‹ Abrégé de l'histoire de la médecine, considérée comme science et comme art dans ses progrès et son exercice, depuis son origine jusqu'au dix-neuvième siècleChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Histoire de la médecine depuis les écoles arabes jusqu'au rétablisse-; ment de la médecine grecque et des écoles hippocratiques.

§ I. De V exercice de la médecine par les moines et de l'école de Saleme.

Les causes qui amenèrent la décadence des sciences en Orient ont une analogie frappante avec celle? qui l'occasionnèrent en Occident. La superstition s'}rtrouve en première ligne. Des papes et des prince? de l'Église affectaient le plus profond mépris poui

΀S sciences et les arts : des moines et des prêtres s'arroeeaient le droit d'exercer la médecine par les prières et les conjurations à l'imitation des Esséniens, des Thérapeutes et des anciens prêtres d'Esculape. Ces moines , au. lieu de rechercher les causes des maladies, et d'employer les remèdes ordinaires, avaient recours aux prières, aux reliques des martyrs, à l'eau bénite, etc., pour guérir les malades; et, quand ils n'y parvenaient pas, ce qui était fort ordinaire , ils se tiraient d'embarras en affirmant que le malade n'avait pas la foi nécessaire , ou que son mal était une punition du ciel. Quelques-uns d'eux écrivirent qu'Edouard le saint ou le confesseur fut le premier roi qui eut le don de guérir les écrouelles. Il avait déjà rendu la vue à sept ou huit aveugles , quand une pauvre femme attaquée d'une humeur froide se présenta devant lui. Il la guérit incontinent en faisant, dit-on, le signe de la croix, et la rendit féconde, de stérile qu'elle était. Dès lors les rois d'Angleterre s'attribuèrent le privilège, non pas de guérir les aveugles , mais de toucher les écrouelles qu'ils ne guérissaient pas. Saint Louis en France, comme suzerain des rois d'Angleterre , toucha les écrouelles, et ses successeurs l'imitèrent jusqu'à Louis XVI inclusivement (i).

Quoi qu'il en soit, des missionnaires envoyés en Angleterre y fondèrent des collèges d'où sortirent [quelques professeurs distingués qui furent attirés en

(i) Voltaire ,^t. xvii , p. a55.

Allemagne. L'archevêque de Gantorbéry, Théodore^ se montra zélé parlisan des sciences. On croit même qu'il donna des instructions médicales aux moines, celle entr'autres de ne pas saigner dans le premier quartier de la lune. Les écoles ecclésiastiques étaient très fréquentées par les étrangers.' Charlemagne , secondé par l'Anglais Alcuin, son précepteur, répaurdit les lumières chez les peuples soumis à son empire. Parmi les écoles instituées par son ordre , nous, citerons surtout celles de Lyon et de Metz, où l'oui enseignait les lettres, les sciences et la médecine de-puis 8o5. Des ecclésiastiques , qui ne pratiquaient! point l'art de guérir, en étudiaient pourtant la théorie comme branche de la philosophie. Celse et Cce-lius Aurélianus étaient leurs guides pour la pratique..

Ces médicastres n'avaient pas le droit de se plaindre dii peu de considération dont ils jouissaient.. Jugez-en par les lois de Théodoric , roi des Visigoths,, qui furent suivies jusqu'au onzième siècle dans une? grande partie de l'Occident. « Aucun médecin net » doit saigner une femme ou une fille noble, san§.« » qu'un parent ou un domestique ne soit présent jàc » l'opération, et dans le cas de contravention à la loi, » il paiera une amende de dix sous, quia diJfirÀllimum » non est, ut in iali occaslone ludibrium inierdum » adhœrescat. Lorsqu'un médecin est appelé pourj » traiter une maladie ou panser une plaie, il fauî' >) qu'aussitôt après avoir vu le malade, il fournisse » une caution , et convienne du prix dont on paiera )) ses soins prix qu'il -ne pourra exiger dans le

» cas où le malade viendrait à mourir Pour la

)) guérison de la cataracte , hypocysma , il recevra » cinq sous. Si un médecin vient à blesser un gentil- » homme , il paiera une amende de cent sous , et si » le gentilhomme meurt des suites de l'opération , » il sera Hvré aux parens du mort, qui pourront le » traiter comme bon leur semblera ; mais s'il a d'une » manière quelconque estropié un serf, ou causé sa )) mort , il sera tenu d'en restituer im autre au sei- » gneur... Lorsqu'un médecin se charge d'un élève, » celui-ci doit lui donner douze sous pour son ap- » prentissage. »

C'est tout au plus si l'exercice de la médecine au moyen âge n'était pas déshonorant. Ce mépris, dont les ecclésiastiques, étaient en partie la cause et l'objet blessait l'Eglise qui fit défendre expressément aux membres du haut clergé, les archidiacres et les prélats, d'exercer la médecine sous peine d'excomunication ; les diacres et sous-diacres ne devant se livrer à aucune des opérations qui nécessitent l'usage du feu ou d'un instrument tranchant. Thieddeg, ecclésiastique de Prague , médecin de Boleslas , roi de Bohême ; Hugues , abbé de Saint-Denis et médecin du roi de France ; Milon , archevêque de Bénévent , et plusieurs autres moines ou ecclésiastiques qui ne firent pas davantage pour la médecine , furent pourtant renommés pour leurs cures depuis le neuvième jusqu'au onzième siècle. A cette époque, les religieux ses faisaient elles-mêmes delà médecine. Hildegarde, abbesse du couvent de Rupertsberg, fut très célèbre

parmi ces nonnes savantes , et canonisée. Elle composa une matière médicale très digne de ces temps d'ignorance et de superstition , dans laquelle elle conseille la fougère commune contre toutes les diableries.

