CHAPITRE XXIX
Plus le mal était grand , plus le remède semblait éloigné. Les magistrats participaient eux-mêmes aux vices régnants et étaient les premiers intéressés à la conservation des abus ; le clergé était livré à l'ignorance et à la corruption; depuis longtemps les papes étaient, ou des monstres souillés de tous les crimes, ou des princes mondains, bien plus occupés de Jeu/ royaume temporel que du royaume de Jésus- Christ dont il» se disaient les représentants. L'issue des conciles de Constance et de Baie avait assez montré que l'église ne pouvait pas , ne voulait pas se régénérer. Ce que ni l'état , ni l'église ne pouvaient faire , un homme seul osa l'entreprendre. Ulrich Zwingle f curé d'abord à Glaris, puis à Einsiedeln , voyait avec dou-
leur le malheureux état de sa pairie et conçut le dessein de l'en retirer. Il possédait une instruction peu commune de son temps; il avait étudié dans les langues originales les Saintes Ecritures aussi bien que les grands écrivains de l'antiquité payenne. II avait fait deux campagnes en Italie avec ses concitoyens et s'était signalé par son courage à Marignan. Mais, avec le courage et la science , l'accomplissement de son entreprise réclamait uu appui qu'il ne pouvait trouver en lui-même; il le trouva dans la Parole de Dieu.
Appelé aux fonctions de prédicateur à l'église collégiale de Zurich, il commença une suite d'explications sur toutes les parties de l'Ecriture Sainte et particulièrement sur le Nouveau Testament, et il se trouva ainsi nécessairement conduit à soumettre à l'examen les erreurs que la politique des papes et l'oubli des sources sacrées avaient introduites dans la religion. En même temps, il se prononçait avec force contre le service étranger , contre les pensions et contre tous les vices qui régnaient alors. Ses prédications produisirent une impression extraordinaire tant sur les bourgeois de la ville, que sur les gens de la campagne qui accouraient en foule pour l'entendre, tout en lui attirant aussi de nombreux ennemis; mais la haine de ses adversaires ne parvint pas plus à l'ébranler que les offres brillantes par lesquelles la cour de Rome s'efforça de le gagner. Trois fois l'évéque de Constance envoya à Zurich des députations solennelles pour retenir cette ville sous l'obéissance de Rome et combattre la doctrine de Zwingle; trois fois Zwingle, seul, sans autre appui et sans autre arme que l'Ecriture, réduisit ses adversaires au silence et convainquit ses auditeurs. Le iH mai 1524, un décret du conseil abolit la messe et le culte des images et ordonna de ne plus prêcher que la parole de Dieu , tout en recommandant d'user de charité envers ceux qui persévéreraient dans l'ancienne croyance.
Peu de temps avant Zwingle, Martin Luther avait commencé à prêcher l'Evangile à Wittenberg en Saxe. L'union de ces deux hommes aurait peut-être fait triompher la réforme en Allemagne et en Suisse , mais il ne tarda pas à s'élever entr'eux
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Une division qui se manifesta surtout par leur différence d'opinion sur la nature de la Sainte-Cène, mais qui reposait essentiellement sur toute leur manière d'envisager l'œuvre de la réforme. Luther avait été d'abord conduit à l'élude des vérités de la foi par un profond sentiment de sa propre misère; Zwingle, par la vue de la corruption qui régnait dans sa patrie. L'un aspirait surtout à une régénération opérée par la foi dans l'âme du Gdèle; l'autre, à une réforme générale des mœurs. Luther , homme évangélique uniquement , repoussait tous les moyens humains et n'attendait la victoire que de la force de la vérité. Il s'opposa, tant qu'il vécut, à ce que les protestants . allemands se missent en défense contre la puissance formidable des catholiques qui menaçait de les anéantir. Zwingle, homme politique en même temps que serviteur de Jésus-Christ , envisageait tout moyen légitime en soi comme permis lorsqu'il s'agissait de frayer le passage à l'Evangile , et il ne tint pas à lui que la réforme ne devint dominante dans toute la Suisse par la force des armes.
