‹ Abrégé de l'histoire des SuissesChapitre 46 sur 49 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

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La jeunesse et l'âge mûr de Louis XIV avaient été remplis par l'ambition, l'orgueil et de coupables plaisirs. A l'approche de la vieillesse, il chercha dans la religion le repos de sa conscience; mais son instruction religieuse avait été négligée et défectueuse; plus habitué à commander aux autres qu'à se commander à lui-même, il croyait avancer son salut en imposant à tout ce qui dépendait de lui les pratiques de dévotion et les opinions religieuses qu'il adoptait pour lui-même. De là ses persécutions, non-seulement contre les protestants, mais même contre les catholiques qui professaient des doctrines réprouvées par les directeurs de la conscience du roi. A sa mort, la licence succéda à la contrainte ; toutes les opinions dont jusqu'alors il n'avait pas été permis de douter , furent soumises à l'examen de la raison , non de la raison éclairée par la lumière de la révélation , mais de la raison humaine avec tout son orgueil et toute son infirmité. On en vint à ne plus reconnaître comme certain que ce qu'on pouvait voir de ses yeux et toucher de sa main. Les vérités qui font ou la terreur ou l'espoir et la consolation des hommes, Dieu, la rédemption, l'éternité, devinrent un objet de doute et même de dérision. Les hommes qui professaient ces funestes doctrines se donnaient le nom de philosophes et affectaient de représenter ceux qui n'adoptaient pas cette philosophie matérielle et grossière , soit comme des hypocrites et des fourbes, soit comme des esprits vulgaires et bornés, esclaves des préjugés et de la superstition. En même temps qu'on attaquait ainsi les principes de la religion et de la morale, on mettait également en question ceux qui s'appliquent

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plus particulièrement à la société civile. Jusqu'alors on avait admis comme une vérité qui n'avait pas besoin d'examen, que la souveraineté tirait son origine de Dieu, qui après avoir créé les hommes pour qu'ils vécussent en société, leur a commandé dans sa parole d'être obéissants aux princes et aux magistrats dans toutes les choses justes et légitimes ; maintenant on imagina la fiction d'un état de nature dans lequel les hommes auraient vécu comme les animaux dans les bois, jusqu'à ce qu'ayant eux-mêmes reconnu qu'il leur était avantageux de se réunir en société , ils se seraient donné des chefs au moyen d'un contrat également fictif par lequel ils se seraient engagés à leur obéir aussi long-temps qu'ils auraient gouverné conformément à la volonté du plus grand nombre. Celte doctrine, qu'on a appelée d'abord la théorie du contrai social, et plus tard, de la souveraineté du peuple, faisait, à proprement parler, du droit de révolte le fondement de la société. La mode et le désir de faire preuve d'un esprit indépendant, c'est-à-dire la vanité et l'orgueil, propagèrent rapidement toutes ces idées nouvelles , surtout parmi les grands et les puissants, qui ne se doutaient pas qu'ils en seraient les premières victimes. Le roi Louis XV , doué d'un esprit juste et pénétrant, mais indolent, égoïste et livré aux plus honteux désordres , en prévoyait les conséquences , mais s'en consolait en songeant qu'elles n'atteindraient que son successeur. Ce successeur fut Louis XVI, prince vertueux et éclairé , mais n'ayant ni cette sùrelé de coup-d'ceil , ni cette énergie de volonté qui auraient été nécessaires pour diriger le vieux vaisseau de l'état à travers la tempête qui s'approchait; victime destinée à expier les erreurs et les crimes de ses devanciers. Le mauvais état des finances, ruinées par le désordre et les prodigalités des règnes précédents, fit juger nécessaire, en 1789, de convoquer les états généraux. Alors le tiers-état se déclara seul représentant de la nation , se constitua en assemblée nationale et imposa au roi une constitution fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. La France et l'Europe se livrèrent aux plus riantes espérances; on croyait toucher à l'avènement du règne de la raison et de la philosophie; mais

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dès ce moment le malheureux roi se vit entraîner sur une pente fatale qui , à travers une suite de concessions arrachées, d'humiliations et de douleurs, le conduisit enfin à porter sa tête sur l'échafaud. Une effroyable tyrannie fut établie au nom de la liberté et de la civilisation ; le culte du vrai Dieu fut aboli et des autels furent élevés à la déesse Raison ; le glaive du bourreau moissonna tout ce qui se faisait remarquer par son rang, par ses vertus, par ses talents, par ses richesses, et la France, abreuvée de sang et de larmes, livrée à la merci d'une horde de cannibales, montra à l'Europe épouvantée ce que devient une nation que la crainte de Dieu a abandonnée.