Cependant les bénédictins se montrèrent plus dignes de la reconnaissance de l'art de guérir , par l'établissement de deux écoles célèbres, celles de Monte-Cassino et de Salerne, dans lesquelles on fit des cours et des ouvrages de médecine. La première, fondée dans le sixième siècle , acquit par la suite une très grande réputation : on s'y rendait de toutes parts. Un empereur et un pape entre autres, vinrent s'y faire traiter.

L'école de Salerne, déjà en grande réputation au huitième siècle, recevait des malades qui y venaient en pèlerinage de très loin et pour la guérison desquels les reliques et bien d'autres moyens superstitieux n'étaient point épargnés. Les moines de cette école allièrent ensuite l'étude des sciences et l'euiploi des moyens pharmaceutiques aux méthodes superstitieuses de traitement si usitées d'abord. Les croisades eurent une grande influence sur la célébrité de l'école de Salerne , dont la position très salubre et fort commode pour les croisés, attirait tant d'étrangers. Dans la première année du douzième siècle , Robert, revenant de Palestine, débarqua à Salerne, où il se fit guérir d'une plaie au bras qui avait été mal traitée d'abord.

Au milieu du onzième siècle , un compilateur de

cette école , Gariopoutus , fit un recueil de moyens contre tontes les maladies du corps, intitulé Passionarius Galeni, et qui porte l'empreinte du temps, ainsi que la thérapeutique de Cophon , qui paraît avoir soupçonné l'existence du système lymphatique. Nicolas, directeur de l'école de Salerne, et auteur à' Antidotaires ; l'évêque Romuald , ainsi que OEgide de Corbeil , près Paris , et un certain Eros qui écrivit sur les maladies des femmes , sont aussi des médecins de Salerne, distingués par des cures brillantes.

Au douzième siècle, l'empereur Frédéric II rendit des ordonnances conformes à celles de Roger, son grand père.Elle contribuèrent d'une manière particulière à l'illustration de l'école de Salerne, en obligeant tous ceux qui exerçaient la médecine à Naples , à suivre préalablement les cours, à se soumettre aux examens divers de cette école , où l'on n'était admis qu'à de certaines conditions. Cette faculté conférait le titre de magistcr^ maître, celui de magister artium et physices , à ceux qu'elle en jugeait dignes. Le titre de docteur s'employait déjà pour désigner un professeur, ou bien il était pris dans la même acception que celui de maître. Il fallait étudier pendant cinq années consécutives la médecine et la chirurgie , avant d'être admis aux examens; prêter le serment de se conformer aux règles observées jusqu'alors, et pratiquer pendant un an, sous les yeux d'un médecin ancien et expérimenté , avant d'exercer soi-même. Par une loi postérieure, les villes de Salerne et de

Naples furent les seules universités de ce royaume. Les droguistes étaient obligés de se pourvoir d'une attestation de la faculté de médecine, constatant leur capacité. Les honoraires des médecins et le prix des remèdes étaient réglés par des tarifs. Les chirurgiens étaient assujettis à un examen à la suite duquel on leur délivrait une attestation constatant qu'ils s'étaient livrés à l'étude de i'anatomie <f sans la connaissance de laquelle on ne peut pratiquer une opération chirurgicale , ni traiter une plaie ou un ulcère. » On étudiait alors I'anatomie sur des cochons, d'après la méthode et le conseil de Cophon. L'école de Salerne , comme tant d'autres , perdit enfin son éclat; et elle fut éclipsée dès le quatorzième siècle par celles de Bologne et de Paris.

§ IL Résumé historique de V influence des croisades et de la philosophie scolastique sur la médecine , vers la fin du moyen âge.

La médecine repose aujourdhui sur des bases plus solides qu'autrefois. Personne ne le conteste ni que l'esprit d'observation et de raisonnement fut très heureusement substitué aux théories hypothétiques, aux arguties scolastiques , aux prétendues influences sidérales , démoniaques, etc., si nuisibles aux progrès de cette science. L'anatoraie et la physiologie lui prêtent un flambeau à l'aide duquel elle fait voir très clairement la nature d'un très grand

nombre de maladies et la thérapeutique la plus efficace à leur appliquer. Quoiqu'elle n'ait point tout découvert, il s'en faut, elle est en bon chemin.

Mais la plupart de ceux qui l'étudient ou l'exercent actuellement ne savent pas assez combien cette belle science a rencontré d'obstacles à son développement. C'est pour mieux faire apprécier le grand essor qu'elle a pris récemment et par suite des découvertes importantes des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles que je présente le résumé ci dessous.

