CHAPITRE m
Examen des doclrines médicales depuis Hippocralc jusqu'à ASclépiade
de Pruse en Bithynie.
§ P'. École dogmatique.
Sous le règne florissant des sciences , des lettres et des arts , la médecine d'observation , digne rivale de la douce philosophie de Socrate, s'était enrichie de faits et de découvertes fort utiles. Mais après Hippocrate , la science de l'homme subit la fâcheuse influence de l'anarchie , du désordre et de la corruption en Grèce. La route qui pouvait conduire au perfectionnement fut, abandonnée : des sectateurs indignes de leurs maîtres se livrèrent à une dialectique stérile , à des disputes scolastiques qui eurent l'influence la plus fâcheuse sur la théorie et la pratique médicales. Les fils et le gendre d'Hippocrate s'écartèrent les premiers des préceptes tracés par leur illustre père, et ils formèrent la première école dogmatique , sous le nom d'école d'Hippocrate.
Thessalus fit entrer dans cette doctrine la physi-
que et le scepticisme de Platon. Celui-ci ayant appris d'Anaxagore que l'intelligence met tout en ordre , en tira cette conclusion que la cause de chaque chose est le meilleur but ; et la cause de toutes les choses est le plus grand bien. La manière dont Platon explique la formation du corps, celle de la nutrition ; ses considérations sur la voix , l'audition , le goût , la vue , le sommeil , le repos , sur les fonctions de divers organes ; sont par trop erronées pour en faire le récit.
La théorie des élémens servait aux dogmatiques à expliquer celle des sensations, et comme ils avaient des connaissances anatoraiques fort inexactes , ils n'ont pu donner à cet , égard aucune description satisfaisante. Leur pathologie humorale fut exposée d'une manière moins confuse que précédemment , et elle devint la base de divers systèmes créés postérieurement. Cette théorie humorale, enseignée par Hippocrate, fut développée par Platon. L'estomac était considéré comme la source des quatre humeurs principales d'où elles étaient attirées , par différens organes , à l'invasion des maladies. Ou assignait en outre d'autres sources à chacune de ces humeurs : on pensait que la bile était préparée dans le foie , le mucus dans la téte , l'eau dans la rate , et l'on attribuait à certains nombres des propriétés fort grandes, spécialement aux nombres trois et sept , par rapport aux changemens des maladies.
L'école dogmatique enseignait en outre que la
chaleur intégrante subit trois espèces de changemens périodiques, pénétrant du dehors au dedans par l'influence de la lune, rayonnant ensuite du dedans au dehors par celle des étoiles, et soumise enfifi à un rayonnement intermédiaire qui se termine à la fois en dehors et au dedans. La matière médicale d'alors consistait dans l'art d'ajouter et de retrancher. Si la sécheresse n'est pas assez considérable, on doit prescrire desmédicamens qui la favorisent. Ainsi on guérit les maladies aiguës avec des rafraîchissans . celle -de la pituite par des échauffans ; etc. Des remèdes expulsent le mucus ; d'autres, la bile ; d'autres , l'atrabile. Voilà comme les subtilités dogmatiques succédèrent à l'observation des faits , et comme l'esprit de controverse fut substitué à l'étude de la nature si bien tracée par le divin vieillard.
Suivant Galien, les disputes sur la dérivation et la révulsioiy, datent de cette époque. Des médecins soutinrent qu'il valait mieux évacuer le superflu des humeurs par l'endroit le plus voisin du mal; d'autres , qu'il fallait les expulser par des parties éloignées ; et ils raisonnaient tous d'après leurs idées erronées sur la distribution des vaisseaux. Ces dogmatiques soutinrent en outre que la partie la plus subtile des boissons passait dans les poumons ; et s'appuyant sur d'autres hypothèses non moms absurdes, les uns surchargeaient les malades de vêtemens et leur faisaient souffrir les angoisses de la soif, ou provoquaient des sueurs abondantes; tandis que d'autres témoignaient la plus grande
aversion pour les purgatifs, ou de l'horreur pour la saignée. Le vin mêlé à une certaine quantité d'eau fraîche fut regardé par quelques uns comme Tiçi remède salutaire contre la dysenterie bilieuse.
Dioclès de Cariste, dogmatique célèbre, s'occupa de l'anatomie plus que ses prédécesseurs , c'est-àdire, de l'anatomie des animaux. On lui attribue la découverte de l'artère aorte, qu'Aristote signala vraisemblablement avant lui. Le premier , il soutint que les opinions émises sur la distribution des vaisseaux, étaient erronnées et qu'il n'en sort pas huit de la tête. Ses idées hypothétiques sur la nutrition du fœtus , sur les causes de la stérilité des femmes , ne valent pas mieux que celles qu'il tâcha de renverser. Dioclès appuyait ses théories sur le système de Pythagore. Il s'occupa beaucoup de la diététique, , et il fit un ouvrage sur la conservation de la santé. Il retraça les signes que l'on peut tirer de l'état des urines, et ses idées sur les jours critiques se rapprochent beaucoup de celles d'Hippocrate. Il passe pour avoir enseigné d'une manière plus exacte: qu'on ne l'avait fait jusqu'à lui, que la pleurésie avait son siège dans la plèvre, et la pneumonie dans le poumon ; n'ayant pas les connaissances anatomiques nécessaires, il confondit l'apoplexie et la paralysie.
