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CHAPITRE XXXIV

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Henri II avait vingt-deux ans quand il visita pour la première fois ses étals en 4617. L'expérience n'avait pas encore mûri ses belles et nobles qualités, et les directions de sa mère, Catherine de Gonzague, qui avait succédé à Marie de Bourbon dans sa tutelle sans hériter de sa sagesse et de sa prudence, ne contribuèrent pas à aplanir les difficultés qu'elle avait ellemême en grande partie soulevées.

Le différend entre la ville de Neuchâtel et ses bourgeois externes, qui avaient renoncé à la bourgeoisie en 1599, fut la principale cause de cette mésintelligence. Catherine favorisait les bourgeois renoncés , croyant fortifier le pouvoir souverain en affaiblissant les corps de l'état. Henri suivit à cet égard les conseils de sa mère, et la ville ayant réclamé le jugement du sénat de Berne, conformément au traité de 1406, il refusa de reconnaître cette juridiction et se brouilla ainsi avec son prin- . cipal allié.

D'autres griefs vinrent encore envenimer ces querelles. Henri refusa de célébrer les serments réciproques avec les bourgeois de Neuchâtel, exigeant au préalable qu'ils rédigeassent par écrit tous leurs privilèges et franchises; il alarma la compagnie des pasteurs aussi bien que les bourgeois en faisant sonner une cloche pour la messe qui se célébrait au château en même

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temps que les bourgeois se rendaient au service divin. Ainsi les quinze mois que dura son séjour à Neuchâtel s'écoulèrent au milieu de contestations et de luttes continuelles et il repartit en 1 6i 8 après avoir prêté à Valangin le serment qu'il refusait de prêter à Neuchâtel. Cependant la bonté de son caractère et la justesse de son esprit ne tardèrent pas à dissiper les préjugés qu'on lui avait d'abord inspirés ; il en donna la preuve peu d'années après, en repoussant les offres brillantes que lui fit le pape Urbain VIII pour acheter sa principauté : t Un bon » père , » répondit-il, « ne vend pas ses enfants. •

Pendant son premier séjour dans ses états, Henri convoqua les audiences générales qui n'avaient plus été assemblées depuis quarante-huit ans. Les disputes des nobles, soit entr'eux , soit avec les bourgeois, contribuaient, aussi bien que les frais qu'entraînaient ces assemblées , à en rendre la convocation toujours plus rare. La féodalité était sur son déclin. Les audiences de 4618 décrétèrent qu'elles s'assembleraient désormais de dix eu dix ans ; mais cette assemblée fut la dernière ; elles ne furent plus convoquées et finirent par tomber dans l'oubli. Les trois états , déjà en possession de la juridiction en dernier ressort et sans appel aux audiences, s'emparèrent insensiblement de la législation que celles-ci s'étaient réservée avant de se séparer.

A la téte des armées , au milieu des négociations politiques et de la lutte des partis qui divisèrent la France durant la minorité de Louis XIV, Henri ne perdit jamais de vue le bien de ses sujets de Neuchâtel. Il s'appliqua particulièrement à cultiver l'amitié des cantons , principale garantie de sécurité pour ses états. Les armées impériales ou suédoises qui envahirent successivement la Franche-Comlé pendant la guerre de trente ans, respectèrent toujours le territoire neuchâtelois; les unes, comme appartenant à un prince allié des Suisses, les autres, comme appartenant à un prince français. Lorsque Henri luimême entra dans cette province, en 1658, à la téte de l'armée française, les habitants fugitifs trouvèrent, par son ordre exprès, un asile et toute espèce de secours dans le pays de Neuchâtel, et par cette conduite prudente aussi bien que charitable, il fit voir

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qu'il savait faire la différence entre le prince de Neuchâtel, allié des Suisses et le prince français, général des armées du roi de France. On a déjà vu quelle haute et importante position il occupa au congrès de Westphalie et les services qu'il y rendit au plénipotentiaire des cantons. Le traité de Westphalie ne fut pas lui-même sans importance pour Neuchâtel; car en même temps que l'indépendance des villes et états suisses y fut reconnue et sanctionnée, Henri II est qualifié dans le préambule de ce traité de prince et comte souverain de Neuchâtel et par conséquent affranchi comme les cantons de toute dépendance à l'égard de l'empire. Enfin l'empressement avec lequel il envoya ses milices au secours de Berne dans la guerre des paysans en 1653 et dans la guerre de religion de 4656 , où elles se signalèrent par leur bravoure, et le zèle avec lequel il travailla au rétablissement de la paix , firent toujours mieux reconnaître en lui un fidèle ami de Berne et des confédérés.

