‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 89 sur 146 · COMBAT DE SCHEIPOU. OCCUPATION DES PESCADORES · texte numérisé non relu

COMBAT DE SCHEIPOU. OCCUPATION DES PESCADORES

Le mauvais temps — nous l'avons dit — empêcha durant février toutes les opérations. Au commencement de mars, le ciel se remit un instant au beiiu, le colonel Duchesne en profita pour reprendre l'offensive. A cet effet, il constitua une colonne d'environ 1 .200 hommes se composant du bataillon d'Afrique (commandant Fontebride), de trois compagnies d'infanterie de marine (lieutenant-colonel Bertaux-Levillain), de deux compagnies de la légion (capitaine Césari), d'une section du génie auxiliaire recrutée parmi les ouvriers d'art des divers corps (capitaine Lucede l'artillerie de marine), de :2 pièces de 4 et d'une pièce de 80""" de moutijgne (capitaine de Champglen).

Le 4 mars, avant le jour. Fa coton»» se mit en marche. A 7 heures du matin, les opérations commencèrent. 11 s'agissait de chasser les Chinois de deux hauteurs qu'ils occupaient à quelque trois kilomètres

de nos Hgnes. À midi, les hauteurs étaient enlevées et les deux colonnes opéraient leur jonction. Vers 5 du soir, les Chinois tentent une contre-attaque, mais sont repoussés et nos troupes passent la nuit sur la position. Cette affaire ne nous avait coûté que deux blessés.

Le lendemain, 6 mars, le colonel Duchesoe conduit ses troupes à Tallaque d'un ouvrage formant la clef de la position. A 9 heures, le feu des Chinois est à peu près éteint, on franchit une première crôte, puis une seconde, mais il reste encore près de 800 mètres de terrain absolument découvert à parcourir. Après diverses péripéties de combat, où les capitaines Césari et Boyersont blessés, on finit,vers4 heures, par s'emparer des retranchements ennemis et l'on y couche.

Le 6 mars, les opérations furent arrêtées à cause des pluies qui avaient contrarié le ravitaillement en munitions et l'évacuation des blessés. Le 7, la lutte reprit ri[)re, acharnée. Le mouvement était appuyé p.'ir la Vipère et le Fei-Hoo qui tirent à 6.000 mètres, sans grande eflîcacilô matérielle, mais non sans un certain effet moral, tant sur les Français que sur les Chinois. Tous les ouvrages attaqués furent enlevés et l'ennemi perdait ainsi la totalité de ses lignes de défense au Sud et à l'Est de Kélung. Le terrain compris entre Pétas, la Rivière de Tamsui et Loan-Loan restait aux Français. L'ennemi, qui s'était montré au nombre d'une dizame de mille, perdit 1.500 hommes dans ces diverses affaires, 2 canons Krupp, des bouches à feu d'ancien modèle et des fusils de rempart. Les pertes françaises s'élevaient à 41 tués dont 2 officiers, 157 blessés dont 6 officiers.

Le mauvais temps et l'état do fatigue des troupes firent arrêter la poursuite.

Cependant nos opérations navales commençaient à inquiéter la Grande-Bretagne. Le 23 janvier 1885, le cabinet de Saint-James ordonna Tapplication dii Foreign enlislment act (promulgué le 9 août 1870) au port de Hongkong, puis à tous les ports anglais sur la route de Chine. En vertu de cette loi, nos bâtiments de guerre ne pouvaient plus faire de charbon dans les ports anglais. Le gouvernement français prévoyant le cas, avait établi, depuis un temps déjà, des dépots de charbon à Obock, Pondichéry et iMahé; de plus, des navires charbonniers suivirent nos escadres.

La décision du cabinet britannique, qui nous gênait fort et n'était pas observée avec la même rigueur pour les Chinois, conduisit le gouvernement de la République à prescrire à l'amiral Courbet (commencement février) défaire visiter en haute mer les navires neutres suspects de transporter de la contrebande de guerre. Pourtant de nombreux sauf-conduits furent accordés. Le 26 février, le riz et le plomb furent déclarés contrebande de guerre, avec Tatténuation que ni Schanghaï ni Woosung ne seraient inquiétés si la Chine ne faisait de ces ports des bases d'opérations contre notre escadre. Les transports de riz pour la Chine méridionale jusqu'à Canton inclusivement

furent laissés libres tant que les bâtiments chargés ne provenaient pas d'un port chinois. C'était pousser la condescendance en temps de guerre au delà des limites permises. La prompte conclusion de la paix évita au gouvernement la nécessité de revenir sur ces mesures généreuses dont la France est coutumière.

