‹ Abrégé de l'histoire des SuissesChapitre 28 sur 49 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ZURICH ET L'AUTRICHE

Rodolphe Stûssi et Michel Graf cherchaient à relever leur crédit affaibli par le mauvais succès des entreprises dans lesquelles ils avaient entraîné la ville. Pour cet effet, ils entretenaient le ressentiment de leurs concitoyens contre les confédérés et excitaient chez eux le désir de réparer leurs pertes et de se venger. Le trône impérial se trouvait de nouveau occupé par un prince de la maison d'Autriche. Frédéric III , petit-fils de Léopold qui péril à Sempach, élu empereur en 4442, venait de refuser aux confédérés la confirmation de leurs franchises , et ses démarches indiquaient l'intention de recouvrer l'Argovie. Stûssi et ses partisans jugèrent ces circonstances favorables à l'accom-

Zurich et l'Autriche.

plissement de leurs desseins. Après quelques ouvertures faîtes au margrave Guillaume de Hochberg, gouverneur des provinces antérieures de l'Autriche, ils envoyèrent une députalion auprès de l'empereur pour solliciter sa protection et son alliance, en lui offrant la cession du comté deKybourg, que la ville avait acquis dix -huit ans auparavant des créanciers auxquels le duc Frédéric l'avait engagé, sacrifiant ainsi, dans l'aveuglement de la passion, une possession assurée contre des espérances incertaines. Ces propositions furent accueillies par l'empereur, et une alliance perpétuelle fut conclue entre les Zuricois et l'ennemi héréditaire de la confédération. Celte nouvelle excita à Zurich des transports de joie; la croix rouge d'Autriche remplaça partout la croix blanche des confédérés. Un petit nombre de magistrats ne partageaient pas cette allégresse et prévoyaient un sombre avenir : • C'était, disaient-ils, l'alliance du » loup et des brebis. »

En même temps que cette alliance, on arrêta le plan d'une nouvelle confédération de villes et de seigneurs , à la tête de laquelle Zurich devait être placée sous la direction suprême de l'Autriche. Appenzell devait y occuper une place importante, et l'on mit tout en œuvre pour engager les Appcnzellois à y prendre part ; on leur représenta surtout la position dépendante où les plaçait leur alliance inégale avec les confédérés. Les Appcnzellois répondirent : t Nous savons que notre alliance avec » les Suisses nous est désavantageuse, et nous en souhaiterions • une autre; mais, telle qu'elle est, nous l'avons jurée, et » nous tiendrons notre serment.» D'un autre côté, Schwytz s'efforça aussi d'engager cette vaillante peuplade à faire cause commune avec les confédérés contre un canton qui désertait l'alliance pour se jeter dans les bras de l'Autriche et de la noblesse, les éternels ennemis d' Appenzell . Ital Reding parut devant l'assemblée des Appenzcllois, leur dit tout ce qui était propre à les entraîner, et finit par mettre sous leurs yeux l'acte d'une nouvelle alliance qui les plaçait sur le pied d'une parfaite égalité avec les cantons. En présence de celle puissante tentation, ils n'oublièrent pas ce que la loyauté exigeait d'eux. Ils répoo-

ZI RICH ET l'aUTRICHË.

dirent qu'ils ne pouvaient faire ce qu'on leur demandait sans trahir leurs obligations envers les Zuricois, qui étaient aussi leurs alliés. Reding irrilé éclata en reproches et alla même jusqu'à les menacer. II ne put les ébranler.

