CHAPITRE XXXIII
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Depuis la paix de Westphalie, ce fut la France qui occupa en Europe le premier rang. L'Espagne était épuisée par de longues guerres, par une mauvaise administration, par ses colonies d'Amérique qui attiraient à elles les ressources et la population de la mère-patrie; l'empire était divisé, et la plupart de ses princes croyaient faire acte de bonne politique en servant la cause de la France; l'empereur était réduit aux ressources
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de ses étals héréditaires qu'il était encore obligé de défendre tantôt contre les Turcs, tantôt contre des sujets révoltés; en France , au contraire , toutes les ressources et toutes les forces de l'état étaient réunies dans la main du souverain.
Sous l'ancien gouvernement féodal , les obligations des vassaux étaient déterminées et le prince ne pouvait leur en imposer de nouvelles sans leur consentement. La politique astucieuse de Louis XI avait commencé à affaiblir la puissance des vassaux ; les victoires de ses successeurs accrurent et consolidèrent l'autorité royale, et l'habileté de Richelieu et de son successeur le cardinal Mazarin acheva de la dégager de toute entrave; le tiers-état, après avoir servi d'instrument pour l'abaissement de la noblesse, partagea le sort de celle-ci, et les franchises des villes ne furent pas plus ménagées que les privilèges des seigneurs. C'est ainsi que Louis XIV, à la fleur de son âge, se trouva maître absolu d'un grand et beau royaume et arbitre des destinées de l'Europe. Les autres souverains n'avaient pas attendu son exemple pour chercher à étendre leur autorité, mais l'éclat de son règne exerça sur eux une puissante séduction ; tous voulurent imiter la splendeur de sa cour, son nombreux état militaire et surtout cette autorité contre laquelle personne n'osait répliquer; les états cessèrent d'être convoqués ou ne le furent plus que pour la forme; les impôts s'accrurent, les privilèges des corporations et des particuliers furent regardés comme des obstacles au bien général et comme des entraves à l'action régulière du gouvernement. On a déjà vu que les magistrats suisses eux-mêmes n'étaient pas restés étrangers à cette tendance; la simplicité patriarchale des rapports entre eux et les peuples faisait place à l'imitation des gouvernements étrangers ; les conseils souverains voulaient obtenir par la crainte et la soumission ce qu'ils obtenaient autrefois par l'affection et la confiance; les gouvernements et les peuples devenaient étrangers les uns aux autres, et cette nouvelle cause de division sembla faire oublier* pour un moment la division religieuse.
Déjà pendant la guerre de trente ans , les taxes établies par Zurich et par Berne pour couvrir les frais de la garde des
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frontières, avaient provoqué des soulèvements. Dans ce dernier canton , ils avaient été promplement apaisés par les exhortations bienveillantes de l'avoyer Daxelhofer et la médiation des villes évangéliques ; Zurich, au contraire , avait dû déployer l'appareil de la force pour réduire à l'obéissance les communes soulevées ; les chefs de l'insurrection périrent du dernier supplice; la ville profita de sa victoire pour se faire livrer les exemplaires de la charte de Waldmann qui se trouvaient entre les mains des communes. Elle crut les avoir tous retirés , mais il en resta deux qui furent soustraits aux recherches de l'autorité et qui reparurent après un siècle et demi , à la dernière heure de la république, pour confirmer de nouveau cette leçon de l'histoire, que la violation de la foi jurée entraine la ruine des étais aussi bien que des individus.
Pendant la guerre de trente ans, les habitants des contrées désolées par ce fléau s'étaient réfugiés en grand nombre sur le territoire suisse; le prix de toutes les choses nécessaires à la vie avait doublé ou triplé; la valeur des terres et des maisons s'était élevée dans la même proportion ; les gens de la campagne usaient de ces nouvelles sources de prospérité comme si elles n'eussent jamais dû tarir, ils s'adonnèrent au luxe et à la bonne chère; bien des heures furent passées au cabaret qui naguères l'étaient à la charrue; les habitants des villes, mieux avisés, leur prêtaient sur hypothèques les sommes qu'ils avaient épargnées. Lorsqu'après la conclusion de la paix , les réfugiés retournèrent dans leurs foyers, que les terres long-temps en friche dans les contrées voisines de la Suisse furent rendues à la culture, le paysan suisse se retrouva avec des ressources amoindries, des propriétés obérées et des habitudes dispendieuses qu'il n'avait plus les moyens de satisfaire. En même temps, la paix amena le licenciement d'une grande partie des troupes qui servaient en Allemagne et en France; une multitude d'hommes mécontents de leur sort , habitués à l'oisiveté et au désordre, furent rendus à leurs foyers. Un malaise général gagna les populations; quelques nouvelles taxes , quelques
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ordonnances sur les monnaies mirent le comble au mécontentement.
Les habitants de l'Entlibuch étaient d'autant plus jaloux de leurs libertés, que la ville de Lucerne ne les avait pas toujours respectées et qu'ils avaient sous les yeux la liberté plus grande encore dont jouissaient leurs voisins de l'Unterwalden. Les députés qu'ils envoyèrent à Lucerne pour exposer leurs griefs aux magistrats, dans les premiers jours de l'an 1635, furent éconduits avec dureté et avec menaces; le récit qu'ils firent dans leurs foyers de l'accueil qu'ils avaient reçu y excita une vive irritation. Une assemblée nombreuse eut lieu à Wolbausen; la plupart des communes du canton y assistèrent ainsi que des paysans des terres de Berne et de Soleure; un acte d'union fut rédigé et confirmé par serment ; tous les efforts du gouvernement et des quatre cantons catholiques pour apaiser l'insurrection demeurèrent sans succès ; les gens de la campagne se mirent en marche pour attaquer la ville, divisée elle-même dans son intérieur par la jalousie des bourgeois contre les patriciens; mais ils la trouvèrent gardée par des troupes des bailliages fidèles et des quatre cantons; découragés à cette vue, ils finirent par accepter, ainsi que la ville, le projet de transaction qui leur fut proposé par les médiateurs.