La thérapeutique fut aussi l'objet de ses recherches, et il soumit la préparation des médicamens à de certaines règles, estimant surtout ceux qui pouvaient servir d'aliment ; il se livrait enfin à la pratique
de la chirurgie , et il l'enrichit d'un instrument pour l'extraction des flèches.
Praxagoras, non moins célèbre que Dioclès et maître d'Hérophile , fut anatomiste et médecin distingué parmi les dogmatico-humoristes. Il supposait dix espèces d'humeurs dans le corps humain. On lui doit une remarque fort intéressante , qui conduisit à la découverte de l'un des principaux signes de l'état morbide ; car il fit voir que le pouls éprouve des changemens susceptibles de faire apprécier les maladies : la séméio tique s'enrichit de cette observation importante , et ses disciples érigèrent la doctrine du pouls en une théorie spéculative. Il paraît que Praxagoras s'attacha beaucoup aux principes d'Hippocrate , et qu'il fut le premier qui ait bien observé les fièvres intermittentes pernicieuses. Il montra une grande hardiesse en chirurgie , en enlevant la luette aux personnes affectées d'angine, et en ouvrant le ventre dans les cas de passion iliaque, pour replacer les intestins. Il était partisan de la saignée, qu'il employa surtout contre les hémorrhagies.
L'école dogmatique fut aussi modifiée par les Stoïciens qui étudiaient la nature , afin d'en approfondir les mystères. Ils considéraient le froid et le chaud, comme des principes actifs; l'humidité et la sécheresse comme des principes passifs. Suivant eux , le corps animal était le résultat des forces mécaniques développant un germe qui existe de toute éternité, au moyen d'un esprit contenu dans la
liqueur séminale. A l'exemple de Platon , ils expliquaient la structure, les fonctions,l'utilité de chacune des parties du corps animal d'après leur doctrine. Telles furent la théorie et la dialectique fondées sur des hypothèses spéculatives, qui remplacèrent alors la médecine d'observation.
§ II. Des progrès de Vanatomie et de l'histoire naturelle au temps d'Arislote , et de V école Péiipatéticienne.
Les conquêtes d'Alexandre dans l'Inde , la Perse et l'Egypte , établissent d'importantes relations entre les Grecs et les peuples de l'Orient. Le choc des opinions affaiblit des préjugés, confond la superstition et fait propager les idées fécondes. Alexandre rend des services importans à l'histoire naturelle en protégeant le commerce et les sciences; en n'épargnant ni soins ni dépense pour faire chercher en Asie des animaux qu'il envoyé à son illustre maître. Aristote met à profit tant de circonstances favorables. S'il ne fait pas de recherches sur le cadavre humain, celles qu'il répète sur un très grand nombre d'animaux , le mettent à portée de nous donner des descriptions anatomiques plus exactes que celles de ses prédécesseurs. Il signale l'existence des nerfs, décrit plusieurs d'entre eux, nommément les nerfs optiques de la taupe; mais il n'en découvre pas les usages. Le premier, il constate que le cerveau de l'homme est
proportionnellement plus volumineux que celui des animaux , et que les principaux vaisseaux sanguins partent du cœur. Mais il ne sait pas en quoi ils diffèrent les uns des autres, et la grande artère qu'il appelle aorte, est regardée par lui comme remplissant des fonctions identiques à celles des veines. Sa description du cœur est également erronée ; car il établit que cet organe est divisé en trois , deux ou une seule cavité , suivant la grosseur ou la petitesse des animaux , et ce qu'il dit touchant la distribution des vaisseaux est dénué de tout fondement.il prétend,par exemple, que le foie envoie un vaisseau dans le bras droit et que la saignée de ce membre guérit toutes les affections hépatiques. On doute qu'il ait connu les vaisseaux lymphatiques, et ses recherches sur l'organe de la vue sont fort inexactes.
Toutefois ses dissections répétées sur une infinité d'animaux lui donnent des connaissances fort étendues en anatomie comparée; il en fait une application heureuse à la théorie de quelques fonctions , . et il ajoute à ses descriptions anatomiques des dessins qui ne parvinrent pas jusqu'à nous. Le philosophe de Stagyre établit le premier les caractères distinctifs de l'homme et du singe. Il fait remarquer que l'homme est le seul animal qui dorme couché sur le dos , et qu'aucun autre mammifère n'a la paupière inférieure garnie de cils.
Les quatre estomacs des animaux ruminans et le pliénomène de la rumination étaient restés inconnus jusqu'alors. Et tandis qu'Aristote fait de si belles
conquêtes à la science , il débarrasse d'une foule de préjugés ridicules, comme ceux qui faisaient croire que la louve employait douze jours à mettre bas, et que l'hyène changeait de sexe à volonté.
L'ornithologie , l'ichtyologie , les molusques , les vers n'échappent point à ses savantes investigations, ajoutent à ses droits à l'immortalité ; et , quoiqu'il ait fait une étude moins approfondie de la botanique , il connaissait plusieurs plantes médicinales. De si vastes connaissances , de si grands progrès dans l'histoire naturelle, attribués à Aristole, et si dignes d'admiration, firent dire à quelques savans qu'il n'en était pas le seul auteur, mais qu'il s'était approprié les travaux de ses prédécesseurs , assertion dénuée de preuves suffisantes , et fille présumée d'une basse envie et d'un sentiment de dénigration. Sans nier que l'illustre philosophe de Stagyre ait profité des travaux de Démocrite et d'Empédocle, il faut cependant rendre hommage à la vérité, et reconnaître qu'il a suivi la méthode expérimentale , si admirablement tracée par Hippocrate, et fait avancer prodigieusement l'histoire naturelle et l'anatomie.
