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CHAPITRE XXIV

Les Suisses et leurs alliés n'attendirent pas de se voir attaqués; avant même que leur déclaration de guerre eût pu parvenir à la connaisance de Charles , ils entrèrent en Franche-

Comté, au mois de novembre iklk, remportèrent une victoire près de Héricourt dont ils se rendirent maîtres, et se retirèrent après avoir ravagé toute cette contrée.

L'année suivante se passa encore en expéditions semblables. Charles, qui s'opiniâtrait toujours devant la ville de Neuss, était sourd aux cris de détresse de ses sujets de Franche-Comté. Pontarlier fut prise et brûlée ; les confédérés s'emparèrent de toutes les terres et des châteaux que des seigneurs bourguignons possédaient en deçà du Jura; les Bernois occupèrent Cerlier; Grandson, Orbe, Echallens, Jougne, reçurent des garnisons suisses.

Pendant que les Suisses attiraient ainsi sur eux toute la colère de leur puissant voisin pour une cause qui ne les touchait pas directement , l'empereur Frédéric , par l'ordre duquel ils avaient entrepris cette guerre, toujours séduit par l'espoir d'obtenir pour son fils la main de l'héritière de Bourgogne, fît la paix avec Charles sans s'inquiéter de ses alliés ni même de son frère Sigismond. Bien plus, le roi Louis XI, au moment même où il continuait à exciter les confédérés, par des promesses de subsides et de pensions, à la guerre contre le duc de Bourgogne, conclut avec lui une trêve pour neuf années , par laquelle il les abandonnait au ressentiment de ce prince et s'engageait même à lui accorder le passage contr'eux s'ils continuaient à lui faire la guerre.

Ces trahisons, pourtant, ne les découragèrent pas. Les Bourguignons ayant attaqué les terres de l'évêque de Bâle, les Bernois , avec leurs alliés de la Suisse occidentale, se joignirent à ceux de la ligue inférieure pour les repousser et prirent ensuite et détruisirent Blamont, la plus forte place de la Franche- Comté; mais la disette et la peste qui régnaient dans cette contrée dévastée , les obligèrent à se retirer. Nicolas de Diesbach mourut de la peste et d'une blessure reçue devant Blamont; ainsi il ne vit pas la fin de celte guerre qu'il avait tant contribué à susciter.

La duchesse Yolande, régente de Savoye, quoique sœur de Louis XI, était dévouée aux intérêts du duc de Bourgogne.

C'est par ses états que passaient les soldats que Charles faisait recruter en Italie en vertu d'une alliance avec le duc de Milan. Aigle servait de place de rassemblement à ceux qui venaient par le Saint-Bernard; les Bernois s'en emparèrent et conclurent aussitôt une alliance perpétuelle avec l'évêque et les sept dixains du Valais. Le comte Jacques de Romont, baron de Vaud , de la maison de Savoie, était aussi dévoué que sa bellesœur la duchesse Yolande aux intérêts du duc Charles, dont il était un des principaux capitaines. Une rupture était inévitable; elle eut lieu; Berne déclara la guerre et requit le secours de ses confédérés. Morat prêta serment à Berne et à Fribourg ; Payerne envoya les clefs de ses portes; CudreGn , qui tenta de résister, fut livrée au pillage; Eslavayer fut prise d'assaut et mise à feu et à sang; Yverdun dut son salut à l'intercession àu comte Jean de Valangin; dans l'espace de vingt jours, les Bernois et leurs alliés s'emparèrent de tout le pays de Vaud depuis Morat jusqu'à Coppel; Genève et Lausanne se rachetèrent à prix d'argent ; d'ailleurs cette belle contrée, livrée au meurtre, au pillage et à l'incendie, fut en grande partie dépeuplée; le sénat de Berne fut obligé de censurer formellement les excès de ses guerriers.

Une attaque dirigée par l'évêque de Genève, Jean-Louis de Savoie, frère du comte de Romont, contre la ville de Sion, eut pour résultat la perte du Bas-Valais pour la maison de Savoie. Les Haut-Valaisans, aidés par Berne et Soleure, repoussèrent l'armée savoyarde et conquirent tout le pays jusqu'à Saint- Maurice et au lac de Genève.