Dès l'origine de la révolution française, il se forma à Paris, sous la dénomination de club suisse , une société composée surtout de réfugiés fribourgeois et genevois, et d'hommes du pays de Vaud mécontents de leur gouvernement , et qui avait pour but de propager et de faire prévaloir en Suisse les principes de la révolution. Ses premiers efforts furent dirigés contre les régiments suisses au service de France , mais ces troupes restèrent généralement inaccessibles à ces séductions et montrèrent jusqu'au dernier moment une exacte discipline et une honorable fidélité. Le club s'appliqua dès lors , soit par des correspondances, soit par des écrits imprimés répandus en abondance, à exciter les populations suisses à la révolte contre leurs gouvernements, en même temps qu'il désignait ceux-ci aux hommes influents du parti révolutionnaire en France comme des ennemis de leur système , et leur représentait combien il leur serait facile et avantageux de les renverser. Dans des adresses à l'assemblée nationale de France , les membres du club s'attrihuaient ouvertement la qualité de représentants du peuple suisse. Parmi ces hommes, que leur ambition, leurs ressentiments ou les opinions politiques qu'ils avaient embrassées entraînaient à conspirer contre leur patrie, le plus habile, comme le plus ardent, était Frédéric- César Laharpe, de Rolle au pays de Vaud , d'abord avocat , puis précepteur des grand-ducs de Russie Alexandre et Constantin. Imbu des idées nouvelles, exaspéré par le souvenir d'une mortification personnelle qu'il

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avait éprouvée, il avait voué une haine implacable à la domination bernoise , et ce senlimeut le conduisit à devenir, sans Je savoir, un instrument entre les mains des étrangers qui travaillaient comme lui au renversement des gouvernements suisses, mais dans des vues bien différentes des siennes.

L'influence de la révolution française ne tarda pas à se faire sentir dans les contrées de la Suisse les plus rapprochées de la France. Un soulèvement dans le Bas- Valais fut bientôt réprimé, mais les dissensions entre le prince- évéque de Bâle et ses sujets , comprimées et non pacifiées avec l'aide de la France cinquante ans auparavant, se ranimèrent à la vue des troubles de ce royaume. Après avoir essayé sans succès de l'intervention des cantons voisins, l'évéque demanda et obtint un secours de troupes autrichiennes , mais la guerre ayant éclaté au printemps de 1792 entre la France et l'Autriche, les troupes françaises s'emparèrent de l'évêché jusqu'à Pierre-Pertuîs. Dans la diète assemblée à Frauenfeld, Berne remontra avec force les dangers qui résultaient pour la Suisse de l'occupation de cette contrée par les Français. Mais les cantons , intimidés et désunis , ne purent tomber d'accord sur rien , et la perte du pays de Porrentruy fut consommée. Momentanément transformé en république Rauraciennc, ce pays fut incorporé à la France au mois de mars 1795.

Déjà en 1789, un soulèvement causé à Genève par la cherté des denrées avait amené une modification de la constitution dans un sens plus démocratique. Les anciens chefs du parti des représentants, réfugiés à Paris, travaillaient avec activité à provoquer des changements politiques, si ce n'est même à faire passer leur ville natale sous la domination de la France. Au mois de septembre 1792, une armée française envahit la Savoie sans déclaration de guerre. A la demande du conseil de Genève, deux mille deux cents hommes de Zurich et de Berne accoururent à la défense de cette ville. Le résident français protesta contre l'entrée de ces troupes et se retira. Bientôt les démonstrations hostiles des Français alarmèrent les Genevois et les engagèrent à solliciter eux-mêmes le départ de leurs défen-

