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CHAPITRE VIII

HODOLPHE DE HABSBOURG.

Après la mort de Berthold, ses domaines passèrent par héritage aux maris de ses deux sœurs. Ulrich, comle de TCybourg, hérita de toutes les terres que la maison de Zaeringen avait possédées au midi du Rhin et où se trouvaient les villes de Fribourg, de Laupen, de Berlhoud. Tout ce qu'elle avait possédé au nom de l'empire retourna à l'empereur. Les droits de Zurich et de Berne comme villes impériales furent reconnus. L'indépendance des Waldsletten le fut également. Les seigneurs du pays romand se réjouirent d'être affranchis de la dépendance où ils avaient vécu sous les ducs de Zaeringen. L'évéque et le chapitre de Lausanne déclarèrent même qu'ils ne reconnaissaient plus l'autorité de l'empire et ils recherchèrent l'appui du comte de Savoie qui commençait à étendre ses possessions de ce côté.

Cependant l'empereur Frédéric II, après avoir, comme ses prédécesseurs, lutté toute sa vie, soit contre l'ambition des papes, soit contre l'esprit d'indépendance des vassaux de l'empire, vint à mourir en 1250. Après sa mort, les princes de l'empire ne purent tomber d'accord pour lui choisir un successeur. Les empereurs élus tantôt par les uns, tantôt par les autres, étaient souvent des princes étrangers qui, ne possédant point de terres dans l'empire , n'avaient aucun moyen de faire respecter leur autorité. Il y en eut jusqu'à trois à la fois, aussi peu en état les uns que les autres de se faire obéir. Il n'y avait

plus ni frein, ni règle ; les grands vassaux se faisaient la guerre comme des souverains indépendants ; les petits imitaient l'exemple des grands; chaque gentilhomme prétendait faire la guerre . pour son compte, et cette guerre dégénérait en brigandage; elle consistait à ravager et à piller les terres de ses voisins], surtout des villes et des couvents, et à rançonner les voyageurs, ensorle qu'il n'y avait plus de sécurité pour personne, ni dans sa maison, ni sur les grands chemins. Cette époque désastreuse est appelée l'interrègne.

Là où il n'y avait plus aucune autorité qui protégeât les faibles, ceux-ci ne pouvaient trouver de sécurité qu'en s'unissant entr'eux. On vit donc se former à cette époque plusieurs ligues ou confédérations de villes auxquelles se joignaient souvent aussi desjprinces séculiers ou ecclésiastiques. C'est ainsi que la ligue du Rhin , dont les villes de Bàie et de Zurich faisaient partie, comptait parmi ses membres le duc de Bavière, les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne, et d'autres princes ou seigneurs.

Rodolphe de Habsbourg , dont nous avons mentionné plus haut la naissance, fut pendant sa jeunesse violent, injuste envers ses proches, toujours en guerre avec ses voisins; mais l'âge et les revers lui enseignèrent la justice et la modération. On le vit dès lors prendre toujours les armes pour proléger les faibles contre les agressions injustes des puissants. Ses manières simples, affables et enjouées lui gagnaient la confiance de tous ceux qui l'approchaient; il était d'une sobriété remarquable; quelques racines crues lui suffisaient en campagne pour apaiser sa faim; ennemi du faste, ses soldats le virent souvent recoudre lui-même ses vêtements de cette main qui les conduisait à la victoire. On raconte qu'un jour, à la chasse, ayant rencontré un prêtre qui portait à un mourant les secours de la religion , il le fit monter sur son cheval pour traverser un torrent débordé et l'accompagna, conduisant le cheval par la bride, jusqu'à la maison du malade. On ajoute que cette action fut une des causes de l'élévation où il parvint plus lard, et que ce prêtre, devenu secrétaire de l'archevêque de Mayence, l'entretint

si souvent de la piété et des vertus de Rodolphe, que ce prélat en fut engagé à diriger sur lui les suffrages des princes de l'empire lorsque l'anarchie toujours croissaule leur fit sentir le besoin d'élire un empereur.

L'héritage de la branche aînée de la maison de Kybourg accrut considérablement sa puissance. Il était baillif impérial et avoué des Waldstetten, déjà alors appelés quelquefois les Suisses (de Schwytz). Les Zuricois, attaqués par le seigneur de Regensperg, par les comtes de Toggenbourg, de Rapperschwyl et d'autres, l'invitèrent à se mettre à leur téte. Rodolphe se rendit maître successivement des châteaux du seigneur de Regensperg, qui entouraient Zurich comme un filet , et le contraignit à demander la paix.