Le souvenir des différends qui avaient troublé le début de son règne était entièrement effacé. Lorsqu'il fut prisonnier au château de Vincennes à la suite de la guerre civile de la Fronde, tout le pays s'émut à cette nouvelle; le conseil d'état sollicita l'intervention des cantons; les Quatre-Ministraux s'adressèrent directement au roi de France; les officiers neuchàtelois aux gardes suisses refusèrent de garder leur prince captif jusqu'à ce qu'il leur en eut lui-même donné l'ordre. Lorsqu'on apprit sa délivrance, ce fut une joie générale dans tout le pays et les communes se cotisèrent pour lui offrir un don gratuit considérable. Henri fut profondément touché de ces témoignages d'affection, aussi disait-il avec émotion plusieurs années après : « Un » prince n'est autre chose que le père de ses sujets et ne sau- • rait être assez bon envers d'aussi braves enfants que ceux que » j'ai au comté ; il me souviendra toute ma vie de ce qu'ils ont » dit et fait pour moi à ma sortie de Vincennes. » Et les princes Barberini, neveux d'Urbain VIII, lui ayant offert deux millions d'écus de sa principauté , il disait à ce sujet au chancelier de de Montmollin : t Quand bien j'aurais été en pouvoir de vendre

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» le comté et que ces Italiens m'auraient offert les trésors du

• P a pe, je les aurais rejetés par tendresse pour vous autres. » Henri voulut dans sa vieillesse revoir encore une fois son pays

de Neuchàtel, où il n'était plus rentré depuis le séjour orageux qu'il y avait fait quarante ans auparavant. Les paroles qu'il adressa au conseil d'état qui vint le recevoir à la frontière, font connaître sufûsamment et le caractère de ce prince et les dispositions qui l'animaient dans le gouvernement de ses états. « Messieurs ! Je viens en ma vieillesse voir encore une fois mes » fidèles sujets et bons amis de ces lieux et vous témoigner à -

• tous combien je vous aime. J'ai pris soin de vous conserver

• vos franchises et libertés , voire celles de votre religion qui » n'est la mienne, et le ferai tout le temps de ma vie, afin qu'à i l'heure de ma mort, j'aie le doux contentement de vous lais- » ser heureux. » Dans tout le trajet des Verrières à Neuchâtel, les milices accouraient sur son passage de toutes les parties du pays. Etonné de leur nombre, il avait peine à se persuader que ce ne fussent pas toujours les mêmes hommes et les mêmes enseignes; et quand on lui indiquait les lieux d'où ces troupes étaient parties et la distance qu'elles avaient eu à parcourir : « Ces braves gens, disait-il , ont pris bien de la peine , et tou-

• tefois semblent-ils l'avoir fait joyeusement ; c'est marque » qu'ils m'aiment; ce jour me fait tant de plaisir que je ne puis » le dire. » Arrivé sur les champs de Peseux, le banneret, à la téte de la bourgeoisie en armes , lui présenta la bannière qu'il garda pendant le discours du banneret , et il lui dit en la lui rendant : « Je revois avec plaisir ces braves bourgeois en la » garde desquels je mets ma personne ; reprenez la bandière, » sire banderel, et m'y veux ranger tout le premier, comme » bon bourgeois de Neuchâtel que je suis, étant prêt à la suivre

• pour soutenir les droits et honneur de notre bonne patrie » suisse. » Plus tard et dans une féte que la ville lui donnait 9 s'entretenant avec les magistrats des affaires du pays : « En ma » première jeunesse, leur dit-il, je vous ai fait bien du chagrin ; » les enfants ne savent ce qu'ils font ; il faut leur pardonner. » Et à la fin du repas, ayant demandé la bannière que le banne-