Zurich se trouva bientôt appelée à mettre en pratique les préceptes de son réformateur sur les alliances étrangères. Le roi François I" , jusqu'alors toujours victorieux et accoutumé à dicter ses lois à l'Europe, se trouva tout-à-coup en présence d'un rival plus puissant que lui. L'empereur Maximiiien était mort en 1519; son fils unique, l'archiduc Hiilippe, l'avait précédé de quelques années, laissant, de son mariage avec Jeanne, héritière de Castille et d'Aragon, deux fils, Charles et Ferdinand. Le roi de France se mit sur les rangs pour obtenir le trône vacant; sa réputation, sa puissance, ses intelligences avec plusieurs princes de l'empire , lui donnaient l'espoir fondé d'y parvenir; mais les électeurs se décidèrent en faveur du petit-fils de l'empereur défunt, Charles, connu dans l'histoire sous le nom de Charles-Quint, et qui, à l'âge de dixneuf ans, se trouva réunir à la couronne impériale, les couronnes d'Espagne et de Naples, la succession de Bourgogne et tous les étals héréditaires de la maison d'Autriche, sans compter les
vastes contrées que les Espagnols venaient de découvrir et de conquérir dans le nouveau monde.
Humilié tout à la fois et alarmé de la victoire de son jeune rival dont les états entouraient les siens de toutes parts , François ne songea plus qu'à regagner par les armes l'ascendant qu'il avait perdu par les négociations. Pour cela il avait besoin des Suisses et il n'épargna ni argent, ni promesses, ni flatteries , pour les amener à conclure avec lui un traité d'alliance par lequel ils s'engageraient à mettre à sa disposition, quand le besoin l'exigerait , un certain nombre de volontaires qui passeraient à sa solde et seraient incorporés à son armée. II y réussit auprès de tous les cantons, à l'exception de Zurich, où l'influence de Zwingle commençait à grandir; toute l'habileté des négociateurs français, toutes les instances des autres cantons, vinrent échouer contre l'opposition du réformaleur.
Celte alliance fut conclue l'an 1521. Bientôt après, le pape, qui s'était déclaré pour l'empereur, réclama, en vertu d'un traité conclu quelques années auparavant, le secours des Suisses pour défendre ses états attaqués par les Français. Le seul canton qui le lui accorda fut Zurich , qui était à la veille de se soustraire à son autorité spirituelle : «[Il faut,» disait Zwingle, t éviter les alliances étrangères, mais on doit les observer si • on a commis la faute d'en contracter. »
Pendant que ces choses se passaient en Suisse, la guerre éclata entre l'empereur et le roi de France. Dès le début, les impériaux s'emparèrent de Milan. L'année suivante , les Suisses qui servaient dans l'armée française, ne recevant pas la solde qu'on leur avait promise , exigèrent qu'on les licenciât ou qu'on les menât à l'ennemi : argent , congé ou bataille ! c'est ainsi qu'ils résumaient leurs demandes. Le sire de Lautrce, qui commandait l'armée, se vit ainsi contraint d'offrir le combat à l'ennemi avec les chances les plus défavorables. Ce fut la bataille de la Bicoque. Les impériaux occupaient une position avantageuse et fortifiée avec soin. Les Suisses les attaquèrent avec acharnement, mais malgré tous leurs efforts, ils ne purent jamais parvenir à escalader les retranchements et durent enfin
se retirer après avoir essuyé une perte énorme. Ce revers les rebuta tellement, que toutes les instances des capitaines français ne purent les engager plus tard à renouveler l'attaque lorsqu'elle aurait pu décider la victoire en leur faveur. Après la perle de la bataille , ils se retirèrent dans leur pays , emmenant tous leurs canons , mais après avoir laissé la plupart de leurs chefs sur le champ de bataille. Là périt aussi Arnold de Winkelried, le dernier rejeton du héros de Sempach, mais dont la mort , différente en cela de celle de son illustre aïeul , fut inutile à son pays.
