CHAPITRE IL
Examen de la réforme de Paracelse; el de la chirurgie du seizième,
siècle.
§ I*'". Causes préparatoires. Des écoles d'Argentier el > de Botal, ou des systèmes cabalistique el théoso-phique.
Les révolutions dans les sciences sont toujours.^ précédées par des idées nouvelles et fécondes dontf s'empare et que développe un génie supérieur quii sape les fondernens d'une théorie plus ancienne.! On s'étonne de la hardiesse du novateur , ses parti-sans admirent l'originalité de son génie, ses antago-» nistes défendent mal les principes de l'ancien système; les nouveaux dogmes attirent chaque jour uni plus grand nombre de partisans enthousiastes. Ceuxci révèrent, ceux-là détestent le novateur.
Tel a été l'effet de l'école créée par Paracelse; avant lui, l'infaillibilité d'Avicenne, de Galien, d'Hip-pocrate même avait été mise en doute. Deux sectes» s'étaient formées dans l'école hippocratique. Dana l'une , on examinait avec la plus grande liberté*
tous les points (le la théorie médicale et l'on ne reconnaissait d'autre autorité que celle de la raison, en voulant paraître fidèle cependant aux anciens principes. Dans l'autre , on s'occupait exclusivement de la pratique et l'on s'attachait à régler d'une manière différente le traitement des maladies aiguës. Les sectateurs de ces deux écoles, quoique contemporains de Paracelse , ne firent pas naître sa réformation, mais ils en favorisèrent le développement ainsi que le goût des visions et de l'enthousiasme ■,1 dominant au seizième siècle.
Le Piémontais J. Argentier, professeur à Pise, à 'N^aples et enfin à Turin où il avait fait ses études , ittaque le système de Galien dans ses conclusions pratiques et dans ses principes théoriques. Dans -on commentaire sur Variicella de Galien , il préfère a méthode analytique à la synthétique. Il veut que 'on considère la médecine comme uçe science d'obervation et d'expérience. Il soutient contre Galien lue toutes les parties du corps sont nourries par le ang et qu'il ne faut point admettre les esprits jugés ndispensables par son école pour expliquer les foncions du corps.
Il conteste l'opinion généralement reçue, que haque force de l'âme ou faculté intellectuelle réide dans telle ou telle partie de l'encéphale et que e foie soit l'organe d'où les veines tirent leur origine, •es opinions sur le sommeil , sur la putridité, sur a coctioii , sur les qualités élémentaires comme causes de maladie , sur les devoirs du médecin , etc.,
ne méritent pas d'être reproduites, malgré toute la , célébrité qu'elles ont valu à son auteur. Il eut de ! zélés partisans : entre autres, Régnier Solenander,, L. Joubert et G. Rondelet; etdeviolens antagonistes, , nommément Jules i?ilexandrin de Neustain; Remi-. gius Megliorati et G. Bertini, qui le critiquèrent! amèrement en faisant l'apologie de Galien.
Joubert, élève de Dubois et d'Argentier, profes^ seur à Montpellier , puis conseiller et médecin dut roi de France , fit un traité des erreurs populaires! qui eut une très grande vogue et dans lequel il ré^ fute l'opinion vulgaire que l'on peut apprécier lea connaissances et l'habileté du médecin d'après l'issuei des affections dont il entreprend la cure. Le mênifii auteur, dans ses paradoxes, attaque hardiment diff férens points du système de Galien. Ses idées sue les forces médicatrices de la nature sont intéressani tes et originales. Il nie avec raison les qualités vénéé neuses du sang menstruel j l'horreur du vide de U physique et de la physiologie, et la putréfaction suss ceptible de s'effectuer dans le corps de Thoramo vivant , assertion qui fut vivement contestée. Dana ses annotations aux livres de Gahen sur les forcée naturelles, Joubert ne veut pas que l'on établisse de différence entre ces forces et les vitales, et il na reconnaît qu'une seule chaleur intégrante et qu'ui seul esprit.