Si vous vous rappelez ce que fut la médecine en Orient, après la chute de l'Empire Romain ; si vous réfléchissez sur la composition des hordes ignorantes qui firent les croisades , vous ne pourrez leur attribuer le retour des lumières et des sciences en Occident. Ce sont l'affranchissement du tiers état, le nouvel essor du commerce, l'augmentation du nombre des hommes tirés de la servitude par des chefs de l'éghse, et de nouveaux besoins qui ont opéré les heureux changemens que nous examinerons plus tard. Les dixième, onzième et douzième siècles sont ceux des ténèbres , l'âge d'or des reliques et des miracles. Les peuples gémissaient sous le joug des préjugés , en attendant la fin du monde. Les médecins se dirigeaient d'après l'astrologie ou les principes, superstitieux dominans. Les rois de France et d'Angleterre se croyaient investis du privilège de guérir le goitre et les écrouelles. Les hôpitaux se multipliaient, soit a l'imitation de ceuît

qu'on voyait en si grand nombre en Orient, soit parce que la lèpre prenait une extension considérable dans tout l'Occident. Louis VIII, dans son testament, lègue cent sous à chacune des deux mille léproseries de son royaume, les chrétiens ayant beaucoup propagé cette hideuse maladie à leur retour des croisades. On la regardait comme un don de Dieu. On croyait ne pouvoir mieux faire pour se sanctifier que de soigner des lépreux. Saint Louis et Henri III, roi d'Angleterre, n'hésitaient point à servir les lépreux pour l'expiation de leurs péchés.

Ces préjugés donnèrent une grande extension à cette maladie, ainsi que la malpropreté du peuple, le défaut de linge suffisamment renouvelé, les vétemens de laine portés trop long-temps et l'usage d'aller aux mêmes bains. Plusieurs congrégations s'établirent alors, notamment celle de sainte Marie, de saint Lazare et des templiers qui devinrent riches et puissantes, traitaient les malades, recevaient les enfans illégitimes , etc.

On s'aperçut enfin des inconveniens résultant du contact habituel des lépreux. Mais on ne sut les apprécier, et l'on employa des moyens ridicules, bai bares, pour isoler les lépreux et les mettre hors d'état de communiquer une maladie regardée comme incurable.

A cette époque et plus tard se multiplièrent les maux des parties génitales. K. Sprengel les attribue en partie à la disproportion entre les deux sexes,

puisqu'on comptait généialement sept femmes pour un homme. La plupart des couvens renfermaient des femmes nullement disposées à la chasteté. Nous ne rappelerons pourtant pas ce que fit à cet égard Rohert d'Arbrissel , prédicateur célèbre et fondateur de l'ordre de Fontevraud, ni les preuves d'une dissolution de mœurs telle que beaucoup de villes d'Europe avaient presque autant de maisons de prostitution qu'il y eut d'auberges au commencement du dix-neuvième siècle.

Jusqu'au onzième siècle , la grammaire , la dialectique, les sciences mathématiques et physiques furent les seules enseignées dans les écoles des moines. Un bénédictin d'Angleterre , Adélard , qui vécut longtemps parnii les Sarrasins espagnols paraît être le premier qui ait traduit des ouvrages grecs et arabes sur la physique et la médecine. Les dominicains, en envoyant chez les Sarrasins des missionnaires qui se livraient à l'étude de la langue et des sciences arabes, contribuèrent aussi à répandre l'histoire naturelle d'Aristote. Ces traductions donnèrent beaucoup d'extension à la dialectique : celles d'Aristote , quoique extrêmement inl&dèles , étaient cependant l'objet de la persécution de l'église, et Grégoire IX ne permit aux professeurs d'exposer la doctrine d'Aristote qu'à la condition expresse qu'ils réfuteraient les principes qui passaient pour contraires à la rehgion.

On se perdait en discussions stériles sur l'existence des universaux : ceux ante rem qui sont les idées de

Platon , ceux in re qui sont les antéléchies d'Aristote et enfin les universaux post rem qui sont les images des stoïciens. Alexandre de Haies , Anselme et Abélard fondèrent cette scolastique pédantesque, qui fut accueillie de la plupart des médecins et naturalistes des douzième et treizième siècles. Disons cependant pour l'honneur de la science, que d'autres médecins s'élevèrent contre ce nominalisnie et qu'à leur instigation Louis XI rendit contre eux un édit de proscription qui fut ensuite révoqué. L'observation et l'expérience rétrogradaient au lieu de s'enrichir de faits nouveaux. Peut-il en être autrement quand la raison est enchaînée par une imagination en délire qui enfante des chimères. La théologie et la dialectique se trouvaient partout, défigurant la physiologie et les sciences naturelles. Je vous épargne le dégoût que vous auriez à la lecture des mille et une absurdités de ces dialecticiens nominaux plus nombreux en Allemagne, et la manière dontilsexpliquent le gouvernement despotique de l'âme sur le corps, son influence sur les sensations. Cette esquisse vous suffit pour juger la scolastique et son influence sur les sciences;

§ IIL Premières traces du rétablissement des sciences dans le treizième siècle.

Des circonstances plus heureuses favorisèrent les sciences au treizième siècle. Les rois de France et

.d'Angleterre, les empereurs et des papes se montrè- I reiit partisans de l'instruction publique et protecteurs des savans. Vous savez que Frédéric II , naturaliste distingué et savant très érudit, fit beaucoup pour les sciences et la médecine. Il attira tous les savans de la chrétienté à sa cour et dans ses universités. Il défendit d'abord aux professeurs de Bologne de faire des cours publics , dans l'espoir de les attirer à Naples, et il offrit à Pierre d'Yvernois un traitement annuel de quinze cent quarante francs pour l'engager à y enseigner les sciences. Mais n'ayant pu retirer les savans de Bologne , il protégea leur université , et il en établit une autre à Messine.