Mais pendant ce temps, l'acte d'union avait circulé de commune en commune dans le canton de Berne; toute la campagne se souleva; le pays de Vaud seul, quoique mécontent comme le pays allemand des nouvelles mesures fiscales , et regrettant toujours les franchises dont il avait joui sous les ducs de Savoie et les évêques de Lausanne , resta fidèle au gouvernement. Les exhortations et les menaces de la diète irritèrent les insurgés au lieu de les intimider; les campagnes de Bàle et de Soleure adhérèrent à l'union; l'insurrection apaisée dans le canton de Lucerne se ralluma et se propagea dans les bailliages libres; un paysan de l'Emmenthal, Nicolas Leuenberger, fut proclamé chef suprême de l'union. Des concessions faites par * Berne n'eurent pour résultat qu'une soumission apparente ou momentanée ; les paysans ne tardèrent pas à reprendre les armes,
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repoussèrent avec hauteur Joutes les ouvertures qui leur furent faites de la part du gouvernement et entrèrent en communications avec l'ambassadeur de France. Investie par les rebelles, isolée de tous ses alliés et se croyant abandonnée, Berne conclut au Murifeld, près de la ville, une convention humiliante et désavantageuse; mais un article de celte convention statuait que les insurgés poseraient aussitôt les armes et se retireraient: l'inobservation de cet article autorisa aussi la ville à se déclarer libre de ses engagements dès que cela lui conviendrait. C'est ce qui ne tarda pas à avoir lieu à l'arrivée des milices vaudoises et des contingents de Neuchâtel et de Genève.
En même temps une armée réunie par les ordres de la diète et composée en principale partie de Zuricois, s'avançait dans les bailliages libres sous le commandement du général zuricois Conrad Werdmûller. Après quelques pourparlers, les paysans l'attaquèrent près de Wohlenschwyl. Ils étaient du double plus nombreux que leurs adversaires , mais mal armés et sans artillerie. Après trois heures de combat , ils se retirèrent découragés dans leur camp et demandèrent la paix. Une convention fut conclue à Mellingen, à la suite de laquelle ils se dispersèrent. Les Lucernois seuls allèrent rejoindre leurs concitoyens qui assiégeaient Lucerne sans succès. Un engagement eut lieu entr'eux et les bourgeois de la ville, mal disposés eux-mêmes envers le gouvernement et mal secondés par leurs auxiliaires des Waldstetten. L'issue de ce combat fut favorable aux paysans, mais dégoûtés de la guerre, ils obligèrent leurs chefs à se soumettre au jugement d'arbitres réunis à Stanz. L'Enllibuch persista seul dans la révolte; mais elle fut aussitôt étouffée par l'envoi de troupes nombreuses et le supplice des principaux chefs. L'exécution du compromis de Stanz , dans ses dispositions favorables aux communes, acheva de consolider la paix.
Après l'issue du combat de Wohlenschwyl , Leuenberger se montra disposé à exécuter la convention du Murifeld; mais il n'était plus temps, Sigismond d'Erlach venait d'entrer en campagne à la tète de l'armée bernoise, composée surtout de Vaudois et de Neuchâlelois. Berne refusa même de reconnaître la
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convention de Mellingen , comme conclue sans sa participation. Les paysans effrayés accouraient en foule pour faire leur soumission et livrer leurs armes. Alors Leuenberger appela auprès de lui tout ce qu'il lui restait de partisans. Un combat meurtrier s'engagea près de Herzogenbuchsee ; les paysans , dépourvus d'artillerie et de cavalerie , se défendirent en désespérés ; enfin tous furent massacrés ou mis eu fuite et tous les villages voisins se hâtèrent de faire leur soumission. Leuenberger fut livré quelque temps après par les siens et périt sur l'échafaud ainsi que plusieurs autres chefs; quelques concessions achevèrent de calmer les esprits, et ce grand mouvement qui avait failli bouleverser toute la Suisse occidentale , ne laissa après lui d'autre trace que de tristes débats entre les cantons pour la réparation des frais de la guerre.
L'intérêt seul de leur conservation avait pu mettre d'accord pour un moment les catholiques et les réformés : toute affection mutuelle avait entièrement disparu du milieu d'eux. Les catholiques renouvelèrent à celte époque la ligue Borromée; ils resserraient leurs relations avec le pape et les puissances catholiques; un traité conclu avec l'évêque de Bâle faisait même mention des conquêtes qui pourraient être faites. Les réformés, de leur côté, se rattachaient à l'Angleterre et aux Provinces- Unies des Pays-Bas. Le chancelier Stockar, de Schaffhouse, envoyé pour travailler au rétablissement de la paix entre ces deux puissances, fut accueilli par l'une et par l'autre avec la plus haute distinction. Zurich et Berne intervinrent, d'accord avec ces mêmes puissances, auprès de la cour de Turin, en faveur des Vaudois du Piémont , persécutés à l'instigation du roi de France. Toutes ces démarches étaient interprétées de part et d'autre dans le sens le plus hostile; il y avait en réalité deux confédérations dont chacune ne cherchait que l'occasion d'opprimer sa rivale.
Au mois de septembre 1655, trente-six personnes du village d'Arth dans le canton de Schwylz , se réfugièrent de nuit en toute hâte sur le territoire de Zurich pour échapper à la persécution dont ils étaient menacés pour avoir reçu quelques
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instructions et quelques livres d'un pasleur zuricois. Zurich les prit sous sa protection et demanda â Schwytz de leur laisser parvenir leurs biens. Pour toute réponse , Schwytz fit jeter en prison les parents des fugitifs; quatre d'entr'eux furent exécutés; plusieurs autres furent livrés à l'inquisition à Milan. Zurich invoqua le droit fédéral, Schwytz ses droits de souveraineté. Zurich envoya des troupes sur ses frontières ; les cantons catholiques occupèrent Mellingen et Bremgarteo. La diète qui fut convoquée à Bade par les soins de l'ambassadeur de France, ne rapprocha pas les deux partis ; on se sépara au milieu de menaces réciproques; des deux côtés on voulait la guerre. Zurich la déclara brusquement au milieu de l'hiver, au nom des états réformés, sans s'être assurée de leur consentement.