J. Capivacci, dont la pyréthologie diffère peu dé celle d'Avicenne, adopte cependant les principes dij médecin piémontais. Il s'attache surtout aux défini
lions ; et , dans sa thérapeutique générale , il s'éloigne de ses contemporains , en admettant seulement trois indications , l'une se rapportant à la maladie, l'autre à la cause et la dernière aux forces. A. Dudith, Hongrois d'un grand génie, contribue beaucoup au rétablissement de la liberté de penser en Allemagne. Il attaque victorieusement la doctrine îubtile de Galien sur le pouls, la méthode expec- ,tante des Italiens , l'usage des onguens dans la peste 3t l'importance ridicule que l'on attachait de son ;emps aux amulettes et au nombre trois.
Un autre Piémontais , L. Botal , élève de Fallope, lonne une direction nouvelle au traitement des naladies. Il considère la saignée comme très propre i favoriser la coction et il la recommande contre )resque toutes les affections morbides en la faisant nême renouveler jusqu'à quatre et cinq fois. Quoi- [ue condamnée par la faculté de Paris , comme rès dangereuse, cette méthode ne s'en propage )as moins dans toute la France et en Italie.
Comme tous ses contemporains , Botal dans ses crits cite Hippocrate et les Grecs à l'appui de ses ssertions. Il interprète favorablement ceux de leurs )rincipes qui ont la plus légère ressemblance aux iens et il trouve de nombreux imitateurs. Il préend que la saignée est indiquée dans tous les cas •ù les humeurs sont altérées ou trop abondantes , t que les laxatifs sont bien plus à redouter que la aignée. L'âge le plus avancé et la plus tendre enance ne la contre-indiquent point. Elle lui paraît
indispensable dans la dysenterie, dans les fièvres, malignes compliquées d'hémorrhagic nasale. Enfin il n'est pas moins hardi sur l'évacuation d'une grande quantité de sang que pour reitérer la phlébotomie. Comme les Espagnols en usaient très largement alors, on serait plus tenté de croire que Botal leur emprunta sa méthode , que de croire l'assertion contraire.
Quoiqu'il en soit, l'usage de la saignée fut trèsi généralement répandu du temps de Botal ; on abusai par enthousiasme d'un moyen thérapeutique fort efficace : la saignée fut trop prônée et beaucoup trop] décriée au seizième siècle par des partisans et de? antagonistes outrés.
Les idées nouvelles, les modifications important tes qui venaient d'être introduites dans la théorie et la pratique de la médecine , le goût général pous les visions, les progrès de l'astrologie et de l'alchii mie , et enfin la croyance aux maladies démoniaques disposaient les esprits à accueillir favorablement 11 système de Paracelse. Tandis que le rétablissemenr des sciences soulevait bien des hommes contre II superstition , celle-ci d'un autre côté comptait de( partisans qui la soutenaient de tous leurs efforts: Fracastor fait un traité sur la sympathie et l'antipa thie dans lequel il explique ces deux phénomènes, l'imitation des éléatiques, par le passage des atôme* indivisibles d'un corps dans un autre. Les atome de Démocritq et la cabale sont introduits dans l physique. Le mysticisme trouve de nombreux paa
tisans en Allemagne ; et les idées de J. Reucblin, qui avait une grande prédilection pour la fausse philosophie des Juifs, sont adoptées avec enthousiasme.
J-F. Pic de la Mirandole, neveu de celui dont il a été parlé précédemment , s'efforce d'aUier les chimères du nouveau platonicisme et de la cabale avec la philosophie dominante. H-C. Agrippa, médecin de la mère de François P*^, et qui fut destitué pour avoir refusé à la reine de lui tirer son horoscope d'après les astres , avait associé la cabale à la médecine. Les trois mondes, l'intellectuel, le céleste et l'élémentaire, sont les objets de la théologie, de la métaphysique et de la physique. Il défend fort au lon^ la génération spontanée des animaux par l'union de choses hétérogènes. Il compose enfin une échelle du septénaire pour faciliter l'intelligence de sa théorie tout à la fois mystique, magique et cabalistique, et qui ne mérite vraiment pas une attention sérieuse. Agrippa sentit lui même l'absurdité de son système; car, dans son livre sur la vanité des sciences humaines, il rejette l'astrologie et la cabale comme des préjugés.