Tandis que Rodolphe était occupé de celte guerre, il lui en survint deux autres, l'une avec l'évéque et la ville de Baie, l'autre avec l'abbé de Saint-Gall. Après avoir réfléchi sur la nature de ces différentes querelles et le caractère de ses adversaires, il prend son parti, monte à cheval, suivi seulement de deux hommes, et voyageant à travers champs, arrive au château de Wyl, résidence de l'abbé de Sainl-Gall, au moment où ce prélat était à table avec un grand nombre de chevaliers qui se disposaient à entrer en campagne avec lui. Tout-à-coup on vient annoncer que le comte de Habsbourg demande à être introduit. Avant que l'assemblée ait pu se remettre de sa surprise, Rodolphe parait dans la salle et s'adressant à l'abbé : « Seigneur abbé, dit-il, un différend nous divise en ce moment; » je suis prêt à le soumettre à des arbitres, et je suis venu pour • vous dire qu'entre l'abbé de Sainl-Gall et le comte de Habs- » bourg il ne doit plus désormais y avoir de guerre. » Ces paroles furent accueillies avec joie, le comte fut invité à se mettre à table, et pendant le repas il raconta ses griefs contre les Bàlois et les fit envisager comme étant communs à toute la noblesse allemande, ensorte que tous les assistants et l'abbé luimême lui promirent de marcher avec lui contre Bàle. Eu effet, leurs attaques réunies obligèrent bientôt la ville à demander la paix, et l'évéque, qui résista plus long- temps, dut l'acheter à prix d'argent.

Toutes ces expéditions militaires n'empêchaient pas Rodolphe de songer aussi à s'agrandir par des voies pacifiques. Il étendit ses domaines héréditaires par de nombreuses acquisitions, parmi lesquelles on remarque les villes de Lenzbourg, d'Arau, de Zug, de Sursée et d'autres encore. Brouck avait été jusqu'alors 4a principale ville de ses états.

Tandis que dans le pays allemand , le comte de Habsbourg croissait en puissance et en réputation , la maison de Savoie s'agrandissait de son côté dans le pays romand. Le comte Pierre, surnommé le petit Charlemagne, réunit successivement sous sa domination, soit par des négociations ou des achats, soit par la force des armes, presque tout ce qu'on appelle aujourd'hui la Suisse française, le Bas- Valais, une grande partie du canton de Fribourg, le pays de Vaud à l'exception des terres de l'évéché de Lausanne. Il gouverna ses nouveaux élals avec justice et avec sagesse, établit partout une administration bien réglée, et publia, avec le consentement des prélats, des seigneurs et des villes, des statuts généraux pour régler les formes de la justice à l'égard du pauvre, de la veuve, de l'orphelin et de l'étranger. Le pays de Vaud était gouverné, au nom du comte de Savoie, par un baillif qui résidait à Moudon.

Berne, encore sans territoire, entourée de tous côtés par les terres de la maison de Kybourg, recherchait l'appui des comtes de Savoie et se plaça même temporairement sous leur obéissance. Elle aida le comte Pierre à faire la conquête du pays de Vaud, qu'elle devait, deux siècles et demi plus tard , conquérir elle-même sur ses successeurs.

Cependant la guerre avec Bâle s'était rallumée en 1283, et Rodolphe assiégeait cette ville , lorsque tout-à-coup une députation solennelle vint lui annoncer que les princes de l'empire assemblés à Francfort-sur-Mein , en considération de ses vertus et de sa sagesse, venaient de l'élire empereur. Aussitôt les portes s'ouvrent, et le nouvel empereur, tout en promettant oubli dtl pdssc et bienveillance pour l'avenir, fait son entrée dans la ville aux acclamations des bourgeois. Chacun se félicite de toucher au terme de cette longue anarchie, et tandis que

RODOLPHE DE HABM01R6.

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tout le peuple de l'Argovie accourt à Brouck pour saluer la nouvelle impératrice, Rodolphe, accompagné de toute la noblesse de la haute Allemagne et d'un grand nombre de députés des villes et des paysans libres, se mit en marche pour aller recevoir à Aix-la-Chapelle la couronne de Charlemagne des mains de l'électeur de Cologne.

Rodolphe conserva sur le trône la même simplicité de manières, la même affabilité envers tous, que lorsqu'il était encore simple comte de Habsbourg. C'est ainsi qu'il ne dédaigna pas d'accepter un jour l'invitation d'un riche maître tanneur de Bàle. Frappé de l'opulence qui régnait dans cette maison, il demanda à son hôte, pourquoi, étant si riche, il continuait pourtant son métier : « Parce que c'est mon métier qui me • fait riche, • répondit le tanneur.

Il confirma les franchises des villes et des paysans libres et en accorda de nouvelles. En même temps il travaillait à accroître la puissance de sa maison, afin d'être toujours en état de faire respecter son autorité comme chef de l'empire. Il acheta la ville de Fribourg de son parent le comte de Habsbourg-Lauflenbourg, qui avait succédé à la maison de Kybourg dans les possessions de celle de Zaeringen. Par sa victoire sur Ottocar, roi de Bohême, margrave de Moravie, duc d'Autriche, de Slyrie, de Carniole et de Carinthie, qui perdit la vie sur le champ de bataille, il jeta les fondements de la puissance que la maison d'Autriche a exercée en Allemagne et en Europe jusqu'à ce jour.