Le 7 janvier 1656, le général Rodolphe Werdmûller vint mettre le siège devant Rapperschwyl , dont la garnison catholique se défendit avec un courage qui déjoua tous les efforts des assiégeants. D'un autre côté , l'armée bernoise, forte de huit mille hommes et commandée par Sigismond d'Erlach, entra dans les bailliages libres et s'avança jusqu'à Vilmergen, pleine de confiance dans la victoire. Mais le désordre et l'indiscipline y régnaient et les officiers n'étaient occupés que de leurs plaisirs. L'armée catholique, sous Christophe Pfylîer, de Lucerne, se trouvait à Wohlen, sans que personne s'en doutât dans le camp bernois. Quelques Argo viens qui , de leur propre mouvement, s'étaient portés en avant, tombèrent au milieu des avant-postes ennemis avec lesquels ils échangèrent quelques coups de fusil. A leur retour, ils furent mis aux fers pour avoir donné une alarme inutile. On ne crut à la présence de l'ennemi que quand on se vit attaqué. Mais la plupart des officiers n'étaient pas à leur poste et les deux seules pièces d'artillerie qui se trouvassent à portée n'avaient de la poudre que pour deux coups. La bravoure des corps de milices qui eurent à soutenir l'attaque des Luccrnois ne put suppléer à l'absence d'une direction supérieure; l'armée bernoise battit en retraite laissant 600 morts et 400 blessés sur le champ de bataille. Soixante prisonniers, neuf drapeaux , dix canons, la caisse militaire, tom-
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bèrent au pouvoir des vainqueurs. Le lendemain, les milices bernoises demandaient avec instances qu'on les conduisit de nouveau à l'ennemi pour réparer l'affront de leur défaite ; mais on les répartit autour du lac de Halwyl et de Lenzbourg où elles restèrent inactives jusqu'à la paix. Telle fut la première bataille de Vilmergen. Un cri d'indignation s'éleva dans tout le canton de Berne, et contre ceux qui avaient entrepris cette guerre et contre ceux qui l'avaient conduite avec tant de légèreté et d'impéritie. Sur d'autres points, les hostilités n'avaient consisté que dans des actes de brigandage dignes de nations barbares; les catholiques brûlaient les bibles, les protestants les images. C'est ainsi que les deux partis prétendaient servir leur religion.
Conformément à l'un des articles du convenant de Stanz, les cinq cantons admis les derniers dans la confédération s'étaient abstenus de prendre part à la guerre et avaient interposé leurs bons offices pour le rétablissement de la paix. La France, l'Angleterre , la Savoie joignirent leurs efforts aux leurs , et la paix fut conclue à Bade, le 7 mars 4636, en renvoyant les prétentions réciproques des parties à un arbitrage dont la solution n'est jamais intervenue. Telle fut l'issue de cette guerre, aussi brusquement terminée qu'entreprise , stérile en résultats , et qui n'eut pas même celui d'avoir amorti pour un temps la haine mutuelle des deux partis.
On a vu dans la guerre des paysans l'ambassadeur de France entrer .en communications avec les rebelles, et si plus tard, dans la guerre de religion , cette puissance parut s'employer avec zèle au maintien ou au rétablissement de la paix , c'est qu'elle avait besoin des soldats suisses et que la guerre civile aurait arrêté lç recrutement. Les Suisses n'étaient plus l'objet de ces caresses et de ces flatteries qu'on leur avait prodiguées sous les règnes précédents ; Louis possédait à la fois le sentiment de sa puissance et le secret de leur faiblesse. Le langage de ses agents devenait de plus en plus impérieux et hautain. Les capitulations militaires n'étaient plus respectées; le trésor royal devait des sommes énormes aux militaires suisses qui
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transmettaient en mourant leurs créances à leurs enfants; les avantages garantis au commerce des Suisses en France leur étaient arbitrairement retirés ; les régiments suisses étaient souvent contraints de marcher contre des états alliés des cantons et réservés dans les capitulations. On les vit, il est vrai, plus d'une fois résister; les capitaines du régiment neuchâtelois Guy d'Audanger, auxquels le conseil d'état avait fait défense d'entrer en Alsace, restèrent inébranlables malgré les ordres réitérés de leur colonel et du maréchal de Turenne, et leur conduite fut hautement approuvée par leur prince. Le colonel Nicolas Daxelhofer, de Berne, brisa son esponton à la téte de son régiment, et s'en retourna en Suisse avec ses quatre fils et quelques soldats, plutôt que de passer le Rhin conlre les ordres des cantons, dans la guerre de Hollande. Mais ces exemples étaient rares et la plupart des officiers suisses écoutaient avec plus de déférence les ordres du monarque qu'ils servaient que ceux des magistrats de leur pays. Poussés à bout par ces violations continuelles des conditions de l'alliance, les cantons convinrent entr'eux de ne la renouveler que tous ensemble et lorsqu'il aurait été fait droit à leurs griefs. Mais le roi connaissait trop bien les moyens qu'il fallait mettre en œuvre pour les amener l'un après l'autre à ses fins. Son ambassadeur profita des différends que les frais de la guerre des paysans avaient soulevés entre les cantons pour engager Soleurc, par l'appât de conditions avantageuses, à conclure une alliance séparée. Son exemple fut bientôt suivi par Lucerne, puis par Fribourg, puis par tous les cantons catholiques, et il ne resta aux cantons réformés, restés seuls, qu'à se joindre à eux, s'ils ne voulaient rester exclus de tous les avantages de l'alliance.
