CHAPITRE XXVI
WALDMANN.
Jean Waldmann, qui avait pris une part si glorieuse aux victoires de Grandsou, de Morat et de Nancy, était né au canton de Zug, dans ce village de Birkenslorff qui fut incendié dans la guerre de Zurich par le bourgmestre Slùssi. Amené très-jeune en cette ville, il y exerça d'abord la profession de tanneur et ne se fit remarquer que par sa conduite turbulente et la licence de ses mœurs; mais peu à peu l'ambition lui apprit a imposer quelque frein a ses autres passions , et sa belle figure, son courage et la supériorité de son esprit, lui gagnèrent la faveur de ses nouveaux concitoyens. Bientôt on le vit briller dans les diètes des confédérés aussi bien qu'à la tête de leurs armées ; enfin il parvint à se faire élire à la charge de bourgmestre en
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écartant son compétiteur, l'ancien bourgmestre Henri Gôldlin , d'une puissante et noble famille, et qui dès ce moment jura la perle du parvenu qui l'avait supplanté.
Ainsi l'ancien ouvrier tanneur se trouvait à la téte du premier canton de la confédération , possesseur de plusieurs seigneuries, recherché par les rois et les princes, dont les présents et les pensions l'avaient rendu le particulier le plus riche de la Suisse.
On l'a soupçonné de son vivant de nourrir des projets semblables à ceux qui entraînèrent jadis la chute d'Orgétorix. Certain est-il qu'il éprouvait l'ambition d'élever son canton au plus haut degré de puissance et de prospérité, et que pour y parvenir il ne craignait de heurter ni les préjugés , ni les intérêts , ni même quelquefois les droits des corporations et des particuliers. Il voulut arrêter l'accumulation des richesses entre les mains du clergé et astreindre ses membres à une vie plus régulière; il entreprit de détruire l'influence que la constitution attribuait encore à la noblesse et aux patriciens, et il s'attira ainsi la haine de ces deux ordres. Le bon emploi des revenus publics n'empêchait pas qu'on ne supportât impatiemment l'augmentation des impôts. Satisfaits de le voir creuser lui-même la fosse où ils espéraient le faire tomber, ses ennemis cachés applaudissaient à ses réformes et lui en suggéraient toujours de nouvelles. Il n'était pas aisé de réprimer l'esprit de licence que les longues guerres avaient introduit parmi la population des campagnes et de relever l'agriculture de la décadence où elle était tombée. Waldmann voulut que le commerce et l'industrie restassent le partage exclusif des bourgeois de la ville, et que les gens de la campagne s'appliquassent uniquement à la culture des terres. De nombreuses ordonnances sur les restriction* à apporter à certaines cultures , sur la conservation des bois , sur le commerce des vins, sur la fréquentation des auberges, indisposèrent de plus en plus des populations peu habituées à la contrainte et envers lesquelles Waldmann avait pour maxime qu'il fallait agir par l'autorité plutôt que par la persuasion. Une ordonnance destinée à réprimer le luxe et la dissipation excita
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un mécontentement d'autant plus vif, que Waldmann luimême, homme de plaisir , ne donnait pas l'exemple de s'y conformer.
En faisant ces choses, le hut qu'il se proposait était en général louable, et on ne peut guères lui reprocher que de n'y avoir pas apporté assez de prudence et de modération. Mais une action odieuse vint imprimer à sa magistrature et à sa vie entière une tache ineffaçable. Frischhans Theilig, que nous avons vu se signaler par la défaite de l'armée milanaise à Giornico , s'étant rendu pour les affaires de son commerce à la foire de Zurich, Waldmann, qui le haïssait depuis long-temps à cause de certains discours injurieux que Frischhans avait tenus contre lui, le fit arréler, traduire en jugement et appliquer à la torture. Ni les supplications de sa famille, ni l'intercession du gouvernement de Lucerne, ne purent le sauver. L'implacable bourgmestre voulut siéger lui-même au tribunal , et le vainqueur de Giornico périt du supplice réservé aux malfaiteurs. Des années se passèrent avant que les députés de Lucerne consentissent à reparaître à la diète lorsqu'elle s'assemblait à Zurich , et chaque fois que les députés de Zurich se rendaient à la diète à Lucerne , une fenêtre s'ouvrait sur leur passage et la malheureuse veuve leur adressait cette sinistre apostrophe :
• Vous avez assassiné mon pauvre mari contre Dieu , honneur
• et justice ! »
Cependant ce n'était pas, humainement parlant, ce crime abominable qui devait entraîner la perte de YValdmann; un fait presque insignifiant en apparence en fut la cause ou l'occasion. 11 se laissa engager à donner l'ordre de tuer , dans la campagne, tous les grands chiens, qu'on représentait comme nuisibles à l'agriculture et comme favorisant le braconnage. Cette mesure mit le comble au mécontentement; les communes des deux rives du lac, qui gardaient encore depuis la guerre de Zurich un germe de méfiance et de ressentiment contre la ville, se soulevèrent; c'était au commencement de l'année 1489; les confédérés accoururent à l'appel de Zurich, non pas eu armes, comme le prescrivait le .convenant de Stanz, pour
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faire rentrer les révoltés dans le devoir, mais en cherchant à interposer leur médiation. Ils réussirent en effet à apaiser la révolte et obtinrent du gouvernement la promesse qu'il serait fait droit aux réclamations qui seraient reconnues fondées; mais la hauteur et l'inflexibilité de Waldmann, qui fit révoquer ces promesses, rallumèrent le mécontentement et les communes se soulevèrent de nouveau. La voix de Berne, qui exhortait les paysans à la soumission et recommandait à la ville une prudente modération , ne fut point écoutée ; les députés des cantons revinrent à Zurich. Cependant les ennemis de Waldmann travaillaient, dans la ville même, à soulever le peuple contre lu* en répandant de faux bruits de négociations entamées entre le bourgmestre et l'Autriche, d'armements secrets et de listes de proscription. Le peuple ainsi excité s'attroupa devant I'hôtelde-ville où le conseil était assemblé avec les représentants des cantons, qui commencèrent à parlementer avec les mutins. Soit faiblesse chez les uns, soit malveillance contre Waldmann chez les autres, ils cédèrent aux demandes tumultueuses du peuple, et abandonnant le gouvernement qu'ils avaient pour mission de protéger , ils livrèrent Waldmann pour être jugé. Le conseil fut déposé et remplacé par un gouvernement provisoire composé d'hommes sans capacité ni expérience et à la tête duquel on plaça Lazare Gôldlin , parent de l'ancien bourgmestre et l'ennemi le plus acharné de Waldmann.