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seurs. Ils partirent, et les Suisses abandonnèrent ainsi cette seconde barrière de leur territoire comme ils venaient déjà d'abandonner l'évêché de Baie. Cinq jours après leur départ, une révolution éclatait dans Genève. Vingt-deux sociétés ou clubs révolutionnaires s'arrogèrent un pouvoir illimité et prirent pour modèle le gouvernement ou plutôt la faction qui régissait alors la France. Arrachés de leurs maisons livrées au pillage, les citoyens riches étaient entassés par centaines dans des prisons d'où ils ne sortaient que pour être fusillés ou condamnés à d'autres peines; la fortune publique aussi bien que celle des particuliers fut dilapidée, et l'opinion politique des contribuables plutôt que leurs ressources fut prise pour base de la répartition des impôts. Les Genevois se lassèrent enfin de ce régime, et la chute du parti de Robespierre en France facilita le retour à un ordre plus régulier. Mais les jours de la république étaient comptés; elle végéta encore quelques années; aussitôt après la chute de la confédération des Suisses, les troupes françaises envahirent Genève en pleine paix; la cité de Calvin, la Rome protestante , devint le chef-lieu d'un département français.

La patrie de Laharpe , le pays de Vaud , voisin de la France et français lui-même par le langage et en partie par les mœurs et les habitudes , ne pouvait pas rester étranger à l'influence • des idées françaises. La population des campagnes et une partie de celle des villes étaient attachées à la domination bernoise, sous laquelle ce pays jouissait depuis deux siècles et demi d'une prospérité toujours croissante. Cependant l'oisiveté , une instruction superficielle et l'exemple de la France avaient fait naître dans quelques petites villes du pays de Vaud , un désir de changements et un mécontentement que les manières hautaines de plusieurs patriciens bernois , et peut-être le peu d'empressement du gouvernement à aller au devant de quelques désirs des populations, contribuaient à entretenir. Les principaux événements de la révolution française furent célébrés par des fêtes et des banquets accompagnés de manifestations séditieuses. Une commission extraordinaire , accompagnée d'un

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appareil militaire imposant, fut envoyée dans le pays de Vaud an mois de juillet 4791. La sévérité dont elle usa envers les coupables excita moins de mécontentement que l'ostentation de puissance par laquelle elle crut devoir intimider la population. Celle-ci demeura tranquille depuis ce moment, mais livrée à l'action de son propre ressentiment et aux instigations des agents de la propagande suisse, et française.

Neuchâtel aussi fut pendant plusieurs années profondément agité par l'influence de la révolution française. Les révolutionnaires des deux côtés de la frontière fraternisaient sans cesse entr'eux; de tous côtés on plantait des arbres de liberté; partout on s'affublait des signes de la révolution, le bonnet rouge et la cocarde tricolore. Le gouvernement, intimidé par l'attitude souvent menaçante de ses redoutables voisins, retenu d'ailleurs par les recommandations continuelles soit de Berne, soit de Berlin , ne pouvait pas déployer toute l'énergie nécessaire pour réprimer le désordre ; il devait souvent fermer les yeux , se bornait à poursuivre les délits les plus graves ou qui avaient eu le plus d'éclat, et s'efforçait de contenir l'impatience des populations fidèles , indignées de l'arrogance des factieux et de leur impunité. Les bourgeoisies, qui lui prêtaient d'ordinaire leur appui, ajoutaient, d'un autre côté, à ses embarras par leurs prétentions et par l'esprit d'indépendance qu'elles manifestaient. La situation du pays devint encore plus critique lorsque le roi de Prusse eut déclaré la guerre à la France. Cependant la diète, à la demande du ministre du roi , comprit expressément Neuchâtel dans la neutralité qu'elle déclarait vouloir garder durant cette guerre , et la France , de son côté , reconnut cette neutralité à condition qu'aucune troupe prussienne ne fût introduite dans la principauté. Enfin, au mois de juillet 1794, il se forma spontanément à Neuchâtel une association publique dont les membres s'engageaient par leur signature à défendre la domination du roi et la constitution de l'état. Cette association se répandit rapidement sur tout le pays. Dès ce moment, la tranquillité se rétablit; les amis de l'ordre s'étaient

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comptés et les factieux s'étaient convaincus de leur propre impuissance.