Telles étaient les relations entre la couronne de France et les Suisses, lorsque Louis XIV, en 1668, envahit tout-à-coup la Franche-Comté. L'œuvre de Louis XI était accomplie ; la dernière barrière des Suisses contre la France venait de tomber. L'ancien esprit suisse sembla se réveiller à cette nouvelle;, la diète ordonna aux colonels des régiments suisses qui étaient entrés en Franche-Comté d'en sortir immédiatement sous peiae
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de la vie; des mesures vigoureuses de défense furent concertées entre tous les cantons; les catholiques se montrèrent disposés à concourir désormais à la défense du pays de Vaud, qu'ils avaient jusqu'alors refusé de reconnaître comme compris dans les alliances, et qui devenait maintenant une barrière pour la confédération. Mais ce mouvement généreux fut de courte durée. Les lettres aux colonels revinrent sans avoir été décachetées; les ordres de la diète, disaient-ils, leur étaient parvenus trop tard et ils ne croyaient pas encourir de reproche en obéissant au roi ; les envoyés de France et de Savoie travaillèrent avec succès à réveiller la défiance entre les catholiques et les réformés, et la restitution de la Franche-Comté, par la paix d'Aix-la-Chapelle, vint encore cette fois épargner aux Suisses la honte de faire voir à l'Europe que ni leurs engagements envers leurs alliés, ni l'intérêt de leur propre sûreté, ne pouvaient les arracher un moment à leurs rivalités et à leurs ressentiments.
On aurait pu croire cependant, que ce danger auquel ils venaient d'échapper sans avoir eux-mêmes concouru en rien à ce résultat, leur servirait d'avertissement, au moins pour quelques années , et les engagerait à se mettre en garde contre les entreprises de leur puissant voisin. Il n'en fut rien pourtant ; cinq ans à peine après celle première invasion , au printemps de 4674, tandis que l'ambassadeur de France. amusait la diète par de vaines paroles , une armée française envahit de nouveau la Franche-Comté. De grandes promesses, quelques concessions et des sommes d'argent distribuées à propos fermèrent la bouche aux confédérés. La France, cette fois, ne rendit pas sa conquête ; elle lui fut confirmée par la paix de Nimègue ; toute la frontière de Genève à Bàle était désormais française , et au lieu d'un prince éloigné qui avait tout à gagner à cultiver leur amitié, les Suisses avaient pour voisin le plus puissant monarque de l'Europe et dont l'ambition était universellement redoutée.
Bientôt on vit s'élever à une portée de canon de la ville de Bâle, la forteresse de Huningue. Aux représentations des Bâlois,
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on répondit à Paris, « que ces remparts étaient destinés à pro- • téger Baie aussi bien que la France. » La ville impériale de Strasbourg, l'amie des villes suisses, dont la bannière avait combattu avec les leurs contre Charles-le-Téméraire , fut envahie en pleine paix sans que personne en Europe osât se permettre une représentation. Lorsque le roi vint visiter ses nouvelles conquêtes, les villes lui envoyèrent une ambassade qui dut se soumettre à un cérémonial humiliant, nouveau pour les Suisses, inusité pour les autres nations. La nation suisse était indignée de la faiblesse ou plutôt de la corruption de ses magistrats. Quelques années après, les cantons réformés envoyèrent une ambassade à Paris pour réclamer contre le séquestre de dîmes que les Genevois possédaient dans le pays de Gex. Henri Escher , bourgmestre de Zurich , était du petit nombre des magistrats suisses que la voix publique reconnaissait pour incorruptibles ; des intérêts de commerce considérables engagés en France n'affectaient en rien son indépendance. Son collègue était ce même Daxelhofer qui , dans la guerre de Hollande, voulut obéir à sa patrie plutôt qu'au roi. Ils avaient ordre de ne pas accepter des honneurs moindres que ceux qu'obtenaient les ambassadeurs des autres républiques. Ni les sollicitations de leurs compatriotes en faveur à la cour de France, ni les efforts des Français pour les séduire ou pour les désunir, ne purent les faire s'écarter de leurs instructions. Au bout de trois mois, persuadés que la cour ne multipliait les difficultés sur la forme que parce qu'elle était résolue à ne pas céder sur le fond , ils demandèrent leurs passeports. De magnifiques présents leur furent offerts au nom du roi ; ils les refusèrent avec respect, mais avec dignité. A leur retour en Suisse, à Neuchâtel, à Berne, à Zurich, les populations se pressaient sur leur passage en les comblant de bénédictions; les gouvernements, cédant à l'opinion publique, permirent qu'il leur fût rendu des honneurs extraordinaires. La vertu était encore appréciée en Suisse quand elle avait le courage de se montrer.
En ce temps-là, l'an 1685, le roi Louis XIV révoqua l'édit de Nantes par lequel son aïeul Henri IV , lors de son change -
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nient de religion, avait voulu garantir les libertés et les droits de ses anciens coreligionnaires. Les prolestants furent livrés à la brutalité des dragons envoyés dans toutes les provinces pour les contraindre à abjurer leur foi ; tous les excès leur étaient permis à cette fin. Cette persécution surpassa en cruauté même le massacre de la Saint-Barthélemi. Des milliers de Français abandonnèrent leurs biens cl leur patrie, et par mille sentiers détournés, sous mille déguisements, trompant la vigilance des gardes des frontières , allèrent chercher hors de France un pays où ils pussent servir Dieu selon leur conscience. Intimidée par les menaces de Louis XIV, Genève hésita un moment à les recevoir, mais les cantons réformés s'empressèrent de relever le courage de ses magistrats et décrétèrent en toute hâte un armement de trente mille hommes. Les réfugiés s'établirent en grand nombre dans le pays de Vaud, la principauté de Neuchâlel, la partie réformée de l'évéché de Bàle et les autres contrées réformées de la Suisse; d'abondantes collectes subvinrent à leurs besoins; les indigents se retranchaient le nécessaire pour les secourir. Ceux qui ne trouvèrent plus d'asile en Suisse passèrent en Allemagne, dont les princes, soit luthériens, soit réformés, et particulièrement le grand-électeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg, s'empressèrent de leur accorder une hospitalité désintéressée, mais dont ils furent amplement récompensés par les nombreux avantages que cette population probe , laborieuse et intelligente apporta à leurs états.