Les opinions d'Aristote sur la physique médicale, méritent quelque attention. Il établit entre la matière et la forme considérées comme principes passif et actif, des idées bien différentes de celles de Platon. Il donne le nom de forme ou faculté au principe du mouvement ou du changement d'une chose, admettant plusieurs forces différentes pour expliquer les
fonctions , et il applique la doctrine des élémens à la physiologie ; mais ne croyant pas à la production immédiate des membres entiers et des viscères par les élémens , sans faire abstraction des membranes , des vaisseaux , des tendons , il nomme ceux là, ainsi que les organes des sens , parties homogènes , et les seconds, parties hétérogènes. Il fonde sa doctrine des sens sur celle des élémens, regardant l'eau comme la partie principale pour l'œil ; l'air , pour l'ouie; l'air et l'eau, pour l'odorat; la terre représentant l'essence du tact et le feu étant mêlé à tous ces élémens ou ne se trouvant dans aucun d'euï|. Les sensations ont lieu , suivant lui , par l'intermédiaire d'un autre corps , tel que la lumière pour la vision ; l'air pour l'audition , etc. L'homme étant de tous les animaux celui qui jouit du tact le plus délicat , de l'intelligence la plus étendue.
Il définit le sommeil un changement opéré dans tous les organes des sens , interrompant leur énergie sans suspendre la faculté de sentir. Il établit une différence entre l'imagination , la sensation et le jugement, celui-ci tenant de l'une et de l'autre. Nous ne rappellerons pas ses idées sur l'immatérialité de l'ame , qu'il plaçait dans le cœur , le regardant avec ses prédécesseurs comme foyer de la chaleur , tandis que le cerveau lui semblait être d'une nature froide, bien propre à tempérer la chaleur brûlante du premier de ces organes. Il soutient que la respiration du fœtus commence seulement à sa naissance, et qualifie de chimérique l'opinion
d'alors, qui était que le foetus mâle est situé à droite et le fœtus femelle à gauche dans le sein de la mère.
L'histoire naturelle, l'anatomie , la physique et la physiologie étaient , comme on voit, étudiées avec zèle et succès dans l'école d'Aristote, qui est celle des péripatéticiens. Parmi les médecins les plus célèbres de cette école, on compte Callisthène, compagnon d'Alexandre dans ses expéditions ; Premigène ; Eudème et surtout Théophraste d'Erèse, qui fit un ouvrage sur les odeurs, dans lequel il consigne ses expériences sur les substances odorantes, pour servir de base à la théorie de l'olfaction. Il paraît avoir reconnu le premier que certaines substances communiquent une odeur particulière à l'urine, et que des odeurs fortes occasionnent l'étourdissement.
Il regarde la sueur comme provenant du sang devenu impropre à la nutrition, et fait remarquer, comme preuve à l'appui de son opinion , qu'elle est saline et acide. Il établit une différence essentielle entre la sueur et la transpiration insensible , et recherche pourquoi la première est plus abondante durant le sommeil que pendant la veille; pourquoi les moribonds en sont si souvent inondés. Il fit aussi un traité sur le vertige et un autre sur la lassitude,
La botanique et la physiologie végétale occupèrent spécialement Théophraste. Il nomme cinq cents plantes dont il indique les vertus médicinales et les qualités physiques poiu' en tirer des argumens favorables aux principes du péripatétisme; car l'homme
est plus disposé à faire ployer les phénomènes de la nature au système qu'il adopte, qu'à rassembler des faits suffisans pour en tirer des conclusions d'une application générale. Il attribue aux plantes une chaleur innée et l'humide radical, ainsi qu'une force vitale qui en détermine la générïttion, le développement et la maturité. Il reconnaît l'existence de vaisseaux divers dans les plantes, et d'un parenchyme placé entre ces vaisseaux et les fibres , ainsi que celle de deux ou plusieurs membranes dans l'écorce. Enfin la substance médullaire, composée de parenchyme et d'humidité, est, selon Théophraste, le véritable organe de la vie des plantes, parce qu'elle renferme l'humide radical avec la chaleur intégrante. Il s'aperçut le premier que les fleurs doubles sont stériles. Il connaissait la diœcie ; la fécondation du figuier; la différence qui existe entre les feuilles radicales et caulinaires, et il savait que la noix de Galle est produite par la piqûre d'un insecte. Se livrant aussi à la recherche des maladies des plantes, il décrivit la rouille des céréales ; l'ergot , la gale , le charbon , le cancer et plusieurs affections gangréneuses.
Maintenant, si nous reportons l'attention sur les progrès de l'anatomie dans l'école des péripatéticiens , nous voyons Praxagoras de Cos déterminer la valeur du mot cotylédon, indiquant suivant lui l'orifice des vaisseaux dans l'utérus de la femme, et rie se retrouvant pas chez les femelles des animaux , observation qui prouve que l'on commençait à disséquer des corps humains. Praxagoras a la gloire d'avoir fait
une des plus importantes découvertes de l'anatomie, dans la distinction qu'il établit entre les veines et les artères ; et en démontrant que celles-ci sont des divisions ou branches de l'aorte et les seules qui donnent des pulsations.