Ni les interrogatoires insidieux et prolongés , ni les douleurs de la torture, ne purent arracher au malheureux prisonnier l'aveu des crimes qu'on lui imputait. On a remarqué avec étonnement que, tandis que l'on cherchait de tous côtés des chefs d'accusation contre lui, l'action la plus criminelle de sa vie , le meurtre juridique de Frischhans Theilig, ne se trouve mentionnée ni dans la procédure, ni dans la sentence. L'histoire ne nous -dît pas si, en se voyant à son tour poursuivi pour des motifs frivoles ou des crimes imaginaires , sa conscience , aussi oublieuse que ses juges , ne lui reprocha pas le sang innocent qu'il avait répandu.
474 WALDMANN.
Le jour fixé pour le jugement, un homme aposté par les ennemis de Waldmann vint annoncer la nouvelle qu'une armée autrichienne était en marche pour délivrer le prisonnier; Eglisau , disait-il , était en flammes , les habitants avaient été massacrés. La sentence fut rendue en présence d'une députalion des confédérés; Waldmann fut condamné à avoir la téte tranchée. Il en reçut la nouvelle avec résignation, s'entretint longtemps avec son confesseur, prit congé de ses compagnons de captivité , et s'achemina d'un air calme et serein vers le lieu du supplice qui avait été préparé hors de la ville, sous les yeux des habitants réunis sur les remparts cl des paysans révoltés dont la multitude couvrait la campagne. Arrivé sur l'échafaud : « Seigneur, s'écria-t-il , pour cette mort que je n'ai pas » méritée, fais-moi grâce là où j'ai péché! » Le plus ancien chevalier présent lui retira les insignes de la chevalerie. Alors, se tournant vers le peuple , il demanda pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir offensés, et invita ceux qui étaient disposés à réciter avec lui l'oraison dominicale à le faire connaître en levant la main. Des milliers de mains s'élevèrent à la fois; une grande partie des assistants fondaient enfarinés en voyant ce puissant bourgmestre , si grand dans les batailles et dans les diètes des confédérés, réduit maintenant à un si triste état, el l'on a assuré que s'il avait pris la parole pour se justifier devant le peuple, son sang n'aurait pas coulé; mais son confesseur lui rappela qu'il lui avait promis dans la prison de se taire et d'offrir son silence à Dieu en expiation dé ses péchés. Jetant alors un dernier regard sur la ville : « Oma chère Zurich , » s'écria-t-il, « que Dieu te préserve de tout mal! » Puis il se mit à genoux, et pendant qu'il prononçait les premières paroles du symbole des ^apôtres, sa tête tomba. Aussitôt on s'empressa de démentir la nouvelle de la marche d'une armée autrichienne, qui n'avait été répandue que pour déterminer les juges à le'condatnner et pour tenir le peuple dans la crainte jusqu'après l'exécution.
La plupart des amis et des partisans de Waldmann périrent après lui dans les supplices. Cependant sa mort ne désarma pas les paysans qui tenaient la ville comme assiégée. Incapable de
leur résister, le gouvernement provisoire conclut avec eux, sous la médiation des cantons, une espèce de capitulation qui fut appelée la charte de fValdmann; toutes les mesures contre lesquelles ils s'étaient soulevés furent révoquées , les bonnes aussi bien que les mauvaises. A la vérité, les dispositions de cet acte furent dans la suite éludées et enfin mises de côté de la part de la ville, qui parvint à retirer toutes les concessions qu'elle avait faites. Ce manque de foi devait , trois siècles après la mort de Waldmann , porter des fruits amers pour le gouvernement de Zurich.
L'incapacité et les fautes du gouvernement provisoire ne tardèrent pas à provoquer le rétablissement de l'ancienne constitution. Seulement l'autorité de la noblesse et des patriciens fut considérablement restreinte. C'était ce qu'avait voulu Waldmann , et ce projet avait fondé aussi l'un des griefs sur lesquels on l'avait condamné.