Toutefois , ce dangereux système trouva des partisans nombreux. Il n'y eut peut-être jamais tant de sorciers et de possédés que dans le seizième siècle, malgré les bulles et les inquisiteurs. Les personnes accusées de sorcellerie s'avouaient elles-mêmes coupables, et ceci ne peut s'expliquer que par les tourmens des épreuves cruelles auxquelles on les soumettait. Les possédés se multipliaient, Luther attri-
huait le plus grand nombre des tnaladies au diable, et il s'emportait contre ceux des médecins qui Jes rattachaient à des causes naturelles.
J. Wyer oppose hardiment la supériorité de sa raison aux préjugés destructeurs de son siècle. Ses relations avec Agrippa , dont il connaissait les prétendus secrets ; les grands voyages qui formèrent son jugement; les supercheries, par lui reconnues, des magiciens de Fez et de Tunis, et celles d'une jeune fille d'Unna, qui prétendait ne jamais prendre d'alimens , le déterminèrent à écrire , sur les prestiges des démons, un livre précieux dans lequel il sij^nale les mensonges et les cruautés auxquels les ouvrages des inquisiteiu-s avaient donné lieu. Dans son épître dédicatoire, il supplie l'empereur de ne point faire couler le sang innocent des sorciers. Il ne croit point aux cures opérées par les saints , et il annonce que les possédés sont ordinairement des femmes hystériques ou mélancoliques , dont l'esprit est aliéné. Il réfute les métamorphoses fabuleuses, la théorie de la génération spontanée, et il démontre que les onguens magiques sont des moyens narcotiques, stupéfians, enivrans. Wyer est d'autant plus digne de la reconnaissance de la postérité, qu'une foule de médecins et de juristes soutenaient l'existence des maladies démoniaques, et condamnaient les sorciers comme instrumens du diable.
Cf. Pictorius, médecin à Ensisheim , actuellement petite ville dans le département du Haut-Rhin, et auteur d'un livre détestable sur la nécromancie; G- A-
Scribonius, qui recommande l'épreuve de l'eau pour reconnaître si un homme est ou n'est par sorcier; Th. Eraste , antagoniste célèbre de Paracelse , quoiqu'il pense comme lui à l'égard des sorciers,écrivirent tous trois contre Wyer, et montrèrent une créduUté honteuse dans la magie et la sorcellerie. J-M. Durastante, médecin à Macerata, s'efforce de concilier les opinions de Wyer avec celles de ses adversaires.
P. Zacchias, le premier qui écrivit sur la médecine légale, publie que les possédés ne sont , à vrai dire, que des mélancoliques. On doit toujours soupçonner chez eux une cause naturelle et des congestions atrabilaires, et c'est aussi par des moyens naturels qu'on parvient à les guérir, a La harpe de David délivre Saùl de sa mélancolie par la puissance de là musique et d'une manière tout-à-fait natui elle. » J-B. Porta fait aussi de longs voyages et de grands efforts pour dissiper les prestiges des diableries. Il institue dans sa propre maison une académie des secrets ^ dont on ne peut devenir membre qu'après avoir inventé un procédé nouveau, ou découvert un médicament inusité. Toutefois il est obligé d'aller à Rome se disculper de l'accusation de magie faite contre lui d'après les opinions émises dans sa théorie de la magie naturelle , et dans laquelle il développe toutes les anciennes chimères théosophiques.
D'autres auteurs, presque complètement oubliés, croyaient à l'influence des démons sur les maladies. Le bon et trop crédule A. Paré subit lui-même la fâcheuse influence de son siècle. J. Lange, si instruit
d'ailleurs, est, comme ses contemporains, imbu de préjugés sur les maladies démoniaques. F. Plater paie son tribut à la faiblesse humaine, en introduisant dans son système les maladies démoniaques et la mélancolie, et en refusant de donner ses soins à un cataleptique qu'il croit possédé du diable. L. Lemnius, médecin zélandais , dans son ouvrage intitulé de Miraculis occultis naturœ , explique tous les miracles par la sympathie et l'antipathie des émanations. J. Bodin, favori de Henri III, roi de France , défenseur ardent de l'influence des démons et de la réalité des ensorcellemens, expose sa doctrine d'après l'ancien système cabalistique et passe lui-même pour sorcier.