Les Suisses ne tardèrent pas à prêter de nouveau l'oreille aux sollicitations des agents du roi de France et à s'enrôler en grand nombre sous ses drapeaux. La guerre continua avec des succès divers jusqu'en 1525 , et se termina par la bataille de Pavie, où l'armée française fut mise en déroute et François 1 er , qui la commandait en personne, fait prisonnier et conduit à Madrid. Les Suisses qui réchappèrent de celte catastrophe (la moitié avait péri) reprirent le chemin de leur pays , désarmés , couverts de haillons, dépouillés par les habitants du pays qu'ils traversaient, exténués de misère et de besoin. Les cris des veuves et des orphelins retentirent dans toute la Suisse et se mêlèrent aux malédictions contre le service étranger. Oubliant les divisions que la réforme et l'alliance française avaient soulevées entre ces deux villes, Lucerne écrivit à Zurich pour lui faire part de ce grand désastre; Zurich exprima en termes affectueux la douleur qu'elle ressentait du malheur de ses confédérés. Zwingle monta en chaire et rappela à ses concitoyens , que lorsque la crainte de Dieu , les mœurs simples et frugales et l'affection fraternelle régnaient encore parmi les confédérés , lorsque les nobles et les principaux , au lieu d'aller chercher la fortune dans les cours et les armées des princes étrangers, vivaient au milieu de leurs concitoyens, leur donnant l'exemple de ces mêmes vertus et combattant à leur tête quand la patrie était menacée, la Suisse était heureuse, unie et respectée, et ne connaissait ni ces malheurs, ni ces humilia lions. La nation fut dégoûtée pour un temps du service étranger.
Cependant la réforme ne restait pas renfermée dans les limites du canton de Zurich , elle fui proclamée, en 1528 , à Berne et à Saint-Gall; Tannée suivante, à Bàle et à Schaffhouse; elle pénétra plus ou moins dans les cantons de Glaris et d'Âppenzell, dans les Grisons et dans d'autres parties de la Suisse. Si elle avait pu devenir générale, elle aurait, en faisant disparaître bien des éléments de désordre et de division, resserré les liens entre les cantons et pénétré la confédération d'une nouvelle vie; mais il n'en fut pas ainsi , et la réforme, arrêtée dans sa marche, devint une nouvelle cause de discorde ajoutée ou substituée à celles qui avaient jusqu'alors divisé les confédérés.
Les cantons fondateurs s'étaient fait remarquer de tout temps par leur énergique opposition à toutes les prétentions de la cour de Home ou du clergé qui leur paraissaient contraires à leurs droits. On se rappelle la longue lutte de Schwytz contre l'abbaye d'Einsiedeln pour la possession d'un pâturage ; mais , attachés aux traditions de leurs pères, ils se méfiaient de toutes les nouveautés. Doués d'un sens droit et d'un esprit intelligent, mais dépourvus d'instruction, la religion était pour eux affaire de cœur plutôt que de raisonnement, et les enseignements des réformateurs, fondés sur l'Ecriture qu'ils ne pouvaient pas lire, leur semblaient de vaines subtilités. Leurs prêtres , d'ailleurs, peu nombreux, ignorants, mais pauvres et participant à leur vie simple et frugale, ne pouvaient pas éprouver de leur part la déconsidération qui frappait alors le clergé dans le reste de l'Europe. La réforme ne fit donc que peu de progrès parmi eux , et les magistrats, joints au clergé , n'eurent pas de peine à l'étouffer dans son principe. C'est ainsi que ces trois cantons devinrent, avec Lucerne et Zug, le foyer de l'opposition contre la nouvelle doctrine. Fribourg et Soleure firent aussi plus ou moins cause commune avec eux, quoique la réforme comptât déjà de nombreux partisans dans ce dernier canton.
Zurich avait à peine consomnrfé sa séparation d'avec Rome , que déjà on cessait de l'inviter aux diètes. Les catholiques en usèrent de même à l'égard de Berne et des autres cantons qui suivirent plus tard l'exemple de Zurich. Les reproches, les
récriminations, les voies de fait se succédèrent de part et d'autre jusqu'à ce que la rupture devint inévilable.
Le 4 juillet 4520, le serment fédéral, qui devait se prêter tous les cinq ans , avait été renouvelé. On était parvenu à écarter par quelques concessions et de nombreuses protestations , les difficultés qui s'étaient élevées à l'égard de ce serment entre les anciens et les nouveaux cantons. Cette solennité s'accomplit avec pompe, et même avec une certaine cordialité Personne ne se doutait alors qu'elle ne se renouvellerait plus qu'au bout de trois siècles et que ce serait à l'agonie de la confédération.