La paix conclue à Baie, le 23 avril 1795, entre la France et la Prusse , délivra la principauté de la crainte d'être envahie comme possession prussienne, mais ce fut pour être exposée au même danger à raison de ses alliances avec les cantons, contre lesquels les intentions hostiles du gouvernement français se découvraient toujours davantage.

Dans le moment le plus critique pour la Suisse et pour la principauté, le 46 novembre 4797, Frédéric-Guillaume II mourut, laissant pour successeur son fils Frédéric-Guillaume III.

Des états de la Suisse occidentale , l'agitation révolutionnaire pénétra insensiblement dans l'intérieur de la Suisse. Une longue paix, des impôts très-modiques, un gouvernement juste et bienveillant, avaient développé dans les campagnes du canton de Zurich, mais surtout sur les deux rives du lac, une prospérité remarquable. Mais l'industrie et le commerce , les vocations scientifiques et les places d'officiers dans la milice étaient le privilège presque exclusif des bourgeois de la capitale. Ces restrictions , que l'habitude avait jusqu'alors fait trouver supportables, commencèrent à être envisagées d'un autre œil lorsque les événements qui se passaient en France devinrent l'objet de l'attention générale. Les bourgeois, ne comprenant pas qu'on pût mettre en question des privilèges qui leur semblaient des droits fondés sur la nature des choses et sanctionnés par un long usage, eurent recours, pour faire taire les réclamations, à des mesures qui accrurent le mécontentement. Au commencement de 4795 , on retrouva dans les archives de Kûssnacht une copie authentique de la charte de Waldraann, accordée en 4489, après la mort de ce bourgmestre, aux habitants de cette commune et d'autres districts du canton , et qui leur garantissait d'importantes franchises commerciales et divers droits politiques. Des députés de Kûssnacht demandèrent alors à l'autorité si la charte de Waldmann était considérée comme étant encore en vigueur, ou si des actes subséquents l'avaient annulée. Le gouvernement , qui avait lieu de croire que tous les

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originaux de cette charte se trouvaient dans ses mains, eut la faiblesse de donner une réponse ambiguë. Cette réponse excita dans toute cette contrée un vif mécontentement et une agitation dont le principal foyer fut le grand village de Staefa. Le gouvernement traita les ressortissants de cette commune avec une dureté que la révolte même n'aurait pas excusée. St&fa persista à demander une explication sur la charte de Waldmann, annonçant vouloir s'adresser, en cas de refus, aux sept anciens cantons, garants des stipulations renfermées dans ce document. Toutes les exhortations, toutes les sommations du gouvernement de le lui remettre et de renoncer à cette prétention furent inutiles, les réclamants restèrent inébranlables, en s'abstenant cependant en général de démarches illégales. Enfin la commune de Sta?fa fut occupée militairement ; la charte de Waldmann fut déclarée surannée et sans valeur; la commune et les individus envisagés comme les plus coupables furent châtiés avec une extrême rigueur. Le calme fut rétabli , au moins extérieurement, mais le gouvernement de Zurich avait perdu sans retour la confiance et l'affection de ses ressortissants.

L'abbé Pancrace de Saint-Gall luttait depuis son avènement à la souveraineté, avec plus d'habileté et de courage que de succès, contre l'esprit révolutionnaire qui s'était emparé de ses sujets. Ses états étaient en pleine révolte et il avait été forcé de se réfugier dans ses possessions d'Allemagne , lorsque survint la chute de la confédération , qui aurait en tout cas mis fin à son autorité.