Bientôt on vit arriver en Suisse de nouveaux fugitifs ; c'étaient les Vaudois du Piémont, contre lesquels le roi de France avait provoqué une nouvelle persécution. Us avaient défendu leurs foyers jusqu'à la dernière extrémité, et tout ce que Zurich et Berne avaient pu obtenir en faveur des restes de cette peuplade décimée par la guerre, c'était la permission de se rendre à travers la Suisse en Allemagne; mais à peine y avaientils trouvé un asile , que les progrès des armes françaises dans cette contrée les contraignirent à s'en éloigner de nouveau. Un grand nombre revinrent en Suisse; le souvenir de leurs montagnes les suivait partout. Ils se procurèrent des armes; con-
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duits par Henri Arnaud, à la fois leur pasteur et leur capitaine, ils s'embarquèrent secrètement sur le lac de Genève , traversèrent la Savoie, alors dégarnie de troupes, et franchissant successivement les sommités des Alpes, ils arrivèrent enfin dans leurs vallées dont ils chassèrent les Piémontais. Ils surent ensuite les défendre avec succès contre les troupes françaises et savoyardes, jusqu'à ce que le duc de Savoie, secouant la dépendance de la France , leur rendit la paix et l'exercice de leur culte et retrouva en eux de fidèles sujels et d'intrépides soldats. Ils obtinrent un édit perpétuel dont les cantons évangéliques furent garants.
L'ambition de Louis XIV avait soulevé toute, l'Europe contre lui. Guillaume, prince d'Orange, stathouder des Provinces- Unies, était l'âme de la résistance. Protecteur de la religion protestante dans toute l'Europe, il n'en possédait pas moins la confiance des cours catholiques et même de la cour de Rome, comme défenseur de la liberté européenne. Elevé sur le trône d'Angleterre par la révolution qui en fit descendre la famille des Stuart, en 4688, au moment où venait d'éclater la guerre qui se termina au bout de neuf ans, par la paix de Ryswick, il travailla sans relâche à rallier tous les états de l'Europe contre l'ennemi commun. Les relations entre les cantons évangéliqucs d'une part, et l'Angleterre et les Provinces-Unies de l'autre, se resserrèrent à celte époque, et un grand nombre de Suisses entrèrent au service de cette dernière puissance. Les cantons catholiques eux-mêmes ne restèrent pas absolument étrangers à ces relations; on commençait à être las de l'arrogance de Louis XIV, et à s'apercevoir que le service de France faisait sortir de Suisse plus d'argent qu'il n'en faisait entrer.
La paix de Ryswick fut moins une paix véritable qu'une trêve par laquelle toutes les puissances voulaient se préparer pour une nouvelle lutte; on prévoyait l'extinction prochaine de la branche espagnole de la maison d'Autriche. En effet , Charles II , dernier roi de cette dynastie, mourut à Madrid, le 1 er novembre 1700 , léguant tous ses étals à Philippe duc d'Anjou,
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petit-fils de Louis XIV. L'archiduc Charles, second fils de l'empereur Léopold I er , se présenta pour revendiquer cette vaste succession, et aussitôt toute l'Europe fut en feu.
Dans cette guerre comme dans les précédentes, une lutte s'établit en Suisse entre les ambassadeurs des puissances belligérantes, qui tous s'efforçaient d'obtenir des troupes à l'exclusion de leurs rivaux. Les uns se fondaient sur les traités ; d'autres faisaient valoir des motifs religieux ou politiques ; les uns et les autres ne négligeaient ni les dons, ni les promesses, et les cantons accordèrent des régiments à presque tous ceux qui leur en demandèrent. Sous des drapeaux opposés, les Suisses soutinrent leur réputation de bravoure, mais furent plus d'une fois appelés à combattre les uns contre les autres.
Le duc de Savoie, Victor- Amédée , avait été contraint au début de la guerre de faire cause commune avec Louis XIV, mais bientôt, poussé à bout par les hauteurs et les injustices des Français , et voyant qu'il s'était donné un maître au lieu d'un allié, il rompit avec la France et fit alliance avec l'Autriche. Ses troupes furent faites prisonnières de guerre par les Français, maîtres de la plus grande partie de ses états; mais dans cette situation critique, l'affection et la fidélité de ses sujets lui fournirent les moyens de soutenir la lutte contre son puissant ennemi. Cependant, reconnaissant l'impossibilité de défendre à la fois ses provinces au nord et au midi des Alpes, il chargea le comte de Mélarède, son ambassadeur auprès des cantons, de représenter à ceux-ci combien il serait dangereux pour eux que la France, déjà maîtresse de l'Alsace, de la Franche- Comté et du pays de Gex, vint encore à s'emparer de la Savoie, et de les exhorter à réclamer de celte puissance la reconnaissance de la neutralité de ce duché et à la garantir au besoin par une occupation militaire. Le marquis de Puisieulx , ambassadeur de France, mit tout en œuvre pour entraver cette négociation ; les cantons catholiques inclinaient en faveur de la France, et Mélarède n'atteignit pas le but principal de sa mission; mais Zurich, Berne et Fribourg déclarèrent qu'ils joindraient leurs armes à celles du duc de Savoie, si le roi de
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France ne s'engageait pas à ne jamais réunir cette province à ses états. Le roi chargea son ambassadeur de faire solennellement cette promesse à la diète.
