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CHAPITRE XIX

LA SUCCESSION DE TOGGENBOURG

Vingt-un ans après que la conquête de l'Argovie eut introduit le premier, germe de désunion parmi les Suisses, quatorze ans après le désastre d'Arbedo, premier résultat de cette désunion , la passion des conquêtes fit éclater pour la première fois la guerre entre les confédérés.

Le comte Frédéric de Toggenbourg était un maître dur et avide. Craignant que ses sujets mécontents ne songeassent à imiter l'exemple des Suisses et à solliciter leur appui, il rechercha lui-même la combourgeoisie , premièrement de Zurich et plus tard de Schwytz. Frédéric n'avait pas d'enfants et il n'y avait pas d'héritier désigné pour ses vastes domaines. Chacun des deux cantons désirait s'assurer, après son décès, la possession de ceux de ces domaines qui étaient le plus à sa convenance, et particulièrement de l'ancien comté de Sargans, du Gaster et

LA SUCCESSION DE TOGGENBOURG

du territoire d'Ulznach. Les deux hommes qui contribuèrent surtout à faire prévaloir, chacun dans son canton , ces plans d'agrandissement, étaient Rodolphe Stûssi, originaire de Glaris, bourgmestre de Zurich , et Ital Reding , landammann de Sehwylz.

Dans ces circonstances, les Zuricois avaient naturellement un grand intérêt à entretenir le comte dans des dispositions bienveillantes à leur égard. Mais Rodolphe Stûssi avait un fils d'un esprit borné et d'une extrême bonne opinion de lui-même. Pendant un séjour que ce jeune homme fit à la cour du comte, sa nullité et sa présomption lui attirèrent les railleries des jeunes gentilshommes qui fréquentaient cette cour. Il se plaignit à son père, et le bourgmestre, aveuglé sur le mérite de son fils, s'envisagea comme personnellement offensé et en conçut un ressentiment que Frédéric s'efforça vainement d'apaiser. Celui-ci finit donc par se tourner du côté de Schwytz, et permit à ses sujets du comté de Toggeubourg et d'Utznach de conclure une combourgeoisie perpétuelle avec ce canton. Aux Zuricois, qui lui firent demander qui serait après sa mort son héritier et leur combourgeois, il donna l'espoir qu'il instituerait héritière la comtesse sa femme, qui était favorablement disposée pour eux. Le 30 avril 1456, Frédéric de Toggenbourg mourut sans laisser de testament.

Les habitants de ses nombreuses terres et seigneuries , momentanément livrés à eux-mêmes, cherchèrent, chacun de son côté, à pourvoir à leurs intérêts et à leur sûreté. Dix juridictions , situées le long de la Lanquart , depuis sa source jusqu'à son embouchure dans le Rhin près de Mayenfeld, formèrent une petite confédération pour la défense de leurs droits, tout en réservant ceux de l'héritier légitime , quand il serait connu , et devinrent, sous le nom de ligue des Dix-Juridictions , la troisième ligue des Grisons. Des autres sujets du comte défunt , ceux qui avaient autrefois appartenu à l'Autriche désiraient retourner sous la domination de celte maison ; tous redoutaient celle des confédérés; quelques-uns auraient voulu, comme autrefois les villes de l'Argovie, se faire recevoir dans leur

tA SUCCESSION DE TOGGENBOURG.

alliance , mais alors les cantons voulaient des sujets et non deconfédérés. Zurich et Schwytz ne songeaient qu'à obtenir chacun la plus grande part possible dans la succession.

Schwytz prit aussitôt possession de la Marche supérieures dont le comte lui avait assuré la propriété après sa mort. Zu, rich en voulut faire autant à l'égard dTtznach, que la comtesse lui avait cédé. Mais les habitants de cette seigneurie ayant refusé de prêter serment jusqu'à ce que le légitime héritier fût connu, le bourgmestre irrité s'écria : « Vous osez nous résister! » Sachez que les boyaux dans votre ventre nous appartien- » nent ! » Ces paroles firent plus de tort à la cause de Zurich qu'une bataille perdue.

Schwytz et Glaris , qu'il s'était associé , reçurent dans leur combourgeoisie la ville de Sargans , le Gaster, Utznach et le comté de Toggenbourg. La campagne de Sargans se déclara pour Zurich.