Les sciences furent encouragées par la protection des rois de France accordée aux universités de Paris et de Montpellier. Au douzième siècle, l'académie appelée l'école ou le collège de Paris avait un chancelier et un doyen. Elle jouissait de quelques privilèges qui augmentèrent par l'effet des bienveillantes Idispositions de plusieurs papes qui avaient fait leurs études à Paris. Hugues, surnommé le physicien; Abizo, médecin de Louis-le-Gros, furent les premiers professeurs de cette école, qui reçut le titre d'université au treizième siècle. Le nombre des étudians surpassait alors celui des habitans, dit-on. L'école métropolitaine, la première de celles dont l'ensemble constituait l'université, donnait au clergé une influence supérieure. Les professeurs de philosophie 3t de médecine , considérés comme clercs , furent contraints de vivre dans le célibat, jusqu'au qua-

torzième siècle. On conférait le titre de bachelier après trois années d'étude; et il fallait trois années de plus pour avoir celui de maître et le droit d'exercer. Les professeurs étaient obligés de se conformer strictement aux principes d'Hippocrate et de Galien.

Montpellier avait une école célèbre dès le douzième siècle. Le cardinal Conrad lui accorda les privilèges qu'avait celle de Paris. L'Italie comptait les écoles de Bologne, Ferrare, Padoue, Pavie, Milan, Plaisance. De grandes bibliothèques s'établissaient de toutes parts, à Paris surtout. L'Angleterre produisait R. Bacon ,qui, par sa vaste érudition, ses profondes connaissances en physique, son étude de la médecine , son zèle investigateur, se plaça fort au dessus de ses contemporains.

L'esprit de méditation, l'amour des sciences, commençaient à sortir d'un trop long engourdissement; la liberté de penser reparaissait. Alors les découvertes du télescope, du microscope, de la boussole, et surtout les voyages lointains entrepris dans le cours du treizième siècle firent faire des progrès aux sciences naturelles, et favorisèrent la diffusion des lumières.

§ IV. Etat de la médecine et delà chirurgie pendant' les treizième, quatorzième et quinzième siècles.

L'étude de la médecine au treizième siècle con

sistait encore en des discussions oiseuses et des subtilités, souvent même contradictoires, sur les écrits d'Aristote , Averrhoés , Galien et Avicehne. On s'attachait à la forme; l'observation et l'expérience étant entièrement négligées. Croiriez-vous qu'on consultait les astres avant de recourir à l'emploi de la saignée ou d'un purgatif et que l'on soutenait que la tisane d'orge ne pouvait être bonne pour les fébricitans , sous prétexte que cette décoction était substantielle, tandis que la fièvre n'était qu'un accident.

Gilbert d'Angleterre, dans son compendium de médecine, développe une théorie fondée sur les quahtés élémentaires , les quatre humeurs cardinales et leur saveur. Il divise et subdivise à l'infini les maladies. Il fait dériver la fièvre quotidienne de la pituite et il la divise en plusieurs espèces, suivant que cette pituite est acide, douce, austère, amère ou salée ; d'après lui , les esprits vitaux ont une direction rectiligne, tandis que les esprits animaux en ont une circulaire. Il rapporte fort peu d'observations à l'appui de ses opinions. Son ouvrage contient en outre cpielques données sur la préparation de l'onguent mercuriel et de quelques autres médicamens.

Un médecin de Padoue, Pierre d'Abano , grand partisan d' Averrhoés , vécut à Constantinople et à Paris, et devint très célèbre parmi ses contemporains. Il fit un ouvrage sous le titre de Conciliator dijferentium, dans lequel il pose une question , rap-

porte la solution de ses adversaires et leurs raisonnemens avant d'en faire la réfutation. Il se donne beaucoup de peine pour découvrir si la douleur est une maladie ou un accident, et, entre autres questions futiles qui composent cet ouvrage, on trouve celle-ci : une grosse téte vaut-elle mieux qu'une petite ? Il prétend en outre que les jours critiques sont déterminés par l'influence de la lune; ïaddœus de Florence , praticien distingué et zélé partisan des préceptes d'Hippocrate ; Simon de Gordo, Génois et médecin du pape Nicolas IV, qui rendit d'importans services à la matière médicale et à l'histoire naturelle; Pierre d'Espagne, fils du médecin Julien , d'abord archevêque , puis cardinal et pape sous le nom de Jean XXI, auteur d'un recueil de recettes de la valeur desquelles vous pouvez juger par celle-ci : « Si l'on veut provoquer une diarrhée , on n'a qu'à remplir un os humain avec les excrémens du malade; et le jeter dans un fleuve : tant qu*il y demeurera , le malade aura le cours de ventre. Tous ces auteurs passèrent pour habiles médecins !

Jean de Saint- Amand , chanoine de Tournay , publia un ouvrage estimé sur la thérapeutique générale. Ses préceptes sur les indications décèlent son esprit observateur et sa sagacité. Dans son exposé sur les indications, les contre indications et les précautions qui se rattachent à l'usage des vomitifs et des purgatifs , on voit qu'il écrivait sous l'empire des subtilités et des préjugés du temps. D'après lui,

les vertus des remèdes sont essentielles, accidentelles ou réelles.

Quelques-uns de ces auteurs s'occupèrent aussi de chirurgie. Toutefois les préceptes de Gilbert sur le traitement des fractures du crâne sont dangereux. Les chirurgiens italiens se dirigeaient d'après deux principes opposés de Galien , en traitant les plaies et les ulcères par les émolliens ou par les dessicatifs , suivant qu'ils en attribuaient la cause à la sécheresse ou à l'humidité. Il faut distinguer cependant Roger de Parme , qui devint chancelier de l'université de Montpellier et qui conseilla le premier l'éponge contre les scrophules ; Guillaume de SaHcet, professeur à Bologne, qui recueillit plusieurs observations intéressantes parmi lesquelles il faut citer celle d'une plaie de téte énorme avec perte de la substance cérébrale, et qu'il guérit. L'un des plus célèbres auteurs de la fin du treizième siècle , Lanfranc de Milan, élève de Guillaume Salicet, se réfugia en France, où il fit au collège de chirurgie à Paris des cours qui attirèrent une foule de jeunes gens français et étrangers. li pansait les plaies récentes , de manière à les guérir par première intention , à l'exception des plaies de tête pour le traitement desquelles on lui reproche d'avoir montré de la pusillanimité. Il donne une description remarquable des chancres et autres maux vénériens , et il propose le vinaigre comme moyen préservatif de l'infection.