La tâche de Tamiral devenait immense : blocus de Formosc, surveillance de la contrebande de guerre, empêchements aux travaux de défense du littoral de Tile, menace de bombarder subitement n'importe quel port ennemi, blocus du golfe do Petchili (commencé en janvier) et poursuite des bâtiments de guerre chinois. Quelque écrasante que fût cette tâche, raniiral Courbet n'y faillit point. Le 5 février, il quitta Kélung sur le cuirassé le Bayanl emmenant le croiseur VEclaireur, le transport la Saône et la canonnière Y Aspic, Le lendemain il fut rejoint pur le cuirassé la Triomphante, les croiseurs le Nielhj el le Diiguatj-Trouin, Son but était de rechercher une escadre de cinq bâtiments commandés par l'amiral Ting ; on lui avait annoncé de Hongkong la présence de cette escadre d'abord dans le Yang-Tsé-Kiang, puis son départ pour le large à la date du 23 janvier; elle se composait du Nan-Tchen, du Nan-Choxii, du Kair^î, trois croiseurs en acier, du Fu- Fii^n, frégate de 3.400 tonneaux, et du Tcheng-King, corvette de 1.300 tonneaux type Dupleix.

Du 6 au 12 février, les recherches furent vaines. Le 13 au matin, on fut plus heureux, VEclaireur et V Aspic signalèrent les cinq navires se dirigeant vers les Chusan. L'amiral lit courir dessus incontinent, mais la flotte chinoise, nullement disposée à se mesurer avec les bâtiments français, prit la route du Nord ayant cinq milles d'avance. Les trois croiseurs, après avoir doublé les îlots Méduse, Twins et Sanchesan, firent un moment mine d'accepter le combat, mais bientôt ils reprirent leur route vers le Nord ; tandis que l'amiral Ting entra dans port Scheipou avec la frégate et la corvette. Ces dei>x navires furent immédiatement surveillés par la Triomphante, la Saône et V Aspic. De son côté, l'amiral Courbet poursuivait les trois croiseurs avec le Bayard, le Nielly et VEclaireur, mais la brume l'obligea tôt à abandonner la chasse, il revint à Scheipou.

Les bâtiments reçurent leur poste de mouillage de manière à garder toutes les passes, puis l'amiral envoya son aide de camp, le lieutenant de vaisseau Ravel, avec un canot à vapeur reconnaître l'emplacement exact des deux navires chinois.

Avant toute entreprise ultérieure, l'amiral voulut essayer une attaque par les deux canots porte-torpilles du Bayard. La nuit du 13 au 14 on ne put rien tenter, le temps ayant été trop mauvais. Le 15 était le premier de l'an chinois, l'occasion semblait propice. Les deux canots poussèrent du bord vers minuit. L'un était commandé par le capitaine de frégate Gourdon, l'autre par le lieutenant de vaisseau Duboc. Ils furent guidés par le lieutenant de vaisseau Ravel accompagûé lui-même du pilote MuUer (au service de la France

depuis le mois de juillet passé) qui se trouvaient, eux, dans une troisième embarcation.

U\ faible vitesse des canots à vapeur et les difficultés de la navigation ne permirent pas d'approcher du mouillage ennemi avant 3 heures et demie du matin. Lorsqu'ils se trouvèrent à environ huit cents mètres, les canots se lancèrent a toute vapeur; mais on faisait bonne gacde chez les Chinois, une grcMe de projectiles s'abat sur les canots. La vitesse est forcée encore et le commandant Gourdon aborde la frégate droit à l'arrière ; il lance sa torpille, mais la hampe étant restée engagée, le canot ne peut se .dérober immédiatement. Dans cette position critique, un homme est tué par une balle venue de terre (le canot avait été frappé de 10 balles). Au moment où il finissait enfin par se dégager, arrivait le canot de M. Duboc, moins rapide, qui aborda la frégate par la hanche de tribord, fit partir sa torpille mais, renversant immédiatement la vapeur, se dégagea sans peine et aussitôt. Le coup fait, les deux embarcations s'éloignèrent poursuivies du feu de l'ennemi. Emportées par le courant, elles dépassèrent l'endroit où M. Kavel les attendait, ne virent point son fanal et ne purent rallier qu'au jour.

A la marée basse, on constata le fait assez curieux que les deux bîUiments chinois étaient coulés, et pourtant le Yu-Yiien seul avait reçu des torpilles. Il faut attribuer la perte de la corvette Tcheng- King aux Chinois eux-mêmes, leurs batteries de terre tiraient à boulet sur les canots à vapeur. Vraiment cet amiral Ting semble avoir manqué de toute espèce d'énergie et de tout bon sens, quelle nullité ! Plus tard, le 13 février 1895, ce même amiral rendit la flotte chinoise aux Japonais et se suicida ^ Son second, l'amiral Wu, était du même acabit. A peine la séparation des deux divisions, il se réfugia à Ning-Po dont la rivière était étroitement barrée, il poussa la précipitation jusqu'à y pénétrer la nuit alors (pie tons les phares étaient éteints. Le croiseur de l'amira! détruisit une partie (lu barrage et s'échoua ; heureusement pour lui, la marée était basse, au flot il se releva et put passer derrière l'obstacle. Les mandarins ordonnèrent à ce singulier personnage de reprendre la mei- avec ses croiseurs, il s'y refusa .