Les artères seules produisant des battemens sans interruption, ces contractions lui parurent dépen- , dre d'une force vitale , primitive , inhérente à ces vaisseaux , dont l'air était le principe ; car , les artères étant vides après la mort , on croyait pouvoir en conclure que, pendant la vie, elles ne contenaient que de l'air, le pneuma destiné aux poumons, comme la trachée artère et les conduits aériens ou bronchiques. C'est peut être ce qui a contribué à faire appeler l'aorte et ses divisions du nom qui jusqu'alors avait été donné à la trachée-artère. Si l'on objectait à Praxagoras qu'il ne pouvait juger de la circulation par l'inspection du pouls, les artères ne contenant pas de sang, et que cependant elles en donnaient beaucoup, dès qu'on les ouvrait sur les animaux vivâns, il répondait que l'air épais, visqueux, provenant des modifications de la force vitale et de l'exhalaison du sang , et renfermé dans les artèï'es occasionnait ces différences ; et , en second lieu , que les artères l)lessées déterminaient un état contre nature, d'après lequel le sang, attiré de toutes les parties du corps par le vaisseau blessé, s'écoulait iau dehors. Enfin il regardait la respiration comme destinée à fortifier l'ame en augmentant la masse de l'éther qu'il croyait en être le siège.
§ lïl. De l'école médicale cV yélexandrie et c^es disputes scolasHques.
Les sciences honorées par Alexandre, enrichies par ses conquêtes , furent encore favorisées et perfectionnées pendant le règne de ses successeurs. L'an 321 avant l'ère vulgaire , après la mort du conquérant élève d'Aristote, l'Égypte fut gouvernée par Ptolémée Soter qui jeta les premiers fondemens du musée et de la bibliothèque d'Alexandrie. Ce prince et ses successeurs donnèrent aux naturalistes l'occasion d'observer une foule d'animaux et de plantes. Ils permirent aux médecins d'ouvrir les cadavres humains, et ils s'occupèrent eux-mêmes de recherches anatomiques. Les Grecs et les Egyptiens rivalisèrent d'émulation. Alexandrie devint le centre du commerce , de la philosophie et de la médecine.
Le temple de Sérapis renfermait une immense collection de livres entassés par ostentation. Les bibliothèques étaient alors fort en vogue. Ce fut le sujet d'une rivalité envieuse entre les rois d'Égypte et ceux de Pergame ; car l'un des Ptolémées défendit l'exportation du papyrus, pour empêcher les rois de Pergame de s'élever au dessus de lui par , la richesse de leurs bibliothèques. On ajoute , comme positil, que la même jalousie se ranima plus tard, quand on découvrit la manière de préparer le parchemin.
Les hautes récompenses accordées à quiconque découvrait d'anciens manuscrits, excitèrent la cupidité et furent cause de la falsification d'ouvrages estimés, de ceux surtout d'Hippocrate et d'Aristote. «tes Ptolémées, ditK. Sprengel, avaient fondé dans la partie de leur château nommé Bruchium, un institut dans lequel un grand nombre de savans étaient entretenus et pensionnés par l'État, comme à Pergame, et jouissaient, par privilège, de la bibliothèque et de la collection d'histoire naturelle. On y soutenait des discussions publiques , et l'on y accordait, comme aux jeux olympiques , des prix aux vainqueurs. Cet institut devint célèbre par les médecins qui s'y formèrent. Pendant long-temps, il suffisait à un praticien de dire qu'il avait étudié à Alexandrie pour assurer sa réputation. 35
L'étude des sciences prit ensuite une direction opposée à celle qui pouvait les mener au perfectionnement. Le penchant naturel des Egyptiens pour le merveilleux donna aux Grecs établis chez eux le goût des sophismes et des paradoxes. Les médecins livrés aux disputes scolastiques donnaient leur opinion, comme des oracles, bien qu'ils ne vissent point les malades. Chaque savant se piquait d'être grammairien. L'érudition consistait dans l'art d'imaginer des argumens spéciaux, de connaître les règles de la logique. Toutefois l'école des péripatéticiens fut le plus en vogue.
Les plus grands anatomistes de ce temps-là , furent Hérophile et Érasistrate. Le premier surtout
porta l'anatomie à un très haut point de perfectionnement par des dissections répétées sur les cadavres humains. On croit même qu'il usa de la permission de disséquer des criminels. Si c'est vrai, comme Ceke l'affirme, ce fait inspire de l'horreur, et prouve combien notre civilisation moderne a plus d'humanité que celle des anciens. « Peut-être Hérophile commençait-il par ôter la vie aux malfaiteurs , de la même manière que le pratiquaient les restaurateurs de l'anatomie, dans le seizième siècle. » Les travaux de ce médecin furent d'autant plus profitables à la science, que ses descriptions sont faites d'après nature sur des découvertes fort importantes.
L'unedes plusadmirables,c'estd'avoir reconnu que . les nerfs sont les organes des sensations, bien qu'il les considère comme des canaux, ainsi qu'Aristote son prédécesseur. Il enseignait que les nerfs, soumis à l'empire delà volonté, tiraient leur origine du cerveau et de la moelle épinière , les autres servant à affermir les articulations, et se rendant des os aux os, des muscles aux muscles; découverte susceptible de jeter une vive lumière sur la syndesmologie , si elle n'avait été enveloppée par le préjugé dominant sur l'identité des nerfs, des tendons et des ligamens. Dans un de ses écrits , il désigne même par le nom de neiiron, nerf, le ligament rond de la tête du fémur.
