CHAPITRE XII
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Bâle n'était pas encore entièrement relevée de ses ruines, cl les débris de ses remparts comblaient encore ses fossés, lorsqu'elle sévit menacée d'un nouveau danger. Arnold de Cervole, gentilhomme du Périgord, à la tête de quarante mille hommes qui se trouvaient sans emploi depuis que les guerres entre la France et l'Angleterre avaient cessé, et qui vivaient de pillage quand ils ne trouvaient pas un prince disposé à soudoyer leur courage, se dirigea vers cette ville. Les Bàlois, dans leur détresse, implorèrent le secours des confédérés. Berne et Soleure, qui avaient déjà une alliance avec Bâle, envoyèrent quinze cents hommes par le Hauenstein. Leur chef dit en arrivant : « Comme nous avons été envoyés avec l'ordre de tout ris- » quer pour votre défense, braves amis et confédérés, nous » vous demandons de nous indiquer le poste où sera le plus grand » danger. » Le lendemain arrivèrent trois mille hommes des autres cantons, qui n'avaient aucune alliance avec Bâle, et l'ennemi, voyant la contenance intrépide de cette petite troupe, et jugeant sans doute que la victoire en tout cas lui serait peu profitable, prit une autre direction.
Le héros de Taelwyl, Roger Manesse, avait remplacé à Zurich Rodolphe Brun dans la charge de bourgmestre; mais la famille de celui-ci n'avait pas renoncé à ses habitudes de domination. Un acte de violence qu'un de ses fils, Bruno Brun, prévôt du chapitre de Zurich, se confiant, soit dans sa haute dignité ecclésiastique, soit dans le crédit de sa famille, soit peut-être dans l'appui de l'Autriche, se permit contre l'avoyer de Gundoldingen, de Lucerne, et pour lequel il fut banni de Zurich, donna lieu à une ordonnance des cantons appelée la charle des prêtres, qui avait pour but de maintenir la sécurité publique et le res-
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pect pour les lois et les magistrats , et de réprimer l'abus que les ecclésiastiques faisaient souvent de leurs privilèges. Ce fut le premier acte fait en commun par les cantons.
Le comte Rollin de Neucbâtel, après un règne de cinquantesix ans, avait laissé ses états à son fils Louis. Brave et généreux, mais insouciant et prodigue, Louis passa sa vie à faire la guerre , soit pour lui-même , soit au service des plus puissants princes de son temps. Presque jamais récompensé de ses services, ni même remboursé de ses avances, il eut dans ses vieux jours la douleur de voir le dernier fils qui lui restât, Jean-le- Bel , mourir en captivité , parce que son trésor épuisé ne lui permettait pas de payer sa rançon. Il mourut lui-même bientôt après, le dernier de son antique maison, et fut enseveli auprès de ses pères dans le tombeau qu'il leur avait fait élever dans la collégiale et qui a été restauré de nos jours.
Son règne fut signalé d'une manière plus réjouissante par les 'progrès de l'affranchissement des peuples. Aux bourgeoisies de Neuchâtel et du Landeron vient se joindre, en 1343, celle de Boudry, chargée de la garde du passage de l'Areuse , et Jean d'Arberg accorde, en 1332, les premières franchises aux bourgeois de Valangin. Mais, à cette époque, la liberté cesse d'être l'apanage des nobles et des bourgeois ; les affranchissements des gens de la campagne se multiplient; les communautés du vignoble obtiennent de nombreuses dotations en forêts dans les montagnes de Valangin; le Locle et la Sagne reçoivent leurs franchises; la Chaux-de- Fonds commence à se peupler, et des familles franc-comtoises viennent fonder les Brenets.
Le comte Louis laissait deux filles, Isabelle, mariée au comte Rodolphe de Nidau, l'élève et le pupille de Rodolphe d'Erlach, et Varenne, mariée à Egon de Fûrstenberg, comte de Fribourg en Brisgau. Isabelle succéda à son père; Varenne reçut en fief le Landeron ; Marguerite de Vufflens, troisième femme de Louis, fut mise en possession de Boudry pour en jouir sa vie durant avec d'autres terres situées hors du comté ; mais elle ne tarda pas à se brouiller avec Isabelle , et , par l'intervention du duc de
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Bourgogne , Boudry lui fut retirée , après qu'elle eut exercé contre ses habitants d'affreuses cruautés.