Les médecins d'alors s'occupent aussi très sérieusement de la nécromancie ou de l'évocation des ombres. Agrippa, Pictorius de Villengen, R. Argentinus, soutiennent par leurs écrits l'apparition possible de personnes mortes; et Cardan, professeur de chiromancie , assure que de son temps même la nécromancie était encore enseignée dans l'université de Salamanque.
Parmi les contestations absurdes qui signalèrent ces temps de superstition et de préjugés, il faut revenir aux cures merveilleuses attribuées aux rois de France et d'Angleterre. A. du Laurent, chancelier de Montpellier , consacre un ouvrage tout entier à établir la prérogative des rois de France , et dans lequel il prétend que le don est inhérent au trône et non à la famille î-égnante. L'Anglais G.
Tooker soutient au contraire les droits du roi d'Angleterre comme ayant opéré les premières cures merveilleuses. Pour caractériser enfin la crédulité de cette époque , il faut bien rappeler l'histoire de la dent d'or qui fit tant de bruit en Allemagne.
Jamais on n'entendit autant de prédictions par les astres, les signes du zodiaque et les songes; jamais l'astrologie ne fut plus généralement étudiée qu'à cette époque où le mysticisme et la superstition étaient en si grande vogue. Stœfler de Tubingue et Stiéfel de Wittemberg répandent la terreur en Europe : Je premier en annonçant un déluge universel pour i524i et le second, la fin du monde pour le 3 obtobre i 533. Ce qui contribua malheureusement à associer l'astrologie à l'art de guérir, ce fut l'usage de faire écrire par des médecins les calendriers contenant l'annonce du temps et l'interprétation des constellations. Les médecins allemands firent considérablement de ces almanachs contre l'abus desquels J. Lange s'éleva avec beaucoup de raison, puisque de son temps on laissa périr un jeune homme qu'une saignée pouvait guérir, mais qu on n'osa faire parce qu'on ne. trouvait pas dans le calendrier les signes qui l'indiquaient. Cette critique des médecins qui s'occupent tant de calendriers doit être suivie de la révélation de l'importante découverte faite par l'un d'eux, pour tirer l'auteur de l'injuste oubli dans lequel il est tombé. Je laisse parler Voltaire qui nous l'apprend. (( Il ne s'agissait pas, du temps de Grégoire XUI, de songer. à devi-
( igS )
nei- Ja cause de cette précession des équinoxes, mais de mettre ordre à Ja confusion qui commençait à troubler sensiblement l'année civile. Grégoire fit consulter tous les célèbres astronomes de l'Europe. Un médecin nommé Lilio, né à Rouen, eut l'honneur de fournir la manière la plus simple et la plus facile de rétablir l'ordre de l'année, telle qu'on la voit dans le nouveau calendrier ; il ne fallait que retrancher dix jours de l'année i582, où l'on était pour lors, et prévenir le dérangement dans les siècles à venir par une précaution aisée. Ce Lilio a été depuis ignoré; et le calendrier porte le nom du pape Grégoire, ainsi que le nom de Sosigènes fut couvert par celui de César. Il n'en était pas ainsi chez les anciens Grecs : la gloire de l'invention demeurait aux artistes. »
Les savans les plus célèbres du seizième siècle cédèrent plus ou moins à l'influence fâcheuse de l'astrologie sur leurs opinions médicales. C. Clémentinus range les organes génitaux sous l'influence de Vénus et du scorpion et regarde celui-ci comme cause de la maladie syphilitique. Ph. Mélanchthon , élève de Stœfler , horoscope fameux , avoue pourtant que les médecins vont un peu trop loin quand ils prétendent expliquer tous les changemens du corps par la constellation , mais il n'en vante pas moins un de ses amis, J. Milich, professeur de médecine à Wittemberg, qui cherche à unir l'art de guérir à l'astrologie et regarde celle-ci comme infaillible. 11 y a vraiment de quoiVéïonner à la vue de tant
de médecins astrologues qui surgissent de toutes les contrées du nord cïe l'Europe et de l'Allemagne surtout.