Le comte de Savoie était alarmé de la fortune rapide de Rodolphe, qui, de son côté, se méfiait de l'ambition de cette maison. De là plusieurs guerres qui se terminèrent par une médiation. Le comte abandonna à l'empereur Gumminen, Moral et Payerne.

A Genève, l'évèque, le comte et les bourgeois, ainsi que le comte de Savoie, se disputaient le pouvoir. Lasse de ces troubles continuels, plusieurs familles vinrent chercher un séjour plus tranquille sur les terres du comte de fteuchàtel. Elles y fondèrent, l'an 4283, les Geneveys et complétèrent ainsi cette couronne de villages qui entoure le Val-de-Ruz.

k% RODOLPHE DE HABSBOURG.

Les relations des Bernois avec la maison de Savoie avaient indisposé Rodolphe contr'eux. Une persécution contre les Juifs, accusés du meurtre d'un enfant et qui réclamèrent la protection de l'empereur, donna lieu à une rupture. Rodolphe vint mettre le siège devant Berne, Tan 1288.

Ce fut pendant ce siège que les tuteurs du jeune comte Rodolphe ou Rollin de Neuchàtel le conduisirent au camp impérial, où il remit son comté entre les mains de l'empereur. Rodolphe le remit aussitôt à Jean de Bourgognc~Chàlons, seigneur d'Arlay, qui le rendit à Rollin pour le tenir de lui en fief. Ainsi le comté de Neuchàtel , qui depuis l'extinction de la maison de Zaeringen était un fief immédiat de l'empire, redevint un arrière-fief. On n'est pas d'accord sur les motifs qui engagèrent les tuteurs de Rollin à celle démarche : ce qui est sûr , c'est que cet acte a exercé une grande et heureuse influence sur les destinées de Neuchàtel, car c'est sur celte inféodation de 1288 que les Trois-Etats fondèrent, six cent dix-neuf ans plus tard , la sentence par laquelle la souveraineté fut adjugée à la maison de Brandebourg.

Déjà alors les limites du comté de Neuchàtel étaient à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Les autres possessions de cette maison en avaient été détachées par des partages de famille, d'où résultèrent les branches collatérales des comtes de Nidau, d'Arberg et de Strasberg. Les seigneurs de Valangin , issus de la branche d'Arberg, restèrent seuls sous la suzeraineté du comte de Neuchàtel. Le bailliage de Bienne, engagé à l'évéque de Bâle, n'a jamais été racheté. Le comte commençait à consulter les bourgeois de Neuchàtel avant de faire des lois ou de conclure des traités, lorsque la charte de 1214 s'y trouvait intéressée. Le comte Rodolphe III avait donné en 1260, à la ville de Nugerol ou Neureux , des franchises à peu près semblables à celles de Neuchàtel. Les montagnes commençaient à se peupler; les seigneurs de Valangin avaient fondé des chapelles au Locle et à la Sagne.

Rodolphe fut obligé de lever le siège de Berne pour marcher contre le comte de Haute-Bourgogne. Après son départ f les

Bernois sortirent de leurs murailles el allèrent attaquer la noblesse de TOberland , dont les châteaux furent en partie détruits.

Au printemps de Tannée suivante, 4289, le banneret de Berne, Brugger, aperçut une troupe ennemie qui s'avançait vers la porte inférieure de la ville , du côté de cette chaîne de collines appelée la Schosshalde. Ne consultant que son courage, sans se donner le temps de reconnaître la force de l'ennemi, ni d'appeler la bourgeoisie sous les armes, il saisit la bannière, et suivi du petit nombre de bourgeois qu'il avait pu rassembler à la hâte, il marche à la rencontre de l'ennemi. C'était le duc Rodolphe , fils de l'empereur, à la téte d'une nombreuse armée. Dans cette position critique , la petite troupe des Bernois ne recula pas; la famille des Neunhaupt, la plus nombreuse de Berne, périt tout entière dans le combat. Enfin le secours arriva ; Walo de Greiers arracha la bannière de Berne des mains des ennemis et la rapporta dans la ville, déchirée et sanglante; il fut surnommé le brave, el ce surnom resta à ses descendants. Le combat de la Schosshalde fut le dernier fait d'armes de cette guerre.

Rodolphe était avancé en âge , et sans doute aussi les fatigues de la guerre et les soucis de la royauté avaient altéré son tempérament robuste. Dix-huit ans après que la divine providence, comme il aimait à le répéter , l'eut fait monter de la cabane de ses pères dans le palais impérial, il tomba dangereusement malade. 11 jouait aux dames lorsqu'on vint lui annoncer qu'il devait se préparer à quitter cette vie : • Eh bien, dit-il tranquillement, > à Spire! » C'est dans la cathédrale de Spire qu'étaient les sépultures des empereurs. Il mourut en route, avant d'y arriver.

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