Bientôt après l'apparition d'Arnold de Cervole , les Bernois soutinrent contre l'évéque de Bâle, à l'occasion de leur alliance avec la ville de Bienne, une guerre qui se termina par un arbitrage, et qui ne fut que le prélude de luttes plus importantes, soit par leurs résultats , soit par les dangers dont elles furent accompagnées.
Des quatre fils d'Àlbert-le-Sage, les deux premiers lui survécurent peu; le troisième, Albert, d'un caractère paisible, mal dirigé par des tuteurs inûdèles, ne reçut, de l'héritage de son père, que Vienne et l'Autriche; le cadet, Léopold, auquel toutes les autres possessions de sa maison, et en particulier l'Argovie et les autres terres voisines des confédérés , échurent en partage , montra plus tard ce bouillant courage et ce caractère chevaleresque qui distinguaient son oncle du même nom qui fut vaincu à Morgarten.
Toute celle contrée était en paix, lorsque Enguerrand, seigneur de Coucy et comte de Soissons, vint, à la téle d'une armée formidable, réclamer du duc Léopold la dot de sa mère, 611e de cet ancien Léopold, ou plutôt l'Argovie, qui avait été engagée pour sûreté de celte dot. Le sire de Coucy était l'un des plus puissants seigneurs de France ; les mêmes circonstances qui avaient favorisé la réunion des bandes de Cervole contribuèrent à grossir son armée; gendre du roi Edouard III d'Angleterre , un grand nombre de gentilshommes de ce pays , que la paix laissait sans occupation, vinrent se ranger sous ses drapeaux ; c'est pourquoi les écrivains de ce temps donnent le nom d'Anglais à toute son armée.
A l'approche de l'orage qui le menaçait , Léopold rechercha l'appui des confédérés. Mais dans la diète qui fut convoquée à cette occasion, les députés de Schwylz dirent, que le duc ne leur avait jamais fait aucun bien, ni Coucy aucun mal; que celui-ci ne viendrait pas les attaquer dans leurs montagnes , et que s'il le faisait, ils sauraient se défendre sans secours étranger. Us engagèrent donc les autres cantons à ne prendre
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aucune part à cette guerre ; mais Zurich et Berne, plus exposés, regardant l'Argovie comme Jeur boulevard, conclurent une alliance défensive avec l'Autriche.
Vers la fin de Tannée 1375, les bandes de Coucy franchirent sans trouver de résistance le passage du Hauenstein que les comtes de Nidau et de Kybourg s'étaient engagés à garder, et se répandirent comme un torrent dans les plaines arrosées par l'Aar. La terreur marchait devant elles; à leur approche, les populations des villages argoviens jetaient leurs armes et s'enfuyaient. Ainsi abandonné, le duc fit détruire les moissons, les fourrages et les arbres fruitiers, et s'enfuit désespéré. Une partie des Anglais remonta l'Aar et investit le château de Nidau. Le comte Rodolphe ayant levé la visière de son casque pour observer les ennemis , fut atteint d'une flèche qui le tua. Avec lui s'éteignit la branche des comtes de Nidau. Les comtes de Strasberg s'étaient éteints peu d'années auparavant; le dernier comte régnant d'Arberg, affligé de la lèpre, avait vendu ses terres aux Bernois; il ne resta, de toute la maison de Neuchàtel, que la comtesse Isabelle, veuve de Rodolphe de Nidau, qui régnait à Neuchâtel , et le rameau des comtes d'Arberg établi à Valangin. Une colonne anglaise ayant pénétré dans le comté, Isabelle appela aux armes tous ses sujets, et l'ennemi se retira après avoir brûlé l'abbaye de Fontaine- André.