Cependant , malgré l'irritation qui régnait dans les esprits , peut-être le respect général pour le droit, et la liberté qu'on avait toujours reconnue à chaque canton de se comporter dans son intérieur selon sa convenance tant qu'il ne faisait aucun tort aux autres , aurait suffi pour maintenir la paix entre les confédérés; mais il était dans les décrets de la providence qu'ils continueraient à expier l'iniquité que la tentation des conquêtes leur avait fait commettre un siècle auparavant. La réforme ne tarda pas à être introduite de Zurich dans les bailliages communs. Les cantons catholiques craignirent que son triomphe dans ces contrées n'entraînât la ruine de leur autorité et la perte des avantages qu'ils en retiraient. Une fois engagée sur ce terrain, la lutte fut soutenue de part et d'autre avec toute l'ardeur que peut donner le zèle religieux stimulé par l'intérêt personnel.
Alors Zurich , menacée de toutes parts et mise , pour ainsi dire, au ban de la confédération, conclut avec la ville de Constance une alliance à laquelle Berne et les autres états réformés adhérèrent plus tard , et qui fut appelée la combourgeoisie chrétienne. Les catholiques ne manquèrent pas de suivre cet exemple : ce qui avait jadis attiré à Zurich de si graves reproches et un si sévère châtiment , ils entrèrent en négociations avec la maison d'Autriche et conclurent une alliance avec l'archiduc Ferdinand auquel son frère Charles avait cédé ses possessions héréditaires en Allemagne. Dès ce moment, la guerre,
pour éclater, n'attendait plus qu'une occasion : un prédicateur zuricois, appelé par une commune réformée du Gaster, fut saisi et conduit à Schwytz où, malgré la pressante intercession de Zurich et de Glaris, il fut brûlé vif. A la voix de Zwingle, les Zuricois coururent aux armes; les cinq cantons en firent autant, et bientôt les deux armées se trouvèrent en présence à Cappel, sur les frontières de Zug et de Zurich.
Cette brusque prise d'armes contrariait les Bernois. Leur trésor était vide. Le voisinage du Valais , étroitement uni aux cantons catholiques , les obligeait à être sur leurs gardes. Une partie des familles régnantes passaient pour être encore attachées à l'ancienne croyance , ou du moins regrettaient les pensions que les réformateurs frappaient partout d'analhème. On ne pouvait pas non plus compter absolument sur les populations des campagnes. Les religieux d'Interlacken ayant fait à la ville la cession de tous leurs droits, les nombreux sujets de l'abbaye dans l'Oberland, excités par leurs voisins de l'Unterwalden , conçurent le dessein de former comme eux une communauté indépendante et refusèrent l'obéissance à leurs nouveaux seigneurs. Après avoir épuisé pendant une année tous les moyens de persuasion pour les ramener à leur devoir, le conseil prit le parti de recourir à la force. L'avoyer d'Erlach , à la téte de cinq mille hommes et d'une nombreuse artillerie (Bicnne, Neuchâlel et Lausanne avaient fourni leurs contingents) , pénétra tout-à-coup au cœur de l'Oberland , chassa au delà du Brûnig les auxiliaires de l'Unterwalden commandés par Gaspard de Flûe, petit-fils du vénérable pacificateur de la Suisse , et rétablit l'autorité du gouvernement. Berne usa de sa victoire avec une modération qui en assura les résultats.
Dans ces circonstances , les Bernois répondirent à la réquisition des Zuricois par des reproches d'avoir commencé la guerre sans les en prévenir, et déclarèrent que les troupes qu'ils mettaient néanmoins en campagne se borneraient à dé* fendre Zurich au besoin et ne prendraient aucune part à une allaque contre les catholiques.
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A cette époque, la haine qui divisait les chefs des cantons n'avait pas encore pénétré au même degré dans les populations. Les soldats des deux armées, dont une grande partie reconnaissaient dans leurs adversaires des voisins et des amis, ou d'anciens camarades des campagnes d'Italie, étaient peu disposés à en venir aux mains. On voyait quelquefois aux avantpostes les soldats des deux partis, assis sur le gazon autour d'un haquet de laitage posé sur la frontière, et dans lequel chacun coupait le pain qu'il avait apporté, et lorsque l'un d'eux s'avisait de puiser un morceau au-delà de la limite , ceux du parti contraire réprimaient aussitôt celle violation de territoire en lui donnant en riant de leur cuiller sur les doigts.
