‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 86 sur 146 · EXPÉDITION DE FORMOSE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE FORMOSE

Le bombardement de Fou-Tchéou, début de campagne d'une vigueur extraordinaire et d'un bonheur tout particulier pour nos armes, avait porté un premier et très sensible coup à l'Empire du Milieu. L'orièntement des opérations était tout indiqué. Lamiral Courbet, avec un sens remarquable de la situation, voulait attaquer Port-Arthur (ce que les Japonais ont fait plus tard, 21-22 novembre 1 894). La flotte française pouvait déployer là toute sa puissance et l'amiral utiliser sa vaste science, son incomparable coup d'œil ;

tandis que les équipages, les navires se fussent trouvés en de bonnes condîUons de mer et de climat ; enfin, la destruction d'un grand arsenal non loin de Pékin, comportait la chance d'une paix rapide.

Le gouvernement de la métropole, au lieu de s'en remettre à l'homme qui venait de donner tant de preuves de talent et d'énergie, crut devoir lui imposer un plan de campagne élaboré dans les ministères. II sera intéressant de savoir un jour les noms des suffisants personnages qui, de Paris, ont prétendu mieux savoir ce qu'il fallait faire qu'un amiral, victorieux, compétent et présent sur les lieux.

Si le retrait du commandement en chef au Tonkin laissa l'amiral maître de ses sentiments, s'il n'en fit rien voir parce que la mesure le touchait seul, il ne put s'empc^cher cette fois d'exhaler, dans sa correspondance privée, toute l'amertume qu'il ressentait d'un ordre contraire, aux intérêts de la bYance et désastreux pour la brave escadre, les troupes vaillantes qu'il allait conduire à Formose. Toutefois, en soldat discipliné, il obéit, suivant de son mieux les instructions reçues. Au connnencement de septembre, il reconnut la situation de Kélung et de Tamsui, tous deux fortement défendus, réarmés et pourvus de troupes nombreuses que la Chine, prévoyant de nouvelles attaques (raison de plus pour ne pas s'en prendre à Formose) avait précipitamment jetées dans l'ile. L'artillerie, des derniers modèles européens, se composait, pour les retranchements de pièces de fort calibre, pour les troupes mobiles de pièces de montagne.

Les Chinois paraissaient prêts à nous très mal recevoir, et le Bayard en allant reconnaître la côte de Kélung fut canonné aussitôt à portée. Il riposta et fit bientôt taire celte artillerie malveillante..

L'amiral Courbet avait envoyé une partie de l'escadre sous les ordres de l'amiral Lespès attaquer Tamsui ; lui-môme comptait tout d'abord occuper le iMorne Saint-Clément appartenant au système de défense de Kélung. H avait reçn pour ses opérations à terre 2.î250 hommes fournis moitié par le Tonkin, moitié par la Cochinchine (trois bataillons d'infanterie de marine ; une batterie de 1^2, une batterie de Ilotchkiss venues du Tonkin ; une batterie de 4 de montagne, 20 ouvriers et 12 gendarmes venus de Cochinchine). Liiissant devant le port la Triomphante, Y Aspic et leLynx, l'amiral fit débarquer les troupes, le 1*^"^ octobre, sous la protection du feu des navires. Dans la nuit même, ent lien une chaude affaire, à la suite de laquelle les Chinois évacuèrent deux ouvrages à l'Ouest du Morne, qui furent immédiatement occupés et retournés contre l'ennemi. Nos pertes s'élevèrent à 5 tués et IS blessés ; les Chinois eurent une centaine de tués et de nombreux blessés. Le 4 octobre, l'amiral fit attaquer les lorts à l'Est du Morne Saint-Clément par les compagnies du Bayard, du Duguay-Trouin et du Château-Renaud (commandant Gourdon). Aussitôt enlevés, les ouvrages furent retournés contre la place.