La France, l'Italie et l'Espagne n'en manquent pas non plus. Vous savez que M. Nostradamus, né a Saint-Remy en Provence, et docteur de Montpellier, fut regardé comme un prophète , tant ses prédictions firent de bruit en Europe. Le plus célèbre des devins astrolojrues est donc aussi un Français.
J. Cardan publie de nombreux ouvrages d'astrologie et il établit une grande connexion entre cette science et la médecine. Lui et Th. Ciannovi se montrent en Italie zélés défenseurs de l'astroloe:ie et tâchent d'unir la cabale à la médecine. Setîala, dans son traité sur les taches de naissance, nœvi rnaterni^ explique ce phénomène par les lois de l'astrologie. 11 suppose une harmonie parfaite entre les parties de la face et celles du corps, notamment entre le nez et le pénis. Il prétend que les planètes ont de l'influence sur les forces du corps : le Soleil agit sur la force vitale ; 'Mercure sur l'imagination; Vénus sur le désir; etc. Les signes du visage et les rides du front ; les organes des sens et les autres parties du corps sont comparés aux sept planètes.
P. de Peramado et M. Ledesma furent les médecins astrologues le plus en réputation en Espagne. Quoiqu'il y eût beaucoup de médecins distingués en opposition aux préjugés et à l'astrologie médicale, cette science absurde fut singulièrement ac-
créditée dans toute l'Europe pendant ie seizième siècle.
La philosophie hermétique, plus généralement connue sous le nom d'alchimie , déjà fort à la modo à la fin du quinzième siècle , fait encore sentir son influence ruineuse sur les sciences dans le siècle suivant. « Les fabriques , les mines et ies fonden ries s'étaient multiphées à l'infini; et, sans avoir » aucune connaissance théorique, on y tentait une )) foule d'essais qui avaient quelquefois des résultats )) utiles, ou au moins étonnans. Qu'on se figure la » surprise d'un fondeur ignorant du quinzième siè- )) cle, qui , après avoir par hasard dissous du borax )) et de la crème de tartre ensemble , avoir mêlé n cette dissolution avec du sublimé corrosif et avoir » fait sublimer le sel qui en résultait sur la surface >) d'une plaque d'argent, voyait cette dernière pren- » dre l'aspect et la couleur de l'or ! Il n'en fallait » pas davantage pour faire croire qu'on avait décou- » vert le grand secret , qu'on avait ti ouvé la pierre )) philosophale * et qu'on était sur le point de fabii- » quer l'or à volonté. Cependant les opérations n'a- >i vaient eu pour résultat que de procurer à l'ar- )) gent une teinte jaune, que l'acide nitrique étendu )) d'eau faisait disparaître à l'instant même ; ou bien, )) s'il se manifestait réellement de l'or, c'était pro- » bablemenî une portion de ce métal qui s'était glis- » sée à l'insu du préparateur : en un mot, ce der- )) nier, ignorant la nature des substances dont il » avait fait usage , ci oyait fermement avoir fait de
)) l'or , et se remettait de suite au travail sans être n en état d'indiquer les moyens dont il se servait » pour atteindre son but , ni de dire pourquoi il les >) mettait en usage. »
Si l'école d'Aristote avait continué de dominer, la chimère de la transmutation des métaux n'aurait jamais pris une telle extension, puisque le philosophe de Stagyre et les péripatéticiens enseignaient qu'une espèce ne peut jamais se convertir en une autre. Mais le système des théosophes permettait d'expliquer les plus grandes absurdités, et l'alchimie en était une fameuse. Les moines oisifs , les scolastiques ambulans faisaient de grands voyages en Orient dans l'espoir d'approfondir les secrets de l'alchimie qu'ils se gardaient bien de divulguer. Les princes même avaient un engouement extraordinaire pour cette science. Ils entretenaient des alchimistes qui leur promettaient beaucoup et les trompaient de même. Les rois d'Angleterre, des souverains d'Allemagne furent trop souvent abusés par ces fourbes, et cependant la fureur pour l'alchimie était telle que chaque prince cherchait à enlever aux autres les fabricans d'or; et les alchimistes, extraordinairement rétribués , avaient le rang d'officiers du souverain à la cour des princes allemands.
