CHAPITRE XXXII
LA PAIX DE WESTPHALÏE
Pendant toute la première moitié du dix-septième siècle, la Suisse, en paix avec l'étranger, servit d'arèue aux intrigues des puissances étrangères, toutes également jalouses d'exercer sur ce pays une influence exclusive. Le nonce du pape, les ambassadeurs de l'empereur, du roi d'Espagne et du roi de France, travaillaient à l'envi les uns des autres à faire tourner à leurs fins les divisions religieuses des cantons et l'avarice et l'ambition de leurs magistrats. La menace de suspendre le paiement des pensions suffisait pour faire révoquer les résolutions les
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mieux arrêtées en apparence. Zurich elle-même , oubliant les préceptes de son réformateur, se lassa de rester exclue des largesses du roi de France et consentit enfin à prendre part à l'alliance avec ce monarque.
Les trois ligues des Grisons, par leur organisation politique qui faisait de ce pays une confédération de communes souveraines plutôt qu'un état régi par un gouvernement unique, offraient, plus encore que les cantons, un libre champ aux machinations des cours étrangères. Toutes les principales familles étaient attachées à l'une ou à l'autre de ces puissances. Lorsque l'Espagne voyait l'influence française l'emporter sur la sienne , elle faisait soulever le peuple par ses émissaires en lui persuadant que tous les magistrats, gagnés par l'or de la France, trahissaient la patrie. Le peuple s'armait, marchait contre Coire et établissait un tribunal extraordinaire pour juger les coupables, c'est-à-dire tous ceux du parti opposé. Les exécutions à mort, les bannissements , les confiscations de biens se succédaient , jusqu'à ce que le parti français parvint à son tour à exciter un mouvement en sens contraire. La Valleline, possession commune des trois ligues, avait une grande importance comme étant la clef de la communication entre les états des deux branches de la maison d'Autriche, importance qui s'accrut encore par la guerre qui éclata, en 4618, enlre les princes catholiques et protestants de l'empire, et qui est connue sous le nom de la guerre de trente ans. Les Grisons gouvernaient ce pays par des baillifs qui se faisaient élire en achetant les suffrages, et qui ne songeaient, une fois en charge, qu'à se récupérer par leurs exactions des dépenses qu'ils avaient faites pour leur élection. Les habitants catholiques supportaient d'ailleurs impatiemment l'établissement au milieu d'eux d'églises et d'écoles réformées. Les gouverneurs espagnols du Milanais entretenaient avec soin ce mécontentement. Dans la nuit du 49 juillet 4620, le tocsin se fil entendre, et à ce signal tous les reformés de la Valteline furent massacrés au milieu des plus affreuses tortures; ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants au berceau ne furent épargnés. La Valteline et Bormio se déclarèrent indé-
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pendants sous la protection des Espagnols. La ligue grise, où les catholiques dominaient, refusa de se joindre aux deux autres ligues pour attaquer les révoltés. Celles-ci, avec quelques troupes de Berne et de Zurich, entreprirent une expédition dont l'issue fut malheureuse. Les cantons catholiques, de leur côté, avaient envoyé des troupes à la ligue grise, dout ils voulaient faire un quatrième canton en lui donnant en propre la Valteline et en abandonnant à l'Autriche l'Engadinc et les Dix-Juridictions. Ce projet échoua contre l'opposition de l'ambassadeur de France et de quelques hommes sages et courageux. Un parti national se forma , ayant à sa tétc George J en al se h , ancien pasteur réformé , maintenant guerrier ; les auxiliaires catholiques furent repoussés jusque dans leur pays et la ligue grise forcée de se réunir aux deux autres.
Des négociations s'ouvrirent avec l'Autriche et l'Espagne pour la restitution de la Val tel i ne ; mais le mauvais vouloir de ces deux cours était trop évident pour qu'on en pût rien espérer. Une irruption imprudemment tentée par les Grisons dans cette province fournit à l'Autriche un prétexte pour commencer les hostilités. Au mois d'octobre 1621 , les Autrichiens pénétrèrent dans le pays des Grisons; les habitants résistèrent avec courage, mais sans ensemble, n'étant pas préparés à cette attaque, et furent forcés de se soumettre. Les Autrichiens usèrent de leur victoire avec une cruauté inouïe; les malheureux paysans, dépouillés de tout leur avoir, traités comme des bêles de somme, étaient forcés de travailler à élever les forteresses qui devaient assurer leur servitude. Le remède à tant de maux ne pouvait plus venir que de leur désespoir. Lorsqu'on voulut contraindre les habitants du Prœttigau à aller à la messe, ils se taillèrent des massues dans la forêt. Le dimanche des Rameaux 1622, ils fondirent sur les Autrichiens , qui, quoiqu'avertis , n'avaient pas voulu croire à la possibilité d'un soulèvement; ils en firent un grand carnage et mirent le reste en fuite. De nombreux volontaires accoururent dans leurs rangs; les Autrichiens, vaincus encore en plusieurs rencontres, abandonnèrent entièrement le pays; les trois ligues renouèrent leur alliance; les Gri-
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sons commencèrent à reprendre leurs occupations habituelles; les cantons intervinrent en leur faveur auprès de l'Autriche; mais alors cette puissance, profitant de leur sécurité, fît marcher contre eux une nouvelle armée. Rien n'était préparé pour la résistance; un grand nombre de Grisons se sacrifièrent sans résultat; le pays fut mis à feu et à sang; la famine et les maladies contagieuses détruisirent une grande partie de la population; les habitants abandonnèrent en foule cette contrée désolée.