Ces dispositions secondèrent les efforts des médiateurs qui accoururent de toutes les parties de la Suisse pour empêcher une guerre entre confédérés. Malgré l'opposition de Zwingle qui, envisageant la lutte comme inévitable, était convaincu que les réformés sacrifiaient tous leurs avantages en la différant, la paix fut conclue le 25 juin 4529. Les cinq cantons s'obligèrent à payer une partie des frais de l'armement de Berne et de Zurich et à remettre le document de l'alliance autrichienne pour être détruit; on les laissa libres de garder leur ancienne croyance; dans les bailliages communs, le vœu de la majeure partie de la population devait faire loi.
Ce traité qui renfermait plusieurs dispositions mortifiantes pour les états catholiques, aurait cependant pu encore assurer le rétablissement de la paix s'il avait élé observé par tous les étals réformés dans un esprit de justice et de réconciliation ; mais Zwingle, entraîné par son zèle, s'engagea toujours plus dans une voie qui lui devint funeste aussi bien qu'à la cause qu'il défendait. Non-seulement Zurich travailla avec ardeur à faire disparaître l'ancien culte de tous les bailliages communs sans aucun égard pour l'autorité des cantons catholiques, ce qui pouvait à la rigueur se justifier par le traité, mais elle protégea ouvertement la révolte des sujets de l'abbé de Saint- Gall, sous prétexte qu'un moine ne peut pas être en même temps souverain temporel On vit cet état , qui naguères avait
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repoussé avec une constance inébranlable l'alliance française , qui depuis avait fait un crime aux cinq cantons de leur alliance avec l'Autriche, entrer en négociations avec le roi de France et avec la république de Venise et contracter une combourgeoisie avec le landgrave Philippe de Hesse, l'un des principaux chefs des protestants en Allemagne. Les Zuricois allèrent même jusqu'à prétendre obliger les cinq cantons catholiques à permettre chez eux la prédication de la Parole de Dieu , c'està-dire à y introduire la réforme.
Ces actes et ces prétentions, qui tendaient directement à soumettre les catholiques aux réformés, excitèrent chez les premiers une irritation qui se manifestait en toute occasion par des injures et des violences, lesquelles provoquaient à leur tour des plaintes et des récriminations. Enfin, Zurich ne pouvant, disait-elle, supporter plus long-temps le mépris avec lequel on traitait sa religion, invita ses alliés à se joindre à elle pour attaquer les cinq cantons. Berne s'y refusa positivement , mais donna aux Zuricois le malheureux conseil de faire fléchir la résistance des catholiques en leur interceptant les vivres ; on était alors dans un temps de disette. Ce parli fut adopté malgré l'opposition de Zwingle , qui n'y voyait qu'une demimesure aussi cruelle et moins efficace que la guerre : « Vous » ne craignez pas de les affamer, disait-il, et vous craignez de » leur déclarer la guerre! Eh bien, ce sont eux qui viendront «» vous attaquer et avec le courage du désespoir. • Sa prévision se réalisa : cette mesure, bien loin de rendre les catholiques plus traitables, les réunit tous dans un même sentiment, le désir ardent d'obtenir justice de confédérés capables de les traiter avec tant de dureté. En vain les cantons qui étaient restés neutres jusqu'alors, Claris, Fribourg, Soleure et Appenzell, s'efforcèrent d'intervenir entre les deux partis ; toute la population des cinq cantons se leva comme un seul homme pour défendre leur religion et leur liberté, et pour donner du pain à leurs enfants.
