AFFAIRE DE BAC-LÊ
Le traité préliminaire du Tientsin avait été annoncé aux troupes du Tonkin le 15 mai 1884. Dès le lendemain, les tirailleurs annamites furent renvoyés en Cochinchine. Quelques jours après, ce fut le tour du bataillon de fusiliers marins, qui partait pour Madagascar où, depuis un an, la France tentait de faire respecter par les armes ses droits méconnus. Dans la métropole, comme en Indo-Chine, on croyait la paix assurée ; à la date du 20 mai, le Parlement avait voté un crédit de â8.48rJ.000 francs, sous la rubrique avances ati Tonkin, pour l'organisation civile et militaire.
^ Suivant l'article 2 du traité préliminaire du 11 mai 188^, les garnisons chinoises au Tonkin devaient être immédiatement ramenées sur la frontière du Céleste Empire. Le mémorandum que le commandant Fournier remit à Li-Hung-Tchang, le 17 mai, portajt que les troupes françaises prendraient possession de L.ang-So-n et de Cao-Bàng le 5 juin 1884, puis de Lào-Kay le 1«" juillet. Le général Millot pensait
donc pouvoir occuper Lang-So-n, Thït-Khê et Cao-Bàng du 15 au 20 juin. 11 fit partir dans cette intention le lieutenant-colonel Dugenne avec une colonne composée de 300 soldats d'infanterie de marine, une compagnie d'flifanterie légère d'Afrique, 300 tirailleurs tonkinois, une batterie de 4 de montagne, un peloton de cavalerie, une section mixte de sapeurs du génie et de pontonniers, une section de télégraphie optique, une section d'ambulance et un millier de coolies.
Le 22 juin, la colonne, après avoir dépassé Bâc-L$, arrivait au Sông Thu-ang, ou Thu'ang Giang, par une marche des plus pénibles dans de mauvais chemins, tour à tour sous un soleil de plomb et des pluies torrentielles, dit le colonel Dugenne. Le 23, au petit jour, un détachement occupe la rive droite du fleuve, afin de protéger les pontonniers et les soldats du génie qui vont exécuter les travaux de terrassement nécessaires au passage ; enfin, vers 5 heures et demie, les premières troupes entrent dans l'eau et passent sur la rive droite, où elles sont accueillies à coups de fusil. La traversée continua sous le feu, qui dura environ une heure sans grand eflet: la colonne n'eut que trois blessés.
A huit heures, un parlementaire apporta une lettre des commandants chinois priant le colonel Dugenne de suspendre sa marche, car, disaient-ils en substance, <i nous savons très bien que l'armée chinoise doit se retirer, mais nous n'avons pas d'instructions, demandez vous-même par télégramme a Pékin l'ordre d'évacuatiop et nous quitterons aussitôt. ^ Après d'inutiles pourparlers dans la journée, le colonel Dugenne envoya, vers 3 heures, une lettre aux commandants chinois ainsi conçu : <r Dans une heure les troupes françaises reprendront leiy marche. »
A quatre heures de Taprès-midi, la colonne se remit en route pénétrant dans une sorte de défilé où elle fut criblée de coups de fusil. Il fallut s'arrêter et prendre position sur un mamelon. A la nuit, le feu cessa et Ton entreprit de retrancher le camp.
Le lendemain, à 8 heures du matin, le feu recommença. Vers 1 1 heures, la colonne se voyant presque cernée, dut battre en retraite laissant des vivres et des bagages que les coolies abandonnèrent dans leur fuite provoquée par le feu ennemi. Heureusement que le Sông Thuang n'avait pas sensiblement grossi sous la pluie qui tombait, le passage put être eflectué sans grande difficulté. Cette affaire coûta aux troupes 28 tués, 46 blessés et 3 disparus, sans compter les coolies tués et blessés.
Le 25, le colonel Dugenne se retira sur une montagne à deux kilom^ètres au Sud-Est de Bâc-L$ et y attendit des renforts. Grâce au télégraphe optique, la nouvelle de cette affaire fut connue à Hà-NOi dans la nuit même (du 23 au 24 juin). Le général Millot fit partir le 24 juin une colonne de secours (un bat. de tirailleurs algériens, un bat. du 143% deux batteries de SO^m et un détachement du génie) commandée par le général de Négrier. Cette colonne passe par Phû-
Laog-Thiro-ng, Làng-Kép et s'arrêta, le 27 juin, àCau-Scrn, oin.'f établît un centre de résistance ; elle y fut rejointe, le 30 ju'm, par la colonnq Dugenne.
Les Ctiinois, loin de se relirer, attaquèrent à nouveau le i8 juiii,' entre liâc-LO et Gau-So-n, un convoi de :2(I0 coolies escorté par m compagnie du 'l/i-r}-. Ils furent repoussés et le convoi arrivii iula.1, mais nous eûmes encore 4 tués et 5 blessés.