Ainsi la belle découverte d'Hérophile, non dépouillée de l'erreur dominante, peut être regardée comme une transition entre l'ignorance des anciens
et les connaissances des modernes sur la névrologie. Il connut beaucoup mieux le cerveau qu'aucun autre anatomiste avant lui. Les noms que portent encore plusieurs parties de ce viscère , sont un hommage à sa mémoire.
Il s'aperçut le premier de la différence qui existe entre les vaisseaux du mésentère qui se rendent au foie, et ceux qui, formant les ganglions mésentériques, furent appelés depuis veines lactées. Il appela les veines pulmonaires veines artérieuses,parce qu'elles lui paraissaient de même nature que les artères. Ce fut encore lui qui appela duodénum l'intestin connu sous ce nom ; et qui découvrit les épididymes.
L'illustre anatomiste chalcédonien observa la différence que les pulsations artérielles présentent dans leur ordre, leur force, leur vélocité, et il décrivit quelques variations du pouls, notamment le pouls sautillant et le pouls fort. Il définissait la médecine la science qui traite de l'état naturel et des choses non naturelles. Sa pathologie est surchargée de subtilités scolastiques d'une vaine érudition , alors fort en vogue. Dans l'exposé des causes des maladies, il suivit la doctrine de Praxagoras, son maître, qui trouvait dans l'altération des humeurs la cause de toutes les maladies. Il avait pour les remèdes composés et les spécifiques une prédilection marquée qui le fit qualifier de demi empirique.
Erasistrate, émule et contemporain d'Hérophile
et disciple de Chrysippe de Gnide , de Métrodore et de Théophraste, vécut quelque temsà la cour de Séleucus Nicanor, où il s'acquit une grande réputation par une cure brillante. Ensuite il abandonna la médecine pratique pour se rendre à Alexandrie où il consacra tous ses soins aux spéculations théoriques et à l'anatomie. La profondeur de ses connaissances et sa probité rare lui attirèrent tant d'amis et de disciples qu'il passait généralement pour le premier anatomiste et pour le plus grand théoriciep de son siècle.
système nerveux , le cerveau et leurs fonctions , furent le sujet de ses principales recherches. 11 reconnut que les nerfs prennent directement origine *tlon dans la dure-mère, comme on le croyait alors, mais bien dans le cerveau dont il fit mieux connaître les circonvolutions et les anfractuosités. Ruffus assure même qii'il fit une distinction entre les nerfs du mouvement et ceux du sentiment. Mais comme Erasistrate partageait l'erreur commune sur ce point , et croyait à l'identité des nerfs et des ligamens, cette opinion diffère essentiellement de celle qui a été soutenue de nos jours par l'un des plus célèbres physiologistes, le docteur Magendie, sur les nerfs considérés coynme organes du sentiment et du mouvement.
Erasistrate aperçut le premier les valvules situées à l'entréedu ventricule droit; il les appela lriglochines\ leur usage est d'empêcher le retour du sang dçins l'oreillette droite, Ses idées sur la respiration, sur l'air
OU pneuma dont les anciens se servaient pour expliquer les fonctions les plus essentielles à la vie , les pulsations artérielles, sont conformes aux opinions d'alors et par trop erronnées pour en faire mention. Il s'éloignait du système des péripatéticiens, surtout à l'égard de la sécrétion biliaire ; il faisait dépendre de la situation du diamètre des vaisseaux conduisant au foie le sang surchargé de bile ; celle-ci passant delà dans la vésicule du fiel par des voies qui lui étaient inconnues. Il attribuait la faim à l'état de vacuité de l'estomac, et prétendait qu'on peut eu faire disparaître la sensation en se serrant le ventre. La digestion était, suivant lui, le résultat du frottement des tuniques de l'estomac par l'intermédiaire du pneuma; et la nutrition l'effet de la superposition des parties nouvelles. Il rectifia l'erreur de Platon qui avait avancé que les boissons s'insinuent dans les poumons par la trachée-artère et il ht bien distinguer le conduit aérien des artères en y ajoutant l'épitèthe de i^ctxact.