Le même accord était loin de régner à Zurich ; les adversaires de la réforme , les hommes dont l'autorité de Zwingle froissait
l'orgueil ou l'ambition, tous ceux qui étaient intéressés au maintien des abus qu'il avait supprimés, commencèrent à relever la tête au moment du danger, dont ils s'efforçaient de rejeter sur lui toute la responsabilité. Une inquiétude générale agitait les esprits; magistrats et citoyens, bourgeois et paysans, se méfiaient les uns des autres; il semblait que chacun portât au fond de son cœur le sentiment que la cause qu'il s'agissait de défendre n'était pas juste et ne pouvait pas être agréable à Dieu. L'irrésolution du conseil, les ordres tour à tour donnés et révoqués, accroissaient encore la méfiance générale; les catholiques étaient déjà au nombre de huit mille devant Cappel avant que les Zuricois y eussent réuni deux mille hommes. Enfin , à la nouvelle que le danger était imminent, tous les hommes en état de porter les armes reçurent l'ordre de partir en toute hâte; on se mit en marche au milieu d'une nuit d'orage, au son lugubre du tocsin. Zwingle se joignit à la troupe avec le pressentiment qu'il n'en reviendrait pas. Peu de temps auparavant, contemplant avec l'abbé de Wettingen, qui avait embrassé la réforme, une comète d'une grandeur extraordinaire, qui, selon les idées de ce temps, répandait la terreur dans les esprits, comme son ami demandait ce que pouvait signifier cette apparition : a Elle éclairera ma mort,» dit Zwingle, «et celle de » maint brave Zuricois. » — « A Dieu ne plaise, » s'écria l'abbé. — «Dieu le permettra, » reprit Zwingle, «pour nous » éprouver. Je ne crains pas pour notre eause, Dieu gardera » son église , mais je n'attends plus rien des hommes. » — ■ Cher Henri , » disait-il en faisant ses adieux à Henri Bullinger, de Bremgarten, son meilleur ami et son successeur, «cher » Henri , reste fidèle à notre Seigneur Jésus-Christ et à son • Eglise. »
Le 11 octobre 1551 , les deux armées en vinrent aux mains près de Cappel , mais les dispositions étaient si mal prises du côté des Zuricois, qu'ils furent vaincus après une courte quoique opiniâtre résistance. La bannière de Zurich faillit tomber aux mains de l'ennemi et ne fut sauvée que par un dévouement et des efforts inouïs. Un grand nombre de magistrats, de guer-
riers illustres, de prédicateurs de l'Evangile, périrent dans ce combat , et parmi ces derniers , Zwingle lui-même , qui combattait au premier rang. Au plus fort de la mêlée, un capitaine zuricois lui dit : • Maître Ulrich, c'est une coupe bien amèrc i » qui nous est ici présentée, qui la boira? • — « Moi , • répondit Zwingle, «et bien d'autres hommes de bien qui sont » ici avec moi sous la main de Dieu , par lequel on vit et on » meurt. » Blessé à la tête au moment ou il adressait à un mourant des paroles de consolation , atteint encore de plusieurs autres blessures, il fut trouvé, après la bataille, étendu au pied d'un arbre et respirant encore. Ses mains jointes et le mouvement de ses lèyres indiquaient qu'il priait. Un homme d'Unterwalden lui proposa de se confesser à un prêtre; un léger signe de la téte marqua son refus. « Eh bien, meurs, hérétique,» lui dit-il, et il le tua. Un catholique ne put retenir ses larmes en contemplant le réformateur. « Quelle qu'ait été ta croyance, » . dit-il, «je sais que tu as été un loyal confédéré; Dieu soit mi- » séricordieux à ton âme ! »
À la nouvelle de ce désastre , la consternation fut extrême à Zurich. Les uns l'imputaient à la réforme qui avait divisé les confédérés , et à l'intervention des ecclésiastiques dans le gouvernement de l'état; les autres en accusaient la trahison, comme il arrive toutes les fois que, dans un moment critique, les chefs montrent de la faiblesse et de l'indécision. Cependant les secours des alliés arrivèrent, et quoiqu'on eût refusé ceux qui furent offerts par le landgrave Philippe et le duc Ulrich de Wurtemberg, l'armée des réformés se trouva bientôt très supérieure en nombre à celle des cinq. cantons; mais il n'y avait ^ dans celte armée ni confiance mutuelle , ni accord , ni discipline, ce qui fut cause que les réformés essuyèrent un nouvel échec sur la montagne du Gubel , dans le canton de Zug. Alors le découragement devint général ; une partie des alliés s'en retournèrent chez eux; les Bernois, commandés par l'ancien avoyer Sébastien de Diesbach, qui était encore attaché à l'ancienne croyance et qui se retira à Fribourg après la paix , restaient immobiles et ne donnaient que des réponses évasives aux -
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cris de détresse des Zuricois. Cet abandon et le mécontentement de la campagne, qui restait exposée aux ravages de la guerre sans que la ville fit rien pour la protéger, déterminèrent Zurich à conclure une paix séparée. Les conditions en furent généralement équitables pour les réformés. Les deux partis y renonçaient à se troubler l'un l'autre dans l'exercice de leur religion. Dans les bailliages communs, ceux qui avaient embrassé la réforme seraient libres d'y persister ou de retourner à l'ancienne croyance. Les bailliages libres, Bremgarten et Mellingen, qui étaient encore en guerre avec les cinq cantons, et les pays sur lesquels Zurich n'avait aucun droit à exercer, tels que Rapperschwyl , le Toggenbourg, Wesen, le Gaster, étaient exclus de la paix. La bourgeoisie chrétienne et la paix de 4329 étaient mises à néant et les sommes payées par les catholiques en vertu de cette dernière devaient leur être restituées. Cette paix fut conclue entre les chefs des deux armées. Déjà pendant les négociations on avait recommencé à se donner le nom de confédérés. Quand tout fut terminé, catholiques et réformés descendirent de cheval et se mirent à genoux pour prier ; puis ils se serrèrent la main les larmes aux yeux , burent à la gourde les uns des autres en signe de réconciliation, et se séparèrent.
