CHAPITRE XV
l'augovie.
Pendant tout le quatorzième siècle , les Suisses avaient combattu uniquement pour le maintien de leur indépendance. Au commencement du quinzième , on les voit paraître comme conqiiérans. Des gens d'Uri et d'Obwalden qui s'étaient rendus à 1» foire de Varèse dans le Milanais, avaient éprouvé certaines vexations au sujet d'un péage de la part des officiers du duc de
l'argovie.
Milan. Après de nombreuses et inutiles réclamations, les hommes d'Uri et d'Obwalden perdirent patience ; ils déployèrent leurs bannières, passèrent le Saint-Gothard et s'emparèrent de la vallée de la Lévenline. Un traité régla les droits et les obligations de leurs nouveaux sujets. Cette conquête fut le prélude d'autres conquêtes plus importantes.
Les richesses et la puissance du clergé avaient depuis longtemps introduit la corruption dans l'Eglise; des préceptes humains prenaient la place des saintes Ecritures qui tombaient de plus en plus dans l'oubli; les ecclésiastiques donnaient trop souvent l'exemple d'une vie toute mondaine et relâchée; enfin, à cette époque, trois papes, dont chacun se prétendais seul infaillible, se disputaient le gouvernement de l'Eglise; souveut, deux ecclésiastiques, nommés par deux papes différents, se présentaient pour desservir une même église ; le troupeau se trouvait ainsi divisé , et de ce conflit résultaient des luttes souvent ensanglantées; l'Europe chrétienne appelait de tous ses vœux une réforme de l'Eglise.
Le moyen par lequel on espérait obtenir cette réforme et la cessation du schisme, était la convocation d'un concile général, c'est-à-dire d'une assemblée de tous les ecclésiastiques de la chrétienté, assemblée souveraine, selon les idées d'alors, en matière de foi comme de discipline, et supérieure même au pape. L'empereur Sigismond de Luxembourg conçut le dessein de réaliser ce vœu général; il entreprit plusieurs voyages à cet effet, et par ses soins le concile s'assembla, vers la fin de l'année Ikih, dans la ville de Constance, en présence de l'empereur, d'un grand nombre de princes et de seigneurs, et des ambassadeurs de presque tous les souverains de l'Europe. Des trois anti-papes, le pape Jean XXIII seul s'était laissé persuader de se rendre au concile, et il ne tarda pas à s'en repentir. Voyant que les dispositions de l'assemblée ne lui étaient pas favorables, il s'enfuit à Schaffhouse, au printemps de l'année suivante , avec l'aide du duc Frédéric d'Autriche , qui l'y suivit aussitôt après. .
Une grande mésintelligence existait entre l'empereur et hj
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duc, et dès le commencement du concile, chacun d'eux avait cherché à s'assurer de l'appui des Suisses contre son adversaire. Les sollicitations de Frédéric n'avaient fait aucune impression sur les confédérés; à celles de l'empereur, ils avaient répondu en alléguant la trêve qu'ils venaient de conclure pour cinquante ans avec le duc d'Autriche. Cependant les Bernois avaient déjà porté leurs regards vers le vaste accroissement de territoire qui pouvait résulter de la conquête des possessions autrichiennes en Argovie et ailleurs, et ils auraient été moins éloignés que leurs confédérés de saisir l'occasion favorable qui s'offrait de s'en emparer. »
Dès que la participation de Frédéric à la fuite du pape fut connue, il fut excommunié par le concile, et l'empereur le mil au ban de l'empire. En peu de jours il recul les déclarations de guerre de quatre cents villes et seigneurs. La ville de Schaffhouse , que sa maison tenait en engagère de l'empire , sommée par l'électeur Frédéric de Brandebourg, à la téle de l'armée impériale, de se déclarer indépendante de l'Autriche, s'y décida, non sans hésitation , car ses bourgeois étaient attachés à celte maison pour laquelle ils avaient versé leur sang sur plus d'un champ de bataille; ils remirent à l'empereur la somme pour laquelle ses prédécesseurs avaient engagé leur ville, et prêtèrent serment à l'empire. Ainsi Schaffhouse redevint ville libre et impériale.