Cependant Charles-le-Hardi venait de faire la conquête de toute la Lorraine. Le jeune duc René, après lui avoir déclaré la guerre à l'instigation de Louis XI, s'était vu abandonner comme les Suisses à la vengeance de l'ennemi qu'il avait provoqué. Il chercha alors un appui auprès des Suisses et de la ligue inférieure. Charles Ot une entrée triomphale dans la ville de Nancy, dont il comptait faire la capitale de son royaume, et qui devait être bientôt son tombeau. Ce fut la dernière lueur de sa prospérité prête à s'éteindre.

Dans ces circonstances , la situation du margrave Rodolphe devenait toujours plus critique. Maréchal de Bourgogne , gouverneur du Luxembourg, seigneur de nombreuses terres en Franche-Comté, un lien encore plus puissant devait l'attacher à la cause de Çharles : son fils Philippe servait dans l'armée bourguignonne. D'un autre côté, Rodolphe était l'ami des Suisses; s'il possédait paisiblement son comté de Neuchâlel , c'est aux Bernois qu'il en était redevable, et il leur en avait prouvé sa reconnaissance en plus d'une occasion. Le sort des armes était incertain, le ressentiment du vainqueur, quel qu'il fût, pouvait lui être funeste. Un esprit d'insubordination commençait d'ailleurs à régner parmi ses sujets; accoutumés depuis des siècles à marcher toujours en guerre avec les confédérés, ils avaient pris part, malgré les défenses de leur prince , aux dernières expéditions, et une rupture avec les Suisses aurait été peut-être une épreuve trop forte pour leur fidélité chancelante. Tous les efforts de Rodolphe devaient donc tendre au rétablissement de la paix et c'est dans ce but, sans doute, qu'il fut le médiateur de celle qui fut conclue entre l'empereur et le duc, ce qui contribua à le rendre suspect et lui attira des reproches de la part des Suisses. Enfin , lorsque la conquête du pays de Vaud eut mis, à ce qu'il semblait, un obstacle insurmontable à un rapprochement, il tenta encore un dernier effort. A son invitation, les ambassadeurs de Bourgogne, d'Autriche et des confédérés se réunirent à Neuchâlel. On y arrêta les bases d'un traité de paix et une trêve fut conclue pour achever de le négocier. Mais cette négociation demeura sans résultat ; au commencement de l'année 1476, Charles-le- Hardi , maître de la Lorraine, délivré de toute inquiétude de la. part de l'empereur et du roi de France, brûlant de se venger des Suisses, vint s'établir à Besançon à la tête d'une nombreuse armée. Le moment était venu pour Rodolphe de prendre un parti ; il remit son comté entre les mains des confédérés, qui consentirent que son fils Philippe continuât de servir dans l'armée du duc, à condition que lui-même vint fixer sa résidence soit à Berne, soit à Soleure, ce qui n'empêcha pas, tant que dura la guerre,

qu'il n'accourût sur tous les points menacés pour diriger les préparatifs de défense.

Le comté de Neuchâtel se trouvait en effet exposé aux premières attaques de l'ennemi. Rodolphe y avait fait venir cinq cents hommes de ses terres d'Allemagne pour le défendre de concert avec les milices de l'état; à l'approche de l'armée bourguignonne , quelques centaines d'hommes de Berne et de Soleure vinrent se joindre à eux et furent logés dans la ville et le château de Neuchâtel et à la Tour-Bayard qui défendait le passage de la Chaine.