Comme les alchimistes des premiers siècles de l'ère vulgaire, ceux du seizième, pour donner plus d'importance à leur art détestable , abusèrent des grands noms de l'antiquité ; ils en attribuèrent la découverte à Salomon , Pythagore, Hippocrate, etc.,
et placèrent ces autorités imposantes à la tète de leurs pitoyables écrits. Beaucoup d'ouvrages alchimiques parurent sous le nom supposé de Basile Yalenfin. Guainer dit que l'auteur véritable de ces écrits , un bénédictin du couvent de Saint-Pierre à Erford , contempteur des savans qui se livrent aux sciences vulgaires, ne pouvant faire fortune avec son alchimie, s'adonna à la médecine et découvrit plusieurs raédicamens utiles. « L'auteur cherche dans tous les métaux et dans toutes les plantes, des esprits élémentaires de qui dépendent leurs vertus et leurs effets, qui ont une vie occulte, et qu'on peut attirer à volonté lorsqu'on s'entend avec Vulcain. Ce qu'il y a de remarquable , et même de caractéristique dans cet ouvrage, c'est que Basile recommande très sérieusement de ne jamais dévoiler le secret , et qu'il rapporte plusieurs exemples de la vengeance effrayante que le diable tire de ceux qui commettent la moindre indiscrétion. »
D'autres ouvrages de B. Valentin, présumés d'origine postérieure , renferment un grand nombre de découvertes importantes. On y trouve clairement indiquées les préparations du régule et du beurre d'antimoine, du précipité rouge, de l'alcali volatil fluor, etc.; celles de l'acide nitrique, de l'acide muriatique, de l'éther sulfurique, etc. Ainsi cette théosophie alchimique, toute absurde qu'elle était, contribua cependant à agrandir le cercle des sciences. L'histoire de l'art fournit ici même une preuve nouvelle que le perfectionnement des sciences tire tou-
jours quelque profit des travaux de l'esprit humain et même de ses écarts d'imagiriation les plus grossiers.
Parmi les alchimistes prédécesseurs de Paracelse, ou qui ii'adoptèreut pas son système , en compte Quirinus Apollinaris , médecin de la cour de Bayreuth, qui fut alternativement et très pauvre et très riche; Isaac Hoilandus et vraisemblablement son fils Jean Isaac dont les travaux profitèrent beaucoup à Paracelse; N. Barnaud, qui passe pour avoir fabriqué des masses énormes d'or ; J. Aurelius Augurelli , de Rimini. Celui-ci ayant dédié son ouvrage au pape, le saint père lui envoya , dit-on , une boui se de soie vide, pour qu'il la remplît d'or.
J-E. Porta ne doit pourtant pas être confondu avec les vulgaires fabricateurs d'or. Il est trop sincère pour s'abaisser à ce genre de charlatanisme : il condamne même l'ineptie et l'impudence des alchimistes de son temps et il indique la manière de préparer l'arbre de Diane et de réduire les oxides métalliques.
« La théorie de toutes ces branches de la théosophie. fut développée de la manière la plus circonstanciée par un homme que ses immenses connaissances, sa sagacité extraordinaire , sa grande 'liberté de pensée, et son style , en général noble et relevé, placent au nombre des écrivains les plus justement célèbres du seizième siècle, mais auquel un goût décidé pour les paradoxes et le merveilleux, une ««'édulité enfantine, une superstition peu conceva-
ble , une vanité insupportable et une jactance sans exemple attirèrent les sarcasmes et le mépris de ses contemporains et de la postérité; un homme enfm dont un écrivain marquant dit avec JDeaucoup de vérité : Nemo eo sapienlius desipuisse , nerno stul- \ iius sapuissc videtur. Je veux parler de Jéi ôme Cardan , qui n'est pas moins important dans l'his- 1 toire de la philosophie et des mathématiques que dans celle de la médecine. Cet homme, auquel on ne peut refuser la justice de dire qu'il a rendu d'éminens services à plusieurs branches des connaissances humaines, quoique dans bien des endroits ses ouvrages renferment des principes évidemment contraires à' la saine raison, a lui-même écrit sa vie d'une manière fort singuHère ». Comme il importe peu de savoir, qu'une antipathie formelle divisait son père et sai mère et s'il n'est pas le fruit d'un adultère , nous dirons que dès son plus bas âge , il eut à supporter les rudes assauts de la peste et de plusieurs maladies très ^ graves; que son père l'accabla de mauvais traitemens jusqu'à dix-neuf ans, époque à laquelle il l'envoyai dans un gymnase où il apprit avec beaucoup depeine les premiers élémens de la langue latine , de la grammaire et de la dialectique.