Ce grand homme ne combattit jamais directement Hippocrate, tant il avait de respect pour sa mémoire; mais il objecta, contre sa doctrine des crises, qu'il était fort difficile de distinguer les évacuations critiques de la dissolution des humeurs. Il néghgea le système de l'altération des humeurs pour expliquer les changemens qui surviennent dans l'état de santé et de maladie par la déviation des humeurs et- dé la substance aérienne: la fièvre et l'inflammation résultant de ce que dans le pi emier
cas, le sang s'insinue dans les grandes artères, trouble l'air qui s'y trouve; et, dans le second, l'erreur de lieu s'opérant dans les petits vaisseaux seulement. Pour cette raison il admettait une grande affinité entre l'inflammation et la fièvre. On lui reproche d'avoir rejeté la saignée comme moyen curatif, et banni entièrement de sa pratique l'usage des purgatifs , peut-être aussi d'après Chrysippa, son maître. II recommandait la modération dans le régime, l'usage fréquent des bains, les lavemens, les vomitifs , les frictions et le grand exercice. Il n'était pas partisan de la polypharmacie. Il savait parfaitement que les mêmes alimens et médicamens n.e produisent pas les mêmes effets. Dans le traitement des maladies il s'occupait surtout de l'état des crganes et il pratiquait la chirurgie avec tant de hardiesse qu'il ouvrit le bas-veniire dans les cas d'abcès au foie et à la rate. Il s'abstenait de la ponction au ventre dans l'hydropisie , la regardant comme symptomatique. Enfin il partagea l'erreur qui dominait alors en prenant pour du pus véritable le sédiment de l'urine. En résumé Hérophile doit être rangé parmi les grands anatoraistes pour avoir rectifié des erreurs consacrées jusqu'à lui et fait des découvertes dune haute importance; mais il s'abandonne trop à une vaine érudition, à Tempirisrae, à la polipharmacie dans l'enseignement et la pratique de la médecine. Erasistrate fait aussi de bien belles découvertes dans l'angiologie et la névrologie. Il est plus mesuré que son émule dans ses discusions, très
sobre de remèdes, attentif à l'état des viscères et hardi dans la pratique des opérations.
Eudème, que Gaîien assure avoir secondé Hérophile et Erasistrate dans leurs travaux, fut lui même un célèbre anatomiste. Il s'occupa surtout des fonctions du cerveau et des nerfs ainsi que de l'ostéologie. Ensuite les médecins se multiplièrent à Alexandrie sans profiter des occasions si favorables qu'il y avait de s'instruire. Ils devinrent [raisonneurs , commentateurs des écrits d'Hippocrate et divisèrent la science en médecine , chirurgie, rhizotomie ou pharmacie. Pour se faire une idée de l'esprit dominant alors , il faut savoir qu'ils donnaient une démonstration géométrique de la difficulté que l'on éprouve à guérir les ulcères ronds.
Parmi tous ces sophistes médecins, Démétrius d'Apamée doit être excepté , car il fonda une école particuiière.Il établit une distinction dans les hémorrhagies, suivant qu'elles proviennent delà lésion des vaisseaux sanguins ou de l'exsudation de leurs ramifications capillaires par atonie ou autrement; et il ne vit d'autre différence entre la pleurésie et la péripneumonie que celle de l'intensité plus ou moins grande de ces inflammations.
Zénon de Laodicée , célèbre par la découverte d'un grand nombre de médicamens et d'un remède particulier contre la colique ; Apollonius de Citium , connu par des écrits sur les articulations et sur les propriétés des médicamens ; Callimaque , très versé dans la connaissance de la diététique ; Callianax, fa-
meux par sa dureté , sa barbarie envers ses malades ; Andréas de Caryste, qui signala les sophistications que l'opium subissait à Alexandrie, et qui écrivit sur l'hydrophobie , etc, sont tous disciples plus ou moins dignes d'Hérophile ou d'Erasistrate et commentateurs plus ou moins exacts des écrits et des passages obscurs d'Hippocrate.
(( Presque tous les sectateurs d'Hérophile vivaient à Alexandrie; mais quand les rois d'Egypte chassèrent les savans de cette cité , plusieurs se rendirent à Laodicée, où ils établirent une école dans le temple de Carus. » Cette école eut pour chef Zeuxîs, qui donna des commentaires sur tous les ouvrages d'Hippocrate. Alexandre Philalèthe lui succéda, puis un certain Démosthène, auteur d'un ouvrage estimé sur les maladies des yeux, et quelques autres commentateurs obscurs qui s'évertuèrent presque tous à donner des définitions plus ou moins absurdes sur le pouls.
Héraclide d'Erythrée , médecin des plus distingués de l'école d'Hérophile , commenta les ouvrages d'Hippocrate, sans pouvoir distinguer les véritables de ceux qui sont supposés.
Des successeurs d'Erasistrate formèrent aussi dans Alexandrie une école qui se propagea en Asie. Strabon de Béryte , détracteur de la saignée comme son maître; Straton de Lampsaque , surnommé le ;physicien et partisan des pythagoriciens ; Apollonius de Memphis, qui écrivit sur la botanique; Nicias de Milet, estimé d'Erasistrate et de Théocrile qui
lui dédia deux de ses plus belles odes ; Apollophane; Artéraidore; Charidème et son fils furent tous sectateurs plus ou moins heureux du fondateur de leur école.
« Mais avec Ycésius, qui fonda, peu de temps avant Strabon, une secte dirigée d'après la théorie d'Erasistrate, commença une époque très brillante pour cette école. Ycésius composa de nombreux écrits, dont les plus remarquables étaient le livre des plantes; celui des onguens et celui des alimens. »
Tels sont les plus célèbres successeurs des deux fondateurs de l'école d'Alexandrie, qui se soutint jusqu'au temps de Galien. La division de la médecine en trois branches fut favorable aux progrès de la chirurgie , l'une d'elles. Les chirurgiens d'Alexandrie firent des opérations importantes dont ils perfectionnèrent les procédés. Philoxène surtout se distingua par sa dextérité , et Héron fit remarquer que i'épiploon se trouve souvent compris dans la hernie ombilicale. Enfin la taille y fut pratiquée par des chirurgiens appelés lithotomistes qui s'en occupaient exclusivement. L'un d'eux, Ammonius, in-, venta un instrument propre à briser, dans la vessie, les calculs d'un trop gros volume. Il se servait aussi des caustiques, nommément de l'arsenic rouge pour former une escharre sur les vaisseaux d'où sortait le sang dans les héraorhagies. Un autre litliotomiste, Sostrate , s'occupa des Dandages sous le rapport de l'invention et du perfectionnement, et laissa un ouvrage sur les morsures des animaux venimeux. L'his--
toire rend odieuse la mémoire de quelques-uns de ces lithotomistes , accusés de s'être laissés gagner par un usurpateur, et d'avoir fait périr le jeune Antiochus en l'opérant pour la pierre qu'il n'avait pas. Ne peut-on pas comparer à ces imposteurs des hommes qui, par ignorance ou par un motif plus méprisable, traitent avec des préparations mercurielles des maux qu'une imagination trop facile à s'alarmer veut Lien croire provenir d'une source impure.