L'ennemi pénétra dans le comté par les Verrières et tenta de forcer ce passage, mais la résistance qu'il y rencontra lui fit rebrousser chemin ; il déboucha par Orbe dans le pays de Vaud et vint mettre le siège devant Grandson. La garnison, après avoir défendu la ville tant qu'elle fut tenable, se retira dans le château qui fut dès ce moment en butte * au feu continuel de l'artillerie bourguignonne. Les vivres et les munitions manquaient ; une tentative eut lieu sans succès pour ravitailler la place du côté du lac ; cependant les défenseurs du château ne se décourageaient pas, jusqu'à ce que, sur l'assurance mensongère que Fribourg était prise et Berne et Soleure prêtes à succomber, abusés par de perfides promesses, ils se rendirent et furent tous Ou noyés dans le lac ou pendus à des arbres. Ils moururent avec un calme qui effraya l'ennemi. Ce fut, dit un historien, le dernier jour de l'honneur de Charles et de sa prospérité.

Son camp , par l'opulence et le luxe qui y régnaient, ressemblait à une capitale ou à une grande ville de commerce; les populations du pays de Vaud , qui le regardaient comme leur libérateur, venaient en foule grossir les rangs de son armée. Son plan était de marcher sur Berne par Neuchâtel et Arberg.

Cependant Berne, dans ce grand danger, appelait aux armes tous ses alliés et confédérés. L'avoyer Nicolas de Scharnachthal s'était rendu à Moral avec la bannière ; avec lui était Jean de Halwyl, déjà célèbre dans les guerres étrangères, maintenant défenseur de la cause que sa famille avait si long-temps

combattue. Bientôt ils furent rejoints par les bannières de tous les confédérés et de plusieurs villes et seigneurs de la ligue inférieure; les Lucernois conduits par le vieil avoyer Hassfurter, qui depuis trente ans les commandait dans toutes les batailles; les Zuricois, par leur bourgmestre Henri Gœldliu et par Jean Waldmann , que ses talents et son courage avaient tiré de son bumble condition pour l'élever à une fortune qui ne fut égalée que par la chute tragique qui la termina; à la téte de la milice de Schwytz marchait le petit-fils de Ital Reding. Ils se dirigèrent sur Neuchâtel; là ils apprirent le massacre de Grandson. Enflammés de colère , ils ne voulurent pas perdre de temps à se délasser dans la ville et allèrent se loger dans les villages du vignoble. La bannière de la ville de Neuchâtel les suivit avec tout ce qui restait de bourgeois; les autres se trouvaient avec les milices du comte, qui gardaient Boudry et tous les passages de l'Areuse. .

Le 2 mars 4476, au point du jour, toute l'armée des confédérés se trouvait réunie dans les plaines entre Boudry et Bevaix. Les différents corps qui la composaient se mirent en marche dans la direction de Vaumarcus, sans ordre de bataille, sans commandant en chef. Arrivés devant Vaumarcus, dont le seigneur, Jean de Neuchâtel, avait ouvert son château au duc de Bourgogne et pris service dans son armée , ils tentèrent inutilement de s'en emparer. Cependant la bannière de Schwytz et celle de Berne, à laquelle s'étaient joints les divers alliés de cette ville et entr'aulres les bannières de Neuchâtel et de Valangin, se portèrent en avant par F resens et Vernéaz, dispersèrent les troupes légères des Bourguignons , et arrivèrent sur les hauteurs au-dessus de la Lance , d'où l'on découvrit toute l'armée ennemie en marche qui couvrait la plaine depuis Concise jusqu'à Onnens.

Elle venait de quitter son camp retranché auprès de Grandson, dans une contrée favorable pour y déployer ses nombreux bataillons et pour faire agir son artillerie et sa cavalerie; mais l'ardeur et la présomption de Charles l'engagèrent, contre l'avis de ses principaux capitaines, à se porter en avant. II ne

s'attendait point à être attaqué et se proposait de camper ce jour-là auprès de Vaumarcus. Aussitôt qu'il fut informé de l'approche des Suisses, il quitta le corps d'armée du centre avec lequel il marchait et accourut à l'avant-garde dont il prit le commandement.