D'autres chirurgiens , parmi les partisans des dessicatifs, se distinguèrent encore en Italie , nommé-

ment ïhéodoric et Hugues de Lucques, son maître. Celui-ci traita et guérit un homme qui avait perdu une portion du cerveau, dans laquelle se trouvait comprise cellule de la mémoire , selon l'assertion de l'auteur; et une autre plaie avec perte de substance du poumon. On commençait à recourir aux sangsues pour guérir des ulcères et à rejeter les effrayantes machines de bois employées pour réduire les fractures.

La lutte entre la superstition et les préjugés d'un côté, l'esprit d'observation et le raisonnement de l'autre, devenait plus forte au quatorzième siècle. On cherchait partout à secouer le joug du despotisme monacal , à perfectionner l'instruction publique. L'anglais Duns dérogea le premier au système scolastique. Lui et Durand de Saint Pourçain rejetèrent l'influence i-mmédiate de J)ieu sur les actions de l'homme; déclarèrent sa volonté libre et opposèrent la raison au mysticisme. Ensuite Occam , père du nominalisme moderne, s'éleva contre l'autorité ^ et l'infaillibilité des papes. L'immortel François Pé-trarque vint réhabiliter la véritable érudition et; donner un nouvel essor à la critique. Il eut la gloire' de réduire les Arabes, Averrhoës surtout, à leur i juste valeur et de convaincre les philosophes et les j médecins qu'ils agissaient moins comme penseurs^ que qomme esclaves, en considérant les Arabes et'l les Grecs comme des guides infaillibles. Malheureu-j sèment les médecins n'apprécièrent point assez les'^ excellentes observations et la critique de Pétrarque^

pour faire subir à l'art de guérir l'importante réforme dont il était susceptible.

Toutefois les préjugés des écoles furent attaqués plus hardiment. Celle de Vienne décida la première que les hôpitaux seraient administrés et surveillés par des laïques; mais par contre des prêtres d'Italie obtinrent du papequeles médecins ne pourraient visiter deux fois un malade sans appeler un prêtre chargé de veiller au salut de son âme. Les cures miraculeuses étaient encore en honneur. Saint Roch passe pour en avoir fait beaucoup à Montpellier et les saints médecins étaient si nombreux qu'on fit des lois pour statuer sur les cures miraculeuses. On considérait encore comme magiciens et sorciers des savans distingués qui se livraient à l'étude des sciences. La danse de Saint-Guy devenue épidémique en Allemagne, était traitée par des exorcismes et le récit de quelques versets de la Bible.

Au milieu du quatorzième siècle (en 1 347 1 348), une peste affreuse, originaire du Levant, désola l'Italie, l'Espagne et la France ; puis , l'Angleterre, l'Allemagne et la Hollande , dans le cours de l'année suivante. Elle avait été précédée par des tremblemens de terre et par une pluie qui dura , dit-on , six mois sans interruption. On assure que Venise seule perdit cent mille habitans et que dans certaines contrées les neuf dixièmes de la population succombèrent. La mort avait souvent heu dès le premier jour ou même dès l'invasion de la maladie. Elle débutait par une iièvre violente avec délire, stupeur, état

comateux et insensibilité. Quelques signes décélaient un (langer imminent; d'autres, tels que les abcès extérieurs, annonçaient une solution heureuse. Les médicamens ordinaires restaient sans effet. Des indulgences plénières étaient accordées à ceux qui se consacraient au service des malades et l'absolution à ceux-ci. Ils se résignaient aux approches de la mort et donnaient leurs biens aux prêtres , ce qui ne contribua pas peu à rendre le clergé immensément riche. On avait donné une origine fabuleuse à cette peste qui fit le tour du monde et qui, après avoir dépeuplé l'Asie et l'Afrique , vint ravager l'Europe , surtout la France et l'Angleterre.

Le retour à l'étude de l'anatomie eut une influence heureuse sur la direction nouvelle que prenait la médecine. T^e préjugé qui faisait regarder les cadavres humains comme des objets sacrés, s'affaiblissait de plus en plus. En i3i5 , Mondini de Luzzi , professeur de Bologne, dissèque publiquement, pour la première fois deux cadavres de femmes. Il fait un traité d'anatomie d'après nature, qui servit long-temps de guide à ceux qui se livrèrent aux dissections , après lui. Cet ouvrage consacre encore des erreurs grossières , des faussetés évidentes. Les descriptions anatomiques sont accompagnées de considérations physiologiques sur les fonctions et de remarques sur les maladies des viscères. L'auteur admet pour le cerveau l'existence do cellules dont chacune est le siège de l'une des facultés de l'âme.

J>'heureu.se innovation de Mondini, se propagea

dans les autres universités. Un garçon barbier faisait les dissections très grossièrement avec un rasoir, et le professeur démontrait d'après l'ouvrage de Mondini. Nicolas Bertrucci , Henri de Hermondaviîle et Pierre de la Cerlata s'occupèrent également de l'anatoraie.

