CHAPITRE XXVIIL
Pendant tout le quatorzième siècle, les Suisses avaient combattu pour le maintien de leurs droils et de leur indépendance; nous les voyons, dans le siècle suivant, faire la guerre par ambition et par désir des conquêtes dans l'Argovie et dans le Milanais; puis, toujours poussés par le même mobile, tourner leurs armes les uns contre les autres dans la guerre de Zurich. Nous les voyons ensuite, entraînés par l'ambition et la cupidité de quelques-uns de leurs chefs, obéissant, sans le savoir, à la politique artificieuse d'un monarque étranger, entreprendre contre le duc de Bourgogne une guerre injuste, contraire à leurs intérêts, et qui mit en question l'existence de la confédération. De toutes les guerres entreprises par les Suisses dans le cours du quinzième siècle, la guerre de Souabe est la seule que les premiers confédérés eussent avouée. Enfin, dans les premières années du seizième siècle, aveuglés par la soif de l'or, et vendant, pour ainsi dire, leur sang au plus offrant, ils se laissèrent entraîner dans une suite de guerres étrangères à leurs intérêts , qui attirèrent sur leur pays des maux de toute espèce et se terminèrent par une catastrophe sans exemple dans leur histoire depuis la bataille de Saint- Jacques.
Déjà avant la guerre de Souabe, l'an 1494, le roi Charles VIII , fils de Louis XI , avait entrepris la conquête du royaume de Naples à l'instigation de Louis Sforza, dit le More, usurpateur du duché de Milan. Six mille Suisses servaient dans son armée. Celte expédition fut couronnée d'un prompt succès; mais les maladies, effet du climat et d'une vie déréglée, firent périr une grande partie de l'armée , et le roi , informé que l'empereur, le roi de Castille et d'Aragon, le pape et les Vénitiens venaient de se liguer contre lui, et que le duc de Milan luimême faisait cause commune avec ses ennemis, se décida à abandonner sa conquête. L'armée des alliés l'attendait auprès de Fornoue, dans le duehé de Parme, et il se trouva en grand danger; mais les Suisses, qui formaient l'avant-garde, se frayèrent un passage à travers les ennemis trois fois plus nombreux, et sauvèrent le roi et l'armée. Charles, dégoûté de cette entreprise, retourna dans ses états et mourut peu de temps après.
Le duc d'Orléans, qui lui succéda sous le nom de Louis XII, entreprit la conquête du duché de Milan sur lequel il prétendait avoir des droits héréditaires, et rechercha pour cet effet l'appui des confédérés. Louis Sforza, dans le danger qui le menaçait, en fit autant de son côté. La guerre de Souabe durait encore; entraînés par l'avarice et bravant les défenses de leurs magistrats, plusieurs milliers de Suisses abandonnèrent leur patrie en danger pour accourir sous les drapeaux du roi de France ou du duc de Milan. Mais ce dernier n'était pas en état de résister à un si puissant ennemi ; forcé de se réfugier à Novarre, il y fut trahi par les Suisses qu'il avait à sa solde et livré à ses ennemis, l'an 1300. II finit ses jours en captivité. Rodolphe Turmaun, d'Uri, qui passait pour le principal auteur de la trahison , subit plus tard dans son pays le supplice qu'il avait mérité. Les Français restèrent maîtres du duché de Milan.
Les cantons prirent de nouveau des mesures sévères contre les pensions des princes étrangers et contre tout service militaire non autorisé. Mais de semblables résolutions étaient aussi souvent violées que renouvelées. On vit l'évéque de Lausanne, Aimon de Monlfaucon , accompagné des députés de Soleure et
de Fribourg, délier solennellement le grand-conseil de Berne du serment que ses membres avaient pris de ne point accepter de pensions des princes étrangers. Telle était à cette époque la cupidité effrénée dont les confédérés étaient possédés, que Berne et Fribourg ne rougirent pas d'attaquer le duc de Savoie avec des titres obligatoires forgés par un aventurier nommé Furno, et que ce prince, malgré qu'il prouvât la fraude, nonseulement ne put se débarrasser de leurs poursuites qu'au prix de sacrifices énormes, mais qu'il fut même obligé de recourir à la médiation de ces deux états pour se soustraire à de pareil* les avanies de la part d'autres cantons.