Dès que l'alliance avec Zurich fut conclue, l'empereur exigea péremptoirement la restitution de l'Argovie. Les actes de l'empereur Sigismond qui en assuraient la possession aux cantons, se trouvaient dans les archives de Zurich comme premier canton; les Zuricois refusaient de s'en dessaisir. Ils refusaient également de soumettre à un arbitrage fédéral la question de l'alliance avec l'Autriche, comme n'ayant rien de contraire à celle avec les Suisses , puisque celte dernière y était réservée. L'irritation était à son comble dans la plupart des cantons. Berne seule, tout en se confiant dansées forces et en particulier dans l'affection des peuples de l'Argovie , voyait avec inquiétude les maux qui menaçaient de plus en plus la confédération , et travaillait à rapprocher les partis avec une impartialité qui finit même par paraître suspecte à ses confédérés. Cependant elle se préparait à la guerre, invitait le comte de Neuchâtel, son combourgeois, à en faire autant, et le priait d'employer son crédit auprès du duc Philippe de Bourgogne pour le détourner de l'alliance où il paraissait sur le point de se laisser engager contre les confédérés.

Au mois de mai 14^5, Schwytz déclara seul la guerre à l'Autriche et à Zurich. Uri , Unterwalden et Lucerne suivirent, quoiqu'à regret; jusqu'au dernier moment ils auraient voulu empêcher celte guerre entre frères. Déjà auparavant, les habitans de la rive gauche du lac de Zurich avaient commencé à élever des retranchements et à garder la frontière. Cela ne s'accordait pas avec les plans des Zuricois et de leurs alliés; Stûssi s'y rendit en personne pour les en détourner, mais les paysans lui répondirent : « Il y a trois ans, nous nous reposions sur le 9 secours de la ville, et nous perdîmes tout notre avoir; main- » tenant, personne ne nous empêchera de nous défendre nous- » mêmes.» Les esprits s'échauffaient; des propos menaçants

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commençaient à se faire entendre, et le bourgmestre fut obligé de se retirer.

Les troupes de Schwytz , commandées par Reding , prirent de nouveau position, comme dans la dernière guerre, sur l'Etzel, du côté de Pfefficon. Deux jours après la déclaration de guerre, un engagement eut lieu à Freyenbacb , au bord du lac, entre un détachement de Schwytz et un corps de troupes zuricoises beaucoup plus nombreux. La victoire resta à ceux de Schwytz.

Cependant le margrave Guillaume de Hochberg et Thûring de Halwyl, qui commandaient les Autrichiens à Zurich, et le bourgmestre Stûssi, à la téte de cinq à six mille hommes, se mirent en marche par les hauteurs de l'Albis, se dirigeant vers le canton de Zug, probablement avec l'intention de pénétrer de ce côté dans celui de Schwytz, qu'ils savaient dégarni de la plupart de ses défenseurs. Zug ne s'était pas encore prononcé; en mettant le pied sur son territoire, les alliés commencèrent par incendier le village de Blikenstorf ; ce fut leur déclaration de guerre; mais, arrivés près du bourg de Baar, ils aperçurent les bannières de Lucerne, d'Uri et d'UnterwaM. Alors, saisis d'une terreur panique, comme trois ans auparavant près de Pfefficon , et quoique supérieurs en nombre , ils prirent la fuite et ne s'arrêtèrent que sur l'Albis. Les troupes des trois cantons se dirigèrent alors contre les retranchements que les paysans zuricois avaient élevés sur les hauteurs du Hirzel. Dans ce danger pressant, ceux-ci envoyèrent messager sur messager demander des renforts au margrave et au bourgmestre; mais Stûssi était encore irrité des reproches qu'ils lui avaient adressés ; son ressentiment l'emporta sur ce qu'il devait à son pays, et aucun secours ne leur fut envoyé ; ils soutinrent avec une valeur héroïque les assauts réitérés des confédérés; presque tous les chefs périrent ; les cadavres comblaient les fossés. Enfin, les montagnards de l'Entlibuch livrèrent un dernier assaut plus meurtrier que les précédents et forcèrent le retranchement. Les Zuricois qui avaient échappé à la mort se dispersèrent et répandirent partout la terreur dans leur fuite. La ban-

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nicre de Zug vint dans ce moment rejoindre celles des autres confédérés. La nouvelle de celte victoire parvint au camp de ceux de Schwylz en même temps que les Glaronuaisy arrivaient commandés par leur landammann Tschudi. Tous se mirent en marche contre Zurich. Le pillage, le meurtre et l'incendie marquaient partout la trace de leur passage ; ni les églises , ni les prêtres, ni les femmes n'étaient épargnés. Hochberg, Halwyl, Stûssi entreprirent de marcher contr'eux, mais les soldats abandonnaient leurs drapeaux ; les Autrichiens se méfiaient des Zuricois, il fallut ordonner la retraite; Autrichiens et Zuricois rentrèrent dans la ville en désordre, en s'accablant réciproquement de reproches.