Lorsque les Suisses aperçurent l'armée ennemie au-dessous d'eux dans la plaine, leurs chefs auraient voulu faire une halte pour attendre le reste de l'armée des confédérés , dont une partie n'avait pas même encore atteint Vaumarcus, mais l'ardeur du soldat, et surtout l'impatience des Bernois de venger leurs frères d'armes traîtreusement mis à mort devant Grandson, ne le permirent pas : « En avant! Grandson! Grandson ! » criait-on dans tous les rangs. Les hannerets descendirent de cheval, prirent en main les bannières, et marchant en téle de la colonne sans regarder derrière eux, ils commencèrent à descendre la pente de la montagne du côlé de Concise. Arrivés à la plaine, ils virent, de deux côtés différents, deux corps de cavalerie qui s'avançaient au trot. Les bannières et les piques furent plantées en terre et officiers et soldats se mirent à genoux, selon leur coutume, pour se recommander à Dieu. Un concert d'injures et de rires insultants se fît entendre dans les rangs ennemis. Charles, croyant qu'ils demandaient merci, fit commencer le feu de son artillerie , tandis que la cavalerie se disposait à les attaquer sur les flancs. Il était entre neuf et dix heures du malin. Les Suisses, au nombre d'environ huit mille hommes, formèrent un carré hérissé de tous côtés de longues piques. Charles, à la tête d'une partie de sa cavalerie, les attaqua du côlé du lac, et le comte de Châleau-Guyon , à la tête de l'autre division, du côté de la montagne; mais ils soutinrent ce choc sans s'ébranler. Cependant leur position ne laissait pas d'être critique; la cavalerie avait peu souffert dans ces charges infructueuses, et l'avant-garde seule des Bourguignons avait été engagée. Alors le duc, pour les attirer dans la plaine, commanda un mouvement rétrograde à son infanterie et à son artillerie. Cette manœuvre, exécutée avec précipitation et avec quelque désordre, lui devint funeste. Le corps de bataille, <jui

suivait l'avant-garde à quelque distance, la prit pour une fuite; le cri de : « Sauve qui peut! » se fit entendre, et toute cette masse, infanterie, cavalerie, bagages, se précipita péle-méle en arrière, entraînant avec elle Parrière-garde , sans que tous les efforts de Charles, qui frappait à coups d'épée sur les fuyards, parvinssent à les arrêter. Furieux, il vola de nouveau à l'avantgarde, espérant arrêter l'ennemi à la tête de sa cavalerie d'élite et donner ainsi au reste de l'armée le temps de se remettre de sa terreur et de se rallier dans son camp retranché devant Grandson. Il était trois heures après midi. Le ciel, jusqu'alors pluvieux, s'eelaircit, et l'on vit briller des armes sur les hauteurs qui dominent la Lance. Les trompes connues sous le nom du taureau d'Uri et de la vache d' ' Unltrwalden , et qui servaient de signaux de bataille aux troupes de ces deux cantons , firent entendre leurs formidables mugissements. C'étaient les confédérés qui s'étaient arrêtés autour de Vaumarcus , et qui, au bruit du canon, s'étaient aussitôt remis en marche. Charles, qui avait cru jusqu'alors avoir affaire à l'armée entière, s'écria : « Si ceux-ci nous ont déjà donné tant de besogne, que sera-ce » quand nous les aurons tous sur les bras? » Cependant il fit aussitôt ses dispositions pour les repousser, mais dès qu'ils eurent rejoint leurs compagnons dans la plaine , ils marchèrent en avant au pas de charge, sans beaucoup d'ensemble, mais avec une impétuosité irrésistible. Trois fois le duc se jeta au devant d'eux à la tête de sa cavalerie, toujours en vain. La dernière lutte et la plus opiniâtre eut lieu le long de l'Arnon. Charles eut un cheval tué sous lui ; Chàteau-Guyon fut tué près du moulin de l'Arnon, après avoir tenté par deux fois d'arracher la bannière de Sehwytz des mains du banneret. Mais ni l'exemple du prince, ni le dévouement de tant de nobles capitaines ne purent plus retenir les restes découragés de l'armée. Tout était perdu; Charles dut lui-même s'enfuir avec cinq compagnons seulement , et ne s'arrêta qu'au-delà des monts, à Nozeroy. Les Suisses poursuivirent les fuyards jusqu'à ce que la nuit vint les arrêter ; alors ils rendirent grâce de la victoire qu'ils venaient d'obtenir. Leur fureur se ranima quand

