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CHAPITRE XXX

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Louis d'Orléans était mort en 1515. Après quelques tentatives infructueuses, sa veuve obtint enGn en 1529, par l'intercession du roi de France, la restitution de son comté ; Uri seul refusa absolument d'y consentir. Les cantons n'apportèrent aucun changement essentiel au gouvernement de l'état, mais ils l'administrèrent d'une main vigoureuse et le pays se trouva ainsi heureusement soustrait pendant dix-sept ans aux débiles mains d'une princesse bonne et aimable, mais inconséquente et frivole, dont les prodigalités insensées le conduisaient directement à sa ruine. A celle époque s'éleignit la dernière branche de l'antique maison de Neuchâtel dans la personne de Claude d'Arberg, seigneur de Valangin, décédé en 1517. Les cantons n'exigèrent pas le retour de cette seigneurie à la directe et en donnèrent l'investiture au pelit-ûls de Claude, René de Challant, d'une famille illustre et puissante de la vallée d'Aoste.

L'état de l'église était le même à Neuchâtel que dans le reste de la Suisse; les ecclésiastiques avaient entièrement perdu de vue leur vocation et menaient une vie scandaleuse ; le peuple désirait avec ardeur une réforme. Ce vœu fut enfin exaucé. Guillaume Farel, de Gap en Dauphiné, avait été amené à la connaissance de la vérité par la lecture de la Bible et par les écrits de Luther, et s'était dévoué à cette cause avec toute l'ardeur et toute l'énergie de son caractère. Après avoir annoncé l'Evangile, souvent au péril de sa vie, à Aigle, à Morat, dans le pays de Vaud et dans l'évêché de Baie , il se rendit à Neuchâtel. Il prêcha d'abord dans les rues et dans les maisons particulières, mais enfin , le 25 octobre 1550, ses auditeurs, enflammés par ses prédications , l'entraînèrent à la collégiale , en enfoncèrent les portes, maltraitèrent les prêtres, renversé-

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rent les autels et détruisirent toutes les images. Farel lui-même ne se faisait pas illusion sur la valeur de semblables succès; il savait qu'il est plus aisé de briser une image que de détruire l'idole que nous portons dans notre propre cœur. Ce premier transport était le résultat de l'indignation excitée depuis longtemps par les dérèglements du clergé ; il devait plus tard faire place à l'action sanctifiante de la Parole de Dieu.

Les Bernois, que le gouverneur appela à son secours, prirent la réforme sous leur protection. Conformément à la paix de religion, la bourgeoisie fut appelée à se prononcer pour ou contre le maintien de l'ancien culte ; la pluralité fut favorable à la réforme et la messe fut abolie le k novembre.

Farel continua ses travaux d'évangélisation dans le reste du pays. Ni les fatigues, ni la prison, ni les coups, ni les menaces de mort , ne pouvaient ralentir l'ardeur de son zèle. En peu d'années, tout le pays, à l'exception de la baronnie du Landeron, avait adopté la réforme. Les biens de l'église furent restitués aux fondateurs ou à leurs descendants, quand on put les reconnaitre, et le reste dévolu au souverain comme biens vacants et par conséquent dissipé sans utilité pour personne. Les chanoines, qui formaient le premier état aux audiences générales , furent remplacés par les vassaux , et le second état fut composé de quatre officiers.

Genève était florissante par le commerce et la liberté, mais sa prospérité excitait la convoitise des ducs de Savoie. Depuis long-temps, le siège épiscopal était presque toujours occupé par des princes de cette maison, dont la cour brillante attirait dans celte ville un grand nombre de gentilshommes savoyards. D'un autre côté, il s'était formé parmi la bourgeoisie une opposition persévérante et hardie contre ces projets d'usurpation. Enfin les tentatives du duc Charles III, de connivence avec l'évéque, pour se rendre maître de Genève, eurent pour résultat un traité de combourgeoisie entre cette ville et Fribourg et Berne, l'an 4526. La noblesse des environs forma contr'elle une ligue, dont l'évèque faisait partie, et qui fut appelée la confrérie de la cuiller. Enfermés entre leurs murailles , les Genevois appelèrent à

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Jeur secours leurs nouveaux alliés. Ils vinrent; l'armée de la noblesse se dispersa, el les rapports entre le duc, l'évéque et la ville furent réglés par le traité de Saint-Julien; Charles hypothéqua le pays de Vaud aux deux cantons comme garantie de l'exécution de ses engagements. Ces choses se passèrent l'an