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ret lui présenta , et s'appuyant dessus , tandis qu'on récoulait dans un religieux silence : « Je suis vieux , dit-il , et mes fils » sont bien jeunes ; je les mets sous la garde et protection de » cette bandière ; mes amis, je vous recommande mes enfants, p et si je quitte bientôt ce monde, servez-leur de pères en leur » jeunesse, aûn qu'ils soient un jour de bons et sages princes à

• votre gré; mes amis, vous ferez ce que je vous demande, car » .vous m'aimez , je le sais bien. > A ces touchantes paroles , prononcées avec l'accent du sentiment, tous les assistants, émus jusqu'aux larmes, s'écrièrent d'une commune voix : • Monsei- » gneur, monseigneur, nos corps, biens et vies sont à vous et

• aux vôtres à toujours ! »

Ce bon prince mourut en 1665, laissant, de son mariage avec Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, deux fils : Jean-Louis- Charles, comte de Dunois, qui lui succéda sous la tutelle de sa mère, et Charles-Paris , comte de Saint-Pol , et d'un premier mariage avec Louise de Bourbon-Soissons , Marie , veuve de Henri de Savoie, duc de Nemours.

Le nouveau prince ne régna pas long-temps. Faible de corps et d'esprit, il ne tarda pas à se débarrasser d'un pouvoir qui lui était à charge. S'étant rendu à Neuchâtel, il remit en présence des trois états et de tous les corps et communautés , la souveraineté entre les mains de son frère, en se réservant seulement le retour si celui-ci mourait avant lui sans enfants ; puis il s'embarqua et traversa le lac pour se rendre à Lyon , où il embrassa l'état ecclésiastique. On l'a appelé dès lors l'abbé d'Orléans.

Beau, brave, spirituel, gracieux, Charles-Paris rappelait l'image de son père et possédait tous les dons qui captivent les cœurs. Plusieurs jeunes Neuchâtelois le suivirent dans l'expédition qu'il entreprit à la téte de six cents gentilshommes français pour défendre l'ile de Candie contre les Turcs. Mais les espérances que ses brillantes qualités avaient fait naître ne devaient pas se réaliser. Il fut tué en 4672 au passage du Rhin , dans la guerre de Hollande, à l'âge de vingt-deux ans, au moment où la couronne de Pologne allait lui être offerte.

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Alors commença une longue période de troubles. Sa sœur , la duchesse de Nemours, revendiqua sa succession, mais les trois états adjugèrent la souveraineté à l'abbé d'Orléans , conformément à la réserve introduite dans l'acte d'abdication, et comme ce prince était tombé en démence , sa mère fut déclarée régente. La duchesse de Nemours se rendit alors en Suisse avec le dessein de s'emparer de la principauté par la force des armes; déjà, en effet, le sang avait coulé en plusieurs endroits, lorsqu'un ordre de Louis XIV mit fin aux hostilités en rappelant la princesse en France.

Anne-Geneviève de Bourbon mourut en 1679 et Marie de Nemours fut investie de la curatelle de son frère ainsi que de la régence. Cette princesse , droite et juste , mais emportée et vindicative, n'avait pas oublié qu'elle avait été solennellement proclamée ennemie de l'état. Le premier acte de son administration fut de destituer tous ceux qu'elle avait trouvés opposés à ses prétentions, et à leur téte le chancelier George de Montmollin, le principal conseiller du prince Henri II et de sa veuye, et le plus illustre magistrat de son temps.