Le cardinal de Richelieu, qui gouvernait la France sous le roi Louis XIII , fils de Henri IV, combattait les réformés dans l'intérieur du royaume et les soutenait en Allemagne et ailleurs pour les opposer à la puissance de la maison d'Autriche. Ne voulant pas laisser au pouvoir des Autrichiens les passages des Alpes qui unissent l'Allemagne à l'Italie, il invita les cantons à faire cause commune avec la France pour délivrer les Grisous. Une armée à laquelle tous les états réformés de la Suisse avaient fourni leurs contingents et à laquelle se joignirent quelques troupes françaises, s'achemina vers les Grisons ; les réfugiés sous Jenatsch formaient Pavant-garde. Au commencement de 4625, les trois ligues, aussi bien que la Valteline, étaient affranchies de la domination autrichienne.
Mais au moment où les Grisons s'attendaient à ce que cette province allait leur être rendue, leurs nouveaux alliés leur déclarèrent que la Valteline , Chiavenne et Bormio formeraient désormais un pays indépendant sur lequel ils n'auraient que le titre de protecteurs, et la Franco ne tarda pas à conclure avec l'Espagne, en 1626, le traité de Monçon par lequel cette disposition fut confirmée. Toutes leurs protestations furent inutiles, et la guerre ayant recommencé, en 1628, entre la France et l'Espagne, une armée autrichienne entra dans leur pays, qui subit de nouveau pendant quelques mois toutes les horreurs de l'occupation étrangère. Cependant l'affaiblissement du parti catholique en Allemagne, et l'apparition sur le théâtre de la guerre du roi de Suède, Gustave-Adolphe, engagèrent l'empereur à rechercher la paix avec la France; une des conditions du traité de Chérasque, en 1629, fut que les troupes impériales
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quitteraient le territoire des Grisons. Le premier soin de ceux-ci fut de mettre leurs frontières en état de défense et de se préparer à reconquérir la Valteline. Richelieu, qui était déjà entré en négociations avec le roi de Suède, leur envoya pour les commander le duc de Rohan, ancien chef des réformés en France, habile capitaine et homme de bien. Enûn, en 1635, Richelieu se déclara ouvertement contre l' Autriche et aussitôt Rohan pénétra dans la Valteline a la téte d'une armée composée de Grisons, de Suisses et de Français, et défit dans plusieurs combats sanglants les Espagnols et les Autrichiens. Les Neuchâtelois se distinguèrent dans ces différentes occasions. Mais les Grisons ne tardèrent pas à reconnaître une seconde fois ce qu'il en coûte à un peuple réduit à recourir à l'assistance d'autrui. Les promesses que Rohan avait faites au nom de sa cour n'étaient point respectées par celle-ci ; les milices grisonnes , qui faisaient la principale force de l'armée française, ne recevaient point la solde convenue; l'armée dévorait les ressources du pays; et quand les Grisons se crurent enfin au moment de recueillir le prix de tant d'efforts et de souffrances en recouvrant la Valteline, ils apprirent que la France entendait maintenir les stipulations du traité de Monçon et se constituer en outre arbitre perpétuel entre les Grisons et les habitants de cette province. Un extrême mécontentement se manifesta dans tout le pays; les cours d'Autriche et d'Espagne, qui en eurent connaissance, jugèrent qu'il leur était plus avantageux de chercher à s'attacher par des bienfaits la population de cette contrée si importante pour elles, que d'y laisser se consolider l'influence de la France. Les ouvertures qu'elles firent à cet effet furent écoutées; soixante-et-un notables de toutes les parties du pays s'assemblèrent secrètement à Coire pour se concerter sur les moyens d'affranchir leur patrie de toute influence étrangère. Tout-àeoup les Français se virent entourés par les milices grisonnes, tandis que les troupes autrichiennes et espagnoles se montraient sur la frontière; ils sortirent du pays sans résister. Le loyal Rohan, malade de chagrin, partit, emportant l'estime et la reconnaissance des Grisons pour le bien qu'il leur avait fait et
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pour celui que sa cour Pavail empêché de leur faire. Les trois ligues conclurent, en 4639, un traité de paix perpétuelle avec l'Espagne; elles recouvrèrent la Valteline, Chiavenne et Bormin, sous la condition toutefois que la religion catholique y serait seule tolérée. Elles renouvelèrent, en 4644, l'alliance héréditaire avec l'Autriche , qui ne se réserva que ses anciens droits sur les Dix-Juridictions et la Basse-Engadine. Ces droits furent rachetés quelques années après ; ces contrées , épuisées par tant de maux, ne craignirent pas de s'obérer pour une longue suite d'années afin d'acquérir une complète indépendance.
