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CHAPITRE XXV

Après la mort de Charles- le-Hardi , Louis XI s'empara du duché de Bourgogne ; les Pays-Bas et la Eranche-Coraté passèrent , par le mariage de Marie de Bourgogne avec l'archiduc Maximilien, sous la domination de la maison d'Autriche. Les états de cette dernière province souhaitaient d'être admis dans la confédération ; Berne favorisait leur désir , mais les petits cantons craignaient de voir leur influeuce trop amoindrie par l'agrandissement de l'union, et cette proposition n'eut pas de suite.

Les Bernois usèrent au moins de l'ascendant que leur donnait la victoire pour obtenir de la duchesse Yolande de Savoie, qui recherchait leur alliance , l'indépendance de Fribourg. Le 25 août 4477, cette ville devint une ville libre et impériale, après avoir passé vingt-cinq ans sous la maison de Savoie , et se chargea, pour prix de son affranchissement, d'une partie des dettes que ses anciens souverains avaient contractées pendant la guerre. Bientôt après, l'évêque de Genève conclut, pour lui-même et pour la ville de Genève , un traité de combourgeoisie avec Berne et Fribourg.

Depuis la guerre de Bourgogne , les princes étrangers commencèrent , d'après l'exemple de la France , à rechercher l'alliance des confédérés, ou s'efforcèrent du moins d'avoir des Suisses à leur solde. Non-seulement les cantons s'engageaient par des traités ou capitulations à leur fournir des troupes sous des conditions déterminées, mais la passion du service militaire était telle , que les Suisses s'enrôlaient en foule pour des services non avoués par leurs gouvernements, et que ni les défenses, ni les peines les plus rigoureuses et les supplices même ne pouvaient les en détourner. Ils rapportaient pour la

plupart dans leur patrie des habitudes de luxe et de licence, et trop souvent ils se trouvèrent appelés à combattre les un3 contre les autres sous des drapeaux étrangers. Les gouvernements, comme les magistrats et les hommes influents dans les cantons, prostituaient leur indépendance et leur dignité en se mettant à la solde de l'étranger. « On marchandait, » dit un historien suisse avec une énergique vérité, « on marchandait 9 les Suisses comme le bétail destiné à la boucherie. >

Le pape Sixte IV. fut un des premiers à comprendre le parti qu'il pourrait tirer de leur bravoure dans ses démêlés avec les autres princes de l'Italie. 11 leur envoya un légat pour leur proposer une alliance et leur offrir des subsides. En même temps cet envoyé leur vendait à prix d'argent des indulgences, c'est-à-dire le pardon de leurs péchés. Celte funeste facilité offerte à des populations crédules et superstitieuses accrut sensiblement la licence des mœurs ; les subsides promis aux Suisses qui entrèrent au service du pape leur furent payés avec l'argent dont ils avaient eux-mêmes payé une trompeuse sécurité.

C'était surtout contre le duc de Milan que le pape désirait diriger les armes des Suisses. Mais ceux-ci hésitaient à déclarer la guerre à ce prince qui ne leur avait donné aucun sujet de plainte. Les négociateurs romains furent cependant plus heureux auprès d'Uri. Ce canton n'avait pas encore pu oublier la perte de Bellinzone ; des coupes de bois dans une forêt sur la frontière fournirent le prétexte; Uri requit ses confédérés.

Les cantons déférèrent à regret à cette réquisition qui ne leur paraissait pas suffisamment jusliûée, mais ils ne crurent * pas pouvoir s'y refuser. Leurs bannières passèrent les Alpes au commencement de l'hiver; Bubenberg, Waldmann faisaient partie de celte expédition; mais avant d'avoir fait aucune action d'éclat , la rigueur de la saison et le manque de vivres les obligèrent à ajourner leur entreprise et à repasser les Alpes tandis qu'elles étaient encore praticables, laissant un détachement de six cents hommes pour occuper le village de Giornico qui fermait l'entrée de la Léventine. Instruits de leur petit nombre 9 les Milanais entreprirent de les attaquer avec quinze mille

hommes ; mais les Suisses , ayant remarqué leurs préparatifs , dirigèrent les eaux du Tessin sur les prairies en avant de Giornico.

Le 28 décembre 4^78, les Milanais se mirent en marche pour attaquer les Suisses, mais ils trouvèrent devant eux une vaste plaine de glace sur laquelle ils ne pouvaient avancer qu'en désordre et avec de grands efforts. Les Suisses, qui s'étaient munis de crampons , les observaient immobiles dans leurs .retranchements. Quand ils se trouvèrent à portée, Frischhans Theilig, chef des Lucernois, les attaqua brusquement. Il était impossible d'accepter le combat dans cette position ; ils durent rétrograder une lieue de chemin, toujours poursuivis par les Suisses , avant de retrouver la terre ferme. Mais ils étaient harassés de fatigue ; les canons et les cavaliers se trouvaient pélemële avec les fantassins, ensorle que toute résistance était devenue impossible ; ils prirent la fuite laissant un grand nombre de morts et de prisonniers et toute jeur artillerie entre les mains des vainqueurs. Cette victoire remportée avec des forces si disproportionnées fut regardée comme miraculeuse. La paix fut conclue bientôt après par la médiation de Louis XI.