Pendant les premières années de la guerre , les armées de Louis XIV furent encore victorieuses, mais la victoire se lassa enfin d'accompagner ses drapeaux. Les grands capitaines qui avaient illustré son règne ne vivaient plus ou étaient supplantés par des hommes incapables, élevés par les intrigues de la cour ou par les caprices du vieux roi. La population du royaume était décimée par les guerres continuelles ; le trésor était épuisé. Dans cette extrémité, Louis se montra digne du surnom de Grand que ses flatteurs lui avaient décerné durant le cours de ses prospérités. Après avoir tenté inutilement d'obtenir la paix au prix des plus grands sacrifices , il résolut de s'ensevelir sous les débris de son trône plutôt que d'accepter les conditions déshonorantes que les alliés prétendaient lui imposer. Rassemblant ses dernières ressources, il soutint une lutte désespérée, jusqu'à ce que l'avènement de l'archiduc Charles au trône impérial après le décès de son frère l'empereur Joseph I" et les changements qui en résultèrent dans la politique des puissances alliées, amenèrent la conclusion d'une paix bien plus avantageuse à la France que les conditions que le roi avait tenté de faire accepter quelques années auparavant. Cette paix fut conclue à Utrecht, à Rastadt et à Bade en Suisse, en 1715 et iliU. Philippe d'Anjou y fut reconnu comme roi d'Espagne, mais il dut céder à l'Autriche le royaume de Naples, la Sardaigne, le duché de Milan et les Pays-Bas espagnols. Victor- Amédée obtint, avec le titre de roi, la Sicile, qu'il dut échanger quelques années plus tard contre l'ile de Sardaigne.
Tandis que la Suisse était presque seule épargnée par la guerre qui embrasait toute l'Europe, la guerre éclata entre les cantons. Lorsque l'abbé de Saint-Gall avait acquis des seigneurs de Rarogne le comté de Toggenbourg après la guerre de Zurich , ce prince avait accordé à ses nouveaux sujets d'importantes franchises qui équivalaient presque à une complète indépendance. Mais ses successeurs travaillèrent à les restreindre
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insensiblement , et enfin la conduite arbitraire et violente de l'abbé Léger Brugisser, de Lucerne, qui prenait, comme la plupart des princes de son temps, l'exemple de Louis XIV pour règle de son gouvernement, obligea les habitants du Toggenbourg à recourir à l'appui de leurs combourgeois de Schwytz et de Glaris. L'abbé, à son tour, réclama le droit fédéral contre l'intervention de ces deux états, et Zurich et Berne se trouvèrent ainsi appelés à prendre part à ce démêlé. Sous leur protection, les gens du Toggenbourg établirent en 1707 un gouvernement populaire pour la défense de leurs droits; dès ce moment, Schwytz se détourna de ses anciens protégés et, avec les autres cantons catholiques, embrassa la cause de l'abbé. La question, jusqu'alors purement politique, prit aussitôt le caractère d'une lutte de religion.
Cependant les gens du Toggenbourg ne savaient pas faire usage de l'indépendance qu'ils avaient momentanément acquise; l'esprit de parti soit politique, soit religieux, déchirait le pays et chaque commune en particulier; tous les droits étaient méconnus ; les querelles , les meurtres se multipliaient ; des démagogues étaient tour-à-tour élevés et renversés ou se combattaient entr'eux. L'abbé profita de cet état d'anarchie pour attirer à lui par divers moyens une partie des catholiques de cette contrée , et l'on put dès lors prévoir la fin prochaine de l'insurrection si les deux villes ne venaient pas à son secours. Une partie du clergé, soit à Berne, soit à Zurich, excitait à la guerre par des prédications passionnées. Dans cette dernière ville, le vieux bourgmestre Henri Escher avait peine à contenir l'ardeur d'une jeunesse impatiente et présomptueuse : à Berne, au contraire, l'avoyer Willading, qui voulait la guerre, avait à lutter contre les scrupules et la circonspection de la plupart des membres du sénat. Les puissances étrangères ne restaient pas indifférentes à ce qui se préparait : l'empereur menaçait les deux villes de sa colère si elles osaient attaquer un prince qu'il regardait comme vassal de l'empire; le roi de Prusse et les puissances maritimes ( l'Angleterre et les Provinces-Unies ) les assuraient au contraire de leur appui ; le nonce du pape , se-
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condé par des moines et de nombreux missionnaires venus d'Italie, prêchait la guerre contre les hérétiques; Louis XIV, qui avait plus que jamais besoin de ses auxiliaires, exhortait les cantons à la paix, quoiqu'on l'ait soupçonné d'avoir excité sous main les catholiques à la guerre pour empêcher les villes réformées de se joindre à ses ennemis. Le parti de la guerre l'emporta, d'abord à Zurich, puis à Berne. Il avait également le dessus dans les cantons catholiques, surtout à Schwytz. Zurich et Berne, qui régnaient sur de nombreux sujels , prirent le s armes pour protéger des sujels révoltés contre leur prince, tandis que les cantons populaires soutenaient la cause de ce prince contre ces mêmes sujets, dont Schwytz lui-même avait d'abord approuvé la résistance. En réalité , il s'agissait de décider qui, de la ligue catholique ou de la ligue protestante, exercerait désormais la suprématie en Suisse.
Les Toggenbourgeois commencèrent les hostilités en s'emparant, au mois d'avril 1712, de deux couvents occupés par les troupes de l'abbé. Zurich leur envoya un secours de trois mille hommes. Les cinq cantons catholiques occupèrent le comté de Bade et les bailliages libres pour couper les communications entre Berne et Zurich. Après avoir pourvu de tous côtés à la sûreté de leurs frontières, les Bernois mirent en campagne une armée aussi belle que nombreuse et aguerrie; officiers et soldats avaient presque tous appris le métier des armes au service de la France ou de ses ennemis. Bienne , Genève et Neuchàtel avaient rejoint, comme de coutume, les drapeaux bernois. L'armée s'avança dans les bailliages libres ; un détachement traversa le canton de Zurich pour se rendre dans le Toggenbourg. Wyl , la résidence de l'abbé , fut prise , et ce prince se réfugia en Allemagne, abandonnant ses états aux vainqueurs. Le Rheinthal et la Thurgovie prêtèrent hommage à Berne et à Zurich. Les Toggenbourgeois, se croyant déjà entièrement affranchis, parlaient déjà de former avec Gossau , Utznach et le Gaster un quatorzième canton.