Quelques années après la conquête du Milanais, le roi de France commença à négliger les Suisses, soit qu'il pensât n'avoir plus le même besoin de leurs services, soit qu'il crût pouvoir toujours compter sur eux tant qu'il aurait de l'argent à leur offrir. Par cette conduite il servit sans le vouloir les vues du pape , qui n'aspirait qu'à éloigner les Français d'Italie. Un Valaisan d'une naissance obscure, nommé Matthieu Schinncr, par ses talents naturels et par un travail infatigable, s'était élevé par degrés , de son humble condition à la dignité d'évéque de Sion et plus tard de cardinal. Partisan zélé de la cour de Rome, ennemi implacable des Français, il employa toute son activité et toute les ressources de son génie à faire tourner le mécontentement de ses compatriotes au profit de la cause qu'il avait embrassée. Un traité d'alliance, conclu l'an 1310 entre le pape Jules II et les confédérés, fut le résultat de ses efforts. Deux ans après, les confédérés s'emparèrent du duché de Milan qu'ils remirent à Maximilien Sforza , fils du malheureux Louis le More, et remportèrent à Novarre, le 6 juin 1515 , une brillante victoire sur l'armée française. Le nouveau duc leur céda, en récompense de leurs services, Lugano, Locarno et Mendrisio avec les vallées et territoires qui en dépendent, ainsi que la vallée d'Ossola. Uri , Schwytz et Unterwalden possédaient déjà depuis plusieurs années Bellinzone, cédée à Uri par Louis le More, et dont les trois cantons s'étaient maintenus en possession malgré le roi de
France. Les Grisons, de leur côté , s'emparèrent de la Valteline et de Chiavenna.
Le comte Philippe de Neuchâtel était mort à Montpellier, en 1503, après avoir recommandé à la protection des Bernois sa fille unique et son héritière, Jeanne de Hochberg, qui épousa bientôt après Louis, duc d'Orléans-Longueville. Ce prince ne régna ni avec le même bonheur, ni avec la même sagesse que la plupart de ses prédécesseurs. L'ambition de Berne cl de Fribourg lui arracha ses possessions dans le Vully et File de Saint- Jean ; il perdit, d'un autre côté, une partie de ses terres de Franche-Comté et en particulier le château de Joux, et fut à la veille de soutenir une guerre contre Claude de Neuchâtel, seigneur de Vaumarcus, Gorgier et Travers, soutenu par le comte d'Arberg-Valangin ; il afferma aux Quatre- Ministraux, pour une chétive somme, tous les revenus et l'administration du comté. Enfin, le zèle imprudent avec lequel il embrassa la cause de Louis XII depuis sa rupture avec les cantons , malgré les avertissements qui lui furent donnés, attira sur lui l'animadversion des confédérés; Berne et Soleure exhortèrent la ville de Neuchâtel à se saisir de la souveraineté. Les bourgeois refusèrent celte proposition et écrivirent à Jeanne de Hochberg à Paris pour l'en informer et la conjurer d'employer tout sou crédit sur l'esprit du prince, son mari, afin de l'engager à regagner promptement la confiance et l'amitié des confédérés et à prévenir ainsi les malheurs qui menaçaient le pays. Louis d'Orléans leur marqua sa reconnaissance pour leur loyale conduite par le don du domaine des Joux; il parut en effet disposé à se conformer à ces avis et voulut être à la tête d'une ambassade que le roi envoyait en Suisse avec les offres les plus séduisantes pour le rétablissement de la paix ; mais la nouvelle de la victoire remportée par l'armée française à Ravenne sur les troupes du pape , du roi d'Espagne et de Venise , lui fit croire que la France pouvait désormais" s'affranchir de tous ménagements ; les négociations furent rompues , et les confédérés], plus irrités que jamais , prirent possession du comté de
Neuchâtel , qu'ils firent administrer par des bai 1 1 ifs nommés à tour de rôle par les cantons.
