‹ Abrégé de l'histoire des SuissesChapitre 37 sur 49 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Tout en défendant leur liberté contre les prétentions de la maison d'Autriche, les confédérés avaient toujours protesté de leur fidélité et de leur dévouement envers l'empire. Mais les brillants succès de la guerre de Bourgogne, qui les firent craindre et rechercher des plus puissans princes et leur inspirèrent au plus haut degré le sentiment de leur propre force, firent naître en eux le désir d'une complète indépendance; ils parurent oublier peu à peu qu'ils faisaient partie de l'empire. Il est vrai que tous les autres états qui le composaient, semblaient l'oublier comme eux; l'anarchie y régnait; l'autorité de l'empereur était sans cesse méconnue et chaque prince ou seigneur n'aspirait qu'à se rendre aussi indépendant que possible. Enfin

la France ne négligeait rien pour détacher les Suisses de l'empire, afin de pouvoir ensuite exercer sur eux une influence exclusive.

L'archiduc Maximilien, l'époux de Marie [de Bourgogne» 1 avait succédé à son père et à son oncle Sigismond , tant sur le trône impérial que dans la possession de tous les domaines de sa maison. Pendant les premières années de son règne, il chercha à remédier autant que possible à la confusion qui régnait dans l'empire. Une confédération s'était formée entre tous les j états de la Souabe pour le maintien de la paix publique sans cesse troublée par des guerres particulières. Maximilien chercha à étendre cette institution à tout l'empire , qu'il divisa pour cet effet en dix cercles , et il établit dans le même but un tribunal appelé la chambre impériale. Sommés d'accéder à la ligue souabe et de reconnaître l'autorité de ce tribunal , les Suisses s'y refusèrent avec persévérance. Ils possédaient déjà chez eux | les avantages que Ton se promettait de ces institutions, mais d'ailleurs l'aversion et le mépris que leurs voisins leur témoignaient et les menaces qu'ils entendaient sans cesse , leur faisaient assez comprendre que c'était à leur indépendance qu'on en voulait en réalité. L'archevêque de Mayence, archi-chancelier de l'empire, dit aux députés des confédérés à la diète impériale : • Messieurs les confédérés, c'est une affaire réso- » lue ; le moment est venu de vous soumettre à un maître , et » si vous résistez , celte plume que je tiens dans ma main saura » vous y contraindre. » — « Monseigneur, » lui répondit un des députés, « ce dont vous nous menacez, d'autres l'ont déjà » tenté avec des hallebardes qui étaient plus redoutables que

• votre plume, et ils n'y ont pas réussi. » Une autre députation s'élant rendue à Inspruck auprès de l'empereur : « Sachez , » l eur dit Maximilien, « que si vous ne voulez pas, vous et les » vôtres , nous être obéissants, à nous et à l'empire , nous irons » vous chercher dans votre pays et que nous marcherons nous- » mêmes au premier rang. » Conrad Schwend , bourgmestre

de Zurich, lui répondit : « Sire, je n'oserais le conseiller à ,

• votre majesté ; notre peuple est ignorant et grossier et pour-

» raît bien ne pas respecter une couronne impériale. » Le pape, alors allié de l'empereur, ayant menacé les Sutsses de l'excommunication s'ils ne renonçaient pas à l'alliance de la France, ils en appelèrent à un pape mieux informé et à l'autorité d'un concile.

L'empereur chercha aussi à gagner au moins une partie des confédérés par l'offre de prendre leur jeunesse à la solde de l'empire; mais ce prince était continuellement dénué d'argent et les princes de l'empire n'acquittaient pour ainsi dire jamais les contributions qu'ils lui devaient, tandis que le roi de France, qui pouvait lever des impôts à volonté sur ses sujets , répandait l'argent à pleines mains pour acquérir des alliés ou des partisans.

