‹ Abrégé de l'histoire des SuissesChapitre 26 sur 49 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Pendant que les confédérés s'efforçaient d'arracher au duc de Milan quelques provinces qu'ils finirent par lui abandonner, une nouvelle petite confédération se formait dans leur voisinage.

Les prétentions ambitieuses de l'évêque de Coire, l'injustice et la dureté de plusieurs seigneurs ou de leurs baillifs , firent naître chez les habitants des hautes vallées au milieu desquelles le Rhin prend sa source , le désir de s'unir pour se défendre. Les hommes les plus considérés ou les plus hardis de la contrée choisirent pour leur lieu de réunion une forêt près du village de Truns. C'est là qu'ils concertaient en sûreté le plan de leur entreprise. On dit qu'ils recevaient les conseils de l'abbé de Disentis , Pierre de Pontaningen , déjà allié des Waldsletten.

Après avoir suffisamment mûri leur projet, ils le communiquèrent à leurs communes, qui se liguèrent toutes entr'elles et envoyèrent ensuite des députés à leurs seigneurs pour leur proposer de faire cause commune avec elles. Ceux-ci craignaient l'ambition de l'évèque, qui venait de conclure un traité avec le duc d'Autriche pour assurer la réussite de ses projets. Ce motif et d'autres encore les engagèrent pour la plupart à accepter la proposition des communes.

Au mois de mars 1424, l'abbé de Disentis, le comte de Sax et Misox, trois frères barons de Rbœzuns, le vieux comte Hugues de Monlfort, frère de Rodolphe, l'ami des Appenzellois , leurs vassaux et hommes d'armes, et un grand nombre de communes, se réunirent près de Truns, autour d'un érable qui subsiste encore , et jurèrent de défendre mutuellement les droits de tous les membres de la ligue , de l'ecclésiastique comme du laïque, du paysan comme du gentilhomme, aussi long-temps que leurs montagnes resteraient debout. Celte confédération fut apléc la ligue supérieure, à cause de sa situation au milieu des montagnes, ou la ligue grise , dénomination dont on donne plusieurs explications , et qui a fini par devenir commune à tout le pays , comme Schwylz a donné son nom au reste de la Suisse.

Les rapports entre l'abbé de Sainl-Gall et les Appenzellois demeuraient toujours en suspens. Ce peuple simple et brave, mais fier et intraitable, ne reconnaissait, pour ainsi dire, d'autre droit que celui du plus fort , et refusait avec opiniâtreté de soumettre ses différends avec l'abbé à aucun autre jugement que celui de ses confédérés. Enfin, au bout de plusieurs années, l'abbé, Henri de Mangislorf , prit le parti de se soumettre à leur arbitrage. Les sept cantons alliés d'Appenzell, Berne ne l'était pas, se saisirent de la contestation; mais il leur fallut de longs efforts pour décider les Appenzellois à se soumettre à leur tour à ce jugement qu'ils avaient provoqué. Enfin, ils rendirent leur sentence; elle était équitable pour les deux parties, mais les Appenzellois n'en observèrent que ce qu'ils voulurent. L'abbé porta plainte auprès de l'empereur , du pape et des confédérés ; mais l'empereur ne possédait point de moyens de con-

trainte ; les confédérés étaient occupés à leur guerre de Bellinzone; l'évéque de Constance, au nom du pape, mil l'interdit sur le pays d'Appenzell , c'est-à-dire que toutes les églises furent fermées, que l'administration des sacrements et toutes les fonctions ecclésiastiques cessèrent à l'égard de tout le peuple 6ans distinction. Le landammann assembla la landsgemeinde pour la consulter, et les Appenzellois , qui ne comprenaient pas ce mot d'interdit, déclarèrent à l'unanimité, « qu'ils ne • voulaient pas être dans cette chose. • En conséquence, ils maltraitèrent et allèrent même jusqu'à tuer les prêtres , qui , d'après les ordres de leurs supérieurs , refusaient de s'acquitter de leurs fonctions. Telle était l'idée grossière que le clergé comme le peuple se faisaient alors de la religion.