La lutte contre l'évéque et la présence des Bernois avaient ouveft l'accès aux idées de la réforme, lorsque Farel arriva à Genève au relour d'une visite aux églises vaudoises du Piémont. A la vérité, il fut presqu'aussitôt traduit devant la cour épiscopale et n'échappa à la mort que par le dévouement de quelques amis et après avoir été cruellement maltraité. Mais depuis ce moment le parti de la réforme se fortifia de jour en jour; de nouveaux prédicateurs survinrent; Farel lui-même reparut au bout de quelque temps; effrayé du nombre toujours croissant de ses adversaires, l'évéque sortit de la ville où il ne devait plus rentrer; Fribourg, mécontente des progrès de la réforme et jalouse de l'influence de Berne, renvoya sa lettre de combourgeoisie ; enfin, le 27 août 4535, les magistrats publièrent un édit par lequel le culte romain fut aboli dans Genève.

Le duo de Savoie et sa noblesse n'avaient pas attendu ce moment pour recommencer les hostilités. Les terres des Genevois étaient dévastées; ni vivres ni marchandises ne pouvaient plus leur parvenir, el ils étaient à la veille de souffrir les horreurs de la famine. Le duc leur offrit la paix et le libre commerce s'ils voulaient recevoir de nouveau l'évéque et rétablir l'ancien culte. « Plutôt que de faire ce que vous nous demandez, répon- » dirent-ils , nous mettrons le feu aux quatre coins de la ville » et souffrirons les dernières extrémités. Quant à l'évéque, nous • sommes prêts à le recevoir, s'il veut être évêque selon la Pa- > rôle dé Dieu, i

Dans ce grand danger, il ne leur restait d'espoir que dans leur alliance avec Berne. Mais Berne, dont les exhortations et même les menaces avaient puissamment contribué au succès de la réforme à Genève, craignant maintenant de se compromettre avec ses propres sujets , avec les cantons catholiques , avec le

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duc de Savoie» restait sourde aux instances de ses combourgeois et coréligionnaires. « Avises vous-mêmes, le mieux que vous • pourrez, à vos propres affaires; nous ne saurions, dans les » circonstances où nous sommes, abandonner notre pays pour » aller vous secourir. » Ce fut la seule réponse que purent obtenir les différentes députations qui furent successivement envoyées à Berne. Un de ces députés , en s'en retournant , se sépara de ses collègues et passa par Neuchâtel. A l'ouïe*de la détresse où se trouvait réduite une ville dont Farel était le pasteur, les Neuchàtelois s'émurent; ils appelèrent leurs compatriotes des montagnes et leurs voisins des terres de Berne; les femmes excitaient leurs maris à partir; quelques-unes prirent elles-mêmes les armes; bientôt, malgré les défenses du gouverneur, neuf cents bommes se mirent en marche sous la conduite d'un vieux capitaine nommé Jacques Wildermulh. A l'entrée du Val-de-Travers , le gouverneur renouvela ses sommations avec des menaces qui intimidèrent une partie de la troupe. Wildermuth voulant, comme Gédéon, n'emmener que des gens de bonne volonté, invita tous ceux qui se sentaient ébranlés dans leur résolution à se retirer. Toute la troupe se mit à genoux, en prières. Quand ils se furent relevés, le capitaine leur dit : a Maintenant , que ceux à qui Dieu donne de » venir combattre pour nos frères me suivent , et que les autres » se retirent. » Quatre cent quinze le suivirent. Ils s'acheminèrent le long de la cime des montagnes qui séparent le pays de Vaud de la Franche-Comté. Le mauvais temps, le manque • de vivres et la neige où ils marchaient jusqu'aux genoux, rendaient leur marche des plus pénibles. Le troisième jour au matin , ils se trouvèrent près de Gingins , où ils espéraient pouvoir prendre enfin quelque nourriture. Des émissaires des Savoyards vinrent au devant d'eux, se disant envoyés par les Genevois pour leur servir de guides Les Neuchàtelois les suivirent et se virent bientôt attaqués par trois à quatre mille hommes tant à pied qu'à cheval. Après la première décharge de l'ennemi, qui passa sur leurs têtes, ils fondirent sur lui à coups de crosse et à coups d'épée. On remarquait surtout parmi

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eux une femme qui, armée d'une épée à deux mains, combatlait entourée de son mari et de ses trois fils. Enfin le courage l'emporta sur le nombre; les Savoyards prirent la fuite laissant trois à quatre cents morts sur le champ de bataille , parmi lesquels se trouvaient les trois émissaires et plusieurs prêtres. Les vainqueurs rendirent grâces à Dieu et reprirent le chemin de Genève en côtoyant la montagne.

