CHAPITRE II
Histoire de la médecine depuis la décadence des sciences, jusqu'à rétablissement des écoles Arabes.
§ P^. Examen de la médecine chez les Romains et les Grecs depuis le troisième siècle jusqu'au neuvième.
Aux causes de la décadence des sciences qui ont été signalées |3récédemment, il faut ajouter l'envahissenient de l'empire romain par les peuples barbares et les ravages d'une peste effroyable qui, dans Rome seule, enlevait jusqu'à cinq mille victimes par jour, pour se figurer les misères publiques, labrutissement de l'esprit et de la raison, vers le milieu du troisième siècle. Les plus violentes diatribes contre les écrits d'Aristote et de Pline, des disputes fort opiniâtres entre diverses sectes chrétiennes ramenaient les i peuples à la plus affreuse barbarie. Sous le règne i de Julien qui fit établir des bibliothèques à Gons- I tantinople et à Antioche , les sciences auraient pu i recouvrer quelque splendeur, si ce prince eût été pins ferme et moins superstitieux.
Mais, sous Théodose, les temples les plus magniliques sont détruits, les bibliothèques incendiées, et les sciences tombent dans un néant affreux. Parmi les médecins de ces temps désastreux, Marcellus, de Sida en Pamphilie, se distingue dans le troisième siècle. On lui attribue quarante-^deux livres de médecine écrits en vers hexamètres principalement sur des maladies nerveuses. Les Sérénus Sammonicus , père et fils , écrivent aussi en vers sur la médecine; et l'on peut supposer, d'après les opinions de Sammonicus fils sur l'hydropisie , qu'il attribue aux engorgemens de la rate et du foie , qu'il s'est occupé des causes et de la nature de certaines maladies. Vindicien , médecin de Valentinien , fait un poème sur la préparation de la thériaque et un composé de soufre et d'axonge qu'il conseille contre la toux opiniâtre. Théodore Priscius, son élève, publie un ouvrage dans lequel il recommande un très grand nombre de médicamens indigènes contre toutes sortes de maladies, sans s'inquiéter de leurs causes. Cependant il paraît être attaché aux principes de l'école méthodique, et il se dirige le plus ordinairement dans sa pratique d'après l'espèce d'humeur prédominante.
L'histoire des empiriques aveugles, des magiciens et des moines médecins du quatrième siècle est remplie d'absurdités honteuses pour l'esprit humain; on ne doit les tirer de l'oubli que pour' signaler leur influence fatale. Ainsi Marcellus de Bordeaux, arcbiâtre sous le règne de Théodose
accumule une immense quantité de recettes et de moyens goétiques dans la première partie d'un ouvrage destiné à ses fils et aux personnes qui veulent se traiter elles-mêmes. Le reste de àet écrit est surchargé de compilations, d'additions diverses et de charmes absurdes comme celui-ci : quand vous aurez répété trois fois neuf fois os gorgonîs basio , vous pourrez retirer un corps étranger introduit dans le pharynx. Il restreignait la préparation des médimens ordinaires à des jours déterminés et faisait tourner les malades vers l'Orient pour prendre leurs potions.
« Malgré les progrès effrayans du charlatanisme, il restait cependant quelques traces du dogmatisme dans les écoles des médecins. Le penchant de ces derniers pour l'éclectisme favorisa la réunion du dogmatisme sévère ou du système de Galien avec le méthodisme. On crut même pouvoir conciUer l'aveugle empirisme avec les principes du médecin de Pergame , malgré leur entière opposition. De là naquit la singulière forme dogmatico-empirique que la médecine grecque conserva pendant près de mille ans, espace durant lequel on ne fit rien d'important pour les progrès de l'art. Pendant ce long période, l'histoire de la médecine offre de temps à autre un homme d'un génie supérieur chez les sectateurs de Mahomet et rarement parmi les chrétiens.
Au quatrième siècle , Zenon de Chypre jouissait , dans l'école d'Alexandrie , d'une réputation extra-
ordinaire qui lui mérita l'estime de l'empereur Julien et lui attira une foule de jeunes gens parmi lesquels Magnus d'Antioche et Oribase furent ses plus célèbres disciples. Le dernier fit des extraits de tous les ouvrages des anciens et il les réduisit ensuite en un seul livre sous le titre de synopsis. 11 traça des préceptes sur le régime et les exercices gyranastiques, parmi lesquels il recommande surtout l'équitation. Ce qu'il dit de la saignée qu'il conseille de pratiquer dans les inflammations , même quand elles sont fort avancées ; ses principes sur l'éducation physique des enfans ; ses conseils sur le choix des nourrices ; sa méthode de traiter les fièvres exanthématiques; ce qu'il écrit sur les maladies du foie; ses remarques sur la suppuration, suite du rhumatisme, prouvent sa grande érudition , sa sagacité philosophique, son esprit observateur, son habileté dans la pratique , et montrent combien un homme laborieux peut tirer parti de ses moyens , de son travail et d'expériences bien faites , même quand il surgit dans les temps les plus défavorables. La chirurgie , la thérapeutique et l'anatomie furent aussi l'objet des recherches de ce savant, quoiqu'il ne s'en soit pas occupé aussi exclusivement ni avec un succès égal. Enfin Némésius , évéque d'Emèse , fit un traité sur la nature de l'homme, qui a joui d'une grande célébrité, parce que des auteurs ont prétendu y trouver une description claire de la circulation du sang découverte par Harvey. Némésius s'occupa beaucoup plus d'histoire naturelle et de physiologie
que de pratique médicale. L'une des principales remarques qui lui sont attribuées, c'est d'avoir établi une distinction entre les nerfs et les tendons, en refusant à ceux-ci toute espèce de sensibilité.