Les combats vont s arrêter là pour le moment, elle gêuèrnl Négrier, rappelé par le comniandaut en chef, après avoir reeu'il la colonne l)ugenne, irvint à llà-Noi. On ne pouvait dailieurs suiui aune marche sur Laiig-Sn-,1 (Ml raixh'i des chaleurs excessivcNil pluies lorn^ntiellcs et surtout «les t'IVc-lils. Il était impossible dégarnir le Delta pour mettre eu ligue des forces répondant a^ exigences (fune olfeusive bien CDiiçii»'. D'autre part, le recruUniieij des coolies était devenu presque impossible à la suite de Uàc tant ils craignaient d'être tués. Enlin, les opérations avaient fui mencé à Formose, et le Tonkiu ainsi (|ue la Cochinchine durci fom*nir des ti'oupes de débarquement jusqu'à l'arrivée des :î.r>i hommes envoyés de la métropole.
Il convient de rechercher maintenant les causes et respons;il>ilil de cette.mal heureuse histoire qui a été si diversement commenlô»' qu'on a connue tour à tour sous le nom de guet-apens, dMncid^ ou d'affaire de Bâc-Lç. Nous essayerons, à cet* effet, de reuvis;ii sous les deux points de vue diplomatique et miUtaire.
C'est sans conteste le traité préUmiuiire du il mai 1881 o note sut)séquente du 1 7 mai qui prêtent le plus à la critique. Toi] les conventions de ce genre que l'histoire a enregistrées depuis j d'un siècle comportent, en règle, comme article essentiel , la co lion temporalité des hostilités (armistice, suspension d'ariiie^ ) traité de Tientsin est muet à ce sujet ; à l'article 2, il est dit siin ment que <î le Céleste Empire s'engagea retirer^ immédialei sur ses frontières, les garnisons chinoises du Tookîn ». Eq ry des distances, des moyens de correspondance et des voies de munication, rien n'était plus vague que ce mot « immédiatemi^ On se trouvait en présence d'impossibilités matérielles, et tout a eu valu exiger ou promettre la lune. Le président du conseil le coi — trop tard — et télégraphia au command:uU Fouraier qui ù une lettns ou note, pour Li-Hung-Tchang dans laquelle il indi des daUîs d'évacuation. Là encore nous trouvons un procéd* banal, unicpie peut-être dans l'hibloire ; car toute note compléli explicative,tout article additionnel à uninstrumentdipk)niati<iiir C()n(|ue,doil avoir l'assentiment des parties contractantt*s et, à c#-: être établi en autant d'exemplaires (lu'il y a de parties et tous r* de leurs signatures ; yr, la lettre n'était signée que de M. Fou
Certes, les Chlnoi'»;, et Li-Hun2:-Tchang lui-même, se sont m d'une notoire mauvaise foi dans cellti affaire ; certes, le vice-
I»' ■• .IlV.'i :.'
. .^ |. •. Petchili n'a versé la lettre Fournîer aux débats que longtemps après
'!'''//' l'avoir reçue, et non sans des ratures au crayon, œuvre d'un faus-
'J ' ''^ " saire. Mais, en droit strict, la Chine pouvait ne pas reconnaître du tout cette pièce que son plénipotentiaire n'avait pas signée. Sur ce
u iij'i'i' point, aucun tribunal arbitral n'aurait pu lui donner tort. Pour, mettre le droit absolu de notre côté, il eùl fallu que le commandant Fournier exigeât la signature de Li-lIung-Tchang et rapportât une minute en France. Cela ne se fit point parce que M. Jules Ferry mil I
i ' !' J' * trop de hâte à rap[»elcr le commandant Fournier, ne lui laissant le
1*. »;'"■ temps de rien faire convenablement,* et aussi parce que ce dernier
î„ i\a:: lï^' n'avait pas l'habitude des affaires ; car il n'est pas qu'en diplomatie
■ M- "' ;^ ' où les conventions soient signées par tous les contractants et faites
l: »: il '^ en autant d'exemplaires que de parties. Nous n'insistons pas d'avan- 1
., vf.rjiï;: tage, mais nous devons constater que malgré notre bon droit, il
., i'it • était diflicile d'accuser la Chine d'avoir violé le traité dans cette
, A b ^^^- • affaire de Bac-Le.