Mais dans son inaction forcée , Montmollin ne perdait pas de vue le sort futur de son pays. Il voyait la maison d'Orléans- Longueville prête à s'éteindre dans la personne d'un prince imbécille. Les seigneurs français qui se présenteraient sans doute pour recueillir sa succession ne pouvaient offrir aucune garantie du maintien des libertés et de l'indépendance du pays, depuis que, le pouvoir royal en France ayant concentré en luimême tous les pouvoirs , les descendants des anciens vassaux de la couronne n'étaient plus que les courtisans du monarque, depuis surtout que la conquête de la Franche-Comté laissait la principauté à découvert contre toutes les entreprises de cette puissance, sous un prince français, elle n'aurait plus été qu'une dépendance de la France , en attendant qu'elle y eût été formellement incorporée. L'idée de profiter de l'extinction de la maison régnante pour convertir la principauté en une république alliée des Suisses traversa son esprit, mais le caractère des habitants, la nature des institutions, les oppositions d'intérêts

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entre les diverses parties du pays, démontraient la nécessité d'un pouvoir modérateur sans lequel il ne pouvait y régner ni ordre, ni tranquillité. D'ailleurs l'influence de la France sur les cantons catholiques aurait suffi pour empêcher la réalisation de ce projet. Toutes ces diverses considérations amenèrent l'ancien chancelier à conclure qu'il fallait à Neuchâtel un prince , mais un prince ami des libertés civiles et religieuses , indépendant de la France et assez puissant pour s'en faire respecter. Le prince qui réunissait tous ces avantages fixait alors sur lui les regards de l'Europe, et les prétentions déjà connues de plusieurs seigneurs français , fondées, non sur une parenté avec la maison de Longueville , mais sur une descendance plus ou moins directe de la maison de Châlons, auraient mis Montmollin sur la voie s'il en eût été besoin.

La maison de Châlons-Orange, que nous avons vue, après le décès de Jean de Fribourg, s'efforcer de faire valoir les droits qu'elle tirait de l'investiture de 1288, et que des circonstances défavorables avaient dès lors empêchée de renouveler ses prétentions, s'était éteinte en 4550, et ses droits et ses titres avaient passé dans la maison de Nassau. A l'époque où Marie de Nemours vint occuper la régence au nom de son frère, cette maison était représentée par Guillaume de Nassau, prince d'Orange , stathouder des Provinces-Unies et bientôt après roi d'Angleterre, protecteur des églises protestantes, défenseur des libertés européennes contre l'ambition de Louis XIV, ami des villes réformées de la Suisse. Montmollin lui fit remettre par ses fils qu'il avait retirés du service de France pour les faire entrer à celui des Etats-Généraux,, un mémoire où les droits de ce prince à la succession de Neuchâtel étaient développés. Ses ouvertures furent favorablement accueillies.

Cependant plus d'un quart de siècle devait s'écouler encore avant que sa pensée fût pleinement réalisée et il ne devait plus lui-même être témoin de l'accomplissement de ses projets. Mais c'est là le caractère auquel l'homme supérieur se fait reconnaître, qu'il ne travaille pas seulement pour lui , ni même pour ses contemporains : ses œuvres lui survivent.

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La dtichesse de Nemours ne jouit pas paisiblement de son autorité; après trois années d'une administration orageuse, la tutelle lui fut retirée et confiée au prince de Condé, frère de la duchesse défunte de Longueville, et à son fils le duc d'Enghien. Le chancelier de Montmoliin fut rétabli dans ses charges pour s'en voir de nouveau dépouillé peu d'années après. Enfin, Jean- Louis-Charles termina son règne nominal, le 24 janvier 1694.

La duchesse de Nemours se mit aussitôt en devoir de réclamer sa succession, et elle se rendit pour cet effet à Neuchâtel. Elle avait d'autant plus de motifs de se hâter, qu'un concurrent redoutable s'était mis sur les rangs , savoir François-Louis de Bourbon , prince de Conti , qui se présentait comme héritier testamentaire du prince défunt et qui jouissait de la protection de Louis XIV. Les trois états adjugèrent la souveraineté à la duchesse , mais cette sentence ne découragea pas le prince de Conti, qui continua de mettre tout en œuvre pour parvenir à son but Tout le pays se trouva divisé en nemouristes et en eontistet. Le roi Guillaume III déclara au congrès de Ryswick. ses prétentions et fit comprendre dans le traité de paix l'état et la ville de Neuchâtel. Ses partisans se joignaient aux nemouristes, parce que le succès du prince de Conti aurait exclu à jamais la maison d'Orange, et les nemouristes à leur tour favorisaient le parti du roi par haine pour le prince de Conti; par la même raison , les cantons catholiques inclinaient pour le prince, et Fribourg refusa même de reconnaître la sentence des trois états, tandis que Berne, comprenant toute la force que l'avènement du roi à la souveraineté de Neuchâtel prêterait au parti réformé en Suisse, soutenait avec zèle la cause de la princesse.