Les Suisses furent également exhortés , au nom de l'église et de l'empereur, à faire la guerre au duc d'Autriche Mais, dans la diète assemblée à Lucerne, ils répondirent « que, «» pour ce qui les concernait, ils voulaient garder la paix qu'ils
• avaient jurée. » Un seul état fit exception : les députés de Berne dirent « qu'ils examineraient de nouveau cette affaire » el en feraient rapport chez eux. » Ce langage fut entendu avec déplaisir par les confédérés. Sur de nouvelles instances de Sigismond , et dans une diète tenue à Beckenried , sur le lac des Quatre-Canlons, ils répondirent encore, « qu'ils ne voyaient » pas qu'ils pussent avec honneur faire ce qu'on leur deman-
• dait. » Mais déjà Berne avait consenti, et les autres états
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aussi étaient ébranlés, car, dans cette même diète, ils convinrent « que si l'empereur continuait d'insister , et qu'ils fussent » obligés de faire la guerre, toutes leurs conquêtes seraient • communes entr'eux.»
Cependant l'empereur ne négligeait pas non plus de faire agir auprès de chaque canton en particulier; Zurich chancelait; on craignait, si on laissait Berne entrer seule en campagne, de la voir envahir sans résistance tout le pays depuis ZofGngue jusqu'à Bade , et pousser ainsi les limites de son territoire jusqu'à trois lieues de Zurich. Les agens deSigismond redoublaient d'efforts et prodiguaient les promesses et les menaces; tous les princes et les ambassadeurs présents au concile déclarèrent solennellement que les Suisses n'étaient pas tenus d'observer la trêve, attendu que le pape et l'empereur étaient de droit réservés dans tous les traités ; le concile les menaça de l'excommunication; une dièle des sept anciens cantons se réunit à Schwytz, et la guerre fut enfln déclarée ; mais déjà le* Bernois étaient devant Zoffingue.
Connaissant les dispositions de Zurich, et craignant, s'ils ne prévenaient leurs confédérés, de devoir les mettre en part dans leurs conquêtes, les Bernois, sans avertir les Waldstetten (on verra plus lard qu'ils étaient alors en mésintelligence avec Uri et Unterwalden), ni les autres cantons, avec lesquels ils n'avaient pas d'alliance directe, appelèrent leurs alliés et combourgeois de Soleure, de Bienne, de la Neuveville et de Neuchâtel, et se mirent en marche sous le commandement du comte Conrad de Neuchâtel, qui portait la bannière impériale.
Frédéric, menacé de tous côtés, était hors d'état de porter aucun secours à ses possessions d'Argovie Les seigneurs et les villes s'assemblèrent àSuhr, pour se consulter sur la conduite à tenir. Les villes proposaient de former une confédération de toute l'Argovie, qui devait ensuite demander d'être reçue comme membre de la confédération des Suisses en réservant tous les droits de son souverain ; mais la noblesse rejeta cette proposition, et à la nouvelle de l'approche des Suisses, tout le monde se dispersa.
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Informés que les Lucernois étaient entrés en campagne et avaient déjà pris Sursée ; les Bernois se hâtèrent de proposer aux bourgeois de Zoffingue des conditions si avantageuses, que leur fidélité ne put y résister. L'avoyer Jean de Rûssegk de Bottenstein , digne successeur de celui qui , sur le champ de bataille de Sempach , n'abandonna pas sa bannière , même en mourant , n'épargna aucune espèce de représentations pour engager la commune à persévérer. Quand il vit que la pluralité se prononçait pour rendre la ville, il remit lui-même son château de Bottenstein entre les mains des bourgeois , se démit de sa charge , et alla seul rejoindre son souverain malheureux.
Arau et Lenzbourg ouvrirent aussi leurs portes, et leurs franchises leur furent, comme à Zoffingue, conservées et étendues. Brougg refusa d'en faire autant avant de s'être assuré qu'elle n'avait aucun secours à espérer. • Nous avons un prince
• juste et bon, disaient les bourgeois, qui nous a toujours
• aimés et protégés; comment nous justifier devant Dieu et
• devant les hommes si nous étions capables de manquer à la » foi que nous lui avons jurée? » Les Bernois leur accordèrent un délai pour envoyer auprès du duc ; le terme expiré, les envoyés revinrent tristes et abattus; pour toute réponse, Frédéric leur avait donné sa bénédiction en détournant ses yeux remplis de larmes. La ville se résigna à son sort.