Tandis que les confédérés arrosaient de leur sang les plaines de la Lom hardie , leurs champs restaient eu friche faute de bras pour les cultiver. Le laboureur attendait en vain le retour de ses fils morts sur la terre étrangère, ou bien ils ne rapportaient de leurs expéditions lointaines que la misère , la maladie et des mœurs corrompues par la licence des camps. En même temps il voyait l'habitant des villes, enrichi des dons des princes étrangers, insulter à sa misère par l'étalage de son luxe. Pendant que les gouvernements envoyaient des troupes en Italie pour protéger le duc de Milan contre le roi de France y des hommes puissants, des membres mêmes de ces gouvernements, faisaient publiquement des enrôlements pour la France Les chefs-lieux des cantons s'affranchissaient insensiblement de l'ancienne coulumc.de consulter les communes de la campagne sur les questions de paix, de guerre et d'alliance, et commençaient à agir en souverains absolus, non- seulement à l'égard des territoires qu'ils avaient acquis par droit de conquête ou par voie d'achat, mais de ceux-là même dont les habitants s'étaient donnés à eux par des traités d'alliance ou de combourgeoisie. L'acquisition du droit de bourgeoisie dans les villes souveraines devenait de plus en plus difficile. Le mécontentement finit par éclater. A la suite d'une fête de village, trois cents paysans, échauffés par le vin , se mirent en marche contre la ville de Berne où ils pénétrèrent sans résistance. Tandis qu'ils pillaient et dévastaient les maisons de ceux qu'on regardait comme les distributeurs de l'argent français, l'avoyer Jacques de Walteville, indigné de voir une poignée de paysans ivres disposer en maîtres d'une ville où jamais ennemi n'avait encore pénétré, se revêtit en hâte de sa cuirasse, saisit la bannière, et suivi seulement de deux personnes, alla l'arborer au milieu de la ville, en même temps qu'il ordonnait de fermer les portes et de sonner le tocsin. Tous les bourgeois accoururent se ranger autour de la bannière, et l'autorité du gouvernement fut aussitôt rétablie. Alors le sénat somma les paysans de ren-
trer dans le devoir en leur déclarant qu'il était prêt à faire justice de tous ceux qui l'auraient mérité , et la révolte fut apaisée. Une proclamation annonça à tout le canton qu'il ne serait plus contracté d'alliance sans consulter les communes, et que tous ceux qui faisaient ou favorisaient des enrôlements pour la France avaient encouru la peine de mort. Quelques-uns furent en effet exécutés. Des soulèvements semblables eurent aussi lieu à Lucerne, à Zug, à Soleure, et furent apaisés par des concessions analogues.
Les gouvernements des cantons, pour donner une autre direction à l'agitation des esprits, accueillirent la proposition que leur fit alors l'empereur d'entreprendre une expédition en France. L'élite de l'armée française avait péri à Novarre , et le roi Louis avait alors pour ennemis l'empereur, le pape, l'Espagne et l'Angleterre. La diète ordonna une levée de seize mille hommes, que l'affluence des volontaires porta à trente mille. L'empereur joignit à cette armée un train d'artillerie et un corps de cavalerie sous le commandement du comte Ulrich de Wurtemberg, ami des confédérés. Le lieu de rassemblement était Besançon. Au commencement de septembre 4515, l'armée se mit en marche sur Dijon, marquant partout la trace de son passage par d'affreux excès auxquels les prêtres même, qui suivaient l'armée comme aumôniers , ne restaient pas étrangers. On apprit en route la victoire remportée par les Anglais sur l'armée française à Guinegate. Le sire de La Trémouille, vaincu à Novarre, n'avait pas même pu rassembler à Dijon six mille hommes. Les Suisses tenaient alors dans leurs mains le sort de la France. Mais La Trémouille , depuis ses fréquentes négociations en Suisse pour des levées de troupes , connaissait personnellement la plupart des chefs ; il distribua si habilement l'argent et les promesses , qu'au moment où , la brèche étant faite dans le rempart , un léger effort aurait rendu les assiégeants maîtres de la place , la paix fut conclue malgré toutes les représentations du comte de Wurtemberg et des conseillers impériaux. L'impatience des Suisses de s'en retourner était telle, que la marche de l'armée avait toute l'apparence d'une déroute
et qu'il n'aurait tenu qu'aux Français de s'emparer de toute l'artillerie.
Par ce traité, le roi renonçait à tous les pays en Italie sur lesquels il avait élevé des prétentions et promettait d'en retirer les garnisons qui s'y trouvaient encore ; il s'engageait à ne point enrôler de Suisses sans l'autorisation de leurs supérieurs, et à payer aux confédérés quatre cent mille couronnes, sans préjudice de ce qui leur était déjà dû antérieurement. Des otages furent livrés pour sûreté de ces paiements. Mais à peine les Suisses étaient de retour dans leurs foyers , qu'on apprit que le roi refusait de ratifier le traitéj le seul des otages qui fût un personnage de marque s'échappa ; les autres étaient des hommes obscurs qu'on avait revêtus de riches habits; les capitaines suisses avaient été dupes de leur crédulité ou plutôt de leur avarice.