Les opérations avaient commencé presque simultanément à Kélung et à Tamsui, où Tamiral Lespès attaqua et détruisit les batteries le 2 octobre. Il ne put pénétrer dans le port défendu par un barrage de jonques et une ligne de torpilles ; mais, pensant pouvoir enlevei- le poste d'inflammation, il demanda des renforts à l'amiral Courbet qui lui envoya le Duguay-Trouin^ le Cfiâleatir Renaud et le Tarn avec la compagnie de débarquement du Bayard.

Le 8 octobre, l'amiral Lespès lit mettre à terre les compagnies de débarquement du La Galùsonnière^ de la Triomphante^ du ChâteaU'Renuud, du Duguay-Trouin, du IfEslaing et du Bayard (capitaine de frégate Boulineiiu). L'opération tentée qui, par clicmême présentiiit déjà de sérieuses difticultés, fut aggravée encore du fait d'un manque de renseignements sur l'objectif (le poste d'iullammalion des torpilles) cfirou croyait beaucoup plus rapproché. Le feu derennemi, embusfiiié dans les bois, fit bientôt éprouver des pertes sensibles à la colonne d'attaque ; de plus, enhardi par les effets de son tir, l'adversaire prononça un mouvement offensif pour couper la retraite aux Français ; d'autre part, les munitions s'épuisaient et, comble de malchance, la mer s'en mêlait, une houle gi'ossissante allait empêcher les embarcations de rejoindre leurs navires.

11 ne restiiit plus qu'à se replier rapidement, le commandant Boulineau ordoinia la retraite avec un sang-froid parfait, malheureusement l'on dut laisser les morts. Ceux-ci furent décapités par les soldats chinois qui exposèrent ensuite tètes et cadavres comme trophées. Il fallut les représentations énergiques de quelques Euro-' pèens et noUimnient du consul britannique et du capitaine Boteler de la canonnière anglaise Cockshafer pour que les corps de nos malheureux marins fussent ensevelis le lendemain.

La mer, de plus en plus haute et houleuse, rendit le rembarquement fort pénible ; il s'effectua pourtant sous la protection du feu de l'escadre qui tint les Chinois à dislance. Durant le tir, une des pièces de la Tn'otnplaHte éclata tuant un homme, en blessant deux.

Dans celte affaire, IVscadre eut le lieutenant de vaisseau Fontaine tué, le licîutenant de vaisseau Dehorler mortellement blessé (il mourut, à Saigon), (i mai'ins disparus il ofliciers et marins blessés. D'après les résidents européens, les (Chinois avaient eu quelquedeuxcents tués.

Il fallut renoncer à prendre momentanément Tamsui, et l'amiral Courbet, en attendant des renforts, se borna à occuper Kélung. Cela ne servit ^uère, car avec les faibles effectifs de troupes dout il disposait, l'amiral se trouva vite bloqué du coté de terre, tandis que le climat tropical de Tile ne tarda pas à altérer la santé des troupes; plusieurs cas de lièvre typhoïde avec symptômes cholériformes se présentèrent. Les étpiipages, moins exposés aux influences telluri- (jues, résistèrent mieux ; mais, dans le courant de février 1885, des cas de scorbut furent constatés.

Ne pouvant rien tenter de séri^x à terre, rarairal Courbet décida de bloquer Formose afin d'empêcher l'ennemi de se renforcer et de s'approvisionner. Le déclaration du blocus fut signée le 20 octobre 1884 à bord du Bayardel, le 23, le Journal officiel en porta la notification au su des puissances. Peu de jours après^ la canonnière des douanes chinoises Fei-Ho (commandée par des officiers anglais) qui, en raison du service des phares avait obtenu une certaine liberté de navigation, viola le blocus et fut saisie par la Vipère et le Villars sur Tordre de l'amiral Lespès. M. Patenôtre averti parvint à arranger l'affaire à l'amiable avec le directeur général des douanes chinoises, sir Robert Hart. Par suite du mauvais temps, le blocus fut interrompu du 20 décembre i 884 au 7 janvier 1 885, où une nouvelle déclaration de l'amiral Courbet le rétablit.