Irrités de voir tous leurs projets contrariés et leurs espérances déçues, les Zuricois rejetèrent un jugement des confédérés qui condamnait leur prétention sur Utznach par le motif que, tant que l'héritier n'était pas connu , la comtesse n'avait pas le droit de disposer d'aucune partie de la succession ; ils interdirent leur marché à Schwytz et Glaris et aux combourgeois de ces deux cantons, et exposèrent ainsi ces contrées à tous les maux de la famine. Trois ans après la mort du comte de Toggenbourg, les deux partis étaient déjà sous les armes, prêts à en venir aux mains. Les confédérés parvinrent encore à les en détourner, mais ce ne fut pas pour long-temps.

Cependant la grande affaire de la succession fut enfin terminée. Lasse de ces longs débats, la comtesse de Toggenbourg abandonna ses amis les Zuricois et renonça à ses prétentions. Schwytz et Glaris saisirent habilement le moment favorable pour obtenir des héritiers la confirmation des combourgeoisies. Les nouveaux seigneurs devinrent eux-mêmes les combourgeois de ces deux cantons. Enfin ceux-ci parvinrent à obtenir, à titre d'hypothèque , du duc Frédéric d'Autriche et des deux fils de

Guichard de Rarogne, qui avaient hérité du tfomtc de Toggen-

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bourg, le Gasler et le territoire d'Utznach, qu'ils ont possédés tant que la confédération a subsisté.

Les Zuricois, toujours plus aigris, persistèrent à refuser de se soumettre au jugement des confédérés; au milieu d'une grande disette, ils maintinrent, avec plus de rigueur que jamais, la défense de laisser sortir des denrées pour Scbwytz et Glaris, mirent le séquestre sur les revenus que les ressortissants de ces deux cantons possédaient sur leur territoire, et allèrent jusqu'à retenir le salaire dû aux ouvriers qui étaient venus faire chez eux la moisson. Scbwytz et Glaris déclarèrent alors la guerre à Zurich.

Ils commencèrent par occuper le pays de Sargans et par en chasser la garnison zuricoise. Puis Ital lied ing, avec 2 à 5000 hommes, vint prendre position sur l'Etzel, montagne située dans la Marche, vis-à-vis de Rapperschwyl. Rodolphe Stûssi, à latéte de 6000 hommes, occupait Pfefûcon, au bord du lac et au pied de l'Etzel. Un millier d'hommes d'Uri et d'Unlerwalden arrivèrent, encore indécis de quel côlé ils se rangeraient. Un de leurs chefs leur ayant rappelé que Zurich avait toujours refusé de se soumettre au droit fédéral, ils se joignirent à Scbwytz et à Glaris. Mais dans la nuit suivante , les chefs des Zuricois , saisis d'une terreur panique dont on n'a jamais connu la cause, firent embarquer tout leur monde à la hâte et passèrent de l'autre côlé du lac, ensorte qu'au lever du soleil les quatre cantons ne trouvèrent plus d'ennemis. Les populations ainsi abandonnées leur prêtèrent serment de fidélité. Lucerne, Zug, Berne et Soleure d'un côté, les seigneurs de Rarogne de l'autre, entrèrent sur le territoire zuricois qui se trouva ainsi envahi de toutes parts, et ces contrées, jusqu'alors florissantes, furent livrées à l'incendie et au pillage. Les gens du district de Grûningen vinrent demander du secours à Zurich. Le secrétaire d'état Michel Graf , l'ami influent du bourgmestre , leur répondit . « Vous ne » savez donc pas vous défendre en gens de cœur ! Tout ce que » l'ennemi épargnera, c'est nous qui le détruirons; souvenezi vous-en! » Aussitôt ils prêtèrent serment à Schwytz et à

ZURICH ET l/AUTRICHE.

Les Zuricois, qui n'avaient su ni prévenir cette guerre par la sagesse et la modération , ni la soutenir avec habileté et avec courage, voyant l'ennemi à leurs portes et tout leur territoire envahi , prirent enfin le parti de se soumettre au jugement des confédérés, contre lequel ils avaient si long-temps protesté. Non seulement ils durent renoncer à toutes prétentions sur les pays qui avaient appartenu au comte de Toggenbourg, mais ils cédèrent en outre à Schwytz les districts deWollerau, Pfefficon, Hurden et File d'Ufnau. Pour la première fois depuis que la confédération subsistait, on vit un canton faire des conquêtes sur un autre état confédéré. Les Zuricois en gardèrent un profond ressentiment.

Uri n'avait pu se consoler de la perte de la Léventine. Un déni de justice commis par les autorités milanaises envers quelques hommes de ce canton, lui servit de prétexte pour la reprendre. La bannière d'Uri , au retour de Zurich , passa le Saint-Gotthard sans s'arrêter et reconquit toute cette vallée. Le vieux duc de Milan, qui n'était pas préparé à la guerre , en fit le sacrifice pour obtenir la paix.

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