Les monumens des arts, les bibliothèques devenaient la proie du pillage et de la dévastation, lorsque les Nestoriens , qui cultivèrent la philosophie et la médecine, se répandirent en Orient vers le cinquième siècle. Leur école à Edesse se distingua par les excellens maîtres qu elle fournit, et les élèves y apprenaient la médecine pratique dans un hospice public. Mais les persécutions dirigées contre cette école savante obligèrent les Nestoriens à abandonner Edesse. Les derniers philosophes payens qui vivaient encore pendant le sixième siècle à Athènes, dans l'école de Platon , éprouvaient un sort moins rigoureux. Le gouvernement leur accordait un traitement et une tolérance exemplaire. Mais Justinien , voulant avoir des fonds pour bâtir un grand nombre d'églises , supprima la pension des philosophes et des professeurs d'Athènes. Ceux-ci , indignés de l'avarice et de l'intolérance de l'empereur, se réfugièrent en Perse , où ils trouvèrent moins de circonstances favorables et d'amour pour la philosophie qu'ils avaient imaginé. A mesure que l'ignorance prévalait en Orient et en Occident, les préjugés prenaient plus d'empire , et le flambeau des sciences jetait à peine quelques pâles lumières. Les invasions successives des Huns , des Hérules , des Goths, etc.,
détruisirent le germe de la pensée et le culte de la philosophie.
Pendant les cinquième et sixième siècles , l'Occident produit à peine quelque médecin digne d'être nommé dans l'histoire. En 54 r, une épidémie effroyable , survenue en Ethiopie ou en Egypte, ravage toute l'Italie, s'étend jusqu'à Constantinople où il mourait journellement, dit-on, de quatre à dix mille personnes. Les arts sont abandonnés , le commerce et l'industrie anéantis , les troupeaux errans dans les campagnes. L'abattement, la terreur, le désespoir, le fanatisme régnent partout. L'ignorance absolue des causes qui la déterminent la font attribuer à la colère céleste : les malades se croient entourés de fantômes , restent enfermés chez eux ; tous les moyens de guérison paraissent insuffisans. Cette peste reparut plusieurs fois dans l'espace de soixante ans et sous des formes différentes. Celle qui ravagea la France de 565 jusqu'à 568 était accompagnée d'exanthèmes qui ne sont pas sans analogie avec la variole et la rougeole.
La décadence des sciences ne fut pas aussi complète en Orient. Vers le milieu du cinquième siècle, un médecin nommé Jacques, jouissait d'une grande célébrité à Constantinople. Il avait des prétentions ridicules et il reprochait à ses confrères de proportionner leurs prescriptions à la richesse et au faste des malades. Il recommandait un régime sobre et délavant comme moyen principal de guérison des affections chroniques. Un autre médecin , Aétius ,
sorti de l'école d'Alexandrie, devint ensuite médecin de la cour de Constantinople. Il suivit les traces d'Oribase et de Galien dans ses écrits sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie, surtout dans sa doctrine des fièvres. Il fait jouer un très grand rôle aux humeurs élémentaires sur la production des maladies, et il est le premier qui ait fait mention des calculs utérins. Des emplâtres, des onguens, d'autres topiques dans l'application desquels les préjugés jouent souvent un grand rôle, sont les principaux moyens chirurgicaux dont il usait.
Après Aétius , vient Alexandre de Tralles , l'un des plus estimables et peut-être le meilleur praticien de tous les médecins grecs du moyen âge. En effet, il rapproche continuellement les observations et les principes de ses prédécesseurs de ce qu'il voit par lui-même, et rejette avec discernement toute théorie erronnée, même la fausseté reconnue par lui de certaines règles curatives tracées par Galien. Ses écrits sont plus clairs, moins diffus que ceux du médecin de Pergame, qui pourtant lui a servi de guide dans l'étude de l'anatomie. Tantôt il fait l'ex^ posé des maladies d après le système des méthodistes; tantôt d'après les pneumatistes, tantôt d'après les humoristes; tantôt enfin d'après les empiriques. Il s'est occupé plus particuUèrement et avec succès du diagnostic et il a très bien fait apercevoir la diflérence qui existe entre les symptômes de la pleurésie et ceux de l'hépatite. Voyez comme il indique les signes propres à faire connaître la différence
de siège de la dysenterie, (f Si les gros intestins sont lésés , le malade éprouve un violent ténesme et peu de difficulté à se débarrasser des matières fécales ; celles-ci sont rarement ou même jamais sanguinolentes, mais presque toujours leur expulsion est suivie de quelques gouttes de sang ou de parcelles de graisse et de chair ; la douleur n'est presque jamais vive et aiguë, mais presque toujours sourde. Les accidens contraires ont lieu si la maladie a son siège dans les intestins grêles. La véritable dysenterie est toujours accompagnée de l'ulcération des intestins. » Malheureusement des vérités si lumineuses sont mêlées à des erreurs grossières sur l'altération des esprits des humeurs , etc. Le médecin de Tralles recommande surtout de faire attention à l'âge, aux forces, à la constitution, au genre de vie des malades et d'observer soigneusement les efforts de la nature dans le cours des maladies aiguës. A. tout cela, on reconnaît un praticien judicieux. Il préfère les fondans , les légers laxatifs aux purgatifs plus violens, et il montre beaucoup de réserve dans l'emploi de l'opium dont on abusait tant alors. Il recommande l'usage des raisins dans la dysenterie et il paraît être le premier qui ait employé la rhubarbe contre cette maladie. Ce grand praticien , qui décèle tant de sagesse et de sagacité dans l'exercice de son art , n'a cependant pu détruire bien des erreurs ni secouer les préjugés et la superstition de ses prédécesseurs. Le traitement étrange, les moyens théosophiques, l'amin
(io3)
tette, qu'il conseille contre la goutte, la colique, les fièvres quotidiennes en fournissent des preuves sans réplique.
