‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 84 sur 146 · BOMBARDEMENT DES FORTS DE KÉLUNG BOMBARDEMENT DE FOU-TCHÉOU · texte numérisé non relu

BOMBARDEMENT DES FORTS DE KÉLUNG BOMBARDEMENT DE FOU-TCHÉOU

Aussitôt que raffaire de Bâc-L$ fut connue en France, le gouvernement delà République chargea M. Patenôtre de demander réparation à la Chine et confia le commandement de nos deux di\isions navales (Courbet et Lespès) à l'amiral Courbet, qui reçut l'ordre de se tenir prêt à toute éventualité. La Uotte se trouvait alors en partie dans la baie d'Along (amiral Courbet), oji partie à Schanghaï (amiral Lespès). Le La Galissonnière et la Triomphante furent envoyés immédiatement en croisière d'observation dans le Golfe de Petchili.

Le 99 juin, ramirai Courbet quitta la baie d'Aiong avec le Bayard (qui portait son pavillon), le Hamelin et V Aspic ; il se fit suivre par le Château-Renaud^ le Lynx^ la Vipère^ la Saône, la Nive et deux torpilleurs. Le 16 juillet, Taminil entra dans la Rivière Min sur le Folta et disposa ses bAtiments au mouillage de la Pagode. Durant tout ce temps, il y eut des échanges de notes, des pourparlers entre M. PatenôtreelleTsong-Li-Yamen qui n'aboutirent qu'à étaler au grand jour la duplicité chinoise. Cela ne pouvait durer, un ultimatum, dont les délais expiraient le 31 juillet, fut adressé à la Chine et l'amiral Courbet reçut l'ordre, si satisraction n'était pas donnée à la France, de détruire l'arsenal de Fou-Tchéou, de saisir comme gages les ports de Kélung et de Tamsui (île de Formose).

L'amiral I^espès dut diriger sa division vers Kélung. Le Villars, arrivé le premier, stationna devant le port ; il y fut rejoint, le 3 août, par le cuirassé La Galissonnière et la canonnière Lutin. Le lendemain, l'amiral somma les Chinois d'abandonner leurs ouvngos (celui dit Forl neuf était unné de 5 pièces Krnpp de gros calibre et défendu par des plaques de blindage en acier de 20.centimèlres). La sommation élant resiée s^ins réponse, l'amiral ordonna le branlebas de combat pour le 5 août à 7 heures et demie du malin. A huit heures, les bâtiments ouvrent le feu auquel ripostent immédiatement les batteries chinoises. Le tir commence très violent et très précis de part et d'autre, mais au bout de quelques minutes, plusieurs coups d'embrasure heureux (le La Galissonnière élait embossé à 900 mètres du Fort neuf) ralentissent le feu de l'ennemi, tandis que les obus de la division continuent à foudroyer les batteries.

A 8 h. 45, un incendie se déclare dans le grand fort, qui s'étend rapidement au village voisin. Les compagnies de débarquement (capitaine de frégate Martin) sont alors envoyées à terre. Un quart d'heure plus tard, le pavillon français est hissé sur les deux forts de l'Est. Quant au grand fort, le brasier est si ardent qu'il faut le laisser se consumer. Cependant, les hauteurs de la rive se couvrent de troupes chinoises ; le commandant Marlin qui reçoit Tordre de s'emparer de la crête dominante y porte une compagnie. Celte opération, menée avec beaucoup d'entrain et appuyée par quelques obus, décide les Chinois à se retirer par la route de Tamsui, où le Villars leur fait un temps encore la conduite à coups de canon.

Les batteries ennemies furent détruites sur le champ, et les pièces mises hors de service. Le lendemain, les compagnies de débarquement rejoignirent leurs bords. Nos pertes, dans celte affaire, furent 2 tués et 10 blessés dont 4 grièvement. Le La Galissonnière avait eu sa cuirasse traversée par trois projectiles et en reçut plusieurs autres dans son gréement. Le Villars fut atteint de quatre coups de mitraille. Les pertes de l'ennemi se chiffrèrent par environ 150 tués.