Ce fut à cette époque, au mois de décembre 4513, qu'Appenzell fut reçu au nombre des états confédérés. Ainsi se trouva complétée la confédération des treize cantons , qui a subsisté dès lors deux cent quatre-vingt cinq ans. La ville de Mulhouse, toujours attachée aux cantons depuis la guerre de Bourgogne , fut admise l'année suivante au nombre des alliés perpétuels.
Louis XII mourut le premier jour de l'an 4515. Son successeur, François I er , s'empressa de faire aux Suisses des propositions de paix et d'amitié; mais on lui répondit, t que la paix » avait été conclue à Dijon. » Il n'en continua pas moins ses efforts et ses négociations pour se réconcilier avec les confédérés sans renoncer au duché de Milan , en même temps qu'il rassemblait une grande armée pour en entreprendre de nouveau la conquête. Alarmé de ces préparatifs , Maximilien, qui , faible et indolent , n'avait pas su gagner le respect ni l'affection de ses nouveaux sujets , implora le secours des confédérés. Malgré bien des méfiances et des divergences de vues, un traité d'alliance fut conclu entr'eux, le pape, l'empereur, l'Espagne et le duc de Milan. Trente mille Suisses passèrent en Italie. Mais la désunion et la défiance , fruit des intrigues françaises , régnaient parmi eux comme entre les cantons; le défaut d'entente
el de discipline fut cause que celle armée, chargée par la diète de garder les passages des Alpes , laissa l'armée française pénétrer en Italie par Coni, et mellre en déroute les Iroupes milanaises qui s'élaient portées au devant d'elle. Les nouvelles ouvertures que le roi, à peine arrivé en Italie, s'empressa de faire aux Suisses, mirent le comble à la discorde qui régnait entr'eux. L'empereur qui, selon le traité, devait les rejoindre avec son armée, ne paraissait pas, non plus que la solde promise par les alliés. On se décida à la retraite; Berne, Soleure et Fribourg reprirent le chemin de leur pays et s'arrélèrent à Arona; les autres se dirigèrent du côté de Milan; l'artillerie fut abandonnée à Novarre. Bientôt un traité de paix et d'alliance fut conclu à Galera entre la France et les Suisses, qui cédèrent au roi le duché de Milan conlre le paiement d'un million de couronnes. Uri , Schwytz el Glaris restèrent étrangers à ce honteux traité, par lequel, disaient-ils, les Suisses vendaient le fils après avoir trahi le père. Dès qu'il fut signé , les confédérés stationnés à Arona, ainsi que les Valaisans, reprirent le chemin de leur pays, malgré les efforts de l'avoyer de Walteville pour les en détourner. Le reste de l'armée était sur le point d'en faire autant, lorsque les instances du duc, les pressantes sollicitations du cardinal Schinner, parvinrent à les retenir. Us rentrèrent à Milan qui avait déjà été occupé momentanément par les Français, et dont les .habitants les reçurent avec acclamations.
Dans la soirée du 13 septembre 1313, on vint annoncer toutà-coup que la garde du duc, commandée par Arnold de Winkelried , était attaquée et que l'ennemi approchait des portes. Tout le monde courut aux armes ; après avoir encore remontré aux confédérés combien il serait honteux de comprometlre pour un misérable gain leur antique renommée de vaillance et de loyauté, le cardinal monta à cheval , revêtu de la pourpre , et prit les devants à la tête de quelques centaines de cavaliers. Les Waldstetten se mirent en marche pleins d'ardeur et d'allégresse; le reste de l'armée suivit, en tout environ vingt-quatre mille hommes avec huit petits canons.