Cependant l'armée bernoise commença ses opérations sur la Keuss. Mcllingen lui ouvrit ses portes. Elle en vint aux mains
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avec les Lucernois , le 26 mai , dans une forêt près de Bremgarten. Ces derniers étaient inférieurs en nombre. La position qu'ils occupaient et surtout leur bravoure, auraient pu compenser ce désavantage, mais non le défaut d'ordre et de discipline. Us furent vaincus. Cette affaire qui fut très-meurtrière pour les Bernois eux-mêmes, a été appelée le combat de Bremgarten ou des Buissons. La prise de cette ville en fut le résultat. L'armée se dirigea alors vers Bade, assiégçe par les Zuricois, et qui se rendit à discrétion.
Les milices lucernoises s'étaient débandées après le combat des Buissons. Lucerne elle-même ne redoutait pas moins ses alliés que les ennemis, car ils ne cessaient d'exciter ses ressortissants à s'affranchir de sa domination. Les cantons neutres profitèrent de ces dispositions pour l'amener à traiter de la paix. Les députés des deux partis se réunirent à Arau avec ceux des médiateurs. Zurich et Schwylz , comme les plus aigris, arrivèrent les derniers.
Les envoyés de Lucerne avaient ordre de conclure la paix à tout prix et aux conditions les moins défavorables qu'ils pourraient obtenir. Néanmoins, ils reculèrent devant celles qui leur furent offertes et crurent devoir en référer à leur gouvernement. Mais le sénat de Lucerne, dans cette position désespérée, entre des sujets prêts à se révolter , des alliés suspects et des ennemis victorieux, ne put que leur réitérer l'ordre de conclure. La paix fut signée le 18 juillet. Schwytz, Unterwalden et Zug refusèrent d'y prendre part ; Uri se joignit à Lucerne.
Cependant les cantons catholiques avaient tous un égal besoin de la paix. La disette y régnait , la guerre ayant interrompu leurs communications avec l'Allemagne d'où ils tiraient leurs subsistances; leurs caisses étaient vides; ils manquaient d'armes, de munitions, surtout d'artillerie; leurs milices n'étaient pas armées et disciplinées comme celles de Berne. Mais le pape, le nonce et le clergé employaient toute leur influence pour les détourner de la paix ; des subsides leur furent payés au moyen de collectes faites à Rome; les prêtres refusaient l'absolution à ceux qui hésitaient à prendre les armes ; les populations fana-
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Usées chassaient tous les magistrats qu'elles regardaient comme partisans de la paix et les remplaçaient par d'autres. Lucerne restait comme un dernier obstacle à la guerre; on travailla donc à soulever le peuple des campagnes contre la ville ; on lui représenta les bourgeois et les magistrats comme étant sur le point d'embrasser la réforme; on l'encouragea à se rendre indépendant comme le peuple des petits cantons ; on lui montra en perspective J'abolition des dîmes, des cens et même des lettres de rente. Les paysans s'assemblèrent en armes; les officiers qui avaient commandé à Bremgarten furent déposés comme traîtres à la cause du peuple et on mit à leur place des paysans et des aubergistes. La consternation régnait dans la ville. Placé entre le respect pour la foi jurée et la crainte de voir son autorité lui échapper, le sénat rappela ses députés d'Arau et rompit le traité de paix qu'il venait de conclure. Alors le peuple choisit pour ses chefs l'avoyer Schwyzer et le brigadier Pfyffer; mais ce commandement fut pour eux hérissé d'épines; les outrages ne leur furent pas épargnés de la part de ceux qu'ils étaient censés commander et leur vie fut plus d'une fois en danger.
L'armée catholique, sans ordre, sans discipline, s'avança dans les bailliages libres par le pont de Gislikon pour attaquer les Bernois. Mais à peine entrés en campagne, déjà les gens des petits cantons délibéraient s'ils s'en retourneraient chez eux : « Quoi, » leur dirent les Lucernois, «vous avez réveillé l'ours, • vous l'avez lâché contre nous, et vous nous laisseriez le soin » de l'abattre ! »
Attaqués à l'improviste dans le village de Sins, le colonel Monnier, avec trois cents hommes du pays de Vaud , succombèrent accablés par le nombre , après une résistance héroïque. Les Neuchâtelois , qui occupaient le village d'Au, assaillis de tous côtés par les paysans de la contrée, ne parvinrent à rejoindre l'armée qu'avec une perte considérable et en abandonnant leurs bagages. L'armée bernoise , qui se trouvait à Mûri , se retira à Wohlen et à Vilmergen, L'armée des cinq cantons s'avança jusqu'à Sarmensdorf , près du lac de Halwyl.