Les invasions répétées des Barbares ; la cruauté, la tyrannie des despotes dont l'un , Léon III , fit incendier un collège renfermant douze savans estimés et trente mille volumes, accéléraient la décadence des sciences, en Orient, pendant les septième et huitième siècles. Jusqu'à la prise d'Alexandrie par les Sarrasins, cette école, l'une des plus célèbres de l'antiquité, conserva toujours quelques traces de sa splendeur originelle. La plupart des médecins du septième siècle s'étaieut formés dans son sein. Théophile, colonel de la garde impériale sous Hérachus, compila Galien et Ruffus dans son ouvrage sur l'usage des parties du corps. L'auteur fait des efforts continuels pour découvrir les motifs qui ont porté Dieu à donner aux membres et aux viscères leur forme, içiur position et leurs rapports. Théophile est plus exact, plus méthodique que Galien dans plusieurs descriptions anatQmjques, et il signale des découvertes restées inaperçues par le médecin de Pergame. Ce qu'il a écrit sur le pouls et les urines, pour servir au diagnostic des maladies, ne mérite pas qu'on en parle.
Etienne d'Athènes et deux autres commentateurs d'Hippocrate , Jean d'Alexandrie et Palladius , succédèrent vraisemblablement à Théophile. Paul d'Egine, chirurgien et accoucheur très célèbre , avait aussi fait ses études à Alexandrie vers cette époque. Les
( io4 )
Arabes l'estimaient extrêmement et les sages-femmes le consultaient de toutes parts. Dans un écrit intitulé Extrait des anciens ouvrages sur la médecine , il assure avoir imité Oribase, et l'on y trouve effectivement des chapitres entiers tirés de cet auteur, d'Aétius et de Galien. H signale les dépôts produits par la suppression du lait et il indique les moyens rationnels de les traiter. Ses opinions sur la goutte ont beaucoup de rapport avec les idées émises long-temps après par Cullen sur cette maladie. II importe de connaître surtout ce qu'il a écrit sur la chirurgie. 11 pratique la saignée le plus près possible de la partie malade, et l'artériotomie dans l'ophtalmie la plus aiguë. Il fait la bronchotomie sans intéresser les cerceaux cartilagineux de la trachée artère et il signale la différence des anévrismes vrais d'avec les anévrismes faux. 11 ouvre les abcès internes au moyen des caustiques. Depuis lui , les Arabes en ont fait un usage très fréquent. Ce qu'on doit remarquer surtout, c'est la multiplicité d'affections des parties génitales signalées par Paul d'Egine et dont il fait connaître les moyens curatifs. Elles ont beaucoup d'analogie avec les maux vénériens auxquels bien des écrivains donnent une origine plus moderne. Paul d'Egine trace en outre plusieurs règles sur diverses opérations ; le traitement des fractures et des luxations qu'il est inutile de faire connaître, ainsi que ses préceptes sur les accouchemens, dont plusieurs sont erronnés et dangereux. Au commencement du neuvième siècle et dans
( io5 )
les suivans , l'Europe était aussi ignorante que barbare. Les rois étaient obligés de prendre pour leurs médecins des Juifs , des Arabes ou des Grecs de Constanîinople. En 8 1 3, Charlemagne meurt d'une pleurésie dont il souffrait depuis sept jours , n'ayant pas de médecin qui sût ce qu'était une inflammation de poitrine. A cette époque , l'usage de faire crever les yeux était fort usité et il n'était pas rare qu'on en pérît. Bernard, petit-fils de Charlemagne, en mourut au bout de trois jours , et le pape Pascal faisait crever les yeux de ceux qui prêchaient l'obéissance aux empereurs.
§. II. État de la Médecine depuis le neuvième siècle jusqu'à la de&truciion de V empire d'Orient.
Dans ce période de six à huit cents ans, si funeste à la liberté, aux sciences et aux arts, il s'est trouvé pourtant quelques princes d'Orient qui leur donnèrent appui. Bardas, Basile de Macédoine et Léon VI protégèrent les sciences, rétablirent des professeurs payés par l'état. Le règne de Constantin VII est une des brillantes époques dans l'histoire des sciences de l'empire d'Orient. Il donna aux savans des emplois honorables ; il établit des bibliothèques et fit faire des recueils d'extraits tirés dès ouvrages anciens, peu intéressans, il est vrai, et souvent étrangers aux sciences médicales proprement dites. On y trouve quelques notions sur l'art vétérinaire
( io6 )
dont on ne s'était presque point occupé jusqu'au septième siècle.
Après Ja mort de Constantin VII et jusqu'au milieu du onzième siècle , le zèle pour les sciences' s'attiédit beaucoup en Orient. L'un des Comnènes, Alexis I^'', établit des maisons publiques pour les invalides et les orphelins. Malgré ses efforts pour améliorer l'instruction publique , il mourut, après de longues souffrances, d'une maladie exaspérée par des moyens incendiaires et même abandonné des ignorans, entre autres un eunuque, qui en avait entrepris le traitement.
Vers cette époque Siméon Seth, maître de garderobe clans le palais d'Antiochus à Constantinople-, fit un traité sur les alimens. Il écrivit aussi sur les. médicamens dont il cherche à expliquer l'action i d'après les qualités élémentaires de Galien. Il dit,, par exemple, que le camphre est froid et sec auij troisième degré.
Manuel Comnène, successeur d'Alexis P^, avait plusieurs médecins à sa cour qui traitèrent l'empereu i Conrad II de sa blessure, ce prince n'en ayant pas-' un dans son armée. Manuel se vantait d'avoir des connaissances en médecine, et il en fit preuve en traitant lui-même la maladie de Baudouin III, roi d Jérusalem. Il établit de nombreux hôpitaux et in venta plusieurs onguens, Lucas, patriarche œcumé nique, interdit alors l'exercice de la médecine au diacres et aux prêtres de l'église grecque. Sous 1 règne de Manuel , au douzième siècle , un certai
Synesius, auteur d'une traduction du Viaticum^ donne la description de la variole et de la rougeole d'après Rhazès.