La chute du trône de France et les dangers qui menaçaient tous les gouvernements de l'Europe n'avaient pu, ni distraire les Grisons de leurs discordes, ni leur faire sentir la nécessité d'y renoncer. Dans le printemps de 1796, tandis que l'armée française du Rhin pénétrait jusqu'à Bregentz , le général Napoléon Bonaparte, à la tête de l'armée d'Italie, envahissait le Piémont et le Milanais et formait de ce dernier pays un nouvel état sous le nom de république Cisalpine. La république française venait de proclamer qu'elle promettait sa protection à tous les peuples qui voudraient revendiquer leur liberté. C'est dans ces cir-

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constances que les habitants de la Valteline, de Chiavenne et de Bormio déclarèrent à leurs anciens maîtres qu'ils cessaient de leur appartenir et demandèrent au général français la réunion de leur pays à la république Cisalpine. Le député que les Grisons envoyèrent aussitôt auprès de lui parvint à le détourner de procéder immédiatement à cette réunion; Bonaparte proposa que les trois comtés, affranchis de tout lien de sujétion, restassent unis aux Grisons comme quatrième ligue , et il fixa aux deux parties un délai pour s'expliquer sur cette proposition. Mais les Grisons, toujours désunis, se méfiant de cette population italienne, espérant aussi d'être secourus par l'Autriche, laissèrent passer le terme fixé et la perte des trois comtés fut consommée. Troisième démembrement de territoire que la Suisse subit sans faire aucune démarche pour s'y opposer.

Dès les premiers temps de la révolution française , les gouvernements suisses s'attachèrent moins à préparer et à perfectionner leurs moyens de défense et à s'attacher leurs ressortissants par des réformes opportunes et des concessions spontanées, qu'à intercepter les communications avec la France et à empêcher la circulation des écrits révolutionnaires que le club suisse de Paris répandait avec profusion en Suisse; mais ces faibles moyens ne pouvaient pas arrêter le débordement qui menaçait d'envahir toute l'Europe.

Entre les états suisses , Berne , par ses richesses , par l'étendue et la situation de son territoire , par ses alliances avec les états le plus directement menacés, Genève, Neuchâtel et Pévéque de Bâle, était appelée à remplir le principal rôle dans la lutte qui se préparait. A la tête de ses conseils siégeait l'avoyer Nicolas-Frédéric de Steiger, digne successeur de tant d'illustres magistrats qui l'avaient précédé dans ce poste éminent. Préparé et formé aux affaires par des études solides, par des voyages et par un long exercice des fonctions publiques , il joignait aux connaissances variées et aux vues éclairées d'un homme d'état moderne, le grand caractère et l'héroïque fermeté des anciens magistrats de la république. Dès l'origine de la révolution, prévoyant les dangers dont elle menaçait tous les

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états, il n'épargna rien pour engager Berne , ses confédérés, et les cabinets étrangers à s'unir pour lui résister. Mais les magistrats bernois, à cette époque, possédaient plutôt les qualités par lesquelles le père de famille conserve et améliore son patrimoine dans les temps calmes , que celles par lesquelles on crée sa fortune au milieu des obstacles , ou la défend au milieu des périls. Administrateurs intègres , prudents, éclairés, on ne retrouvait en eux ni cette audace , ni cette abnégation , ni cette constance inébranlable qui avaient fondé la grandeur de la république et qui seules pouvaient la sauver.

Par la déclaration de guerre entre la France et l'Autriche , Baie se trouva placée dans une position délicate, qui lui fît réclamer les conseils et les secours de ses confédérés. La diète y envoya une petite garnison et des représentants fédéraux et notifia à toutes les puissances sa volonté de garder une stricte neutralité et de la faire respecter au besoin par la force des armes ; mais bientôt une terrible catastrophe vint mettre en question le maintien de cette neutralité.

Le 10 août 4792, le roi Louis XVI, qui ne conservait déjà plus qu'une ombre d'autorité , fut attaqué dans son château des Tuileries par ses sujets révoltés. Le régiment des gardes suisses, avec quelques bataillons de gardes nationales, était chargé de la défense du château et de la personne du monarque. Abandonnés par les gardes nationaux, qui se dispersèrent avant le combat , abandonnés par le roi lui-même qui , malgré les instances de ses plus fidèles serviteurs , se réfugia avec sa famille au sein de l'assemblée nationale emmenant avec lui une partie de ses défenseurs , cette poignée de Suisses restés dans le château se défendirent comme leurs ancêtres à Saint-Jacques , et succombèrent non moins glorieusement. Les plus heureux périrent dans le combat; le plus grand nombre furent massacrés isolément et sans défense, ou furent jetés dans les prisons où une horde de bourreaux vinrent les égorger quelques jours après. Un petit nombre parvinrent à échapper au fer , non de l'ennemi, mais des assassins.