ils virent leurs frères pendus aux arbres autour du château de Grandson , et le supplice de la garnison bourguignonne expia cette violation des lois de l'humanité et du droit des nations. Il ne restait plus de Bourguignons que ceux qui occupaient le château de Vaumarcus. Les gens de la comté, avec quelques milices bernoises, furent chargés de s'en emparer, mais la garnison profita de l'obscurité de la nuit et de la fatigue des assiégeants pour s'échapper par une porte ouvrant sur le ravin au bord duquel est situé le château. Ceux-ci l'escaladèrent le lendemain matin, et n'y trouvant personne, ils le réduisirent en cendres.

Les vainqueurs se partagèrent alors les dépouilles des vaincus. Non-seulement toute l'artillerie du duc , composée de quatre cents pièces de canon , avec une multitude d'armes de toute espèce et d'immenses approvisionnements en munitions de guerre et de bouche , mais encore des richesses non moins considérables en or et argent monnayés, en bijoux, en vaisselle, en étoffes précieuses , tout ce qui sert , en un mot , au luxe d'une cour somptueuse , tomba entre les mains de ces hommes simples et endurcis, qui savaient à peine l'usage qu'on pouvait faire de toutes ces magnificences. Ils apprirent ainsi à connaître des besoins nouveaux ; la passion de s'enrichir s'empara d'eux ; la guerre qu'ils n'avaient connue jusqu'alors que comme le moyen de faire respecter leurs droits, devint pour eux un métier, un moyen d'arriver rapidement à la fortune, et fit dédaigner la voie plus lente et plus sûre du travail et de l'économie.

Après la bataille de Grandson, les alliés de Charles commencèrent à se tourner du coté du roi de France. Louis félicita les confédérés de leur victoire et chercha à leur faire oublier par ses flatteries et ses présents, l'abandon où il les avait laissés dans le plus grand danger. Quant à Charles, livré à une sombre et farouche douleur, il pressait avec ardeur les préparatifs de sa vengeance ; il leva dans toutes ses provinces de l'argent et des soldats ; les cloches des églises furent fondues pour en faire des canons; bientôt il se trouva à la tête d'une armée plus

nombreuse que la première, et put se permettre de nouveau un langage menaçant , même vis-à-vis du roi de France auquel il avait écrit après sa défaite dans des termes dont l'humilité avait dû coûter beaucoup à son orgueil. Il passa le Jura avec son armée et vint s'établir à Lausanne. Bien qu'il y parût comme allié, ses soldats commirent dans cette malheureuse contrée les mêmes vexations et les mêmes cruautés que les Suisses y avaient exercées comme ennemis peu de mois auparavant.

C'était surtout à Berne que Charles avait voué une haine implacable; c'était elle aussi qui se trouvait la première et presque seule exposée à sa vengeance. La saison des pâturages était venue, et tous les bergers étaient dispersés sur les Alpes. La puissance de Berne, les vues ambitieuses qu'on lui attribuait, commençaient à donner de l'ombrage aux confédérés. On ne se croyait pas obligé à défendre Moral et le pays de Vaud, qui étaient en dehors de l'alliance. Mais, dans ce grand danger, Berne ne perdit pas courage et se souvint de la main qui l'avait préservée miraculeusement de tant de périls depuis trois siècles. Comme aux jours de Laupen , toute famille bourgeoise où se trouvait un père et un fils ou deux frères en âge de porter les armes, reçut l'ordre d'envoyer l'un des deux à la défense de Morat; tous les sujets de la république furent requis de se rendre en armes au chef-lieu. Adrien de Bubenberg fut rappelé de l'espèce d'exil où il vivait depuis le commencement de la guerre. Heureux de pouvoir défendre sa patrie comme soldat du danger qu'il n'avait pu détourner d'elle comme homme d'état, il se rendit à Morat et jura avec tous les hommes sous ses ordres de s'ensevelir sous les ruines de cette ville plutôt que de la rendre à l'ennemi. En même temps, les sollicitations les plus pressantes étaient adressées à tous les alliés et confédérés de Berne; ils comprirent enfin que Morat était la seule barrière qui pût arrêter le torrent prêt à déborder et sur Berne et sur la confédération, ils appelèrent leur jeunesse sous les drapeaux et se préparèrent à marcher au secours de leur alliée. Plusieurs villes de l'alliance inférieure en firent autant malgré