Jean, surnommé Actuarius, auteur d'un traité de l'action et des affections de l'esprit animal^ et d'un autre intitulé des méthodes curatives ^ n'a rien découvert de remarquable. Ce sont des compilations de Galien et de quelques auteurs arabes. Démétrius Pepagomenus, auteur d'un écrit estimé sur la goutte ; Nicolas d'Alexandrie , qui recommande l'arsenic comme épice propre à prévenir les funestes effets des poisons ; plusieurs autres médecins d'Orient prouvent par leurs écrits l'ignorance grossière et l'avilissement des sciences au treizième siècle.
§. ni. Examen de la Médecine des Arabes , des Persans et des premiers Espagnols.
La destruction des monumens consacrés aux sciences et aux arts ; la préférence donnée aux productions de l'imagination sur celles du raisonnement et de la rigoureuse observation des faits ; les pratiques superstitieuses introduites en médecine ; la fatalité de l'islamisme et ses fLmtômes menaçans, avaient ramené l'art de guérir à l'imperfection de son origine, jusqu'à l'époque où les Arabes firent la conquête du monde. Ils étudièrent la philosophie et la médecine dans Alexandrie qui fut si long-temps le centre des sciences. La médecine fut d'abord pour
( io8 )
eux un pur empirisme surchargé de formules superstitieuses , auquel tous les moyens étaient indif- . férens pour guérir les maladies. D'un autre côté, les î Nestoriens , rejetés du sein de l'église orthodoxe el réfugiés en Orient, y fondèrent des écoles dans les quelles les Perses et les Arabes vinrent puiser des connaissances qu'ils rapportèrent à leurs compa- ^ triotes.
L'un des principaux établissemens des Nestoriene fut un collège de médecine très célèbre dansf Dschondisabour, ville qui paraît avoir été bâtie pan Sapor II , après le concile de Nicée et la conquêt€( de la Syrie. Cette ville avait aussi un hôpital dans: lequel les jeunes médecins apprenaient à traiter les; malades et où ils n'étaient admis qu'après avoiii subi des examens. Ces établissemens ne commencé^ rent à être connus qu'après le septième siècle. Ls; dispersion des savans de l'école d'Edesse et l'expul-l sion des Platoniciens d'Athènes, contribuèrent également à propager l'étude de la médecine chez \et Arabes. Du temps de Mahomet, il y avait aussi dans: la Mecque des médecins qui s'étaient formés dans les; écoles grecques. On cite surtout Hhareth-Ebn-Kal^ doht, contemporain du prophète et médecin d'AbuH Bekr , qui avait étudié à Dschondisabour.
Devenus possesseurs de l'Egypte, les Arabes s'ai donnèrent davantage à l'étude des sciences. Les chré^ tiens grecs, qui étaient pour la plupart Syriens, de^ vinrent leurs maîtres ainsi que les Juifs , et firent d( nombreuses traductions en arabe, des écrits de?
médecins, des philosophes et des naturalistes de la Grèce; mais on ne traduisit pas les meilleurs auteurs, et le texte fut souvent altéré dans la traduction ou par les commentaires qui l'accompagnaient. Ce fut , cependant la source dans laquelle les Arabes puisaient leur instruction , et ils montrèrent peu de zèle pour les sciences jusqu'au huitième siècle. Mais elles brillèrent d'un nouvel éclat, quand Almansor fonda la ville de Bagdad et l'académie qui devint si célèbre. Il y avait un collège de médecine tellement fréquenté par les professeurs et les élèves , qu'il fut un temps où l'on en comptait jusqu'à six raille. Dans le treizième siècle , des hôpitaux , des pharmacies publiques et une grande bibliothèque furent aussi établis à Bagdad par les soins des califes. L'un d'eux, Mostanser, salaria généreusement les professeurs aux leçons desquels il assistait souvent. Son successeur, non moins ami des sciences, fit preuve d'une plus grande tolérance en attirant des savans qui étaient chrétiens.
«( Parmi tous ces princes, le plus éclairé fut Almamon , qui rendit son nom immortel par tout ce qu'il fit en faveur des sciences. » Son exemple fut suivi dans divers états mahométans. Le commerce, l'industrie et les sciences florissaient à Tunis, à Fez, à Maroc, mais surtout en Espagne, àCordoue. ; ilkakem établit dans cette ville une académie qui , ' pendant plusieurs siècles, a été la plus célèbre du aïonde entier. Elle a fourni des savans distingués. Les chrétiens d'Occident qui cherchaient à s'instruire
( IIO )
s'y rendaient en foule, et Ton assure qu'elle avait, au dixième siècle , une bibliothèque renfermant deux cent quatre-vingt-quatre raille volumes. Séville, Tolède, Murcie avaient aussi des écoles savantes qui conservèrent une grande renommée jusques après la domination des Arabes. L'Orient possédait aussi quelques écoles célèbres et des bibliothèques nombreuses sous des princes protecteurs des sciences. Les savans et les écrivains se multipliaient parmi les Arabes sans avantage marqué pour les sciences.
Pour juger plus exactement la médecine des Arabes, il faut connaître un peu leur philosophie, et savoir que celle des Grecs fut long-temps odieuse aux Musulmans , parce qu'elle était opposée auxj principes de l'islamisme. Les vrais croyans regardent la volonté absolue de Dieu comme la cause de tousi les phénomènes de la nature , de toutes les actions: de l'homme, et celle enfin de tous les mouvemens e\ changemens de la matière. Suivant eux, tous les corps de la nature ont les trois dimensions des qualité? accessoires, comme la légèreté ou la pesanteur , eè les quatre qualités élémentaires ou quelques-une? d'elles. Mais les plantes ont de plus une autre force? celle de l'accroissement et de la nutrition; et lee animaux en possèdent encore une autre en vertu dé laquelle ils sentent et se meuvent. Cette doctrinecomme on voit , est tirée en grande partie de ce\U des philosophes d'Alexandrie et de celle des péripai téticiens. Suivant eux encore, l'esprit ou principe vital se développe dans l'acte de la génération , pa»
la fermentation des quatre élémens. Il réside surtout dans les ventricules du cerveau où il fermente avec la chaleur intégrante de l'agent principal de la circulation , auquel le foie fournit le sang qui est son principe nutritif. « La chaleur doit être sentie et la sensation dérive du cerveau. Les organes ne peuvent agir si la faculté ne leur en est donnée par l'esprit qui s'y insinue par le moyen des artères qui le transportent partout. )>
Les préjugés et surtout les dogmes religieux des mahométans leur interdisaient expréssement toute investigation cadavérique. D'après leur opinion , l'ame n'abandonnant pas le corps subitement, mais passant peu-à-peu d'un membre dans un autre , et delà dans la poitrine , ce serait martyriser cruellement le corps d'un mort , si on le disséquait. L'étude pratique de l'anatomie étant donc impossible . les médecins arabes tâchèrent de l'apprendre dans les écrits des Grecs , spécialement dans ceux de Galien. Ils profitèrent toutefois des occasions favorables pour bien connaître les os humains découverts dans les cimetières, tant ils sentaient l'inconvénient d'apprendre l'anatomie dans des livres seulement.