. iMîi ib • Examinons la question au point de vue militaire. Le commandant
Il ÙHûiii'^ en chef, instruit par l'histoire des trente dernières années, devait
n .1 l'arri'^J?- savoir combien peu Annamites et Chinois ont le respect des conventions, de la parole donnée ; il devait savoir aussi^ et par des faits
jy^t'sdr^^^ assez récents, que les chefs niilitaires asiatiques n'obéissent pas
vfst'flieûl f^î toujours aux ordres reçus. Ces données très précises conduisaient à-
.riu'i-ap«û^ ^ l'éventualité, fort possible, d'un conflit armé avec le^ troupes chi- •
. ij j.(r,.[, lie ^^ noises au moment de l'évacuation du territoire. Le générai Millot
jjilyin'. avait donc à se demander si les effectifs dont il disposait et le
j 1 1 mii ''^^ terrain diflicile, coupé de défilés, où les troupes allaient s'engager,,
^ y la cfitif lui permettraient de déloger les Chinois, de les forcer à quitter le
'"* j^lj^ikf' pays. 1^ réponse étant négative le lendemain de Bac-L() devait l'être
• j H's^ol''^ * aussFIa veille, et si le général Millot n'a pas prévu- le cas, n'a pas
^^ «nsioû'J^ donné d'instructions en conséquence au lieutenant-colonel Dugenne,
' ■) iied'i'^' il a commis une faute grave. Quant à ce dernier, toute la responsa-
If-pr )0'' *^^'*'^ ^^ l'affaire lui reste. Il s'est conduit en brave et intrépide
T okin *• ^' soldat, il n'a pas fait preuve des qualités d'un bon chef militaire ^
, ^lej.rf'^' (1) « La première qualité d'un général en chef est, d'avoir une tête froi-
'■^ .^Ifr de, qui re4;oive des. impressions justes des objets, qui ne s'échauffe jamais,
t <1^ ^ . .,.: ne se laisse pas éblouir, enivrer par les bonnes ou mauvaises nouvelles :
f f OUf^ |V| que. les sensations successives ou simultanées qu'il reçoit dans le cours
. i^iifii*?"*^ [. d'une jouruée', s'y classent et n'occupent que l.a place juste qu'elles méri-
\ - UD P^'^'f l6"^ d'occuper, car le bon sens, la raison, sont le résultat de la compa-
^'^^ l'rf^ raison de plusieurs eeiisations. prises en égale considération. 11 est des
'' *i lal! bommc^ qui, pcM-l4>ur constitution. physique et morale, se font de toute
jil'l'F '\>. rhose un tableau : quelque savoir, (juelque esprit, (juelque courage et
..M^ - quelques boim»\s (jualitês qu'iKs aient d'ailleurs, la nature ne les a point
{^t»tl^f appelés au commandement des armées et à la direction des grandes opérations de la guerre. » {J^émoire& de Napoléon ïome V, général de
|ii<? ^Vjjgis?' Monlholon).
Nous ne chercherons pas à savoir ici si les Chinois ont eu lorl ,
ou raison d'attaquer, rappelons cependant que, dans des cas pareils, {
entre armées civilisées on se prévient avant d'ouvrir le feu. Ceci drf, 1
revenons au côté français où nous constatons, qu'au passiji^ d'une rivière, une troupe est attaquée, qu'elle repousse l'adversaire et se prépare à poursuivre sa marche. Lorsqu'il s'agit d'opérer un mou- i
yement prévu, contre un enhemi dont on connaît les forces, sur un terrain étudié d'avance, l'action de la colonne Dugenne se comprend, est rationnelle. Dans le cas qui nous occupe, elle devient téméraire ou, disons le mot, elle frise la folie. Comment, voilà un chef militaire qui ne sait pas à quelles forces il aura atTuire, qui ignore de quelle façon la route est défendue, qui n'a même pas la moindre idée de la topographie des lieux et qui prétend livrer bataille avec une rivière à dos que les pluies torrentielles peuvent, d'une heure à l'autre, rendre impraticable !
La seule chose raisonnable à faire était de revenir immédiatement sur la rive gauche du Sông Thu-ang, de prendre position, d'assurer sa retraite et de télégraphier au général Millol, unique juge de la situation. La lettre des commandants chinois confirmait, au reste, /
la supposition que le route allait être disputée, que la colonne serait même attaquée dans sa position ; d'où un motif de plus à se bien garder et à provoquer des ordres. Si alors, il eût fallu marcher, on le devait faire sans égards ; le sacrifice se faisait pour l'armée, pour la France ; c'était le moment de la phrase lapidaire, du beau geste, de l'échéance où l'on paie sa dette à la patrie.
Un corps ou un seul homme attaqué doit toujours, sans discussion oi hésitation, se défendre et jusqu'à la mort, c'est le meilleur moyen de se sauver. Il ne doit attaquer, par contre, que lorsqu'il sait exactement ce qu'il fait, que lorsqu'il poursuit un but utile à l'armée. Jamais à la guerre on ne doit engager une action par simple bravade, il faut raisonner avant et c'est ce que le lieutenant-colonel Dugenne n'avait pas fait.