Les campagnes ne firent pas beaucoup plus de résistance que les villes; les châteaux dont les seigneurs ne s'empressèrent pas d'ouvrir leurs portes furent incendiés; les seigneurs de Halwyl seuls défendirent avec succès leur château de Wildeck et tuèrent aux Bernois quatre hommes , les seuls qui périrent dans toute cette campagne; le château de Habsbourg, le berceau de la maison d'Autriche, fut rendu sans résistance, et les Bernois, maîtres en moins de trois semaines de toute cette belle contrée arrosée par l'Aar jusqu'à sa jonction avec la Reuss, s'en retournèrent chez eux et indemnisèrent en argent les Soleurois et les Biennois.
Pendant ce temps, Mellingen et Bremgarten avaient reçu dans leurs murs les troupes des sept autres cantons t qui vin-
JOfc l'argovie.
rent mettre le siège devant Bade, la seule place qui fût défendue par une forte garnison et approvisionnée de toutes les choses nécessaires. Ne pouvant parvenir à s'en rendre maîtres, ils s'adressèrent aux Bernois qui leur envoyèrent un corps de troupes avec des canons, dont l'usage commençait à s'introduire. Bientôt le baillif autrichien, Bourcard de Mannsberg, capitula, promettant de rendre la place si dans huit jours il n'était pas secouru.
Sur ces entrefaites, Frédéric, voyant que tout l'abandonnait, était revenu à Constance et s'était efforcé de rentrer en grâce auprès de l'empereur. A sa prière , Sigismond ordonna aux Suisses de lever le siège ; mais ils s'excusèrent en disant qu'ils craignaient de ne pouvoir décider leurs gens à se retirer. Pendant ces pourparlers, le terme fixé par la capitulation expira , et Mannsberg, selon sa promesse, dut remettre la place. Le château de Bade, siège de la domination autrichienne dans celte contrée, où l'empereur Albert méditait ses projets de vengeance contre les Waldstelten quand la mort vint le surprendre , où les deux Léopold préparèrent les deux expéditions qui prirent une issue si funeste pour eux, fut livré aux flammes par les confédérés.
Alors ils commencèrent â s'occuper de ce qu'ils feraient de leurs conquêtes. Ils ne songèrent pas à affranchir les peuples dont le sort leur était désormais confié et à les admettre dans leur alliance, comme ils l'avaient fait pour Zug et Glaris , comme les villes argoviennes l'avaient elles-mêmes désiré avant la conquête. Chacun s'efforça de retenir pour soi la plus grande part possible du pays conquis. Au milieu de ces tristes débats, il y eut un seul canton, mais il y en eut un pourtant, qui refusa de prendre part à un bien qu'il ne jugeait pas légitimement acquis. Ce fut le canton d'Uri : « Nous avons fait la guerre, » dirent ses envoyés, pour l'empire et par ordre de l'empe- » reur; qu'il dispose donc, comme il le trouvera bon, du pavs » gagné! Quant à nous, nous avons juré la paix avec le duc » pour cinquante ans, et à peine en a-t-elle duré trois! • Mais leur modération et leur loyauté ne leur attira que des paroles
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dures et insultantes de la part de leurs confédérés. Ils ne savaient pas que celte conquête qu'ils se disputaient était frappée de malédiction, et qu'après avoir été long-temps l'occasion et le théâtre de luttes sanglantes, elle finirait par amener la ruine de la confédération.
Enfin on tomba d'accord entre les six cantons, car Berne avait assez de ses propres conquêtes et Uri ne voulait rien, que le comté de Bade et les bailliages libres, c'est-à-dire la contrée qui s'étend le long de la Reuss , seraient gouvernés au nom de tous par des baillifs nommés à tour de rôle par les cantons. Zurich garda en outre le bailliage de Knonau , Lucerne retint Sursée et le Wagenthal.
Le concile se sépara après avoir siégé un peu plus de trois ans. Il avait mis fin au schisme qui divisait l'église, mais il n'avait ni dissipé les erreurs , ni réformé les abus , parce que la plupart de ses membres ne le voulaient pas sérieusement, Jean Huss, recteur de l'université de Prague, qui s'élevait contre la licence des mœurs du clergé et s'efforçait de rétablir la doctrine sur le fondement de l'Ecriture sainte, fut mandé devant le concile avec son pieux et savant ami Jérôme de Prague. Ils s'y rendirent, sur la foi d'un sauf-conduit de l'empereur, mais ils furent condamnés à être brûlés vifs, comme hérétiques, sans que Sigismond osât réclamer pour faire respecter son sauf-conduit. Cette lâcheté lui coûta un royaume : la Bohême se souleva , et la guerre qui s'en suivit coûta des torrents de sang et mit l'empire en péril.