La chimie et la pharmacie furent mieux étudiées et portées à un plus haut degré de perfection par les 'Arabes. Dans un ouvrage écrit au huitième siècle , l'un d'eux fait déjà mention de plusieurs préparations mercurielles et autres, telles que le subUmé corrosif, 'le précipité rouge, l'acide nitrique, l'acide nitroimuriatique , le nitrate d'argent , etc. Les mots alco"
hol , julep , looch , bézoard , usités de nos jours, ont été créés par eux , pour désigner divers remèdes de leur composition. « Il paraît même qu'ils ont introduit r usage de formulaires sanctionnés par le gouvernement pour la préparation des médicamens. Sabor-Ebn-Sahel , directeur de l'école de Dschondisabour, a publié, dans la seconde moitié du neuvième siècle , sous le titre de Krabadin , le premier dispensaire qui ait paru. )) Les pharmacies étaient alors sous la surveillance immédiate du gouvernement , afin que les médicamens ne fussent ni altérés ni vendus trop cher ; et le général Afschin s'assurait par lui-même si les pharmacies de son armée étaient pourvues de tous les médicamens désignés dans ses dispensaires.
Trop enclins au merveilleux , dépourvus de l'esprit d'observation si nécessaire en médecine, les Arabes avancèrent peu dans la pratique de cette science. L'astrologie, l'uroscopie et des composi tions pharmaceutiques souvent absurdes étaient fort en vogue parmi eux. Ils aimaient singulièrement à se livrer aux subtilités de la dialectique et vous seriez bientôt dégoûté de la lecture des faits qui décèlent l'effronterie et l'ignorance de plusieurs de ces uroscopes. Voyons plutôt suivant l'ordre des temps, quels furent les médecins et chirurgiens arabes qui méritent bien de la science et de l'humanité.
Ahrun , prêtre d'Alexandrie , a publié le plus ancien traité, sous le titre de pandectes, que les Arabes aient possédé. Cet ouvrage a disparu. Rhazès
en a conservé quelques fragmens, et il paraît que l'auteur, qui avait beaucoup observé la variole, donna le premier une description très détaillée de cette maladie. Ahrun prédisait les épidémies d'après les observations météorologiques. Il regardait comme symptôme mortel l'apparition de certaines taches analogues aux pétéchies , quand elles se développaient dans les maladies épidémiques. Il était très versé dans l'art du pronostic; mais il ne portait son jugement que quand la maladie avait atteint son plus haut degré d'intensité. Il attribuait les scrophules au mauvais régime ou au défaut de nourriture, et il avait, sur les causes des divers types des fièvres intermittentes, sur celles d'une espèce particulière d'ophtalmie et sur celle de l'hystérin , des opinions qui ne méritent pas que l'on en fasse mention , non plus que des principes qui le dirigeaient dans le traitement des abcès au foie , dans celui de la fièvre hectique, delà jaunisse, des plaies, etc. Plus tard, une famille de médecins nestoriens se rendit célèbre à la cour des califes de Bagdad. L'un dès plus heureux de cette famille fut Dschibrail, qui guérit Haroun-Al-Raschid d'une apoplexie et sa favorite d'une paralysie.
Au neuvième siècle, Mésué l'ancien enseigna la médecine aux Arabes. 11 fut malheureux en pratique et il avait ime aversion marquée pour les purgatifs drastiques.L'un de ses disciples, Hhonain-Ebn-Yzhak, se distingua par d'excellentes traductions en arabe des ouvrages d'Hippccrate, Galien, FJine, Paul
d'Egine, etc. par)^ l'un de ses écrits^ qui a pour
titre : Introduction à la médecine, il multiplié singulièrement les puissances dont dépendent les diverses fonctions; il admet cinq espèces de bile et il discute longuement sur l'action des dissolvans. Ses. fils, Yzhak et David, et son neveu parvinrent aussi à une certaine célébrité comme traducteurs et auteurs d'observations en médecine.
Jahiah-Eb-Serapion , Syrien d'origine , écrivit dans son idiome un ouvrage qui fut traduit en arabe et dans lequel on trouve la description d'une espèce particulière de céphalalgie ; des opinions bizarres sur la nature de plusieurs maladies, quelques moyens cura tifs non moins ridicules, et au milieu de tout cela une assertion très judicieuse; « il déclare positivement qu'on ne doit pas croire les médecins qui prétendent traiter toutes les hydropisies par les échauffans et assure avoir connu plusieurs personnes qui furent guéries d'hydropisies aiguës par les antiphlogistiques. w Ses bons préceptes sur la préparation des médicamens prouvent combien les Arabes s'occupaient de la pharmacie.
A cette époque, vivait un Arabe nommé Alkhendi^ l'un des plus célèbres auteurs de sa nation et fort habile, dit-on , en philosophie, en mathématiques , en médecine et en astrologie. Averrhoës lui reproche de fonder ses principes sur de pures subtilités. C'est une inculpation appUcable à presque tous les Arabes. Alkhendi a établi l'action des médicamens composés d'après des proportions géométriques et l'harmonie musicale : doctrine étrange qui se propagea
( ii5 )
presque jusqu'au dix -septième siècle, parmi les Arabistes. Aben-Guefith, dans un traité sur les vertus des médicamens simples , décèle parfaitement l'esprit qui dominait alors; et pour connaître la valeur des règles dont il fait mention il faut en lire Ténumération dans R. Sprengel.