De tous les sujets de l'Autriche, les montagnards de l'Entlibuch furent les seuls qui osèrent résister aux Anglais. Ils surprirent , au nombre de six cents , une colonne ennemie de trois mille hommes, près du bois de Bùttisholz, au lieu appelé aujourd'hui le tertre des Anglais, et la défirent entièrement. Ils revinrent montés sur les chevaux des Anglais et couverts de leurs riches armures. Les gentilshommes étaient restés jusques là enfermés dans leurs châteaux; l'un d'eux, voyant passer un des vainqueurs paré des dépouilles de l'ennemi , ne put s'empêcher de s'écrier : « 0 noble chevalier! comment ton armure » se trouve-t-elle sur le dos d'un paysan? » — « Cela vient, répondit le paysan, « de ce qu'aujourd'hui nous avons mêlé le • sang des chevaux et le sang des chevaliers. »
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A Berne, le sénat, effrayé de la multitude des ennemis, songeait déjà à dévaster les campagnes , comme le duc d'Autriche, et à s'enfermer dans la ville. Mais lorsque tant de nobles chevaliers étaient sur le point de désespérer de la pairie, un simple bourgeois leur rappela que leur devoir était de défendre les campagnes et non de les dévaster, et déclara que quant à lui, il irait défendre son héritage contre les Anglais, seul ou avec tous les braves gens qui voudraient se joindre à lui. Ses paroles ranimèrent le courage de ses concitoyens et les campagnes furent épargnées. Il s'appelait Jean Rieder.
La veille de Noël , Othon de Bubenberg , qui commandait à Laupen avec six cents hommes, traversa par une nuit obscure le grand marais qui était gelé , et renforcé par les paysans des comtés d'Arberg et de Nidau , attaqua à Anet un corps anglais dont il fit un grand carnage. Les débris de ce corps s'étant retirés du côté de Cerlier , où ils trouvèrent des renforts , recommencèrent un combat encore plus meurtrier, jusqu'à ce que l'arrivée d'un corps de huit cents Neuchâtelois qui venait de rejeter au-delà de la Thielle un parti de maraudeurs anglais, décida la victoire en faveur des Bernois.. Trois jours après, l'avoyer Jean de Bubenberg, à la tête de quatre mille cinq cents hommes, attaquait, aussi pendant la nuit, un autre corps stationné à Fraubrunnen et commandé par le comte de Kent. Après un combat opiniâtre, dans lequel le comte de Kent et plusieurs des plus illustres chevaliers anglais perdirent la vie, les Anglais se retirèrent, laissant trois mille morts sur le champ de bataille. Du côté des Bernois, Jean Rieder resta parmi les morts, ayant agi comme il avait parlé.
Enguerrand de Coucy, dont l'armée s'affaiblissait par la misère et le froid autant que par les combats , et qui voyait le nombre de se3 ennemis s'accroître de jour en jour, renonça à son entreprise et repassa le Hauenstein.
A la même époque, une contestation, qui dura plusieurs années, aurait pu diviser la confédération naissante, si les états confédérés avaient eu moins de modération et moins de respect pour la justice.
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Deux familles nobles et influentes du canton d'Unterwalden, les sires de Hunwyl et de Waltersberg , vivaient en inimitié avec le sire de Rinkenberg, bourgeois de Berne, seigneur de Brienz et de toute cette partie de l'Oberland. Par ce motif, usant de leur influence sur la jeunesse du pays, ils avaient cherché à faire rejeter la demande de Berne d'être admise dans la confédération ; mais les hommes âgés et les magistrats , étrangers à ces démêlés, et qui ne considéraient que l'avantage du pays , l'avaient emporté. Alors ces gentilshommes engagèrent les gens de Brienz à demander à la landsgemeinde d'Unterwalden de les protéger contre leur seigneur et de les admettre dans sa combourgeoisie. Leur demande leur fut accordée à une faible majorité. Dès ce moment ils se regardèrent comme quittes de toute obligation envers leur seigneur. Les Bernois firent des représentations à Unterwalden, mais elles demeurèrent saps succès. Alors ils réclamèrent la médiation d'Uri et de Schwytz et ils en attendirent le résultat pendant quinze ans. Au bout de ce temps, ils firent savoir à Uri et à Schwytz, « que la ville de Berne allait incessamment réduire à l'obéissance par la force des armes les sujets du seigneur de Rinkenberg, son combourgeois, et qu'elle priait ses confédérés d'Uri et de Schwytz d'engager Unterwalden à ne pas assister des rebelles contre des confédérés, ce qu'elle regretterait, le châtiment des gens de Brienz étant une chose résolue.» En effet, les représentations . de ces deux cantons, auxquels se joignirent Zurich et Lucerne , engagèrent la landsgemeinde d' Unterwalden à renoncer à la combourgeoisie avec les sujets de Rinkenberg ; elle demanda seulement qu'ils ne fussent pas punis pour ce qui s'était passé.