la défense de l'empereur; la noblesse autrichienne se mit en marche ; le jeune duc René de Lorraine , qui , chassé de ses étals, régnait encore sur les cœurs de ses sujets, arriva aussi à la téte de trois cents cavaliers qui lui étaient restés fidèles.

Le comte de Romont avait précédé le duc et le gros de l'armée. Il entreprit de traverser le marais pour attaquer Anel et Cerlier, et pénétrer dans le comté de Neuehâlel. Dn Neuchâtelois nommé Baillod défendit à lui seul le pont deThielle contre l'armée ennemie. Les populations des deux côtés de la rivière, y compris les femmes, accoururent en armes, repoussèrent l'ennemi au-delà du marais, le chassèrent de Cudrefin où il essaya de se maintenir, et le forcèrent de se réfugier à Eslavayer. Le banneret Bellenost du Landeron, dont la valeur avait surtout contribué à ce succès, fut armé chevalier, le lendemain, par le comte Rodolphe, sous le grand portail de l'église de Ncuchàtel. Baillod fut décoré d'une chaîne d'or et d'une médaille dont la légende rappelait son héroïque action.

Aussitôt après la retraite du comte de Romont , le duc vint camper devant Moral ; toute la campagne était couverte de ses lentes. « J'ai devant moi , • écrivait Bubenberg au sénat de Berne, « le duc de Bourgogne et toute son armée; mais soyez t sans inquiétude; ne précipitez rien, et attendez les confé- » dérés; nous ferons notre devoir. • En effet, lui et les deux mille hommes sous ses ordres soutinrent avec une constance inébranlable tous les assauts de l'ennemi et le feu d'une nombreuse artillerie ; les brèches faites pendant le jour étaient réparées pendant la nuit; l'ordre le plus parfait régnait dans la ville; tous agissaient avec le calme d'hommes résolus à mourir pour leur devoir et pour leur pays.

Cependant Berne se préparait à soutenir la crise qui était imminente; les troupes des confédérés arrivaient sans interruption; des messagers allaient sur toutes les routes presser l'arrivée de ceux qui étaient encore en relard ; des tables étaient dressées dans les rues, qui étaient illuminées pendant la nuit ; les troupes , en arrivant , prenaient à la hâte quelques rafraîchis-» menu et se remettaient aussitôt en marche pour joindre l'armée.

tA GUERRE DE BOURGOGNE.

Le 22 juin 4476, jour anniversaire de celui où Rodolphe d'Erlach avait vaincu à Laupen l'armée de la noblesse cent trenle-sept ans auparavant, l'armée assista à Gûminen au service divin , puis les chefs firent leurs dispositions pour le combat. Halwyl commandait l'avant-garde; le corps de bataille fut placé sous les ordres de Waldmann et de Guillaume Herler, chef des Strasbourgeois; le vieux Gaspard de Hertenstein, de Lucerne , commandait l'arrière-garde. Les chefs avaient peine à contenir l'impatience de leurs soldats. L'avant-garde se mit en marche au travers d'une forél. La pluie tombait par torrens. Au sortir de la forêt, toute l'armée bourguignonne s'offrit à leurs regards, ayant son front protégé par son artillerie, par une palissade et un fossé.

