné au Conseil colonial le droit d'élire son président à l'ouverture de chaque session.

Enfin, la Cochinchine,soustraite à « l'arbitraire des amiraux » allait pouvoir s'occuper elle-même de ses intérêts, de son avenir, et les conseillers élus, ne pouvaient que faire de bonne besogne. Ils avaient malheureusement oublié l'essentiel : de se rendre indépendants. Lorsque des hommes ont brigué et obtenu de leurs concitoyens le mandat de s'occuper de la chose pubhque, de distribuer des concessions, des primes, des bourses, en d'autres termes des faveurs et des grâces, ils doivent commencer par sévèrement s'interdire, à eux-mêmes, toute participation à ces faveurs, sinon leur indépendance est singulièrement compromise. Il est clair que le gouvernement ne prendra jamais l'initiative d'une disposition pareille, ce serait vouloir s'enlever, de propos délibéré, toute action sur les conseillers * ; eux-mêmes doivent réagir énergiquement contre la tentation et la défaillance possibles. Nous avons parlé des « insidieux ménagements du politicien i». Avons-nous eu tort, et cette situation ne faitelle pas un peu songer au Tiitieo etc. du prêtre Laocoon ?

Dès 1883, L* Indépendant de Saigon écrivait, durant la période

électorale, ces lignes bien suggestives : « M était patronné par

un comité qui s'intitule Comité de l'union républicaine et qui serait mieux nommé Comité des intérêts réunis, car les quelques membres que l'on connaît n'ont pour but et pour programme que de se faire des rentes avec les fonctions publiques et de distribuer à leurs parents et amis les places, emplois, faveurs dont les administrations qu'ils circonviennent peuvent disposer. »

Le plus curieux est que Le SaigonnaiSy adversaire de V Indépendant^ en relevant les articles de celui-ci, confirme et fait état, avec une inconscience prodigieuse, de l'ordre de choses dénoncé par

(I) Lorsqu'en suite de la dêclaraLion dti Saiiit-Oueiï, le projet de charte fut présenté à Louis XVIII, il voulut bitler les émoluments aux députés disant: « Ceci sera gratuit, b Le roi obtint cette répli(iue immédiate. <^ Alors, Sire« ce sei*a bien cher, j)

son conrrère. a Ud conseiller colonial dit Le Saigonnais, M

qui est en même temps industriel, s'avise de solliciter, non du conseil, mais de Fadministration qui le lui accorde, la faveur d'un prêt

remboursable au bout d'un an » Nous nous demandons quelle

indépendance ce conseiller pouvait apporter dans la discussion des projeta du gouvernement.

Dans quelques années, que disons-nous, aujourd'hui déjà, l'on ne sait plus rien des faveurs occultes accordées aux conseillers, on ne sait plus rien de leurs complaisances envers le gouvernement ; quant aux grâces avouées, le Journal officiel en a gardé trace, et il sera intéressant un jour d'y relever les concessions gratuites de terres, les bourses d*études, les... bien d'autres choses encore sollicitées et obtenues par les conseillers. Il sera non moins intéressant de rechercher alors comment ceux qui prétendaient gérer la chose publique ont géré leur propre fortune. On s'apercevra ainsi une fois de plus, que ce ue sont pas les institutions qui font la grandeur d'un peuple, mais le caractère, le savoir de ses gouvernants. Le régime le plus autocratique peut être excellent à la seule condition que Tautocrate soit un homme exceptionnellement doué, un génie, et quHI aime ses sujets plus que sa propre personne. La Turquie possède les rouages administratifs les plus modernes, un état-major général copié sur celui d'Allemagne, et pourtant le Trésor ottoman n'a jamais le sou, les fonctionnaires ne sont pas payés et volent, l'armée est loqueteuse et pillarde.

Certainement de bonnes institutions aident à bien gouverner, de bons fusils à se bien défendre, mais ce ne sont là que des outils, et l'outil, on le sait, ne vaut que par celui qui tient le manche.

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