Enfin le prince de Conti , encouragé par ses partisans , fort de l'appui de Louis XIV et des cantons catholiques , et comptant sur une démonstration populaire en sa faveur, se rendit en personne à Neuchâtel en 1699, en l'absence de la princesse. Ce fut en vain; le conseil d'état, le magistrat de Neuchâtel et le peuple restèrent fidèles à leur souveraine ; elle se hâta de se rendre dans ses états; un ministre du roi d'Angleterre accou-

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rut de son côté en Suisse pour encourager et diriger les partisans de son maître et surtout les Bernois ; et lorsqu'on vint à apprendre que le prince et ses partisans étaient sur le point de convoquer un tribunal soi-disant impartial qui aurait réformé la sentence de 1694 , les peuples de l'état s'émurent et les députés de la compagnie des pasteurs, des quatre bourgeoisies el de toutes les communautés , assemblés à Neuchâtel le 24 avril 4699, s'associèrent par un acte solennel pour le maintien de l'autorité légitime et des libertés des peuples. Personne ne songea aux audiences générales , qui n'avaient plus été assemblées depuis quatre- vingt un ans ; l'affranchissement successif de tous les sujets de l'état et l'accroissement de la richesse publique avaient ôté aux vassaux , étrangers d'ailleurs pour la plupart , leur ancienne importance, et c'était désormais aux communes qu'était échue la tâche d'entourer le trône et de défendre à la fois la monarchie et la liberté.

Cependant le grand procès de la succession d'Espagne était sur le point de s'ouvrir, et Louis XIV qui, dans ces conjonctures , voulait éviter toute discussion avec le roi d'Angleterre sur des objets étrangers à ce débat , rappela en France la duchesse de Nemours et le prince de Conti. Mais leur départ n'apaisa point leur querelle et ne donna point le repos au pays. La duchesse fut exilée dans une de ses terres à cause de sa résistance aux volontés du roi , qui prétendait l'obliger à destituer ceux de ses officiers qui s'étaient montrés le plus opposés au parti du prince ; celui-ci lui intenta un procès devant le parlement de Paris, au sujet des revenus de la principauté antérieurs à l'investiture de 1694, et le gagna. Les corps et communautés alarmés renouvelèrent leur acte d'association , le 22 mars 4705.

Guillaume III était mort l'année précédente sans laisser de postérité, mais Frédéric I er , roi de Prusse, fils du grand électeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg, était par sa mère l'héritier de cette branche de la maison de Nassau, et Guillaume avait encore confirmé par son testament ses droits sur Neuchâtel. Les princes de la maison de Brandebourg étaient,

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aussi bien que ceux de la maison d'Orange , dévoués à la foi cvangélique, défenseurs de la liberté civile et religieuse en Europe , et amis des villes suisses ; l'appui et le concours de Berne étaient donc assurés au roi de Prusse comme ils l'avaient été avant lui au roi Guillaume. Sur ces entrefaites, la guerre de succession avait commencé ; Victor- Amédée avait rompu avec la France et s'était déclaré pour les alliés, et dans un traité par lequel Frédéric s'engagea à envoyer un corps de troupes au secours de ce prince, l'empereur, la reine Anne d'Angleterre et les Etats-Généraux promirent de leur coté de soutenir ses droits sur Neuchàtel. Le duc lui-même ne put se dispenser de réserver ceux de son oncle le prince de Carignan.

Tandis que le plan conçu par le chancelier de Montmollin s'avançait ainsi vers son accomplissement, cet homme d'état mourut dans la retraite en 1703.