Le rôle passif que jouèrent les cantons pendant que la France et l'Autriche s'arrachaient tour-à-tour un pays uni à la Suisse par tant de liens et si important pour la défense de son territoire, affaiblit la considération dont ils jouissaient en Europe. A l'autre extrémité de la Suisse, la neutralité de la Franche- Comté, que leur intérêt aussi bien que les traités leur faisait un devoir de protéger, fut plusieurs fois enfreinte par les Français et par les Suédois, sans provoquer de leur part autre chose que d'impuissantes réclamations. Bien plus, le territoire même de la confédération fut violé à plusieurs reprises, durant la guerre de trente ans, par les armées* des différenles puissances belligérantes. La division entre les confédérés et la dépendance où les pensions les retenaient à l'égard des monarques étrangers, rendaient impossible toute répression énergique; là où ces injures furent vengées, elles le furent par de simples citoyens qui prirent les armes sans l'ordre si ce n'est même à l'insu de leurs gouvernements.
Il y eut pourtant de rares moments où le souvenir de leur ancienne affection sembla faire oublier aux confédérés leurs discordes présentes. Le roi Gustave-Adolphe, après son arrivée sur le territoire de l'empire, leur fit proposer une alliance. Son ambassadeur s'adressa principalement aux états évangéliques, auxquels il représentait la cause du roi son maître comme la cause de la religion et de la liberté. Zurich et Berne refusèrent; il n'en persista pas moins à soumettre à la diète assemblée les propositions dont il était chargé. Quand il eut achevé,
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les députés catholiques et réformés se regardèrent; on sentait que cet instant allait décider de l'existence de la confédération; les députés réformés prirent la parole ; ils annoncèrent l'intention de maintenir l'alliance fondée par leurs pères et repoussèrent celle qui leur était offerte. Les catholiques firent éclater leur joie; tous se jurèrent une amitié nouvelle; les catholiques refusèrent à leur tour les offres semblables qui leur étaient faites de la part de l'empereur. Plus lard , lorsque les armées de la France et de la Suède , victorieuses et avides de pillage , s'approchèrent des frontières de la Suisse, les confédérés se préparèrent à leur opposer une armée qui aurait été portée au besoin à cent mille hommes. La conclusion de la paix rendit ces dispositions superflues.
Les représentants des différentes puissances étaient depuis long-temps réunis dans les deux villes de Munster et d'Osnabrùck en Westphalie. Les confédérés y étaient aussi représentés; Jean- Rodolphe Wettstein , bourgmestre de Bâle , fut envoyé par cette ville au congrès pour y protester contre les actes de la chambre impériale qui persistait à envisager les Bâlois comme ses justiciables, et, d'après l'avis des Bernois, tous les cantons lui déléguèrent aussi leurs pouvoirs. On ne songea point à lui allouer un traitement, et il supporta sans se plaindre les frais de son ambassade. La modicité de ses ressources au milieu du faste que déployaient les ambassadeurs des princes et même ceux des républiques , ajouta aux difficultés de sa position ; mais son mérite et son habileté compensèrent ce qui manquait à l'éclat de son ambassade. II rencontra au congrès un allié des cautons dans la personne du prince de Neuchâtel , Henri II de Longueville , premier plénipotentiaire du roi de France; ce prince ne tarda pas à apprécier le modeste plénipotentiaire des Suisses; il l'admit dans son intimité, profita de ses avis et lui donna à son tour l'appui et les directions qui pouvaient lui faciliter l'accomplissement de sa mission. Après de longs délais provenant surtout de ce que chacune des principales puissances espérait de nouveaux succès de ses armes qui auraient donné une tournure plus favorable aux négociations,
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la paix fut enfin conclue, le 24 octobre 1648; ce fut le traité de Westphalie, qui a formé pendant un siècle et demi la loi politique de l'Europe. Les protestants allemands obtinrent le but pour lequel ils avaient combattu , savoir d'être placés sur un pied d'égalité avec les états catholiques. La prépondérance que la maison d'Autriche avait long-temps exercée dans l'empire et en Europe céda à l'ascendant croissant de la France ; plusieurs provinces allemandes furent cédées à cette puissance, qui acquit en même temps, comme garante du traité, le droit d'intervenir dans les affaires intérieures de l'empire. Les cantons suisses et leurs alliés furent reconnus indépendants de l'empire et de ses tribunaux; ils en furent redevables à l'appui de la France et au désir de la cour impériale de s'assurer aussi des droits à leur reconnaissance. Ce n'était plus désormais l'empire ni la maison d'Autriche qui pouvaient les inquiéter pour leur indépendance; par la cession de l'Alsace à la France , cette puissance , maintenant prépondérante en Europe et déjà maitresse du Pays de Gex, se trouvait établie aux deux extrémités de leur frontière occidentale; la seule barrière qui les en séparait encore était la Franche-Comté, dont ils avaient négligé pendant la guerre de protéger la neutralité.