Depuis ce moment, toute punition infligée à un homme de Brienz fut représentée comme un acte de vengeance à cause de la combourgeoisie. Hunwyl et Waltersberg firent accroire au peuple d' Unterwalden que le seigneur de Rinkenberg se jouait de lui et opprimait cruellement ses malheureux sujets. La combourgeoisie fut renouvelée. Une expédition militaire des Bernois ne produisit qu'une soumission apparente et passagère. Après leur départ , les ennemis de Rinkenberg lui dressèrent
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une embuscade tandis qu'il péchait tranquillement dans un lac voisin; il fut saisi et transporté au- delà du Brûnig, dans le canton d'Unterwalden; son château fut pillé et incendié, etBrienz occupé. Le peuple d'Unterwalden fut étranger à ces excès.
Le moment était venu pour Berne de faire respecter son combourgeois ; les vallées de l'Oberland furent occupées à main armée; les hommes d'Unterwalden qui défendaient Bricuz furent chassés. Hunwyl et Waltersberg engagèrent leurs concitoyens à requérir l'assistance des confédérés; Berne invoqua le droit fédéral. Une diète assemblée à Lucerne prononça en faveur de Berne et de Rinkenberg et interdit à Unlerwald d'admettre dans sa combourgeoisie des ressorlissans de Berne au-delà du Brûnig.
Quand la landsgemeinde d'Unterwalden eut connaissance de cette décision , elle statua que ces nobles qui l'avaient entraînée à une action injuste, et qui avaient attiré sur elle cette humiliation, seraient, eux et leurs descendants à perpétuité, exclus de toutes charges et fonctions publiques.
Après avoir ainsi affermi sou autorité dans cette partie de l'Oberland , car les sujets de ses combourgeois lui rendaient les mêmes services que ses propres sujets, Berne accrut aussi sa puissance d'un autre côté plus qu'elle ne l'avait encore fait depuis sa fondation. Nous avons vu que les vastes domaines des ducs de Zieringen, et notamment Thounc et Bcrlhoud , avaient passé , après l'extinction de cette maison , dans les mains de la maison de Kybourg, puis dans celles d'une branche de la maison de Habsbourg-Lauffenbourg qui prit alors le nom de Kybourg. Comme cette autre branche de la même maison qui Gnit par perdre Kapperschwyi à la suite de ses entreprises contre la ville de Zurich , les comtes de Kybourg furent les artisans de leur propre ruine; ils dissipèrent follement leurs revenus, se laissèrent obérer, et eurent recours, pour rétablir leurs affaires , aux mêmes moyens désespérés qui avaient si mal réussi au comte Jean de Rapperschwyl. Le comte Rodolphe de Kybourg fit un complot pour surprendre au milieu de la nuil la ville de Soleure et s'en emparer. Un chanoine , dont la maison touchait au rempart, devait introduire les conjurés dans la
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ville. Mais le complot fut éventé, et Rodolphe se retira après avoir exercé d'inutiles cruautés sur tous les Soleurois qui tombèrent entre ses mains.
Les Soleurois requirent aussitôt le secours de leurs alliés de Berne, qui commencèrent par s'emparer de la ville de Thoune. Rodolphe mourut sur ces entrefaites, et son frère Berthold lui succéda.
Berne requit à son tour les confédérés, ainsi que ses alliés, le comle de Savoie et la comtesse de Neuchâtel , et assiégea avec quinze mille hommes, pendant six semaines, la ville de Berlhoud. Au bout de ce temps, le comte proGta d'une sus- . pension d'armes qu'il avait obtenue, pour introduire des secours dans la ville , et les confédérés , qui commençaient à manquer de vivres, furent obligés de lever le siège.
Mais les armes des Bernois avaient été victorieuses sur tous les autres points; les ressources de Berthold étaient épuisées', et il dut enfin se résigner à conclure un traité par lequel jl vendit aux Bernois la ville de Berthoud, l'antique résidence de ses ancêtres. Les franchises de cette ville et celles de Thoune leur furent confirmées. La dette contractée pour cette importante acquisition, ainsi que pour les frais de la guerre, fut éteinte dans l'espace de dix ans par les contributions volontaires des bourgeois.