On venait d'apprendre à Genève qu'il n'y avait plus rien à espérer de la part des Bernois, lorsque le bruit se répandit que d'autres amis qui venaient au secours de la ville, après avoir remporté une victoire sur les Savoyards, se trouvaient enfermés près de Nyon , en grand danger de succomber. « Lais- » serons-nous périr nos frères sans les secourir? » fut le cri qui se fit entendre dans toute la ville. En peu d'instants, cinq cents hommes se mirent en marche pour les délivrer.

Mais ils avaient déjà rencontré deux députés bernois qui, accompagnés du gouverneur savoyard du pays de Vaud , venaient apporter aux sujets de Berne qui avaient pris part à l'expédition , Tordre de s'en retourner. Ils exhortèrent également les Neuchâtelois à en faire autant et leur donnèrent l'assurance qu'ils obtiendraient pour les Genevois une paix avantageuse. Pressés d'ailleurs par la faim , Wildermuth et ses compagnons se laissèrent persuader. Les Genevois rentrèrent tristement dans leurs murs. Les députés bernois y arrivèrent bientôt après, mais leurs propositions de paix étaient de telle nature qu'elles furent repoussées avec indignation. Genève n'avait plus de secours à attendre que de Dieu et de ses propres efforts.

Après la mort de François Sforza , dernier duc de Milan , l'empereur avait pris possession de ce duché comme d'un fief vacant. Le roi François I er , qui ne pouvait oublier ni ses anciennes prétentions, ni ses premiers succès, ni ses derniers revers, forma aussitôt le dessein de s'en emparer de nouveau. Pour cet effet, la possession de la Savoie et du Piémont lui paraissait nécessaire, et ce fut à ses yeux un motif suffisant pour déclarer la guerre au duc de Savoie , son oncle et jusqu'a-

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lors son fidèle allié , et pour envahir ses états. En même temps, il se mit en relations avec les Genevois et leur envoya même quelques détachements qui , trop peu nombreux , furent dispersés par les Savoyards avant d'être parvenus à leur destination. Le sénat de Berne ne méconnut pas toute l'importance de ce moment. D'un côté, il était évident que le duc de Savoie avait cessé d'être redoutable : de l'autre , il était à craindre que le roi de France, si on ne le prévenait, ne s'emparât de Genève et peut-être même du pays de Vaud , dont le traité de Saint-Julien assurait la possession à Berne et à Fribourg en cas de rupture de ce traité de la part du duc. Autant Berne avait temporisé tant que les chances lui avaient paru trop défavorables , autant sa décision fut prompte dès que le moment d'agir lui sembla venu. Elle s'adressa à ses communes; elle leur exposa l'état de détresse où leurs combourgeois de Genève, leurs frères en Jésus-Christ, se trouvaient réduits; elle leur montra l'armée du duc de Savoie se renforçant de jour en jour, et l'Evangile prêt à succomber dans cette ville; elle ne leur laissa point ignorer toutefois qu'il n'y avait aucun secours à attendre des confédérés , qui pourraient même tenter de s'opposer à leur entreprise; mais Berne n'en était pas moins résolue , avec l'aide de ses fidèles communes , à faire tout ce que la gloire de Dieu et l'honneur de la république exigeaient d'elle. Toutes les communes répondirent qu'elles exposeraient leurs biens et leurs vies pour le succès de celte entreprise. L'armée bernoise, commandée par le trésorier François Nsegeli, qui s'était signalé dans les guerres d'Italie, se mit en marche le 1 er février 4536, et renforcée par Neuchâtel , Valangin et Bienne , délivra Genève et conquit en peu de jours le pays de Vaud , le pays de Gex et le Chablais. L'évéque de Lausanne avait pris la fuite; ses domaines furent compris dans la conquête. Pour la première fois depuis long-temps, la plus exacte discipline fut observée. Berne fit au maintien de la bonne intelligence avec Fribourg et le Valais le sacrifice d'une partie des pays conquis. Le culte romain fut aboli partout. Les villes et communautés conservèrent une partie de leurs franchises ; on chercha à adoucir la

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perte de celles qui leur furent retirées par l'abandon d'une partie des biens du clergé et par les bienfaits d'une administration juste, régulière et paternelle. Le reste des richesses de l'évéque et des monastères alla former à Berne un trésor qui devait être , deux siècles et demi plus tard , une des causes de la chute de la république. La noblesse resta long-temps attachée à son ancien suzerain.