A vinst-trois ans , il se rendit à Padoue,oùles étudians le choisirent pour leur recteur , et il acquit assez d'habileté au jeu d'échecs pour subvenir à ses dépenses et écrire les règles du jeu. A vingt-quatre ans, il prit le titre de docteur, puis il se rendit à Sacco , où il exerça la médecine. Cet homme re-
iniiant fit de fréquens voyages, changea souvent de résidence, fut emprisonné pendant six mois par ses créanciers, et mourut en 1576, à Rome, où le pape lui faisait une pension.
Les contradictions fourmillent dans les écrits de ardan , l'un des magiciens les plus superstitieux de m temps. Il attribue aux constellations qui l'ont vu ciaître tous les défauts de son caractère et les vices ([u'on lui impute. Pour juger des préjugés dont il « tait imbus , sachez qu'il explique les phénomènes lorbides d'après les astres et qu'il veut qu'on règle i emploi des purgatifs et de la saignée d'après les phases de la lune. Cardan , comme son père et plusieurs philosophes de l'antiquité , avait son génie familier, et il prétend qu'il tombait à volonté dans une extase pendant laquelle il voyait et entendait tout ce qu'il lui plaisait. Il ne peut vivre sans souffrir, et il assure qu'on ne voit paraître de grand médecin que tous les mille ans et qu'il est le septième depuis la création du monde. A tout moment il enti'etient le public de lui-même et il présente les succès de sa pratique comme autant de cures miraculeuses.
Toutefois, J. Cardan donne aussi des preuves irrécusables de son dégoût pour de grands préjugés. Il affirme n'avoir jamais estimé ni pratiqué la chiromancie ni la magie. Il regarde les fantômes et les spectres comme les fruits d'une imagination exaltée. Quel coiiiraste dans les idées d'un écrivain si bizarre!
Dans sa théorie de la physique générale , Cardan
s'applique à développer les dogmes des nouveaux platoniciens et à les concilier avec sa philosophie. Le principe d'une sympathie générale entre les corps célestes et les parties du corps humain font la base de cette doctrine. Le soleil est en harmonie avec le cœur et l'air ; la lune avec les humeurs du corps et de l'eau. Il ne connaît que deux qualités , la chaude et l'humide : la première est la cause formelle et la seconde la cause matérielle de la production de tous les corps.
Dans sa théorie médicale , il s'écarte des principes de Galien et d'Avicenne. Il parle judicieusement des signes que l'on peut tirer de l'urine et prétend, contre le médecin de Pergame, que le sédiment de^ l'urine n'est pas, à proprement parler, le produiti immédiat de la coction. Il avoue s'être fort peu oc-cupé d'anatomie, et ses assertions en font preuve. Il fait une remarque bien importante quand, il soutient que le mucus des fosses nasales ne provient pas immédiatement de la téte , mais bien des orga-nes sécréteurs du nez, vérité qui depuis a été sii parfaitement démontrée par C-V. Schneider. Suivant lui, la fièvre putride provient de réchauffement du sang et de l'altération des humeurs qui s'en sé parent , car ce fluide lui-même ne saurait jamaistomber en putréfaction. Le sang est préparé impar-faitement dans le foie et parfaitement dans le cœur. Ses observations décèlent sa vanité et son extrême; prétention à la supériorité sur ses confrères. Ainsi , parmi douze médecins , lui seul parvient à découvrir»
la maladie d'une comtesse affectée d'hydropisie d'utérus et que tous ses confrères croyaient enceinte. Il combat vivement l'indication galénique , contraria contrariis opponenda , prétendant avec beaucoup de raison qu'elle n'est point d'une application générale. Il blâme l'usage que l'on faisait de son temps des eaux distillées ; le retard que l'on mettait à recourir à la saignée ; et l'usage des purgatifs que l'on croyait toujours indispensables après le premier période de la maladie.