L'armée française, environ de moitié plus nombreuse que celle des confédérés, occupait près de Marignan, sur la route de Milan à Lodi, une position avantageuse, fortifiée avec art et protégée par soixante- quatre pièces de grosse artillerie. Loin d'être découragés à la vue de ces obstacles , l'ardeur des confédérés se laissait à peine contenir par leurs chefs ; une fois en présence de l'ennemi, on retrouvait toujours en eux les anciens Suisses. Werner Steiner, ammann de Zug, qui commandait l'avant-garde , un des héros de Dornach , se fit apporter trois mottes de terre et les jeta par dessus les têtes de ses guerriers, puis il dit : ■ Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit î Ici
• sera notre cimetière. Chers confédérés , comportez-vous en
• braves ; oubliez le pays et ne songez plus qu'à l'honneur que » nous allons acquérir avec l'aide de Dieu. Prions-le donc pour » qu'il soit avec nous. » Alors les Suisses marchèrent à l'ennemi ; ni le fossé profond et rempli d'eau qui couvrait le front de l'armée française, ni le ravage que l'artillerie faisait dans leurs rangs, ne purent les arrêter; rien ne résistait à ce choc formidable; la redoutable bande noire, l'élite de l'armée française, fut mise en déroule. Le roi combattait vaillamment à la tête de la noblesse ; plusieurs de ses illustres capitaines perdirent la vie; Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, fut forcé de prendre la fuite. Du côté des Suisses, Louis de Pierre, seigneur de Corcclles , fut tué à la tête de la milice du seigneur de Valangin ; Pierre Pelet, du conseil de ville, lieutenant de Claude Rollin qui commandait une autre troupe neuchâteloise, périt avec une quarantaine des siens en s'efforçant d'emmener un canon dont ils s'étaient emparés ; de ce nombre était Jacques Auberl, aussi du conseil, qui, malgré un bras emporté par un boulet, n'en continuait pas moins de joindre ses efforts à ceux de ses camarades et se fit hacher avec eux. Vers minuit, la lune ayant disparu de l'horison, les ténèbres séparèrent les combattants. Les Suisses avaient eu jusqu'alors l'avantage du combat ; une partie de l'artillerie française et plusieurs drapeaux étaient restés entre leurs mains; mais ils souffraient cruellement de la faim, de la soif et du froid ; la plupart étaient
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mouillés jusqu'aux os; uu grand nombre étaient blessés et hors de combat; le duc et sa cavalerie abandonnèrent Farinée pendant la nuit, tandis que le cardinal, qui s'était toujours montré au premier rang pendant la bataille, s'efforçait d'engager les chefs à s'entendre sur les mesures à prendre pour le lendemain. Les Waldstetten auraient voulu, et c'était aussi l'avis du cardinal, retourner à Milan pour y attendre des renforts; mais les autres cantons qui étaient restés pour les secourir s'y refusèrent absolument , disant qu'une retraite ternirait l'honneur de leurs armes. Du côté des Français , le roi et ses capitaines passèrent une partie de la nuit à rallier les troupes et à tout disposer pour la journée du lendemain ; enfin, après avoir cherché à soulager une soif brûlante avec l'eau mélangée de sang d'un fossé rempli de cadavres d'hommes et de chevaux, le roi se coucha sur un caisson pour prendre quelque repos.
Le matin du 44 septembre parut enfin, colorant le ciel d'une teinte enflammée et sanglante; du camp français on entendit le mugissement des cors et le retentissement des hallebardes des Suisses qui se disposaient au combat. Le roi monta à cheval et parcourut les rangs, donnant ses derniers ordres et exhortant ses troupes à faire leur devoir. Bientôt on vit s'avaucer l'armée des confédérés, Uri et Zurich en téte, marchant en colonne serrée , renversant comme un torrent de lave tout ce qui tentait de s'opposer à sa marche lente, mais irrésistible. Les batteries françaises, encore mieux dirigées que la veille, frayaient à chaque instant dans cette masse compacte de larges ouvertures qui se refermaient aussitôt. Les lansquenets, mercenaires allemands qui formaient la principale infanterie de l'armée française , furent repoussés et la gendarmerie dut avancer pour soutenir l'attaque. Ici périrent encore un grand nombre des chefs les plus illustres de l'armée française; le prince de Talmont, fils unique de la Trémouille, tomba couvert de soixante-deux blessures. Mais les Suisses perdirent aussi un grand nombre de leurs chefs qui tous se portaient en avant pour animer leurs soldats par leur exemple; Claude Rollin , terrassé d'un coup de hache d'armes et laissé pour mort, fut recueilli après la bataille par