Les Bernois, voyant que leurs efforts pour empêcher la guerre étaient désormais inutiles, mirent leurs troupes en campagne, et leur bannière alla, avec celle de Soleure, rejoindre celles des confédérés ; mais ils déclarèrent en même temps qu'ils ne prenaient part à cette guerre que comme auxiliaires.

Les sept cantons alors réunis firent le sié*e de Bremgarten, qui tenait pour les Zuricois, et s'en rendirent maîtres, parcoururent en vainqueurs tout le territoire de Zurich, puis, comme ils commençaient à manquer de vivres, se retirèrent pour quelque temps chez eux. Pendant cet intervalle, le concile, alors assemblé à Bâle, soit pour reprendre l'œuvre de la réforme ajournée par le concile de Constance , soit pour pacifier la guerre acharnée que les Hussites , c'est-à-dire les sectateurs de Jean Huss, faisaient à l'empire, s'efforça vainement d'engager les parties à la paix.

Au bout de quelques semaines, les Waldstetten, Zug et Glaris passèrent de nouveau l'Albis et se montrèrent devant Zurich. La garnison autrichienne et les bourgeois, surpris et d'ailleurs sans discipline, essayèrent de faire résistance et s'avancèrent jusqu'auprès de l'hôpital de Saint-Jacques sur la Sihl ; mais le défaut d'accord entr'eux et une ruse de guerre imaginée par Iteding déconcertèrent tous leurs plans. Les Autrichiens, craignant, si l'ennemi avait le dessus, de voir leurs alliés se déclarer pour lui et leur fermer les portes, se hâtent de rentrer dans

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la ville ; les Zuricois , se croyant abandonnés de leurs auxiliaires , s'ébranlent à leur tour et se précipitent en foule vers le pont de la Sibl. Alors le bourgmestre accourt à la téte du pout, et, d'une voix formidable , commande aux fuyards de s'arrêter et de faire face à l'ennemi ; mais c'est en vain , la terreur les rend sourds à la voix de leur chef. Peut-être , en ce moment suprême , cette guerre si imprudemment provoquée et si malheureusement conduite, se présenta à son esprit sous un aspect tout nouveau et il sentit qu'il ne lui restait plus qu'à expier par le sacrifice de sa vie les maux qu'il avait attirés sur son pays. Seul , au milieu des cadavres de ses compagnons et des ennemis tombés sous les coups de sa bâche d'armes, cet homme, d'une haute stature et d'une force peu commune, tenait en échec toute l'armée ennemie. Enfin un bourgeois de Zurich survint :

• Misérable, s'écria-t-il , c'est toi qui es cause de tous nos » maux !» et il le perça de sa perluisanne. Le pont retentit de sa chute. Une partie des ennemis, passant sur son cadavre, pénétra dans la ville avec les fuyards sans que personne songeât à fermer les portes ; on crut un moment que la ville était prise. Alors un homme de la campagne rencontra l'ami du bourgmestre , le secrétaire d'état Michel Graf : « Voilà donc , lui » dit-il, ce que nous ont valu tes perfides écrits ! Il faut que ta

* meures aussi! > et il le tua. Enfin, une femme courageuse, du nom de Ziegler, laissa tomber la herse et la ville fut sauvée. Les vainqueurs exercèrent sur le cadavre du malheureux bourgmestre des horreurs que l'on n'ose décrire , et assouvirent sur la contrée environnante la soif de vengeance qu'ils n'avaient pu satisfaire par le sac de la ville.