Un médecin arabe , très connu sous le nom de Rhazès , fut l'un des plus célèbres professeurs de Bagdad et directeur de l'hôpital de cette ville : on dit qu'étant atteint de la cataracte , il refusa de se laisser opérer, le chirurgien n'ayant pu lui dire combien de membranes entrent dans la composition de l'œil.
Il mourut en gaS. Parmi les ouvrages qui portent son nom , il en est un intitulé le Hhawi^ qui lui est faussement attribué, mais dont les propositions principales lui appartiennent vraisemblablement. Rhazès adopta la doctrine de Galien : il ne dissimule pas que c'est à cause de la confusion que les opinions des anciens mettent dans ses idées. Sa Théorie de la fièvre est absolument conforme à celle du médecin de Pergame. Toutefois , il fait remarquer que la fièvre ne constitue pas une véritable crise , mais indique que la nature travaille à opérer la solution de la maladie. 11 donne aussi une description exacte des fièvres subintrantes. Il signale, à la manière d'Hippocrate, l'influence de la saison, des vents, du climat et de la constitution atmosphérique sur les maladies; et il parle enfin, d'après ses propres observations, des fièvres irrégulières causées par l'ulcération des reins.
(ii6)
Les médecins arabes passaient pour très habiles enséméiotique. Rhazès surtout était fort estimé des Grecs pour la justesse de son pronostic sur les maladies aiguës et chroniques. De son temps , on s'arrêtait beaucoup trop à des signes superstitieux. Il suitles principes d'Hippocrate sur la coction, les crises, les jours critiques, et sur le régime qu'il faut suivre dans les maladies aiguës. Il traite la fièvre ardente par l'eau froide, à l'instar des Grecs. Il retrace les règles du vieillard de Cos, relativement à l'emploi des évacuans, et il veut que l'on soit très réservé sur celui des purgatifs dont il explique l'action nuisible par l'irritation qu'ils produisent sur le canal intestinal.
On voit aussi que Rhazès traite les affections chirurgicales d'après la théorie des qualités élémentaires. De son temps, on s'appliquait à rechercher si le corps était sec et la partie humide, ou celle-ci sèche et le corps humide, avant de déterminer l'onguent ou l'emplâtre auquel il fallait recourir. On réduisait les fractures et les luxations avec des machines qui prouvent combien l'anatomie et la thérapeutique chirurgicale étaient imparfaites. Rhazès reproche même à ses contemporains de chercher le siège de k luxation dans la continuité de l'os et non dans l'articulation. Il rejette l'opération du cancer et ne dément pas l'opinion qui faisait croire à l'existence de moyens propres à régénérer les chairs. Il attribue les ulcères du gland à une cause interne et il donne des conseils horrible^ pour ter-
miner l'accouchement. Mais il donne l'excellent précepte de cautériser la plaie faite par la morsure d'im animal enragé, et il ajoute que l'on doit aussi faire prendre un vomitif.
Ce qui a le plus illustré ce médecin , c'est soxi traité de la variole et de la rougeole, dans lequel on trouve à la fois l'esprit de la théorie régnante et les méthodes les plus en vogue. Il pense, avec bien d'autres depuis lui , que le principe de la petitevérole réside dans le sang de l'embryon. Ce qui vaut mieux que cette opinion paradoxale, c'est sa recommandation de traiter cette maladie par des moyens diététiques, à l'exclusion des médicamens irritans. Il prescrit de l'eau froide, des bains de vapeur et fort peu de purgatifs dans le premier période. Si la diarrhée existe, il recommande de ne la pas faire cessser intempestivement; il indique les bains vaporeux pour favoriser la maturation des boutons et un mélange actuellement inusité pour favoriser leur dessiccation.
« Les dix livres que Rhazès à dédiés au calife Almansor contiennent en abrégé tout le système médical des Arabes et surtout un traité spécial sur les qualités indispensables au médecin et sur l'érudition qu'il doit avoir. Bien des médecins, dit-il, ont travaillé, peut-être depuis des milliers d'années, au perfectionnement de l'art de guérir; par conséqiient, celui qui lit attentivement et médite leurs écrits acquiert, dans le court espace de sa vie, plus de connaissances qu'il ne pourrait en rassembler en
soignant pendant plusieurs siècles des malades : car il est impossible à un seul homme, quelque longue que soit sa carrière , de parvenir , par ses propres observations, à découvrir la plus grande partie des vérités médicales, s'il ne met pas à profit l'expérience de ses prédécesseurs : mais ce n'est pas seulement la lecture qui forme le médecin; il faut encore qu'il soit doué d'un jugement sain, qu'il sache appliquer les vérités reconnues aux cas particuliers. On trouve encore, dans l'ouvrage qui nous occupe, un traité fort curieux sur les manœuvres des charlatans qui y sont dépeints avec les couleurs les plus vives. C'est aussi le premier livre de médecine qui fasse mention de l'eau-de-vie. Strabon parle déjà de l'Ahrack dont les Arabes connaissaient la préparation au neuvième siècle; cependant aucun médecin avant Rhazès n'a cité cette liqueur. Il indique aussi différentes espèces de bières faites avec l'orge, le riz et le seigle, »
Les aphorismes de Rhazès , quoique exposés d'après les principes d'Hippocrate, sont pourtant fort inférieurs à ceux de cet incomparable modèle. Il présente, avec une emphase toute orientale et dans un style mystique, ses découvertes et ses pronostics. Cela devait être ainsi chez un peuple qui voyait tout à travers le prisme de la superstition et d'une imagination ardente. Il reste encore à faire mention de l'antidotaire de Rhazès , espèce de catalogue de médicamens simples et composés , dans lequel on trouve les traces d'un oxide de mercure employé en
frictions contre la gale ; diverses préparations arsenicales; du corail , des pierres précieuses et surtout l'huile de fourmis, conseillés pour l'usage intérieur contre diverses maladies.