Le comte Rodolphe de Neuchâtel était mort en 4487, après avoir éprouvé la satisfaction de voir les troubles qui avaient agité l'état à l'époque de la guerre de Bourgogne pacifiés par les bons offices des Bernois , et de réconcilier son fils Philippe avec les confédérés dont il avait encouru l'animadversion par la part qu'il avait prise à cette guerre. Depuis la bataille de Nancy, où Philippe avait été fait prisonnier, il avait embrassé la cause du roi de France avec une ardeur qui avait mécontenté son père et lui avait attiré la disgrâce de l'empereur. Après avoir fait prononcer par la chambre impériale la confiscation de Neuchâtel, Maximilien offrit aux Bernois de le leur vendre, mais ils eurent la loyauté de refuser cette offre et envoyèrent même des .troupes à Neuchâtel pour garder le comté. Philippe, en retour, ne négligea aucune occasion d'employer en leur faveur le grand crédit dont il jouissait auprès du roi, dont il était devenu le neveu par son mariage avec Marie de Savoie, fille de la duchesse Yolande, et il les servit fidèlement dans la guerre qui ne tarda pas à éclater. Il renouvela, l'an 4^95, l'ancienne combourgeoisie avec Fribourg, et en contracta une semblable avec Lucerne en 1501.

Des contestations au sujet des frontières, entre les Grisons et l'empereur comme comte du Tyrol , engagèrent les premiers à chercher un appui auprès des Suisses. Une alliance fut con-

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clue, l'an 1497, entre la ligue Grise et la ligue de la Maison- Dieu et les cantons , à l'exception de Berne , Fribourg et Soleure. La ligue des Dix -Juridictions n'osa pas y prendre part à cause des droits que l'Autriche y possédait et qui ne furent éteints que long-temps après. Celte alliance acheva d'exaspérer l'empereur et la noblesse de Souabe ; Maximilien fit occuper la vallée de Munster au commencement de l'année 1499; les Grisons appelèrent les confédérés à leur secours , et ainsi commença , sur toute la ligne depuis les frontières du Tyrol jusques à Bâle, une guerre acharnée et sanglante et qui dura dix mois.

Cette guerre, la dernière pendant trois siècles que les confédérés eurent à soutenir pour la défense de leur pays, fut signalée par de nombreux exemples de leur courage intrépide. . A Frastenz, près de Fcldkirch, Henri Wolleb, d'Uri, par une attaque aussi habile qu'audacieuse et dans laquelle il perdit la vie, assura la victoire à ses compatriotes contre une armée de quinze mille hommes dans une position redoutable. Au Schwaderloch, deux mille confédérés mirent en déroule l'armée ennemie et la repoussèrent jusque dans la ville de Constance après lui avoir tué un nombre d'hommes presque égal à leur propre nombre. A la Malserhaide, où les Grisons en petit nombre forcèrent les retranchements formidables des Autrichiens, leur chef, Benoit Fontana, blessé mortellement, restait debout sur le rempart, retenant d'une main ses entrailles qui s'échappaient par sa blessure , et de l'autre montrant aux siens le chemin de la victoire , de cette victoire que ses yeux ne devaient plus voir. Mais en même temps , partout où les confédérés portaient leurs armes, le massacre, le pillage et l'incendie marquaient la trace de leurs expéditions, plus de deux mille châteaux et villages furent dévastés; les femmes et les enfants, chassés de leurs demeures en ruines , erraient par troupes dans les campagnes pour ramasser quelques herbes ou quelques racines , qui trompaient leur faim plutôt que de les nourrir. Quelques traits d'une nature différente viennent pourtant quelquefois faire diversion à ces scènes de carnage et de désolation. A Taingen, village aujourd'hui schaffhousois , les habitants, qui avaient

précédemment déclaré qu'ils aimaient mieux mourir confédérés que de vivre Souabcs, attaqués par les impériaux, se défendirent d'abord dans le cimetière , puis dans le clocher de l'église, jusqu'à ce qu'on y mit le feu. Alors on vit un homme se précipiter du haut du clocher avec un jeune garçon dans ses bras. Cet homme resta mort sur la place, mais l'enfant se releva et fut ainsi sauvé par le dévouement de son père. Les Suisses qui assiégeaient le château de Blumenstein, appartenant au baron de Roseneck, avaient accordé la vie sauve à toute la garnison, à l'exception de ce seigneur lui-même, et avaient permis à tous les habitants d'emporter chacun ce qu'il avait de plus précieux. La baronne de Roseneck, laissant dans le château tout ce qu'elle possédait, sortit en portant son mari sur ses épaules. Les Suisses lui accordèrent la vie de son mari et lui permirent d'emporter ses joyaux.