Les soins minutieux recommandés dans l'application des appareils, bandages et machines; la futilité des motifs pour lesquels on tâchait d'en inventer ou d'en perfectionner , rappellent les déclamations , les sophismes des médecins; prouvent que ceux-ci et les chirurgiens avaient abandonné l'observation et la méthode expérimentale. Aucun de leurs ouvrages ne parvint jusqu'à nous. L'incendie de la bibliothèque du Bruchium dévora , dit-on , pour ceux qui peuvent y croire, quatre cent mille volumes, parmi lesquels il s'en trouvait sans doute un nombre considérable des médecins , chirurgiens et naturalistes qui firent époque dans la ville d'Alexandrie.
§ IV. Du scepticisme et de l'école empirique.
L'empirisme pris dans un sens absolu fut le seul guide des premiers hommes qui se livrèrent à l'exercice de la médecine. Ils ne firent autre chose que d'employer itérativement des remèdes dont l'expé-
rience d'autrui , ou la leur , avait fait connaître l'efficacité sans savoir comment ni sur quel organe ils agissaient. Mais ce n'est plus de la pratique du premier âge du monde dont nous avons à parler, il s'agit d'une secte empirique qui apparut entre les années 280 et sSo avant l'ère vulgaire, par suite des discussions dogmatiques très variées qui avaient signalé les écoles précédentes, et vraisemblablement, par suite aussi des changemens qui s'opérèrent dans la philosophie.
La méthode expérimentale et d'observation tracée par Hippocrate était abandonnée. Les découvertes anatomiques au lieu d'y ramener , servaient à imaginer des théories spéculatives basées sur des fondemens bien fragiles. Les systèmes se succédèrent avec une étonnante rapidité. La fureur de disputer s'introduisit même en thérapeutique , les uns répétant une méthode vantée par d'autres et tous invoquant l'expérience à l'appui de leurs assertions. La multiplicité des remèdes connus par suite de l'immense commerce d'Alexandrie porte d'autres praticiens à s'appliquer spécialement à rechercher leurs propriétés médicatrices , toute théorie dogmatique étant mise à l'écart. De cette confusion générale naquit le scepticisme ayant Pyrrhon pour chef; et peu après, l'empirisme fondé par Philinus, ou, suivant d'autres , par Sérapion auteur de préparations pharmaceutiques et d'antidotes absurdes.
Ne croyez pourtant pas que le pyrrhonisme et l'empirisme n'admettaient ni principe ni perceptions
fournies par les sens : en voici une preuve dans cette réplique de Sextus Empiricus. « Nous ne rejettons en aucune manière le témoignage des sens : nous ne révoquons point en doute, par exemple, que le miel soit doux au goût; mais lorsqu'il s'agit d'examiner l'essence de la saveur douce, nous avouons franchement notre ignorance , et nous démontrons la témérité des dogmatiques. »
Parménide et d'autres philosophes opposaient les connaissances qui nous viennent par les sens à celles que nous acquérons par les facultés de l'esprit , regardant celles-ci comme les seules véritables ; tandis que Pyrrhon les jugeait incertaines toutes deux. Mais ce scepticisme supposait un grand savoir et l'étude approfondie de tous les systèmes philosophiques pour être à même de les combattre.
Le pyrrhonisme et l'empirisme se prêtaient un mutuel appui sur différens points de doctrine.
Les premiers empiriques firent la médecine symptomatique, sans s'occuper de la maladie ni de ses causes. Leurs préceptes sur la manière d'observer furent suivis long-temps. L'expérience sur laquelle ils se fondaient devait être le résultat de l'induction la plus parfaite. Il fallait avoir observé plusieurs fois les mêmes cas et toujours dans les mêmes circonstances , savoir élaguer les symptômes morbides peu significatifs ou purement accidentels pour prétendre en posséder la connaissance. Cet empirisme s'appuyait sur l'art de bien observer les faits et d'en conserver un souvenir exact.
L'empirisme avait trois sources : i" celle fournie par le hasard ; i° celle qui résulte de l'observation faite sur le malade au moment même; 3° celle qui résulte de la comparaison. Ces trois bases , l'observation, l'histoire, l'analogisme , furent appelées trépied de l'evïîpirisrae. Toutefois, comme il est rare de se trouver dans des cirsconstances qui permettent d'observer un assez grand nombre d'accidens morbides pour les appliquer aux cas présens, il faut recourir à l'histoire, aux traditions laissées par les prédécesseurs , et pour que l'induction soit parfaite on doit s'en rapporter seulement aux témoignages les plus nombreux , les circonstances étant identiques. Quiconque sait profiter des observations d'aurrui avec toute la prudence requise, n'a pas besoin d'avoir beaucoup observé par lui même.