Ali, surnommé le magicien, suivit Rhazès de fort près. Il est auteur d'un ouvrage regardé comme le chef-d'œuvre de l'érudition arabe , dans lequel cet écrivain affirme ne s'être écarté des opinions des médecins grecs qu'à l'égard de la matière médicale fort enrichie par les travaux des médecins arabes et persans. Il déclare avoir recueilli la plupart de ses observations dans les hôpitaux , et il regarde comme le premier devoir d'un jeune praticien d'étudier dans ces grandes écoles les maladies trop souvent décrites incomplètement dans les livres. On sait pour quels motifs son anatomie et sa physiologie devaient être conformes à celles des Grecs ; pourquoi il traite la séméiotique plus en détail et avec plus de succès. Il fait la remarque judicieuse que les jeunes gens deviennent ordinairement mélancoliques à l'approche de la puberté. Le traducteur d'Ali donne le nom de puhus inclinus à un pouls élevé, plein et dur dans son milieu, petit et faible sur les deux côtés. Son traité de la diététique est extrêmement remarquable pour l'époque où il vivait. Il y présente le sucre comme une nourriture excellente pour les nouveaux-nés, et il se borne à peu près à prescrire le sucre et le lait aux phthisiques, comme Avicenne l'a fart depuis en y ajoutant la saignée. Du reste , Ali se conforme aux préceptes d'Hippo-
crate sur le régime, d'après le climat, les habitudes, etc. Il s écarte fort peu des principes de Rhazès, quant au traitement des maladies.
Un Arabe surnommé le Prince des médecins, très connu sous le nom d'Âvicenne, est auteur d'un système très célèbre qui a dominé pendant plus de six cents ans. Son père n'épargna ni soins, ni dépenses, pour son éducation, etil avait des dispositions tellement heureuses, qu'il se vante d'avoir su tout l'alcorari par cœur à dix ans. Il fit sa philosophie et il étudia la médecine à Bagdad. Il se livrait si ardemment à l'étude des sciences, qu'il prenait pendant la nuit d'abondantes boissons pour se soustraire au sommeil et il lui est arrivé souvent de trouver en dormant la solution des problèmes q^u'il n'avait pu résoudre étant éveillé. Ce génie ardent fit une cure brillante dès l'âge de dix-huit ans. Il fut recherché , comblé d'honneurs par des califes ou des princes dont il était médecin : il fut même élevé à la dignité de vizir. Puis, il fut destitué, incarcéré deux fois. Cet homme, usé par une activité d'espriteicessive, par le vin et par lés femmes, mourut âgé de 58 ans", éii fo36.
II donna le titre de canon au traité complet qtl'il composa sur l'àM: de guérir, à uiiè époque bù toiite imiovation était très mal accueillie et où l'ori avait p'et-du , pour ainsi dire , l'habitude dè réfléchir. Cet irnriiéh.'^e ou\?rage, écrit avec iin oitîrë qui s'accommodait parfaitement à l'esprit scolaStiqiie du moyen â^, dispensait lès médecins d'alors de consulter
I d'autres auteurs et surtout les originaux grecs que I bien peu de personnes étaient à portée de compren- I dre, tant l'ignorance était générale. Ses principes 1 r talent conformes à l'esprit de la philosophie domi- • ante dans laquelle les préjugés et la superstition louaient unsi grand rôle. Il raisonne très peu d'après . les faits qu'il a observés : c'est presque toujours d'après Galien, Aelius , Rhazès ou autres. Il introduit en médecine les quatre causes de l'école péripatéticienne : la matérielle, la formelle , l'agissante et la finale. « Les causes matérielles résident dans les viscères, les esprits et les humeurs, mais seulement d'une manière éloignée dans ces dernières. » Les agissantes sont les causes occasionnelles qui se rapportent aux matériaux de l'hygiène (choses non naturelles), etc. Il multiplie les facultés du corps bien plus qu'on ne l'avait fait avant lui; mais il serait trop fastidieux de redire ces divisions et stlr quoi il les établit. Il reproduit la doctrine de Galien touchant les humeurs du corps, à la seule différence près qu'il distingue des humeurs nutritives qui ne sont pas, comme la bile, la pituite et l'atrabile, destinées à être expulsées.
Quanta l'anatomie , à là physiologie et à l'histoire naturelle, Avicenne a copié ses prédécesseurs, surtout iVristote et Galien. Sa pathologie est pleine de subtilités outrées comme celles-ci, quand il compte M^uihze espèces de douleurs, et quand il émet ses idées bizan-es sur les esprits vitaux. Cependant il montre quelquè scepticisme sur les causes de l'hy-
pochondrie. c< Quelques-uns , dit-il, ont attribué di>. verses espèces de mélancolie à l'influence des démons, mais je ne partage pas leur avis. » Du reste , son traité sur la mélancolie produite par un violent amour , est assez intéressant. Ce médecin persan soutient avec raison, contrairement à Galien , que l'apoplexie est souvent produite par la pléthore ; qu'elle est curable dans plusieurs cas, et que l'on doit différer de trois jours l'enterrement des apoplectiques, leur mort pouvant bien ne pas être réelle. Sa distinction de la pleurésie suivant que l'inflammation a son siège dans la plèvre ou dans les aiuscles intercostaux, ou danslemédiastin , est aussi fort remarquable. Il trace l'histoire de la scarlatine, qu'il range entre la variole et la rougeole ; et il décrit le spina veniosa, dont Rhazès avait parlé avant lui.