En terminant l'exposé des principes de Cardan , il faut ajouter que ses commentaires sur Hippocrate sont d'autant plus estimables qu'il y montre une certaine indépendance d'esprit et rien de servile pour les écrits des anciens Grecs.
Tel est le résumé des causes principales des recherches et des travaux qui ont précédé l'époque de l'un des plus fameux réformateurs en médecine, époque presque honteuse que l'histoire couvrirait du voile de l'oubli si une rigoureuse impartialité n'obligeait à faire connaître toutes les phases de cette belle science. A la fin du seizième siècle , les sciences étaient tellement inconnues en Suède, que, quand le roi Jean tomba malade, en iSga, il mourut sans qu'on pût lui trouver un médecin. Quelques épiciers vendaient alors des drogues médicinales que l'on prenait au hasard.
§ IL V ie et opinions de Paracelse. Propagation de ^ son système.
Après avoir considéré le développement des sciences et surtout la propagation de la théosophie et des fausses doctrines qui en découlaient; après avoir étudié les principaux écrivains du seizième siècle et réfléchi sur l'esprit dominant alors, vous êtes à portée de connaître Paracelse et de bien juger la réforme opérée par lui. Il paraissait avoir en vue de populariser la cabale et de l'unir étroitement à la médecine, Gonthier d'Andernach est de cet avis, et il ajoute que le célèbre réformateur écrivit plutôt pour le peuple que pour les gens instruits , qu'il introduisit la cabale en médecine parce qu'elle dispensait de l'étude des langues et même de celle des sciences.Paracelse prédit hardiment que sa pratique sera confirmée par des signes et des miracles qui contribueront à la faire concevoir au vulgaire. Sa vie a été l'objet de récits contradictoires. On ne sait même pas quel est son véritable nom, et il fut l'objet d'éloges et de mépris outrés.
Haller et d'autres écrivains prétendent que Hœcliner est son nom, tandis que lui, Paracelse, se fait appeler Philîppe-Auréole-Théophraste Bombast de Hohenheim. Son testament et des témoignages authentiques font croire eflèctivement que ce réformateur, né à la fin du quinzième siècle , était de la la-
mille très distinguée des Bombast de Holienheim. Dès sa jeunesse, il erra de pays en pays, comme la plupart des scolastiques de son temps, en prédisant l'avenir d'après les astres et les signes de la main. Son père l'instruisit dans l'alchimie, Tastrclogie et la médecine. Quelques ecclésiastiques le perfectionnèrent dans l'étude de ces sciences et il servit enfin comme chirurgien militaire.
On doute qu'il ait fréquenté de bonnes écoles et on lui reproche d'avoir usurpé le titre de docteur avant d'avoir puisé aux sources delà science , puisqu'il soutient que le médecin doit tenir'sa science de dieu. Cependant il parle des imiversités d'Allemagne et d'Italie en homme qui les a fréquentées, et de son serment, quand il se fit graduer. Il donne des détails circonstanciés sur ses voyages en Bohême, en Orient, en Suède, pour se perfectionner en alchimie, voir de plus près les merveilles de la nature et la célèbre montagne d'aimant. Dans ses écrits, particulièrement dans la préface c(e sa grande chirurgie, il parle de ses voyages en Espagne , en Portugal , en Transylvanie , en diverses contrées d'Europe, d'Asie et d'Afrique , pour connaître de nouveaux secrets. Pour sûr, il ne consulta et rie posséda jamais que fort peu de livres.
A trente-trois ans, il jouissait d'une célébrité extraordinaire comme heureux praticien. Il était l'objet de l'admiration des peuples et de' la jalousie des médecins galénistes. Il fut nommé professeur de physique et de chirurgie , en 15^6, à l'université