Mais il faut savoir séparer ce qui est commun de ce qui est particulier dans les observations pour établir des distinctions et des définitions. Les empiriques définissent la maladie une réunion de symptômes qui s'observent toujours de la même manière dans le corps de Thomnie, un seul pouvant rarement la faire connaître et appartenant bien des fois à des maladies différentes, par exemple, la douleur; la comphcation des symptômes ; leur intensité ; leur ordre de succession , etc ; dont s'occupent spécialement les empiriques prouvent leur loyauté, leur justesse de raisonnement et leur supériorité sur les dogr-v:. tiques.
S'il se présentait des maladies nouvelles non signa-
lées dans les ouvrages des praticiens ni dans les cours publics, ou s'il s'agissait d'employer des médicamens inusités, on recourait à l'analogie ou analogisme qui consistait à démontrer, d'après l'identité des phénomènes , la nécessité de recourir à un trai^ tement analogue , analogisme applicable tantôt aux médicamens , tantôt aux phénomènes extraordinaires eux-mêmes. Ou bien l'opposition des accidens ou de la manière d'agir des remèdes faisait conclure qu'on devait avoir recours à des moyens curatifs opposés. Celte manière de procéder conduisait à ï expérience pratique, et il fallait de l'habileté pour l'acquérir. Les empiriques différaient donc essentiellement des dogmatiques en ce qu'ils s'attachaient ^ exclusivement à observer la valeur des symptômes, tandis que les seconds n'établissaient d'analogie que sur l'identité des causes, l'essence des maladies, et sur la nature des médicamens.
Les empiriques ramenèrent les esprits à la méthode d'Hippocrate, en adoptant les principes par lesquels il avait opéré en médecine une heureuse et salutaire réforme. Ils soutinrent qu'il était inutile de chercher à approfondir les choses occultes mais malheureusement ils dédaignèrent l'anatomie' sans disconvenir cependant qu'il était bon d'avoir des connaissances à cet égard; et croyant, en acquérir par les occasions qu'ils avaient d'observer les plaies ils donnèrent même le nom de théorie traumaiique aux connaissances acquises par cette élude. Ils rejetèrent la doctrine des indications d'Hippocrate
sous prétexte qu'elle avait été étrangement défigurée par les dogmatiques, et parce qu'ils ne voulaient pas que la dialectique et la philosophie leur servissent de guides dans leurs recherches sur l'essence des maladies. Les philosophes épuisent bien toutes les ressources de l'éloquence, disaient les empiriques, mais c'est par des remèdes et non par des paroles qu'on guérit des maladies.
En retour, les dogmatiques leur reprochent de n'avoir fait aucun cas de la physiologie. Il est vrai qu'ils n'admirent parmi les forces physiologiques que celles dont l'expérience leur avait fait connaître la réalité. Ils donnèrent une importance si outrée à l'influence du climat, du pays, de la constitution atmosphérique, qu'ils prétendirent que les méthodes curatives nécessaires à Rome n'auraient aucune'
influence dans les Gaules, et que le traitement utile dans cette contrée ne serai t pas applicable en Egypte , assertion qui n'est fondée bien certainement ni sur l'observation des faits, ni sur l'empirisme pur.
Les dogmatiques et les empiriques, si divisés pour leurs principes, se rapprochent cependant sur quelques points de thérapeutique, à l'égard surtout de la saignée qu'ils pratiquaient dans des circonstances analogues. Apollonius, l'un des premiers empiriques , surnommé le rongeur de livres ; Glaucias , partisan du trépied empirique; Héraclide de Tarente, qui perfectionna la matière médicale , appartiennent à l'école empirique. Ce (^ernier s'éloignait un peu des opinions exclusives de sa secte, en cherchant à
connaître les causes occultes. Les moyens assez rationnels qu'il conseillait contre la frénésie étaient l'habitation dans une chambre obscure , la saignée , les lavemens, les fomentations sur la tête. Il avait une grande prédilection pour l'opium et l'on s'occupait beaucoup alors de la doctrine des poisons et de leurs antidotes. Cent trente-quatre ans avant l'ère vulgaire, Philométor, dernier roi de Pergame, devint célèbre par son habileté en médecine et ses grandes connaissances en botanique et en toxicologie. Mithridate Eupator, qui parlait vingt-deux langues, au dire de Phne, le surpassa pourtant ; car prenant journellement des poisons et des contre-poisons, à ce que l'on dit encore, il devint très célèbre dans cette science. Plusieurs plantes et antidotes portent son nom.
Il serait superflu de rapporter les noms de plusieurs autres empiriques et rhizotomes qui découvrirent et proclamèrent de nombreux remèdes , les propriétés venimeuses et vénéneuses de plusieurs espèces de serpens et d'une infinité de plantes Sous le règne de Trajan et d'Adrien , deux empiriques célèbres, Ménodote de Nicomédie et Theudas ou Theutas,se firent encore remarquer: le premier, comme grand antagoniste des dogmatiques qu'il désignait par les termes de fats , routiniers et autres qualifications méprisantes. Theudas, moins déclamateur, donna de forts bons principes sur la médecine d'observation et sur la manière de juger les faits pratiques.