le chevalier Bayard; l'ammann Puntiner, d'Uri, mourut comme son illustre aïeul à Arbedo; l'ammann Kaelzi , de Sehwylz, depuis quarante ans chef de son peuple, percé de plusieurs coups dans la poitrine , combattit jusqu'à ce que ses forces l'abandonnèrent avec son sang ; Werner Steiner vit tomber ses deux fils et leur survécut. Cependant , deux autres corps qui couvraient les flancs de l'armée des confédérés avaient repoussé les deux ailes et mis en déroute l'arrière-garde des Français ; il était midi ; la victoire semblait pencher en leur faveur, quand l'apparition inattendue d'un nouvel adversaire vint la leur arracher. C'était l'armée des Vénitiens qui arrivait au secours des Français et qui mit les Suisses entre deux feux. Cette première attaque fut repoussée; mais, obligés maintenant de faire face de tous côtés, les chefs des confédérés comprirent que l'issue du combat ne pouvait plus être douteuse et ils ordonnèrent la retraite. Plaçant leurs canons au milieu d'eux et chargeant les blessés sur leurs épaules, emmenant avec eux les canons et les drapeaux enlevés à l'ennemi, les Suisses se mirent en marche lentement, gardant toujours la même contenance menaçante, et renouvelant le combat chaque fois que l'ennemi les serrait de plus près. Dans cette retraite, Maurice Gerber, d'Appenzell , se sentant blessé à mort , arracha de sa hampe le drapeau qu'il portait, le cacha dans son sein et mourut. Jean Bar, à qui un boulet venait d'emporter les deux jambes , rassembla le reste de ses forces pour tendre à ses compagnons la bannière de Bâle. Le banneret d'Unterwalden étant tombé, l'aumônier Erhardt Lindenfels , guerrier maintenant , arracha sa bannière des mains des ennemis. Le taureau d'Uri, qui de temps immémorial donnait le signal du combat aux guerriers de ce pays, dont le son avait glacé de terreur Charles-Ie-Téraéraire, fut perdu. Enfin les Suisses rentrèrent dans Milan, exténués de fatigue et d'inanition, couverts de blessures, laissant plusieurs milliers des leurs sur le champ de bataille, mais montrant comme témoignages de leur bravoure leurs drapeaux déchirés et sanglants et les nombreux trophées arrachés aux vainqueurs.
Telle fut la bataille de Marignan, dont le vieux maréchal Trivulce disait que les dix-huit batailles auxquelles il avait assisté durant sa longue carrière militaire n'avaient été que des jeux d'enfants, mais que celle-ci était un combat de géants. Ce fut aussi , pendant près de trois siècles , la dernière que les Suisses livrèrent en leur propre nom.
Après leur départ, Maximilien se livra lui-même au roi de France, heureux d'échanger contre une paisible captivité les travaux et les soucis de la souveraineté. Les Français occupèrent de nouveau tout le duché de Milan.
A l'ouïe de ce grand désastre, la diète, unanime un instant, décréta la levée d'une nouvelle armée pour réparer l'échec des armes suisses, pour protéger les possessions au-delà des Alpes et délivrer la garnison qui était restée dans le château de Milan. Mais aussitôt la discorde se réveilla plus ardente que jamais et l'armée ne partit pas. La garnison de Milan rentra en Suisse; on apprit que Domo-d'Ossola avait été abandonnée par sa garnison bernoise , que Bellinzone était menacée ; les trois Waldstetten déployèrent leurs bannières et sommèrent leurs confédérés de les suivre; personne ne marcha. La juste indignation contre les chefs dont la vénalité attirait tant de maux sur le pays , provoqua dans plusieurs cantons de nouveaux soulèvements. Les cantons partisans de la France et les partisans de l'Autriche tenaient leurs diètes séparément; la guerre était sur le point d'éclater entre les confédérés si l'empereur ne s'était pas réconcilié avec le roi de France et ne les avait pas engagés à en faire autant. Le 29 novembre 1516, un traité, qu'on a appelé la paix perpétuelle , fut conclu à Fribourg entre le roi François I", les treize cantons et leurs alliés. Les Suisses et les Grisons conservèrent les villes et territoires cédés par Maximilien. Le roi s'engagea à leur payer sept cent mille couronnes et, en outre , des pensions annuelles à tous les états. Cette paix a duré deux cent quatre vingt-deux ans. Le plénipotentiaire français fit répandre à terre en présence des députés suisses l'or de son souverain et se mit à le ramasser et à l'entasser avec une
pêle en leur disant : c Cela ne sonne-t-il pas mieux que les • promesses de l'empereur ? »
Tel était l'état de misère morale el de dégradation où, malgré toute sa gloire militaire, la Suisse se trouvait réduite par les effets pernicieux du service mercenaire, mais surtout par l'influence d'une religion dégénérée et corrompue , qui avait laissé tomber dans l'oubli la Parole de Dieu , et qui, au lieu de pénétrer les hommes de la nécessité d'une régénération , attachait la promesse du salut à des œuvres extérieures et à des pratiques superstitieuses.
Si les historiens ne nous rapportaient pas de temps en temps quelques traits qui montrent que la tradition des anciennes vertus et de l'ancienne piété n'était pas entièrement effacée du milieu d'eux, on serait tenté de croire que les Suisses, à cette époque , ne connaissaient plus d'autre vertu que de braver la mort sur les champs de bataille.