Dans la Rivière Min, l'amiral Courbet attendait toujours Tordre de commencer Faction. Ce furent des jours pénibles, énervants à passer. « On se trouvait, écrit le lieutenant de vaisseau Fontaine, bord à bord avec les Chinois, les feux poussés et les navires prêts à marcher: tout le monde était au poste de combat, jour et nuit. On est resté tout ce temps sans se déshabiller dormant autour des canons avec les fusils entre les bras. * Enfin, le 22 août la latitude d'ouvrir le feu fut télégraphié à l'amiral *. Au mouillage de la Pagode se trouvaient alors le Voila, le Duguay-Trouin, le D^Esiaing, le Lynx, la Vipère, V Aspic, les torpilleurs 45 et 46; à Tembouchure delà Rivière se tenaient le Bayard et la Triomphante en raison de leur fort tirant d'eau.

Les Chinois, de leur côté, avaient dans la Rivière le croiseur Yang- Ou, les transports-avisos Tchen-Hang, Yong-Pao, Fou-Po, Fey- Yune, Tsi-Ngan, l'aviso de flottille I-Sing, la canonnière-aviso Tchen-Omi, les canonnières Fou-Sing, Fou-Sheng et Kien-Sheng, en tout 1 1 bâtiments de guerre modernes. Ils avaient armé, en outre, 12 grandes jonques de guerre, 10 canots-torpilles, dont sept à vapeur et trois à rames; de plus, un certain nombre de brûlots avait été préparés.

Comme neutres se trouvaient sur la rade de la Pagode, mais en aval de nos bâtiments, les trois navires de guerre anglais Vigilant, Champion, Saphyr, la corvette améiicaine Entreprise, enfin quelques vapeurs et voiliers du commerce.

Le consul de France ù Fou-Tchéou, M. de Rezaure, amena son pavillon, prévint le vice-roi et les consuls étrangers que l'amiral était dans l'intention d'ouvrir le feu le 23 et se retira sur notre Hotte. Le commandant en chef avait choisi le moment de la marée descendante, vers une heure et demie deTaprès-midi, comme favorable à ses mouvements. Le plus inconcevable est que Icci Chinois ne Font pas prévenu et se sont ainsi laissé dicter l'heure de la bataille, alors qu a la guerre on doit toujours éviter de faire ce que l'advei'saire veut ; en vérité, ces gens là manquaient de ressort. Dés le matin, les deux flottes étaient sous pression ; vers 1 h. 45, l'amiral donna le signal de lever l'ancre et d'exécuter le plan d'attaque, Lqs deux torpilleurs s'élancèrent sur le Yang-Ou et le Fou-Po, tandis que tous les bâtiments ouvrirent le feu. Les Chinois ripostèrent vivement ; mais, peu d'instants après, le Yang-Ou se jetait à la côte crevé par le torpilleur 46 ; le Fou-Po, moins bien touché par le

(I) Voici le trlégramnie que le minisire de la maiiiie nilnssail eu même temps au j:ouvorneur de la Cochinchiiie : Paris, le 2i août tHSi. — « Relations diplomatiques sont rompues avec la Chine. Amiral Courbet a ordre vrir les hostilités à litre de représailles, mais la guerre n'est pas décla" Les opérations restent limitées, pour le moment, aux côtes de la CUine ')iveul être conduites de manière à ae pas léser les neutres »•

torpilleur 4-5, résista encore un moment. Le Pey-Ymie, le Tsi- Ngan, le Tchen-Oiiëi, ainsi que les canonnières, désemparés, incendiés, partirent à la dérive et coulèrent à quelques milles en aval ; plusieurs jonques de guerre furent également coulées. Le Yong-Pao et le l'Sing, grâce à leur faible tirant d'eau se sauvèrent dans le haut de la Rivière, tandis que les canots-torpilles s'étaient éclipsés dès avant l'action ; vers la fin de la journée, ils furent rejoints par nos canots de guerre dans TArroyo de la Douane et mis hors de service; en môme temps Ton détruisit les brûlots.

Une fois la flotte chinoise annihilée (^22 navires et jonques de guerre détruits, plus de 2.000 hommes tués), nos bâtiments dirigèrent leur feu sur Farsenal et les batteries de la pagode de Tîle Losing. La Triomphante qui était parvenue à mouiller en aval de la pagode vers deux heures prit part aussi à raclion. Il ne fui pas possible cependant de finir la besogne dans celte seule journée. Au soir, Tamiral remit ses bâtiments à l'ancre prenant les meilleures précautions afin d'éviter toute surprise, attaque de canot-torpille et surtout accostage de brûlots. Ce ne fut pas en vain, car, vers 9 heures du soir, à la fin du jusant, deux grandes jonques, montées par une trentaine de matelots chinois, se ^mirent à pousser le Tchen-Hang en flammes vers les navires français au mouillage. Quelques coups de canon du /)'^5^amgr posté en vedette coulèrent jonques et Chinois; maison eut bien de la peine à éviter le navire en feu qui continuait à dériver au courant. L'entière nuit ce ne furent que des alertes et presque tous les navires durent appareiller plusieurs fois.