Les catholiques se tournèrent alors contre l'armée bernoise qui , affaiblie par la désertion , se retira sur son propre territoire , abandonnant les bailliages libres à la vengeance des ennemis. L'ancien culte y fut rétabli et tous ceux qui restèrent fidèles à la réforme furent contraints de s'expatrier. Les envoyés de la France, de la Savoie, du margrave de Bade et de la princesse de Neuchâtel étaient réunis à Arau. Par leur entremise et celle des députés de Glaris , de Fribourg et d'Appenzell , la paix fut conclue avec Berne à peu près aux mêmes conditions qu'elle l'avait été avec Zurich. Les autres villes réformées firent aussi leur paix, chacune de son côté, et se chargèrent, comme Zurich et Berne, d'une part plus ou moins forte dans l'indemnité de guerre exigée par les cinq cantons. Le trésor de ces deux villes était vide et leur crédit épuisé ; les
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charges qu'elles durent imposer à leurs sujets accrurent à un tel point le mécontentement déjà existant depuis l'issue malheureuse de la guerre, qu'elles durent s'engager solennellement à ne plus entreprendre de guerre sans avoir consulté les communes.
Soleure avait pris part à la guerre dans les rangs des réformés , et les cinq cantons lui avaient donné le choix d'interdire le nouveau culte ou de payer une contribution de guerre. L'avoyer Nicolas de Wengi proposa de maintenir aux réformés l'exercice de leur culte en laissant à leur charge la contribution, mais des influences étrangères prévalurent sur son avis, et les églises dont les réformés étaient en possession leur furent retirées. Ils formèrent un complot pour ressaisir par la force ce qu'ils avaient perdu et y seraient sans doute parvenus sans la vigilance et l'activité de l'avoyer qui déjoua leur dessein. Ils se retirèrent au-delà de l'Aar, dans la petite ville. Des canons furent pointés contre eux , mais au moment où on allait y mettre le feu, Wengi se plaça devant la bouche d'un canon en disant : « Si vous voulez tirer sur vos concitoyens, c'est moi » qui périrai le premier. • Les réformés se retirèrent sans être inquiétés.
Depuis ce moment, le catholicisme a régné sans partage à Soleure. À Glaris, les catholiques recouvrèrent une partie de l'autorité qu'ils avaient perdue. L'abbé de Saint-Gall fut rétabli dans la plénitude de sa souveraineté. Uri fut mis en part dans la souveraineté des bailliages libres, qu'il avait refusée lors de la conquête. Le nouveau culte fut proscrit dans tous les pays non compris dans le traité de paix. Les germes d'évangélisation <jui avaient pénétré dans les cinq cantons furent entièrement extirpés. La réforme, qui dans l'origine semblait devoir se répandre sur toute la Suisse, fut arrêtée dans sa marche et menacée dans son existence depuis qu'on eut entrepris de la servir par la politique et par les armes. La main de Dieu s'appesantit sur les réformés , comme jadis sur cet Israélite de peu de foi qui osa porter une main téméraire sur l'arche sainte pour la soutenir.
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