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Quelques jours d'inaction suivirent ce combat. Enfin , le 25 juillet 4712, les deux armées se rencontrèrent près de Vilmergen, déjà ensanglaulé par la victoire des catholiques cinquantesix ans auparavant. Catholiques et protestants combattirent avec cette bravoure qui avait illustré leurs ancêtres et fondé leur indépendance , mais dont ils n'usaient plus, depuis deux siècles, que contre eux-mêmes ou dans les guerres des souverains étrangers. Après quelques heures de combat, les catholiques furent repoussés sur deux points avec un grand carnage ; la victoire semblait décidée en faveur des Bernois. Mais une division de l'armée catholique, qui n'avait pas encore été engagée, accourut au secours des siens et renouvela le combat avec fureur. Ce fut le moment le plus meurtrier de toute l'action. Des deux côtés on sentait que le sort futur de la Suisse dépendait de l'issue de cette lutte. Les Bernois perdirent peu à peu du terrain; déjà l'artillerie, croyant la bataille perdue, s'éloignait par la route de Lenzbourg; l'infanterie commença à se débander. Le général Tscharner fut tué en cherchant à la rallier. Les généraux de Diesbach et de Sacconnay, grièvement blessés, avaient été emportés du champ de bataille. Dans ce moment décisif, le banneret Frisching, vieillard de soixante et quatorze ans, se jeta, l'épée haute, au milieu des fuyards, les rallia et les ramena à l'ennemi. Au même instant reparut Sacconnay, qui, à peine pansé de sa blessure, avait voulu remonter à cheval. La vue de ce chef, aussi habile que brave, ranima le courage du soldat. Surpris de cette résistance inattendue, les catholiques commencèrent à fléchir; les Bernois reconquirent le champ de bataille qu'ils avaient été forcés d'abandonner. « Jésus, Marie ! » s'écria l'avoyer Schwyzer, « qui se serait attendu à cette résis- » tance?» — « Moi, » répondit son collègue AmRhyn; « si l'on • m'avait cru , plutôt que le nonce , tant de braves gens ne « seraient pas morts ici. » — « A la garde de Dieu! • répondit l'avoyer. Son fils périt dans cette lutte, ainsi que Pfyffer et bien d'autres patriciens, répondant ainsi au reproche de trahison élevé contre eux par les paysans. Enfin, une division bernoise, qui s'était tenue jusqu'alors en observation , s'étant montrée
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sur les flancs de l'armée des cinq cantons, le cri : « Nous som- » mes perdus, • se fit entendre de toutes parts et chacun s'enfuit en jetant ses armes ; la cavalerie poursuivit les fuyards jusqu'à Mûri. Plusieurs milliers de cadavres couvraient le champ de bataille. Le lendemain de cette journée funeste pour les confédérés, Pavoyer Schwyzer écrivait au général de Diesbach : « Nous avons éprouvé la valeur de vos troupes, et j'espère que » vous n'avez rien non plus à reprocher aux nôtres. Dieu a » voulu nous humilier par celte défaite; nous acceptons avec » résignation ce qui nous vient de sa main. • A Berne, le sénat attendait d'heure en heure des nouvelles de la bataille qui devait s'être livrée. Tout d'un coup les portes s'ouvrirent; les majors Wyss et Crousaz parurent dans l'assemblée et jetèrent sur le parquet une brassée de drapeaux , en disant : « Grâce à
• la bonté divine et à la valeur de vos troupes, vos excellences
• ont remporté la victoire sur leurs ennemis. » Le sénat se leva pour aller dans le temple rendre grâces à Dieu de son assistance.
Le contingent neuchâtelois rentra dans ses foyers affaibli par les maladies aussi bien que par le fer de l'ennemi. Il ne put obtenir de Berne un drapeau qu'il avait conquis , mais ses propres drapeaux criblés de balles lui tinrent lieu du trophée qui lui était injustement retenu.
Un profond découragement avait succédé dans les cinq cantons à l'ardeur guerrière qui les animait avant fa bataille. La diète des treize cantons se réunit de nouveau dans la ville d\Arau, et la paix fut signée le 9 et le 10 août 1712. Les conditions en furent à peu de chose près les mêmes que celles de la paix que les deux villes avaient conclue avec Lucerne et Uri trois semaines auparavant. Bade, Bremgarten et une partie des bailliages libres furent cédés, avec réserve des droits de Glaris, à Zurich et à Berne pour mettre leurs territoires en communication. II en fut de même de Rapperschwyl , dont les Zuricois s'étaient emparés après la bataille de Vilmergen. Berne fut mise en part dans la souveraineté de la partie des bailliages libres qui resta en commun, ainsi que du Rheinthal, delaThur-
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govie et du comté de Sargans. La pluralité des voix, qui donnait l'avantage aux catholiques, fut abolie pour les affaires des bailliages communs; des arbitres nommés en nombre égal par les deux partis devaient prononcer sur les différends qui viendraient à s'élever. Les deux villes s'engagèrent à respecter la religion catholique dans les districts qui leur étaient cédés et à protéger les couvents et autres établissements ecclésiastiques. La paix de 4531 fut déclarée abolie, la paix actuelle devant seule à l'avenir porter le nom de paix de religion. Toutes dénominations injurieuses furent interdites, et celles de religion évangélique et de religion catholique-romaine officiellement adoptées.
Zurich aurait voulu profiler de l'état d'abaissement où les cantons catholiques se trouvaient réduits pour leur imposer des conditions encore plus dures; mais le parti de la modération et de la générosité prévalut dans les conseils de Berne, et Zurich dut se contenter des avantages dont se contentait son alliée, qui avait supporté le principal fardeau de la guerre et remporté deux fois la victoire. Néanmoins ce traité, qui sanctionnait des conquêtes faites par des confédérés sur leurs confédérés, laissa dans le cœur des vaincus un ressentiment qui a duré aussi long-lemps que la confédération.
C'est ainsi que la paix fut conclue sans que rien eût été définitivement réglé quant à la cause principale de la guerre , le différend entre l'abbé de Sainl-Gall et les habitants du Toggenbourg. Les cinq cantons s'étaient simplement engagés par le traité à ne plus intervenir dans cette querelle que pour faciliter la conclusion de la paix entre les deux villes et l'abbé ; mais ce prince, retiré en Allemagne et fortement protégé par l'empereur, se refusait opiniâtrement à toute espèce d'accommodemert. Sa mort seule, qui eut lieu en 4717, rendit possible la fin de cette contestation. Les religieux du chapitre, impatients de rentrer dans leurs domaines, se hâtèrent de lui nommer un successeur dans la personne de Joseph de Rodolfi, de Lavbach dans la Carniole. Ainsi ce fut un prélat sujet autrichien qui rétablit les affaires du monastère que la confiance de son prédé-
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cesseur, citoyen d'une ville suisse, dans la protection de l'empereur avait amené sur le penchant de sa ruine. L'abbé fut rétabli dans toutes ses possessions; le Toggenbourg, qui s'était flatte de devenir un quatorzième canton, dut rentrer sous la domination de l'abbaye, mais avec des franchises qui lui garantissaient toute la liberté compatible avec l'absence de la souveraineté.