La matière médicale d'Avicenne était fort .'tendue. Plusieurs des compositions médicamenteuses qu'elle comprend, peuvent bien être les mêmes que celles, désignées par d'autres auteurs sous des noms diffé-rens. Il signale plusieurs espèces de camphre; trois, espèces différentes de fer. Il prescrit l'or, l'argent à i l'intérieur pour purifier le sang ; et c'est de son temps, que l'usage s'est introduit en pharmacie de dorer et: d'argenter les pilules. Il regarde le sublimé corrosif: comme le plus violent des poisons, et il est fort peui partisan de l'opium. D'ailleurs il ne s'écarte presque aucunement de ses prédécesseurs sous le rapport ' des règles d'après lesquelles on peut juger l'effet des médicamens et de leurs préparations.
En résumé, l'immense ouvrage d'Avicenne offre très peu de principes qui lui sont propres. Il est partisan delà saignée, surtout au début de la frénésie et dans les inflammations. « Au début de la maladie, il choisit les veines les plus éloignées pour déterminer la révulsion ; et quand elle est à un période plus avancé, il préfère les plus voisines, afin d'opérer la dérivation. Enfin , il recommande avec raison de combattre les fièvres intermittentes par des moyens très doux. Vous ne regretterez pas d'ignorer ce qu'il a écrit sur la lèpre qui a disparu presque entièrement d'Europe. Quant à la chirurgie , il faut noter surtout ce qu'il dit des maladies des paupières, et des hernies. Il n'opérait pas les hernies étranglées.
Parmi les écrivains du dixième siècle, on compte encore Al-Hanisi, auteur d'un traité de matière médicale; Yzhak-Ben-Soleiman, auteur d'un bon ouvrage sur la diététique , dans lequel on trouve une instruction sur l'art de préparer le pain; Sérapion le jeune, auteur d'un écrit estimé sur les médicamens, dans lequel se trouvent plusieurs idées neuves et des traits caractéristiques de son penchant au merveilleux ; Mésué le jeune , qui était, dit-on , chrétien et disciple d'Avicenne, et qui vint ay Caire auprès du calife Alhaken. Ce Mésué établit de bonnes distinctions dans les purgatifs ; il en admet de particuliers pour chaque viscère, et il prétend que les amers fortifient l'estomac , que les sels accélèrent l'action des remèdes, que les mucilagineux la tempèrent, que les acides diminuent la chaleur et l'inflammation.
Plus tard un médecin espagnol , né à Zahera , prèss de Cordoue, et bien connu sous le nom d'Albucasis,, fit un très bon ouvrage sur les opérations de chirurgie , cette branche de l'art de guérir étant alors fort peu avancée parmi les Espagnols, très ignoians ère anatomie. De son temps, l'usage des caustiques était extrêmement répandu; c'est au point qu'il conseillée Rappliquer le feu sur la téte, pour guérir la cataracte. Il ne faut pas omettre de dire qu'il conscillet la ligature comme un des moyens capables d'arréteri l'hémorrhagie provenant de la blessure d'une artère2 qu'il n'a rencontré l'hydrocéphale que chez les enfans pour qui elle a toujours été mortelle. (( L'art des accouchemens devait être alors dans uni bien triste état, si nous en jugeons par cie que dit Albucasis. La nécessité de retourner l'enfant lorsqu'il affecte une mauvaise position , lui était connuej: mais il y procède d'une manière si grossière, et, quand on ne peut réussir , il conseille si sérieusement d'arracher le fœtus par lambeaux, qu'on s'aperçoit sans peine combien l'existence du nouvell être était peu importante aux yeux des cliirurgienss de ces temps barbares. »
De tous les n^édecins arabes précités , aucun n'ai le mérite d'originalité ni l'esprit observateur d'Ebn- Zohr, plus connu sous le nom d'Avenzoar , né à Séville, où son père exerçait aussi l'art de guérir. Aveuzoar et son successeur Averrhoës brillèrent! par leurs idées philosophiques et une certame indépendance d'esprit. Avenzoar distingue judicieuse-
( ia5 )
lient les laxatifs des purgatifs. Il attaque quelques jpinions de Galien. 11 refuse la suprémalie du cœur m du cerveau sur d'autres viscères , et il soutient ju'il existe une connexion intime entre tous les or- ^mes. Ses écrits contiennent des observations nou- /elles et d'un haut intérêt. C'est surtout comme Draticien habile , judicieux, qu'Avenzoar figure dans 'histoire de la médecine. Il fit plusieurs opérations chirurgicales, celle de la taille exceptée , parce qu'elle léshonorait un médecin à une époque où de ridicues préjugés établissaient une différence très marjuée entre les médecins et les chu-urgiens. Ceux-ci itaient généralement fort ignorans.
Averrhoés , fds du grand-justicier et grand-prétre l'Andalousie , s'occupa beaucoup plus de philoso- )hie que de médecine. 11 était disciple d'Avenzoar ;t péripatéticien très partisan de la dialectique. Il îut une foi robuste dans le récit d'une femme idroite touchant sa grossesse survenue à la suite l'un bain pris dans l'eau où un homme s'était baigné orécédemment.
Un autre Espagnol ,Ebn-Beithar, de Malaga, était naturaliste et botaniste très célèbre. Il fit de longs poyages, reçut le titre de maître à l'académie du Caire et fut élevé au rang de vizir par Malek-Alkaaiel. Il mourut en 1248-11 est auteur de plusieurs écrits sur les médicamens simples , spécialement sur les plantes , et d'un traité élémentaire de médecine vétérinaire.
Nous t< ! rainerons ici l'histoire de la'médecine des
Arabes , Persans et Espagnols du moyen âge. Vaineus par les Turcs et soumis à leur gouvernement despotique, dès le onzième siècle, les Arabes per-dirent le goût des sciences bien plus tôt en Orient i qu'en Espagne, où les Maures resserrés de plus em plus, et chassés de toutes parts par les Espagnols cessèrent d'avoir des médecins distingués dès le quatorzième siècle. En définitif, les Arabes ne firentt faire presque aucun progrès aux sciences, si ce n'estt à la matière médicale et à la chimie. Ils se bornèrent! à traduire et à commenter les écrits des Grecs.