Dans le courant de l'été, l'empereur, voulant terminer la guerre par un coup décisif, concentra une nombreuse armée auprès de Constance, ce qui obligea les confédérés à diriger de ce côté toutes les forces dont ils pouvaient disposer, mais la discorde entre les chefs de l'armée impériale paralysa l'ardeur de Maximilicn, qui fut obligé de se retirer sans avoir combattu. Pendant ce temps, le comte Henri de Fûrstenberg, qui avait réuni dans le Sundgau une armée nombreuse et aguerrie, s'avança jusque devant le château de Dorneck, aujourd'hui Dornach, sur la frontière septentrionale du canton de Soleurc. Dans ce danger pressant , Soleure appela à son aide ses confédérés qui étaient en marche vers le Schwaderloch pour s'opposer à l'armée impériale, et en attendant leur arrivée, l'avoyer Nicolas Conrad marcha au devant de l'ennemi avec la bannière. Bientôt il fut rejoint par les Bernois sous le commandement de Gaspard de Stein et de Rodolphe d'Erlach; avec eux les bannières du comte de Neuchâtel et du seigneur de Valangin , des villes de Neuchâtel et du Landeron. Quatre cents Zuricois sous le commandement de Gaspard Gôldlin avaient marché jour et nuit pour atteindre Ollcn, où ils comptaient prendre un peu de repos et de nourriture , mais les messagers envoyés au de-

vaut d'eux les déterminèrent à poursuivre leur marche ; les Soleurois les reçurent avec des larmes de joie et partagèrent avec eux ce qu'ils avaient de provisions. Pendant ce temps, Gôldlin et l'avoyer Conrad reconnurent du haut d'un rocher la position de l'ennemi. La plus grande sécurité régnait dans son camp; on n'y voyait ni gardes, ni senlinelles; le hain , le jeu, la table, tous les plaisirs, toutes les débauches y régnaient comme en pleine paix. Fùrstenberg lui-même s'attendait si peu à être attaqué , qu'il répondit à un vieux capitaine qui l'avertissait de l'approche des Suisses : « Croyez-vous donc qu'il en » neigera des Suisses? Ils ont dans ce moment trop de besogne

au Schwaderloch pour pouvoir songer à nous. »

Les chefs des confédérés jugèrent que le moment ne pouvait être plus favorable pour attaquer l'ennemi. C'était le 22 juillet 4499, à l'heure de midi, par un soleil ardent. Nicolas Conrad prit les devants avec une troupe peu nombreuse , mais pleine de courage. Ils parvinrent jusque tout près du camp aulrichieu sans avoir été aperçus. Alors Conrad rappela à ses soldats les exemples de leurs ancêtres, les biens précieux qu'ils avaient à défendre; il leur montra l'ennemi plein de sécurité et d'imprévoyance; après une courte prière, ils fondirent sur lui avec impétuosité. (Jn grand nombre d'Autrichiens périrent sans défense avant d'avoir pu saisir leurs armes; la mort vint les surprendre au milieu des jeux et des festins. Fùrstenberg luimême tomba l'un des premiers. Mais peu à peu les ennemis se rallièrent, la cavalerie monta à cheval, l'artillerie fut amenée; obligés de faire face de tous côtés contre des forces trois ou quatre fois supérieures, affaiblis à leur tour par la perle d'un grand nombre des leurs , accablés de fatigue , les Suisses voyaient venir le moment où ils succomberaient. Alors , le bruit d'une troupe qui approchait se fît entendre; deux bannières parurent sur l'horizon; les deux partis restèrent quelque temps partagés entre la crainte et l'espérance; on senlail de part et d'autre que ce secours déciderait du sort de la bataille. Mais bientôt les Suisses reconnurent les bannières de Lucerne et de Zug. Le curé de Zug, Schœubrunner, qui précédait à

cheval la colonne, leur cria en approchant : « Courage, chers

• confédérés; ce sont messieurs de Zug et de Lucerne qui » viennent à votre secours! » C'étaient 4200 hommes de ces deux cantons.