Un cri de douleur et d'indignation retentit d'un bout à l'au-

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tre de la Suisse à cette funeste nouvelle; les luttes des partis furent un moment suspendues et tous les Suisses se trouvèrent unis par un même sentiment, le désir ardent de venger le sang de leurs frères et l'honneur national outragé. Zurich convoqua une diète à Arau ; Berne, appuyée par Fribourg et par Soleure, demanda le renvoi immédiat de l'ambassade de France, la rupture de toutes relations avec cette puissance et la réunion de forces considérables sur la frontière occidentale. En même temps, Berne rassemblait un corps de troupes dans le pays de Vaud. C'était le moment où l'armée française des Alpes envahissait la Savoie et menaçait Genève. Le moment semblait favorable pour attaquer la France. L'armée des Alpes , peu nombreuse et mal organisée, se montrait peu disposée à combattre les Suisses, dont la réputation militaire était encore intacte, tandis que les milices bernoises brûlaient d'en venir aux mains. La France avait conlr'elle la moitié de l'Europe; l'armée prussienne avait pénétré dans la Lorraine, et la marche des Suisses sur le territoire français aurait permis à l'armée sarde de prendre à son tour l'offensive. Mais l'élan des populations et les propositions vigoureuses du gouvernement de Berne rencontrèrent peu de sympathie dans la diète. La crainte de compromettre les relations de commerce avec la France , la jalousie contre Berne, l'insouciance, la peur, empêchèrent qu'on ne tombât d'accord sur rien , jusqu'à ce que la nouvelle de la retraite des Prussiens vint faire disparaître toute pensée de guerre. Le trésorier Frisching, député de Berne à la diète, jusqu'alors partisan de la guerre , fut si frappé de la désunion et de la faiblesse des confédérés, qu'il ne vit plus d'autre espoir de salut pour la Suisse, qu'en évitant toute collision avec la France , jusqu'à ce que le retour à un gouvernement plus régulier et plus modéré , ou les succès des alliés, eussent fait cesser le danger qui menaçait tous les états voisins. Il devint l'âme du parti de la paix qui combattit constamment toutes les mesures proposées par l'avoyer de Sleiger. Cette opposition imprima à la conduite du gouvernement bernois, durant les

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dernières années de son existence, ce caractère de faiblesse et d'irrésolution qui finit par entraîner sa perte.

Tant que l'issue de la guerre contre l'Autriche parut incertaine , la France avait intérêt à respecter la neutralité de la Suisse. Celle-ci comptait aussi quelques amis parmi les hommes influents en Frauce à cette époque. L'ambassadeur Barlhélemi, qu'on avait d'abord accueilli avec répugnance, que plus tard on avait long-temps fait difficulté de reconnaître comme ambassadeur de la république, avait fini par gagner l'estime et l'affection des hommes honnêtes de tous les partis. On vit avec regret sontdépart lorsqu'il fut rappelé pour occuper une des cinq places du directoire exécutif, tout en se flattant, d'un autre côté, d'avoir en lui un protecteur au sein du gouvernement français. Mais bientôt après son installation dans son nouveau poste , le 4 septembre 4797 , survint la révolution appelée du dix-huit fructidor , à la suite de laquelle Barlhélemi et les autres amis de la Suisse furent déportés à Cayenne. Le 17 octobre, l'Autriche aux abois signa le traité de paix de Campo- Formio. II ne restait plus sur le continent aucune puissance qui osât résister à la France.

Rien n'empêchait plus le directoire de diriger ses vues du côté de la Suisse. 11 n'ignorait pas, malgré la déférence des gouvernements suisses pour toutes ses exigences , que la révolution française ne pouvait leur inspirer que de la répugnance et de la crainte. Les plans de domination du général Bonaparte sur l'Allemagne et sur l'Italie supposaient la possession de la Suisse, et l'expédition d'Egypte qu'il méditait alors et qu'il exécuta plus tard , exigeait des ressources financières dont la France était alors dépourvue. Il avait recueilli des informations exactes sur les finances et le trésor de Berne.