Les Grecs et les Arabes continjiaient à faire loi pour ce (\iù était de l'histoire naturelle et de la matière médicale. Jacques et Jean de Dondis , père et fils , professeurs à Padoue , publièrent un recueil de presque tous les médicamens simples décrits par les Grecs et les Arabes , et un traité de botanique dans lequel on trouve quelques bonnes descriptions sur des plantes indigènes. D'autres médecins enseignaient aussi à préparer les médicamens tirés du règne minéral, d'après les principes de l'alchimie.

Raimond Lulle , l'un des plus célèbres alchimistes de ce temps, ne fut pas moins fameux par son charlatanisme philosophique que par ses efforts pour convertir les païens. Ce docteur illuminatissimus , regardé comme un savant universel par les Musulmans, donna à chaque chose un attribut positif ou négatif et il choisit la mort des martyrs. On prétend que, pendant son séjour à Londres, il avait converti pour le roi Edouard une masse de cinquante mille livres de mercure en or, dont on frappa les premières roses nobles , ou guinées, suivant d'autres. Arnaud Bachuone , persécuté à raison de ses opinions paradoxales, publia quelques écrits sur l'alchimie et la matière médicale, dans lesquels

sont consignés des préceptes inintélligibles ou absolument erronnés.Ce qu'il dit de la séméiotique fourmille également de subtilités ridicules ainsi que son traité sur l'humide radical. En pratique il n'est pas plus heureux , quand il cherche surtout à rétablir Ja mémoire par des médicamens qui changent la constitution du cerveau , et quand il divise îa fièvre demi-tierce en trois espèces. L'astrologie formait de son temps une branche essentielle de l'art de guérir. Il attribue à chaque heure une force particulière qui, suivant la décision de l'horoscope, influe sur les diverses parties du corps. Les instructions mystiques qu'il donne aux médecins pour en faire des charlatans prouvent qu'il sentait l'insuffisance de ses moyens et combien Pétrarque avait raison de déplorer que les sciences fussent livrées si longtemps à de pareils charlatans.

Le cardinal Vitalis du Four, auteur d'une compilation sur des sujets divers de médecine et de physique empruntés des Arabes ; le chartreux Torrigiano , qui étudia la médecine à Bologne et à Paris et publia des recherches scolastiques des plus subtiles sur tous les objets de la médecine ; Dinus de Garbo, Thomas son fils, commentateurs d'Avicenne et d'Hippocrate, grands partisans de l'astrologie; François de Piémont, qui ajouta un supplément aux écrits de Mésué; Bernard de Gordon , qui fit des cours publics à Montpellier; J. Gaddesden, professeur de médecine à Oxford, très soigneux de faire beaucoup payer ses visites ; Guillaume Vari-

gnana , professeur à Bologne , qui fit une collection de recettes absurdes contre toutes les maladies"; Geiitilis de Foligno , médecin très célèbre de son siècle, auteur d'un recueil de consultations et d'un traité sur les doses et les proportions des médicamens, sont autant de compilateurs du quatorzième siècle qui écrivirent sous Tinfluence de la superstition, de l'astrologie et des préjugés qui dominaient encore.

Gui de Cauliac , homme d'un grand génie, né dans le Gévaudan, élève de Montpellier et médecin du pape Urbain V à Avignon , doit être regardé comme le restaurateur de la chirurgie. Il repousse avec dédain les charmes usités de son temps et il simplifie singulièrement le traitement des tumeurs inflam^ matoires et celui des plaies. Pierre de la Cerlata ou Argelata, professeur à Bologne, fut aussi un chirurgien distingué qui décrivit les diverses loupes de la tete dont il recommande l'extirpation. C'est aussi dans le quatorzième siècle que commencèrent es disputes scandaleuses qui semèrent si long-temps a discorde entre la faculté de médecine de PaHs e le collège de chirurgie fondé peu avant Lanfranc C est auss, l>époque de l'inventL des armes à feu et d une ère nouvelle pour la chirurgie

Parmi les causes qui favorisèrent davantage le développement des sciences, au quinzième sl j on doit ranger l'impulsion donnée à la philo op^

aux arts par les Grecs réfugiés en Occident pou sesoustraire au despotisme et à la barbarie des TurcT

ainsi que les relationsqiietablirententre elles diverses nations d'Europe pour se garantir des invasions des Musulmans. L'étude de la langue grecque, plus généralement répandue , fit abandonner les commentateurs qui avaient tant défiguré les sciences et la philosophie. Platon et Aristote furent consultés dans leur idiome. On tâchait de penser plus juste , de mieux exprimer ses idées, L'Allemagne produisait alors des savans bienfaiteurs de l'humanité et des défenseurs des droitsde Thomme-Néanmoins la funeste influence de la théosophie et de l'astrologie sur la théorie et la pratique des sciences médicales était trop invétérée pour qu'il fût possible de la bannir tout-à-fait. Jacques Ganivet soutient que la cause des épidémies réside dans la conjonction des planètes, et celle des maladies de chaque individu dans la constellation qui l'a vu naître.

Des souverains même adoptaient et protégeaient encore cette théosophie absurde contre laquelle s'élevaient hardiment des savans très judicieux, nommément Pic de la Mirandoleet le chancelier Gerson.

La découverte de l'imprimerie par Jean Guttenberg de Mayence , et le premier essai qu'il en fit à Strasbourg, en i435, ainsi que la découverte de la gravure , exercèrent une influence heureuse sur la civilisation , et donnèrent aux sciences une impulsion toute nouvelle. Les ouvrages de médecine devinrent plus communs. Ceux d'anatomie et de botanique présentaient des gravures qui, quoique fort imparfaites , facilitaient l'intelligence des descriptions.