Soleure et Fribourg demandaient d'être admises au nombre des états confédérés, dont ces deux villes avaient partagé depuis long-temps les périls et les succès. Berne appuyait leur demande par reconnaissance aussi bien que pour son propre intérêt et celui de la confédération , et Zurich et Lucerne lui étaient également favorables ; mais les petits cantons , inquiets de la puissance croissante des villes et de Berne en particulier, craignaient, si leur nombre venait à augmenter, de n'avoir plus aueune autorité dans cette confédération dont ils étaient les fondateurs. Sur leur refus , les cinq villes avaient conclu entre elles une combourgeoisie que ceux-ci envisageaient comme une infraction aux alliances et dont ils demandaient avec instance la révocation. Une autre source de division provenait du partage du butin fait dans la guerre de Bourgogne , les petits cantons soutenant qu'il devait être partagé également entre tous les états qui avaient tous concouru, chacun selon ses

468 LES SUITES DE LA GUERRE DE BOURGOGfc ^

moyens, à la défense commune, tandis que les villes prétendaient que le partage devait avoir lieu d'après la force des troupes mises en campagne. De nombreuses diètes étaient demeurées sans résultat; l'irritation allait toujours croissant. Enfin une nouvelle diète fut convoquée à Stantz. Elle n'eut pas plus de succès que les précédentes; les députés se séparaient enflammés de colère et la dissolution de la confédération paraissait imminente, lorsque Henri Imgrund, curé de Stantz, parut au milieu d'eux, hors d'haleine, couvert de sueur : frère^ Nicolas de Flùe leur demandait de différer quelques moments leur départ; il voulait se faire entendre à eux sur la situation de la patrie. Ils restèrent.

Nicolas Lœwenbrugger , surnommé de Flûe (du Rocher), d'après le lieu qu'habitait sa famille dans le canton d'Unterwalden, près de Saxelen , avait été élevé au milieu des travaux des champs et du soin des troupeaux. Dès sa tendre enfance, un penchant inné l'attirait vers le monde invisible; souvent, après les travaux de la journée, il quittait les jeux de ses camarades, pour aller dans la solitude s'entretenir avec Dieu. Plus avancé en âge, il avait coutume, la nuit, quand tous les siens étaient endormis, de se relever pour prier, quelquefois dans les bois qui entouraient sa demeure, quelquefois dans quelque église ou chapelle du voisinage ; le matin , il retournait à ses occupations ordinaires. Il se maria par déférence pour le désir de ses parents, et remplit consciencieusement les devoirs d'un père de famille. Quand son pays en danger réclama le secours de son bras , il porta les armes dans la guerre de Zurich et dans la conquête de la Thurgovie, et se fit remarquer par son humanité après la victoire aussi bien que par son courage dans le combat. Plus tard, et maigre sa répugnance pour les affaires temporelles, la confiance de ses concitoyens l'appela aux fonctions déjuge et de membre du conseil où il se signala par sa scrupuleuse probité et la rectitude de son jugement. Il refusa à réitérées fois la charge de landammann du canton. Une sentence injuste , rendue en sa présence, acheva de rendre insurmontable son éloignement pour ses fonc-

lions : t Quand cette sentence fut prononcée, je vis, disait-il, » des flammes sortir de la bouche de ces juges iniques. * Peu après la naissance de son dixième enfant, il se retira, avec le consentement de sa femme, dans une contrée solitaire et sauvage qu'il avait affectionnée dès son enfance , et où on lui construisit une étroite cellule. Là , quelques planches étaient sou lit et une pierre son oreiller, non qu'il songeât à se faire un mérite de ses austérités, mais il éprouvait le besoin de se dégager de tous les liens qui l'attachaient à la vie matérielle et l'empêchaient de diriger toutes les facultés de son âme vers la contemplation de Dieu et de l'éternité. Il vécut vingt ans sans autre nourriture corporelle que celle qu'il prenait tous les mois dans la communion. Il parlait de cette abstinence comme d'une propriété de sa constitution et n'y voyait lui-même rien de méritoire ni de surnaturel. De toutes parts on venait chercher auprès de lui des directions et des conseils qui ne restaient jamais sans bénédiction, parce qu'il les puisait à la source de la véritable et éternelle sagesse.

Son ami Imgrund était accouru auprès de lui pour lui annoncer que la diète était au moment de se dissoudre et la guerre d'éclater entre les confédérés. Il en avait reçu le message dont il venait de s'acquitter.

A l'aspect de cet homme vénérable, à la taille haute et droite, aux membres exténués par le jeûne et les veilles, au teint brûlé par le soleil, au regard plein de douceur et de sérénité, toute cette assemblée naguère si turbulente se leva en silence et le salua avec respect. Avec la même simplicité , la même cordialité que s'il se fût agi de ramener la concorde au sein d'une famille de pauvres villageois, il exhorta les villes à renoncer à leur combourgeoisie qui inquiétait et affligeait leurs anciens confédérés; il rappela à ceux-ci les titres que Soleure et Fribourg s'étaient acquis à être admises dans leur alliance; il conseilla de partager les conquêtes d'après les cantons, les dépouilles et les contributions de guerre d'après le nombre des hommes; il exhorta tous les confédérés à vivre dans la concorde, à ne pas trop étendre leurs frontières, à ne pas se mêler

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des querelles étrangères, à se garder des princes étrangers et de leurs présents. « Dieu, dit la chronique, bénit les paroles

• du pieux ermite, et en moins d'une heure tout fut terminé. » Le même jour, 22 décembre 1481 , Soleure et Fribourg furent reçues dans l'alliance. Un traité qui fut appelé la convention ou le convenant de Stanz confirma les alliances perpétuelles, la charte des prêtres et celle de Sempach, et établit de nouvelles règles pour le maintien de la paix entre les confédérés et de l'obéissance due aux autorités dans chaque canton. Tous les cantons adressèrent des remerciments à l'humble frère Nicolas, pacificateur de la Suisse. Gomme après la paix qui termina la guerre de Zurich, comme après la victoire de Morat, les cloches de toutes les églises annoncèrent d'un bout de la Suisse à l'autre cette heureuse nouvelle. « Elles célébraient, » dit l'historien de la Suisse , « la victoire que les confédérés venaient

• de remporter sur eux-mêmes. »

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