Halwyl leur rappela en peu de mois le glorieux anniversaire de ce jour, l'odieux massacre de Grandson , la protection de Dieu qui ne les avait jamais abandonnés. Ils se mirent à genoux ; l'un d'eux prononçait à haute voix la prière et tous les autres répétaient • amen. » En ce moment les rayons du soleil percèrent les nuages et cet astre brilla de tout son éclat. Halwyl se relève en brandissant son épée : « C'est Dieu qui nous éclaire,» s'écrie-t-il, « en avant! chers compagnons, songez à vos fem- » mes et à vos enfants! >• Et ils se précipitent au milieu du feu de l'artillerie. Beaucoup de Suisses et de leurs alliés périrent dans cette première attaque ; le duc René eut son cheval tué sous lui. Cependant Halwyl, par une manœuvre habile et hardie, parvint à tourner l'aile droite de l'ennemi et à s'emparer de son artillerie; la palissade fut en partie arrachée; les Suisses transportèrent à force de bra9 leurs canons au-delà du fossé, tournèrent ceux de l'ennemi contre lui-même et le forcèrent ù se replier sur le corps principal où se trouvait le duc en personne. Là , le combat recommença avec une nouvelle fureur; Halwyl, Waldmann, Hertenstein, rivalisaient d'efforts et de courage. Bubenberg les seconda par une sortie à la tête de la garnison de Moral; enfin l'acharnement avec lequel les Suisses combattaient , et une manœuvre habilo de Hertenstein qui menaçait de couper la retraite à l'enuemi , décidèrent la

victoire en faveur des confédérés. Quinze cents gentilshommes gisaient sur le champ de bataille. Au moment où Charles ordonnait au duc de Sommerset , chef d'un corps auxiliaire anglais qui s'était particulièrement distingué, de couvrir la retraite de Tinfanterie, ce seigneur tomba frappé d'une balle. La déroute se mit dans l'armée; on commença à fuir dans toutes les directions. Le duc, au désespoir, se sauva presque seul et courut sans s'arrêter jusqu'à Morges.

Cependant le carnage ne cessa pas avec la bataille. Au cri de « Grandson! Grandson! » les confédérés affamés de vengeance tuaient tout ce qui se trouvait sur leur passage sans faire quartier à personne. Plus de la moitié de l'armée bourguignonne périt sous leurs coups ou dans les eaux du lac. Enfin, arrivés à Avenches, la fureur des vainqueurs se ralentit; ils laissèrent échapper les restes de l'armée bourguignonne et s'agenouillant sur le champ de bataille, ils rendirent grâces à Dieu. Des messagers po riant des rameaux de verdure furent envoyés dans tous les états confédérés, et bientôt après, le son de toutes les cloches de la Suisse annonça aux populations cette brillante victoire et cette heureuse délivrance.

Après le partage des dépouilles , qui furent loin pourtant d'égaler en richesse celles de Grandson, après avoir, selon l'antique usage, passé trois jours sur le champ de bataille, la plus grande partie des confédérés se mirent en marche pour regagner leurs foyers. Ils reçurent, à leur passage à Berne, de nombreux témoignages de reconnaissance et d'affection. Le reste, à l'invitation de Berne, passa dans le pays de Vaud pour punir la duchesse Yolande , le comte de Romont et l'évéque de Genève de leur participation à la guerre. Ce malheureux pays fut de nouveau dévasté; ses habitants se réfugiaient en foule dans les pays voisins. La paix fut enfin conclue entre la maison de Savoie et les confédérés par la médiation du roi de France, qui ne voulait pas que rien les détournât de continuer la guerre contre le duc de Bourgogne. Les princes de Savoie payèrent les frais de la guerre, cédèrent le Bas- Valais

tA Guerre de bourgogne.

aux Haut-Valaisans , Aigle et quelques autres terres aux Bernois , Morat à Berne et à Fribourg.