Si l'amiral Courbet dut rester momentanément sur la défensive à terre, il n'eu fut pas de même des Chinois. Le 2 novembre, un millier d'entre eux s'approcha de Kélung et vint attaquer le blockhaus qui commandait la route de Tamsui. Cet ouvrage était défendu par une compagnie d'infanterie de marine (capitaine Le Verger) qui, après trois heures de combat, força l'ennemi à se retirer avec de grandes pertes. Le lieutenant Perrin, dans un fortin voisin, en fit de môme.

Cet insuccès décida les Chinois à élever des ouvrages pour contrebattre ceux que nous occupions. A Ne-Ning-Ka, ils établirent un système de défense barrant la route de Tamsui. Il fut attaqué; les 13 et 14 novembre 1884, par une colonne de 400 hommes d'infanterie de marine avec deux pièces de A, dirigée par le commandant Lange. L'ennemi fut chassé de ses retranchements subissant des pertes très sérieuses ; les ouvrages furent démolis et les cantonnements brûlés. La colonne eut, dans celte affaire, 5 tués et quelques blessés.

Comme l'état de la mer ne permet pas, durant la mousson de Nord-Est, de tenter avec des navires une attaque contre Tamsui, Tamiral Courbet décida d'aborder celle place par terre, en se servant de Kélung comme base. Mais pour celte opération encore, il fallait attendre des renforts ; et, durant ce temps, la Hotte fatiguait énormément du fait des vents ; elle eut aussi des accidents, le 17 novembre, la chaudière centrale du Rigaidt de GenouiUy explosa ; il y eut 13 hommes de tués et le bâtiment dut aller se faire réparer à Saigon. Les troupes souffraient beaucoup aussi et — il nous faut revenir làdessus — la mortalité par suite de maladies s'accentuait chaque jour. « Les effectifs fondaient à vue d'œil et ce qui restait d'hommes était harassé de fatigue, car non seulement il fallait élever des travaux qui s'écroulaient souvent sous les pluies torrentielles de l'hivernage, mais encore il ne se passait pas une nuit sans alerte. » (V. Nicolas).

En attendant les renforts, l'amiral Courbet faisait faire des reconnaissances. Dans celle du 12 décembre (commandant Lacroix), les

Chinois furent délogés d'ouvrages nouvellement établis, où ils eurent plus de deux cents hommes mis hors de combat. Du côté des Français on compta un tué et sept blessés. L'amiral demanda aussi au ministre que le colonel Duchesne — dont il appréciait les qualités — fut mis à la lète des troupes, et il l'obtint.

Le 6 janvier 1885, arrivèrent à Kélung le 3^ bataillon d'infanterie légère d'Afrique et le 4* bataillon du iS» régiment de la légion étrangère, ce qui, avec rinfanlcrie de marine encore valide et les troupes spéciales, formait un effectif de 3.600 hommes.

Le 1 0 janvier 1885, deux compagnies du bataillon d'Afrique allèrent en reconnaissance vers les ouvrages au Sud de Kélung. Elles s'engagèrent imprudemment à fond avec l'ennemi et furent repoussées ayant 19 tués et 26 blessés.

Le 25 janvier, 1.500 hommes avec 4 canons conduits par le lieutenant-colonel Bertaux-Levillain, vont attaquer lesouvrageschinois qui défendent les mines de charbon de Kélung. Le combat dure toute la journée contre un adversaire résolu et bien posté ; il est obligé néanmoins de céder une partie du terrain et des défenses. Le lendemain matin, la lutte recommence et deux autres positions tombent au pouvoir des Français. Le 3 février, les Chinois reviennent en nombre, ils essiiient de reprendre les positions perdues, mais sont repoussés ayant quelque 700 hommes hors de combat, parmi les morts se trouvait un officier européen. Du côté des Français, les pertes s'élevèrent à 24 tués dont deux officiers et 67 blessés.

il n'y eut pas d'autre engagement sérieux durant le mois de février, le mauvais temps s'opposant toujours aux opérations ; aussi laisserons-nous là pour un moment le corps expéditionnaire deFormose et retournerons-nous suivre les opérations militaires au Tonkin.

Page 1