Ainsi le retour à l'étude de la langue grecque et la découverte de l'imprimerie contribuèrent beaucoup au perfectionnement de la médecine au quinzième siècle.

Ne croyez pourtant pas que tous les médecins rejetèrent à l'envi de ridicules préjugés et apprécièrent les découvertes nouvelles. La plupart imitèrent leurs prédécesseurs superstitieux et ignorans. Parmi les compilateurs de cette époque, remarquez surtout le Portugais Yalescus , qui exerça la médecine à Montpellier , où il fit paraître un ouvrage dans lequel sont consignées quelques observations intéressantes. Il regarde l'écume de la bouche et le râle comme des signes précurseurs de la mort, dans l'apoplexie. Il dit avoir guéri de violentes convulsions par des affusions répétées d'eau froide , suivies de frictions huileuses. Jean Platearius, présumé professeur à Pise , fit un compendium pratique , qui paraît n'être autre chose qu'une édition refondue de l'ancien ouvrage de Mathieu Platearius. Il rejette avec raison les remèdes acres et caustiques usités dans la plupart des maladies des yeux. Jacques de Forli , professeur à Padoue, fit, sur le traité de la génération d'Avicenne, un commentaire plein d'absurdités, parmi lesquelles les motifs qu'il expose pour prouver que l'enfant n'est pas viable à huit mois, ne sont pas des moins ridicules. Pierre de Tussignana, professeur à Bologne; Hugues Bunio, qui professa la médecine dans plusieurs universités d'Italie; Mathieu Ferrari de Gradi, Sigismond Polcastre; Antoine Cermisone

que Savonarola appelle son père, par reconnaissance sans doute; Mengo Bianchelli , Jean Concoreggio , Jean Arculanus furent tous médecins scolastiques , astrologues, commentateurs à la manière des Arabes, auteurs d'ouvrages divers, de consultations prolixes et absurdes, qui ne méritent pas d'être tirés de l'oubli.

Ant. Guainer , professeur de médecine à Pavie et à Padoue, doit être distingué de tous ces arabistes ignorans. Il dédaigne les préjugés, les charmes et l'alchimie, sans pourtant abjurer une foi trop aveugle dans les chimères de l'astrologie. Il rejette les fumigations employées contre la frénésie, et il rapporte l'observation d'une perte de mémoire si complète, qiie le malade se rappelait seulement quelques paroles exprimant des idées générales. Il indique en outre la préparation des eaux minérales artificielles. Bartholomée Montagnanà , professeur à Padoue , mérite également d'être distingué dans les fastes de l'art, malgré la prolixité de ses conseils, et bien qu'il recommande les médicamens à raison de la prédominance d'une humeur cardinale ou d'une température particulière. Il assure avoir fait quatorze ouvertures de cadavres, ce qui est admirable pour cette époque ; mais malheureusement ses recherches anatomiques sont faites dans la seule intention de voir d'après Galien,^t non dans celle de faire des découvertes nouvelles , ou de rectifier les erreurs du médecin de Pergame , ce qui eût été bien plus louable. Il donne sur les maladies lépreuses une descrip-

( tS" )

tion qui n'est pas complète, au dire de K. Spreiigel , qui fait remarquer que cette maladie était devenue plus bénigne alors.

Michel Savonarola se rendit célèbce par son indépendance pour les opinions scolastiques de cette époque, et par son esprit observateur. 11 avoue ingénuement avoir peu de confiance dans les principes d'Averrhoës, et il dit , au sujet de la théorie de la frénésie basée sur les quaUtés élémentaires. <t Je Jie m'arrêterai pas plus long-temps à discuter cette théorie , parce qu'elle n'a pas la moindre influence sur la pratique. » Son abrégé de médecine pratique renferme des observations importantes , mêlées à d'autres qui sont oiseuses , ou tout-à-ftùt erronnées.

Deux ouvrages sur la matière médicale et la pharmacie parurent aussi pendant le quinzième siècle. Saladin d'Asculo en fit un , dans lequel on trouve des renseignemens précieux sur les connaissances pharmaceutiques de ce temps-là , des instructions morales et de bons conseils pour les apothicaires. Les officines, en France, commençaient à être soumises à la surveillance des facultés et des médecins rétribués par l'état, tandis qu'en Allemagne, les apothicaires n'étaient, à vrai dire, que des droguistes , des confiseurs ou épiciers qui ne préparaient pas les médicamens.La première pharmacie de Halle fut établie en 1498 ; et , suivant l'usage du temps , l'apothicaire était tenu d'envoyer annuellement une certaine quantité de sucre, confitures, etc., aux magistrats qui l'avaient autorisé à exercer. L'autre

ouvrage sur la matière médicale et les poisons est de saint Ardouin de Pescaro.

Toute cette époque est déplorable pour la chirurgie qui était livrée presque entièrement aux barbiers et aux baigneurs. Les médecins, étrangement abusés, craignaient de déroger en faisant des opérations. L'Europe avait à peine un chirurgien célèbre, et il fallait aller en Asie pour avoir iin oculiste habile. En France, un arrêt du parlement, rendu en 1425, interdit aux barbiers la pratique des opérations. Ce fut un sujet de nouvelles disputes entre la faculté de médecine et le collège Saint-Côme. Bertapaglia , professeur à Padoue , négligeait la pratique des opérations, quoiqu'il se fût occupé de maladies chirurgicales et qu'il eût disséqué plusieurs cadavres. Ce fut pourtant à cette époque qu'on imagina, en Calabre , des moyens de réparer la perte de certaines parties, surtout celle du nez.