Cependant, leurs continuelles provocations et les actes de violence qu'ils se permettaient envers tous leurs voisins, grossissaient tou3 les jours le nombre de leurs ennemis. L'abbé était mort loin de ses états, où il ne se trouvait plus en sûreté. Son successeur, EgloiT Blarer de Wartensée, dès qu'il fut installé, chercha autour de lui un appui et le trouva dans le comte Frédéric de Toggenbourg, qui attendait depuis long-temps l'occasion de réprimer l'arrogance des Appenzellois. Bourgeois de Zurich et de Schwytz , un grand nombre de volontaires de ces deux cantons vinrent joindre sa bannière. Cette guerre présenta des succès variés, jusqu'à ce que l'hiver vint y mettre ûn ; mais elle calma l'ardeur des Appenzellois. La paix fut conclue à Constance, Tan 4429 , et la sentence des confédérés fut en général confirmée. Les Appenzellois conservèrent leur indépendance politique, et l'abbé ses droits lucratifs. La paix ne tarda pas à se convertir en une véritable amitié.

La ville de Saint-Gall prospérait, surtout depuis que les fabricants et les marchands de toiles de Constance avaient abandonné cette ville pendant le concile pour chercher à Saint-Gall un séjour plus paisible. Elle avait profité des embarras de l'abbé pour en obtenir de nombreuses franchises, et finit par être reconnue comme ville impériale;

Pendant cette époque, où l'union qui avait subsisté jusqu'alors entre les confédérés commença à éprouver les premières atteintes, plusieurs faits montrèrent que l'ancien esprit de fraternité régnait encore au fond des cœurs, lorsque des intérêts étrangers ne venaient pas le troubler. Après que le différend entre la ville et la campagne de Zug, où Schwytz était imprudemment intervenu, eut été pacifié par les confédérés, Schwytz avait dû leur remettre un acte par lequel il reconnaissait ses torts dans eette affaire. Ce document, dont l'existence était une humiliation et un reproche continuel pour ce canton, lui fut, au bout de vingt ans, solennellement restitué. Glaris supportait avec peine, qu'à chaque renouvellement de l'alliance, il dût prêter serment aux confédérés sans recevoir le leur. Ils reconnurent que le courage et la loyauté des hommes de Glaris leur avaient acquis le droit de prétendre qu'on fit disparaître cette inégalité. L'ammann ou premier magistrat de Zug avait été jusqu'alors nommé par les cantons; ils autorisèrent maintenant les gens de Zug à l'élire eux-mêmes dans leur sein. Lorsque deux rues de cette ville , avec les tours et les remparts, s'abîmèrent tout-à-coup dans les profondeurs du lac , cette catastrophe fournit aux confédérés l'occasion de donner aux habitants de nombreuses preuves de leur affection. Berne et Zurich n'avaient encore d'autre lien qui les unit, que leur alliance commune avec les Waldstetten : devenus voisins par la conquête de l'Argovie, ces deux états conclurent aussi entr'eux une alliance perpétuelle.

En agrandissant son territoire, Lucerne se savait pas imiter la sagesse des Bernois, qui laissaient à leurs ressortissants toute la liberté compatible avec l'intérêt de l'état, et les traitaient comme des alliés plutôt que comme des sujets. Lucerne vivait en mésintelligence presque continuelle avec les siens, et particulièrement avec les fils des vainqueurs du Bùttisholz, les fiers montagnards de l'Entlibuch , maintenant ses sujets , mais qui n'avaient pas oublié qu'ils avaient été ses combourgeois.

Conrad de Fribourg mourut en 4424. Son fils Jean, prince juste, sage et bienveillant, s'empressa de solenniser les sermens

LA SUCCESSION DE TOGGENBOURG. 449

réciproques à Neuchâtel et dans le reste du comté. Il n'avait pas oublié que, retenu prisonnier en France, où il avait accompagné le duc Jean de Bourgogne qui fut tué sur le pont de Montereau, les Neuchâtelois s'étaient volontairement cotisés pour acquitter sa rançon. Il prit soin également de cultiver l'amitié des Bernois, auxquels il rendit de nombreux services par le grand crédit dont il jouissait à la cour de Bourgogne.

Les Genevois étaient attachés à l'autorité de leurs évéques , sous lesquels leurs libertés étaient mieux assurées que sous un prince séculier et plus puissant. Lorsque le duc de Savoie, profitant de la condescendance du chapitre, chercha à s'approprier les droits de l'évéché sur Genève, les bourgeois s'y opposèrent, et conclurent avec le chapitre une convention par laquelle celui-ci s'engageait à ne jamais aliéner ses droits. Cette convention fut ratifiée, l'an 4420, par l'empereur Sigismond.

Page 1