A cette époque arriva à Genève un jeune homme de vingtsept ans , Jean Calvin , de JN o von en Picardie , qui avait quitté sa patrie parce que la réforme y était persécutée. « Si la vérité » ne peut demeurer en France , disait-il , aussi ne le puis-je ; » je ne veux meilleur sort que celui de la vérité. » Après avoir prêché l'Evangile en plusieurs contrées, il se rendait à Bâle, où il comptait trouver une retraite studieuse et conforme à ses goûts. Farel le connaissait par sa renommée et par ses écrits. Dès qu'il eut appris son arrivée, il accourut auprès de lui et mit en œuvre les sollicitations les plus pressantes pour l'engager à s'associer à son ministère. Mais Calvin préférait une vie paisible et vouée aux études, à la vie orageuse dont la perspective lui était offerte. Alors Farel , cessant tout-à-coup ses instances, lui dit avec une gravité solennelle : « Tu n'as donc • pas d'autre prétexte pour me refuser ma prière que ton pen* » chant pour l'étude ; eh bien , je te le déclare au nom du Dieu » tout-puissant : si tu refuses de partager avec moi l'œuvre » sainte à laquelle je suis appelé, Dieu te visitera, puisque tu » préfères tes convenances personnelles au service du Sei- » gneur! » Calvin ne résista pas davantage; il resta à Genève comme prédicateur et comme professeur de théologie.

Le sort de la réforme semblait assuré à Genève. Mais, indépendamment des amis secrets que Rome y conservait encore , on ne tarda pas à voir que la haine du papisme n'était pas encore l'amour de l'Evangile. On avait détruit des erreurs et des abus; mais la semence de l'incrédulité pouvait germer aussi bien que celle de la foi sur ce sol ainsi défriché. Une foule d'hommes , amenés à la profession de la réforme par les motifs les plus divers, ne s'attachaient qu'au principe de liberté

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qu'elle renferme el dont ils abusaient; de là le nom de Libertins qui leuf fut donné. La rigide austérité de Calvin et de ses collègues, les censures qu'ils exerçaient sans ménagement en public et en particulier , contre les grands et contre les petits , grossissaient de jour en jour le nombre de leurs ennemis. Zwingle n'avait pas fait difficulté de laisser passer dans les mains de l'autorité civile la discipline que l'église avait exercée jusqu'à la réformalion. Berne avait adopté ce régime qui convenait à sa politique. Mais quand les magistrats de Genève voulurent engager leurs prédicateurs à modérer leur zèle, quand ils tentèrent, à la demande de Berne, d'introduire certaines modifications dans le culte, Calvin et Farel répondirent, qu'à l'église seule appartient le gouvernement de l'église. Cependant l'irritation contre eux était telle que leur vie n'était plus en sûreté ; ils reçurent enfin l'ordre de sortir de la ville. Calvin se retira à Strasbourg; Farel fut appelé de nouveau à Neuchâteï , où il passa le reste de ses jours , mais où les mêmes combats se renouvelèrent pour lui.

Cependant, après leur départ, le désordre ne connut plus de bornes; les partisans de Rome relevaient la téte; les sectaires se multipliaient; les libertins se livraient à la licence la plus effrénée; la discorde régnait entre les citoyens; l'autorité des magistrats était méconnue; les gens de bien soupiraient après le retour de Tordre et de la règle ; bientôt le nom de Calvin fut dans toutes les bouches, et au bout de trois ans les magistrats le conjurèrent de revenir; il fut reçu avec des transports de joie par le peuple , heureux d'être délivré de l'anarchie. Son premier soin fut de faire rédiger les lois qui devaient régir et l'église et l'état. Les ministres furent soumis aux magistrats dans les affaires civiles , les magistrats à l'église dans les choses d'ordre spirituel. Sévère envers lui-même, il établit dans l'église une discipline sévère. L'académie , rétablie par ses soins , fut ouverte aux jeunes théologiens de toutes les nations. Ses écrits se répandirent dans toute l'Europe avec la renommée de son génie et de sa piété. Des contrées les plus éloignées on accourait pour l'entendre ou pour le consulter.

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Geoèvc devint le centre de la réforme en Europe , la Rome protestante , comme on l'a souvent appelée.

Ainsi, au moment où la réforme semblait sur le point de succomber dans la Suisse allemande, le zèle intrépide et infatigable de Farel et de Calvin créait dans l'Helvétie romande comme une nouvelle Suisse et un nouveau foyer de réforme dont l'influence devait se répandre sur l'Europe entière.

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