Deux ItaUens, Antoine Bénivieni et Alexandre Benedetti , praticiens formés sur le modèle des anciens Grecs, prouvèrent, le premier par de bonnes remarques sur les opérations de la taille et de la cataracte , le second par ses services comme chirurgien militaire dans l'armée des Vénitiens , qu'ils avaient étudié et exercé la chirurgie avec distinction.

§ V. Maladies nouçelles.

Les médecins suivaient aveuglément les préceptes

de Galien et d'Avicenne , sans oser s'écarter de leurs méthodes , soit en théorie , soit en pratique. Il fallait encore l'apparition de maladies épidémiques dont on ne trouvait aucune trace dans les écrits des anciens pour désiller les yeux des superstitieux et des routiniers, pour faire sentir enfin que Galien et Avicenne n'avaient pas tout vu, n'étaient pas des oracles infaillibles.

La coqueluche parut la première fois en 1414? et elle fit périr beaucoup de monde en France. La suette , qui se manifesta d'abord en Angleterre , en i486, et reparut en i5i4 et i5i8, fut aussi très meurtrière. Les malades succombaient fréquemment dès le premier jour; et dans beaucoup de villes, cette cruelle épidémie enlevait plus d'un tiers de la population. Elle fut précédée par des pluies abondantes et un vent de Sud presque continuel, lors de sa troisième apparition , et elle se propagea dans plusieurs contrées d'Europe. Ce fléau revint encore désoler l'Angleterre, en i55i.

La durée extrêmement courte de cette maladie est tout-à-fait caractéristique. Rarement elle excédait quarante-huit heures. Une prostration extraordinaire et la défaillance annonçaient son début auquel succédait parfois un violent tremblement , puis une soif inextinguible, une ardeur brûlante, une anxiété extraordinaire , des spasmes d'estomac et presque toujours le désespoir causé par l'appréhension d'une fin prochaine; puis une céphalalgie atroce, le délire, l'état comateux et la mort. Ajoutez à

cela des sueurs excessives et d'autres symptômes quii décelaient plus ou moins de danger , ou le retour ài la santé, quand il y avait à^ soulagement à la fin dui premier jour. Cette maladie régna plus particulière-ment en été et en automne. Elle fit plus de victimes* parmi les sujets jeunes et robustes et les personnes» riches. Le traitement le plus généralement suivi avaitt pour objet de favoriser légèrement la transpirationi et de relever les forces.

Le scorbut fut aussi regardé comme maladie nouvelle. Mais cette assertion est au moins contestable;; car il paraît évident que le scorbut, en laSo, décimaj l'armée de saint Louis en Palestine. Les voyages lointains sur mer, en rendant cette maladie plus commune, devaient nécessairement la faire juger nouvelle par ceux qui l'observaient pour la première fois.. Pierre Quirino , marchand vénitien de Candie, ett surtout Vasco de Gama virent leurs équipages presque entièrement détruits par le scorbut qui fit tanti de ravages dans l'escadre de Cartier. Ce fut aussi ,, dit-on , l'époque de l'apparition de la plique polonaise.

La syphilis , qui avait , lors de son grand développement, beaucoup de rapports avec la 'èpfe, affligeait honteusement l'espèce humaine. On crut que c'était une maladie nouvelle , parce qu'elle éclatait presque en même temps dans toute l'Europe. Elle occasionna une révolution dans les écoles de méde=, cine ^ et les plus vives contestations à l'égard det son origine , et sur les lieux qui en offrirent les pre-

mières traces. Vous vous rappelez sans doute ce qui a été dit à cet égard, et vous lirez avec intérêt l'opinion de K. Sprengel, savant très érudit , qui a beaucoup approfondi le sujet de l'origine de la syphilis. Les preuves données à l'appui de son importation d'Amérique lui semblent insuffisantes et dénuées de fondement. Il fait observer très judicieusement qu'il est bien difficile que cette maladie soit née chez un peuple aussi sobre , aussi peu corrompu que l'étaient les Américains. D'ailleurs, les maux vénériens se multiplièrent vers la fin du quinzième siècle , en raison de l'affaiblissement de la constitution lépreuse. La rapidité de leur développement dans l'Europe entière, pendant l'été de 149^1 s'accorde peu avec l'origine américaine. Enfin , des astrologues regardaient ce mal comme provenant d'une certaine conjonction des astres , tandis que les Espagnols en accusaient alternativement les Américains , leurs victimes , et les Juifs ou Marannes vivant parmi eux, et dont ils se montrèrent ennemis aussi barbares que persécuteurs implacables.

L'histoire des maladies épidémiques et contagieuses de cette époque ne décèle pas moins d'ignorance que celle de la plupart des maladies sporadiques et intercurrentes. En 1480, Louis XI supplie l'ermite saint François de Paule d'intercéder auprès de Dieu et de lui prolonger la vie , en même temps qu'il croit en ranimer les restes en s'abreuvant du sang qu'on tire à des enfans, dans la fausse espérance de corriger l'âcreté du sien ; « car , dit Voltaire , l'ignorante

médecine du temps conseillait de faire boire du sang d'un enfant aux vieillards apoplectiques , aux lépreux , aux épileptiques (i). »

(i) Voltaire, t. xyiii. p. Sgo.

Page 1