Quelque temps après la bataille de Morat, un parti de six à huit cents Bourguignons passa le Doubs pour piller les montagnes de la seigneurie de Valangin. Un homme courageux nommé Jean Droz alla aussitôt sonner le tocsin au clocher du Locle, et fit avertir les gens de la Sagne et du Val-de-Ruz. Quand il eut réuni une troupe suffisante, laissant les ennemis continuer le pillage, il alla les attendre au passage du Doubs, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent chargés de butin. Fondant alors sur eux à Timproviste, il les défit complètement, tellement qu'il n'en réchappa qu'un petit nombre qui parvinrent à se sauver à la nage , laissant dans les mains des vainqueurs tout le butin qu'ils avaient fait, et un drapeau qui fut déposé dans l'église du Locle en mémoire de cette journée.

Tandis que sur l'invitation du roi de France, les capitaines qui s'étaient signalés dans les dernières batailles se rendaient en ambassade auprès de ce prince , qui les combla d'honneurs et de présents, le malheureux Charles, que des revers si subits et si imprévus aigrissaient sans l'éclairer, accablait tour-à-tour de demandes exorbitantes et de reproches amers les états de ses provinces qui se lassaient d'épuiser les ressources du pays pour subvenir à ses entreprises insensées, éloignait de lui par son humeur intraitable ses plus anciens et plus fidèles serviteurs, et donnait sa confiance à des étrangers qui le trahissaient. Le duc René , de son côté , avait repris le chemin de ses états ; l'amour de ses sujets lui en facilita la conquête et lui ouvrit enfin les portes de sa capitale. Deux jours après, Charles arrivait avec ce qu'il avait pu rassembler de troupes , pour faire lever le siège. Au lieu de se laisser enfermer dans la place, René partit aussitôt pour aller solliciter le secours de ses amis les Suisses ; il parut devant les conseils et devant la diète , il parla de Morat , il versa des larmes et intéressa tout le monde en sa faveur. Le duc de Bourgogne continuant d'ailleurs à menacer les confédérés, ils jugèrent qu'il leur convenait mieux de porter la guerre au dehors que de l'attendre chez eux. Huit

mille hommes se mirent en marche au cœur de l'hiver; Waldmann et plusieurs autres capitaines qui avaient commandé à Grandson et à Moral faisaient partie de l'expédition. Le duc René, qui les avait précédés, vint à leur rencontre, et, réjoui de les voir si nombreux et bien disposés pour son service , il descendit de cheval et se mit à marcher au milieu d'eux , la hallebarde sur l'épaule. Ils arrivèrent devant Nancy lorsque sa fidèle garnison, ayant épuisé tous les vivres, était réduite à se nourrir des aliments les plus dégoûtants.

Malgré les représentations de tous ses capitaines, Charles s'obstina à offrir la bataille, avec des troupes découragées, affaiblies par la misère et par la défection, à un ennemi supérieur en nombre et dont il n'avait que trop éprouvé la puissance. Le comte de Campobasso, seigneur italien qui possédait toute sa confiance mais qui le trahissait depuis long-temps, quitta son camp à la téte de six cents lances et vint offrir ses services au duc de Lorraine ; niais les Suisses déclarèrent qu'ils ne souffriraient pas un traître dans leurs rangs. La bataille eut lieu le 5 janvier 1477. L'issue n'en fut pas long-temps douteuse. Presque tous les principaux seigneurs bourguignons perdirent la vie ou la liberté. Le comte Philippe de Rothelin, fils du comte de Neuchâtel , fut du nombre de ces derniers. Charles lui-même fut tué dans la mêlée sans qu'on ait su d'abord ce qu'il était devenu. Deux jours après la bataille , le cadavre du dernier prince de cette puissante maison de Bourgogne fut retrouvé nu, souillé de sang, en partie dévoré par les loups, dans un marais glacé , sous un monceau de cadavres inconnus. Il fut enseveli honorablement à Nancy après avoir été exposé trois jours sur un lit de parade avec les insignes de son rang. Le duc René de Lorraine vint, à la téte de sa cour, rendre les derniers devoirs aux restes mortels de son redoutable ennemi , s'agenouilla, lui baisa la main : « Cher cousin,» dit-il les larmes aux yeux, « vous nous avez fait bien du mal ; Dieu veuille avoir » votre âme ! »

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