Les confédérés mirent ensuite le siège devant Rappersch wyl ; mais cette ville, dévouée à l'Autriche, fit une résistance qui lassa les assiégeants et facilita la conclusion d'une suspension d'armes que le margrave Guillaume avait fait proposer indirectement aux cantons, et qui, mal observée des deux côtés, fut appelée la mauvaise paix. Chaque parti en profita pour se fortifier; l'empereur négociait une alliance avec le roi de France et le duc de Bourgogne ; les confédérés se firent prêter serment de

ZURICH ET L'AUTRICHE

fidélité par tout le district de-Grûningen. Cependant des négociations furent ouvertes à Bade pour la paix avec Zurich , mais les partisans de l'Autriche excitèrent la méûance et la colère du peuple contre les négociateurs zuricois , ensorle que lorsqu'ils revinrent faire leur rapport au conseil , un soulèvement eut lieu contre eux, à la suite duquel Jean Meiss, Jean Bluntschli et Ulmann Zôrndli , accusés de favoriser les confédérés, furent décapités.

Au commencement de Tannée ikkU , Appenzcll, voyant que les Zuricois avaient rompu sans retour avec les confédérés, se joignit à ces" derniers et déclara la guerre à Zurich et à l'Autriche.

Les cantons assiégèrent la petite ville de Greiffensée , défendue par une garnison de 70 à 80 hommes d'élite, sous le coinmandement de Jean de Breiten-Landenbcrg, surnommé Wildhans (Jean-le-Farouche), à cause de sa bravoure indomptable. Après avoir abandonné et brûlé la ville, que leur petit nombre ne leur permettait pas de défendre, et s'être retirés dans le château, ils s'y maintinrent pendant vingt-six jours contre tous les efforts de l'armée ennemie. Au moment où les confédérés étaient sur le point de renoncera leur entreprise, un homme de la contrée leur indiqua un endroit faible dans la muraille; ils parvinrent à y faire brèche malgré toute la résistance des assiégés, qui se rendirent enfin à discrétion. Alors Ital Reding insista pour qu'ils fussent tous mis à mort. En vain Holzach, chef de la milice de Menzingen au canton de Zug , plaida avec force la cause de ces malheureux. « Voilà, dit Reding, un » homme qui a le cœur autrichien ; » en vain leurs pères , leurs femmes et leurs enfants accoururent fondant en larmes et demandant à grands cris qu'on épargnât leur vie. Reding demeura inflexible. Les malheureux défenseurs du château furent introduits dans le cercle que formaient les confédérés sur une prairie voisine. Wildhans s'avança le premier : « Dieu l'a » voulu ainsi, dit-il; que sa volonté soit faite! Chcrs compa- » gnons, qui avez fidèlement combattu avec moi, pour que » personne ne puisse croire qu'à celte heure suprême votre

LA FRANCE

* chef cherche à séparer son sort du votre , je marche à la > mort le premier. » Et il tendit sa tête au bourreau , Les autres suivirent. Plus d'une fois le bourreau, ému de pitié, tourna ses regards vers Reding ; il osa même intercéder en faveur des victimes; l'impitoyable Reding ne lui répondit que par des menaces et Tordre de se hâter. La nuit survint pendant l'exécution; Reding fit apporter des flambeaux. Soixante têtes tombèrent ainsi l'une après l'autre. Un ou deux vieillards et quelques jeunes gens à peine adolescents échappèrent seuls à la mort, on ne sait comment.

Malgré toutes les cruautés commises jusqu'alors par une soldatesque indisciplinée, ce massacre exécuté de sang-froid fut regardé par les deux partis avec horreur. Les malheurs qui suivirent furent attribués à la malédiction divine provoquée par cet acte de barbarie. On dit que, peu de semaines après, plus d'un Suisse expirant sur le champ de bataille de Saint- Jacques laissa échapper de ses lèvres mourantes ce cri de douleur et de remords : « 0 Greiffensée ! »

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