L'amiral Courbet avait, entre-temps, disloqué son escadre, la Triomphante, la Suone et le Nielhj furent renvoyés devant Kélung ; avec le Bayard, YEclairenr et YAspic il vint à Ning-Po (1«r,mars). Le barrage et la distance qui séparaient forcément les belligérants ne permettaient aucune action efficace. Durant la reconnaissance, il y eut bien quelques projectiles d'échangés; deux ou trois pans de mur furent abattus, ce qui jeta la consternation dans la ville où le prix du riz et celui de l'opium doublèrent du coup. Voyant qu'il n'aboutirait à rien de sérieux, l'amiral Courbet se retira, pensant qu'il était

(1) Voir notre appréciation dans Deux question sur la guerre (p. 41).

inutile de laisser les Chinois s'altribuer une « éclalanle victoire 3>. Ils le firent tout de même, publiant que leur énergique altitude avait obligé les Français à se retirer; mais, chose caractéristique, deux des croiseurs étaient remontés jusqu'à Ning-Po, un seul et une canonnière restèrent derrière le barrage. Le Nielly fut envoyé en observations devant les bouches du Yang-Tsé-Kiang, tandis que l'amiral Courbet avec le Bayard et la Triomphante vint croiser devant Chin-Haï.

L'expédition de Formose, entreprise contre l'avis de l'amiral Courbet, n'avait abouti en somme qu'à une situation précaire, une fatigue énorme des troupes, des équipages et des bâtiments. Le gouvernement finit par donner raison à l'amiral — mais après combien de sacrifices! — et décida, tout en conservant le terrain acquis à Formose, de reporter les efforts de la flotte sur les côtes de Chine. Pour préparer cette action, l'amiral Courbet reçut l'ordre de s'emparer des îles Pescadores qui, dans la nouvelle campagne, devaient servir de base aux opérations.

Le groupe des Pescadores se compose d'une vingtaine d'îles basses, basaltiques, dont les deux plus grandes sont Ponghou et Fisher; le canal qui les sépare offre un excellent mouillage, Ponghou possède en outre le port de Makung où les Chinois ont construit un fort casemate. L'expédition chargée d'opérer, fut réunie à Taïwanfou et comprenait le Bayard, la Triomphante, le D'Estaing, \e Duchaffaut, \2iVipère et V Annamite. Ces bâtiments avaient embarqué à Kélung deux compagnies d'infanterie de marine et une section de 80"^^ de montagne sous les ordres du chef de bataillon Lange.

Le 29 mars au matin, l'escadre ouvrit le feu contre le fort et les quatre batteries qui constituaient le système de défense. Bientôt la position devint intenable pour les Chinois, leurs pièces étaient démontées, les ouvrages bouleversés par nos obus, deux poudrières avaient sauté, le village de Makung brûlait (l'incendie dura 20 heures) ; ils évacuèrent le fort. Un barrage de chaînes établi à l'entrée du port fut démoli par les embarcations de la Triomphante sous la conduite du commandant Talpomba. Un seul ^ matelot fut tué à la démolition du barrage.

On effectua en môme temps la mise à terre des deux compagnies d'infanterie de marine, des compagnies de débarquement du fiayr/rrf, de la Triomphante, du UEstaing, de la section do 80'""! de montagne et de deux sections de 65'""'. Cette opération fut faite tout près du pic du Dôme et sous la protection de l'escadre, on menaçait ainsi la retraite de l'ennemi. Le lendemain, 30 mars, les troupes marchèrent sur Makung appuyées par le Bayard, la Triomphante et le Duchaffaut, Le 31 mars, après divers engagements avec les Chinois, le fort de Makung fut occupé ; une compagnie d'infanterie de marine vint s'établir au phare Lixsitah dans l'île Fisher. Des hommes du

Bayard allèrent à Plie Observdloîre détruire les canons et faire sauter la poudrière du Dntchfort.

l^s Chinois, qui étaient environ 2.500, subirent dans ces diverses journées des perles considérables, de trois à quatre cents tués et autant de blessés. Ils durent abandonner 14 canons rayés de divers calibres, un grand nombre de canons lisses, beaucoup d'armes et de munitions. Les pertes françaises furent de 4 tués et 42 blessés.

L'ordre de suspendre les hostilités fut envoyé à Tamù^l Courbet le 11 avril 1885.

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