Le 24 au jour, la destruction des épaves en feu et des brûlots reprît, des canots de guerre en furent chargés. L'amiral appareilla avec le Volta, les trois canonnières et continua de démolir Tarsenal.

Le 25 au matin, les compagnies du Duguay-Trouin et de la TViowpAan^^ enlevèrent la batterie de trois pièces Krupp de la Pagode ; les Chinois l'avaient abondonnée quand nos marins arrivèrent^^mais de leurs troupes descendirent des hauteurs voisines avec l'intention d'attaquer. Le feu des embarcations armées en guerre et quelques obus des navires les tinrent à distance. Vers dix heures, les compagnies retournèrent à bord emmenant les trois ciinons. Après le repas de midi, les bâtiments appareillèrent pour aller détruire les forts à l'entrée de la Rivière ; l'amiral passa du Volta sur le Duguay- Trouin.

. Les forts et batteries furent successivement démolis. L'opération dura jusqu'au 29 et quoique tous ces ouvrages fussent établis en vue de repousser un ennemi forçant la passe et remontant la Rivière, no:i un adversaire qui la descendrait, il y eut pourtant bien des peines cl bion des risques à mener justiu'au bout l'œuvre de destruction ; Ciir, si les canons des Ctiinois répondirent mollement, leurs troupes embusciuées tout le long des rives fusillaient constamment nos navires et nos embarcations. U fallut leur répondre et les chasser tout ea

tirant sur les batteries ; il fallut aussi éviter, repêcher ou faire sauter les nombreuses torpilles dont certains passages étaient semés.

L'amiral ne quitta la Rivière qu'après avoir démoli le dernier canon de la défense chinoise. Ce bombardement coûta au Céleste Empire «ne trentaine de millions de francs, tant en perle de navires, ouvrages défensifs et artillerie, qu'en bâtiments et matériel de construction. L'arsenal que nos canons venaient de démolir avait été construit par un Français, M. Prosper Giqucl. A noter encore que, dès le départ de la (lotte française, les soldats chinois se mirent à piller le quartier des étrangers. H fallait bien que ces « braves » comme ils se plaisent à s'appeler, eussent leur revanche.

Cependant, le La Galissonnière était accouru de Kélung. Retenu d'abord par un coup de temps, puis par la nécessité d'avoir un pilote, Tamiral Lespès vint mouiller le 25 août à Wega, d'où il espérait battre les ouvrages de la passe Kimpaï. En position défavorable, il reçut un projectile dans la muraille de tribord qui tua un homme et en blessa plusieurs. Il se retira et rejoignît l'amiral Courbet.

Le 30 août, les navires français mouillaient à Matsou, seul VAspic^ sur la demande de l'amiral anglais Dowel, resta au Pic-Aigu pour protéger contre les pirates le bateau du cable, jusqu'à l'arrivée d'une canonnière de Hongkong.

Nos pertes s'élevèrent, durant les sept jours d'opérations, à 10 tués dont 1 officier, 45 blessés dont 6 officiers. Le bombardement de Fou-Tchéou peut être considéré comme le plus hardi, le plus brillant combat de la marine française dans ces cinquante dernières années, car l'amiral Courbet était dans une situation des moins favorables et avait à lutter — sans compter les défenses de terre — contre une flotte plus puissante que la sienne. La journée du 2â août a fait l'admiration môme des Anglais, elle a péremptoirement démontré ce que peut notre marine lorsqu'elle est bien commandée. La France en fut reconnaissante aux marins et à leur chef, elle ne leur marchanda point ses félicitations. La première dépêche que l'amiral Courbet reçut du gouvernement lui fut adressée par M. Jules Ferry, la voici :

e Le pays qui saluait en vous le vainqueur de Son-Tày, vous doit un nouveau fait d'armes. Le gouvernement de la République est heureux d'adresser à vos admirables équipages et à leur glorieux chef l'expression de la reconnaissance nationale. »

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