Enfin Marie de Nemours termina sa longue et turbulente carrière le 46 juin 1707. Avec elle s'éteignit la maison d'Orléans-Longueville, après avoir régné deux cent et quatre ans sur Neuchàtel, cent vingt-huit ans sur Neuchàtel et Valangin.

Une foule de prétendants accoururent pour se disputer sa succession; les uns se présentaient comme héritiers de la maison de Longueville ou des dynasties antérieures; les autres fondaient leurs prétentions sur leur descendance de la maison de Châlons; d'autres enfin alléguaient d'autres titres de diverse nature ; mais il fut bientôt évident que deux seuls candidats entre tous avaient des chances réelles de succès, le roi de Prusse et le prince de Conti. Le premier avait pour lui Berne et tous les souverains ligués contre Louis XIV et dont les ambassadeurs ne tardèrent pas à arriver à Neuchàtel; le second était appuyé par les cantons catholiques et, du moins il le croyait , par le roi de France. La déclaration du marquis de Puysieulx aux cantons, que le roi son maître, tout en protestant contre le choix d'un étranger et particulièrement de l'électeur de Brandebourg, laissait néanmoins les trois états libres de prononcer entre tous les prétendants français , ébranler la confiance de ce prince qui s'était reposé jusqu'alors

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sur les promesses de Louis XIV. Cependant les articles généraux qui devaient assurer le maintien des libertés religieuses et politiques du pays furent présentés à tous les prétendants et acceptés par eux. Les corps et communautés s'assemblèrent pour garantir l'autorité du tribunal des trois états et l'exécution de ses décisions. Cette manifestation nationale porta un nouveau coup aux espérances du prince de Conti , dont le dessein était précisément d'attaquer la compétence de ce tribunal et la validité de la sentence de 4694. Enfin, il apprit à n'en n'en pouvoir douter, qu'il n'était pas celui des prétendants français que l'ambassadeur de France avait ordre de favoriser. La marquise de Maintenon, que Louis XIV avait épousée dans sa vieillesse, désirant s'assurer un asile pour le cas où elle survivrait à son époux , avait jeté les yeux sur Neuchàtel, et le roi, entrant dans ses vues, avait chargé ses agents en Suisse de diriger l'élection en faveur d'un de ses sujets qui fût disposé à faire plus tard la cession de ses droits. Cette manœuvre tourna au détriment de ses auteurs. Outré de se voir joué par un roi, son parent, qui lui avait jusqu'alors prodigué les promesses, le prince abandonna aussitôt ses prétentions et quitta brusquement Neuchâlel après avoir exigé de tous ses partisans de se rallier au parti du roi de Prusse. C'était d'ailleurs le seul qu'il leur restait à prendre. La fusion des deux partis contiste et orangiste ou prussien assurant désormais la prépondérance de ce dernier, tous les autres prétendants se retirèrent successivement et le prince de Carignan fut le seul qui attendit le jugement de la cause.

Le 5 novembre 4707, les trois états prononcèrent que vu la retraite volontaire de la plupart des parties, et considérant que le domaine direct de la souveraineté de Neuchâtel et Valangin avait appartenu à la maison de Cbâlons, que l'utile avait été réuni à la directe par le décès de Jean de Fribourg et par d'autres ouvertures postérieures , le tribunal adjugeait l'investiture de la dite Souveraineté à Sa Majesté Frédéric I er , roi de Prusse, comme héritier des droits de la maison de Châlons, pour être possédée par lui comme état indépendant, inaliéna-

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ble et indivisible , en conservant les libertés des peuples et les alliances et combourgeoisies avec les états voisins. Aussitôt la sentence rendue, le président remit le sceptre de la souveraineté entre les mains du comte de Metternich , plénipotentiaire du roi de Prusse; le cri de : Vive le roi! retentit pour la première fois dans la salle des états, et l'assemblée se rendit au temple, où le pasteur Jean-Frédéric Ostervald, qui déjà alors illustrait l'église de Neuchâtel et que l'on appelle encore aujourd'hui le grand Ostervald , inaugura par la prière le règne de la maison de Brandebourg. Les serments réciproques furent célébrés les jours suivants; la résistance du Landcron, excitée par Soleure , céda devant l'envoi de quelques compagnies de milice.