Les Lucernois avaient reçu la réquisition des Sol eu rois à Winterthour , comme ils se rendaient au Schwaderloch , et ils avaient aussitôt changé de direction. Ayant rencontré plus loin ceux de Zug, ils avaient continué leur route avec eux. A leur passage par Bremgarlen, les habitants pleuraient en voyant une si belle troupe marcher, à ce qu'ils croyaient, vers une mort certaine. Jean Collin, qui portait cette bannière de Zug arrosée à Arbedo du sang de ses ancêtres , leur dit : « Braves » gens, ne craignez rien; tout ira bien; priez seulement Dieu » pour nous;, avec son aide, nous délivrerons le pays de ses en-

• nemis. » En approchant du champ de bataille , ils rencontrèrent quelques fuyards qui voulurent les engager à rebrousser chemin en leur assurant que tout était perdu et que la plupart des Suisses avaient déjà péri ou étaient sur le point de succomber : « El vous n'êtes pas morts av ec cuxît leur répondit avec indignation Petermann Fehr, avoyer de Lucerne. « Quant à » nous, nous n'abandonnerons pas nos frères dans la détresse; » morts ou victorieux, leur sort sera le nôtre. » « Quoi, » dit Werner Steiner, le capitaine de ceux de Zug, « nous nous » serions avancés jusqu'à entendre le bruit du combat, et n'y » serions pas accourus ! ce serait pour nous une honte éter- » nelle. Quoique vous en disiez, je compte que les nôtres au- » ront tenu devant l'ennemi assez long-temps pour qu'il nous » reste encore quelque chose à faire et que nou3 puissions ou

• les secourir ou les venger. C'est pourquoi, que tout vrai con- » fédéré me suive ! »

L'arrivée de ce secours ranima les forces épuisées des Suisses et frappa de terreur les ennemis qui , dans la précipitation de leur fuite , rompirent le pont sur la Birse avant que tout le monde eût passé, ce qui augmenta encore le carnage. Après les avoir poursuivis jusqu'à la nuit, les confédérés rendirent

grâces à Dîeu , prirent le repas quî avait été préparé pour les Autrichiens, et se partagèrent un riche butin.

Après la bataille de Dornach, la guerre se pnolongea encore quelques semaines sans action d'éclat. Chacun des deux partis avait ses motifs pour désirer la paix. Elle fut conclue le 22 septembre, et n'apporta pas aux confédérés les avantages auxquels il semble qu'on aurait pu s'attendre après huit batailles dont ils sortirent toujours victorieux. La cause en est dans la discorde qui régnait entre les gouvernements des cantons el entre leurs capitaines, et qui paralysait toutes les opérations militaires, dans le manque de subordination et dans la passion du pillage, qui empêchaient de poursuivre les succèj obtenus, dans la violation des capitulations qui poussait les ennemis à une résistance désespérée, enfin, dans les excès ^le tout genre commis par les Suisses en pays ennemi et qui leur aliénaient même les populations qui auraient été d'ailleurs disposées à embrasser leur parti. Comme dans la guerre de Bourgogne, le roi de France, qui avait mis tout en œuvre pour les exciter à la guerre, ne leur envoya pas, ou ne leur envoya que tardivement les secours qu'il leur avait promis.

Un résultat de la guerre de Souabe, plus avantageux que les conquêtes que les Suisses auraient pu faire, fut l'admission de Baie et de Schaffhouse au nombre des états confédérés. Les Bâlois avaient montré leur sympathie pour eux lors de la bataille de Saint- Jacques; ils avaient partagé dans la guerre de Bourgogne leurs périls et leurs succès; dans celte dernière guerre, l'opposition entre la noblesse attachée à l'empire et à la maison d'Autriche, et la bourgeoisie toujours fidèle aux confédérés, avait obligé la ville à garder la neutralité. Après la bataille de Dornach , une partie des nobles avaient quitté la ville et s'étaient mis, avec d'autres gentilshommes du voisinage, à exercer des hostilités ou des actes de brigandage contre le commerce des Bâlois, qui se trouvèrent ainsi engagés à rechercher une alliance plus étroite avec les confédérés. Ils parvinrent en effet , malgré la répugnance des petits cantons , à être admis dans l'alliance à des conditions plus favorables que

ne l'avaient été Soleure et Fribourg. Le jour où les serments réciproques furent prêtés par les bourgeois et par les représentants des cantons, le 13 juillet 1501 , la garde ordinaire des portes fut retirée et remplacée par une vieille femme armée d'une quenouille, pour indiquer la sécurité dont la ville jouirait désormais sou3 la protection des confédérés. Schaffhouse, qui avait combattu à leurs côlés dans la guerre de Bourgogne et dans celle de Souabe , fut reçue presque en même temps que Bàle, et devint le douzième canton.

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