La colère du roi de France fut extrême en apprenant , nonseulement que tous les prétendants français avaient été exclus, mais que la souveraineté avait été adjugée à l'un de ses plus grands ennemis. Toutes communications cessèrent entre la France et la principauté, et les troupes qui se trouvaient en Franche-Comté reçurent l'ordre d'y entrer et de mettre le pays à feu et à sang. L'exécution de cet ordre ne fut différée que parce que la cour jugea à propos d'appeler à Versailles le maréchal de Villars qui commandait sur le Rhin , pour se concerter avec lui à ce sujet. Les trois cantons catholiques combourgeois gardaient une attitude hostile et ne répondaient à aucune communication du gouvernement de Neuchâtel. Le conseil d'état leva un régiment de 2000 hommes; trois mille hommes de milices furent appelés sous les armes et défense fut faite à tous les sujets de l'état de s'absenter. L'état de Berne envoya un secours de quatre mille hommes , mais on a su depuis que ces auxiliaires n'auraient fait aucune résistance. Pour imposer aux cantons catholiques , le comte de Metternich requit le commandant des troupes prussiennes en Italie de se rapprocher des bailliages italiens. En même temps, le conseil d'état fit proposer une alliance au canton de Zurich ; l'ambassadeur de France réussit , il est vrai , à faire échouer cette négociation , mais Zurich ne s'en employa pas moins avec zèle à faire

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reconnaître la neutralité de Neuchàtel , et ses efforts et ceux de Berne parvinrent enOn , dans une diète tenue à Arau , le 3 avril 4708, à obtenir de la France son consentement à une neutralité à temps et pour la durée de la guerre. Les troupes françaises s'éloignèrent des frontières et les communications entre les deux pays furent rétablies.

N'oublions pas de dire que dans cette circonstance si critique pour Neuchàtel, le prince de Conti n'épargna rien pour désarmer la colère de Louis XIV ou pour en rendre les effets moins désastreux pour ce pays, et que par cette noble conduite ce prince se montra digne de la couronne qu'il avait recherchée sans pouvoir l'obtenir.

La principauté resta dans cet état précaire jusqu'à la paix d'Ltrecht. Par le traité conclu entre la France et la Prusse, le roi de France reconnut le roi de Prusse comme souverain de Neuchàtel et Valangin et accorda aux habitants de la principauté les mêmes privilèges dont les Suisses jouissaient en France et dont ils avaient eux-mêmes joui précédemment. Mais cette stipulation ne fut point insérée dans les traités conclus en même temps entre la France et la Grande-Bretagne et les Etats-Généraux , non plus que dans ceux de Rasladt et de Bade entre l'empereur et la France. Tous les efforts du roi de Prusse et des cantons protestants pour faire réparer cette omission n'aboutirent qu'à des promesses vagues ou à des réponses évasives , ensorte que la principauté resta, pour l'éventualité d'une guerre entre la France et la Prusse , sans autre garantie que celle qu'elle lirait de ses alliances avec les cantons.

Le nouveau prince de Neuchàtel donna , au reste , dès les premières années de son règne, une preuve du prix qu'il attachait à ces alliances. Lors de l'élection de l'empereur Charles VI , les électeurs et princes de l'empire avaient inséré dans sa capitulation un article qui l'obligeait à réunir à l'empire pendant son règne tout ce qui en avait été successivement détaché et particulièrement en Suisse et en Italie. Aussitôt que Frédéric 1 er en eut connaissance, il chargea ses ambassadeurs à la diète impériale de déclarer que si l'on prétendait obliger

LE DIX-HUITIÈME SIECLE

le nouvel empereur à réunir à l'empire la moindre parcelle de territoire comprise dans les ligues helvétiques, ils avaient ordre de protester contre l'élection et de se retirer. Cette déclaration produisit son effet et l'article fut supprimé.

Frédéric I er ne vivait plus lorsque la paix d'Utrecht fut conclue. Il mourut le 25 février 4715, et son fils Frédéric-Guillaume lui succéda.

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