Le moment était enfin venu pour Laharpe de réaliser le plan qu'il méditait depuis si long-temps. Il trouva à cette époque un nouvel auxiliaire dans la personne d'un des principaux magistrats de Baie, le grand tribun Pierre Ochs. Ce dernier n'éiait pas même poussé à agir contre sa patrie par le ressentiment de griefs personnels. Chargé par son gouvernement d'une mis-

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sion auprès du directoire , sa vanité fut aisément séduite par les prévenances dont il fut l'objet de la part de Reubel , celui des directeurs qui était le plus hostile à la Suisse, et du général Bonaparte. 11 ne fut plus qu'un docile instrument entre leurs mains ; il rédigea sous leurs auspices un projet de constitution pour la Suisse , destiné à y établir et consolider l'influence française ; il sollicita le gouvernement français à s'emparer de la partie suisse de l'évéché de Bâle et même des propriétés de Pévêque dans la ville et le territoire de Bâle, et à faire répandre dans toute la Suisse, par des agents français, des écrits révolutionnaires. Laharpe, de son côté, offrait à la France l'appât de la réunion du Bas- Valais à son territoire, et ne cessait de lui représenter tous les gouvernements suisses sous les couleurs les plus odieuses. Enfin, de concert avec quelquesuns de ses compatriotes établis à Paris , il adressa une pétition au directoire pour lui demander d'exiger des gouvernements de Berne et de Fribourg le rétablissement des anciens états du pays de Vaud, en vertu du traité de 1565, garanti par le roi de France Charles IX, et par lequel le duc de Savoie Emmanuel- Philibert avait cédé ce pays à Berne et à Fribourg sous la réserve du maintien des us, coutumes et droits de ses habitants, quoiqu'il fût évident, d'après la nature même des choses, que ce traité , à l'époque où il fut signé , ne pouvait pas avoir la signification qu'on voulait maintenant lui attribuer. Le directoire ne pouvait repousser des auxiliaires» qui s'offraient à lui avec tant d'empressement; tandis que son agent Mengaud, homme décrié et perdu de mœurs, parcourait la Suisse avec la double mission d'organiser partout la révolte et de pousser à bout les gouvernements par les prétentions les plus injustes exprimées dans les termes les plus insultants, il publiait, le 18 décembre 4797, un arrêté par lequel il prenait sous sa protection tous les Vaudois qui réclameraient son intervention, et donnait l'ordre de faire occuper par un corps de huit mille hommes le Val-de-Moûtiers , le Val-de-Saint-Imier, Bienne et la Neuveville.

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Les gouvernements suisses, éperdus et comme fascinés par la vue du danger qui grandissait à chaque instant , ne faisaient rien pour lui résister. Les villes essayaient de fléchir le courroux du directoire par l'abolition des privilèges du patriciat et de la distinction entre les souverains et les sujets. Les petits cantons se flattaient encore que leur pauvreté, leurs montagnes, et la forme démocratique de leur gouvernement , les préserveraient de la destruction qui menaçait leurs confédérés. Ce fut sous ces tristes aupices que s'ouvrit à Arau, le 27 décembre 1797, la dernière diète de la confédération. À défaut de mesures plus efficaces, on crut que le renouvellement du serment fédéral , qui n'avait plus eu lieu depuis deux cent cinquantesept ans , contribuerait à raffermir la confiance au dedans et à imposer à l'étranger par le spectacle de l'union entre les confédérés. Tous les étals s'y montrèrent disposés, à l'exception de Bâle, déjà en pleine révolution par les soins de Ochs et de Mengaud. On chercha à entourer cet acte de toute la solennité possible; il eut lieu en plein air, en présence de nombreux spectateurs. Après le serment prêté, les députés s'embrassèrent, de nombreuses acclamations partirent du milieu de la foule , des larmes d'attendrissement coulaient de tous les yeux ; ce n'étaient ni des cérémonies, ni des serments, ni des pleurs qu'il fallait à la Suisse ; les acclamations avaient à peine cessé de se faire entendre, que la nouvelle de l'entrée des troupes françaises dans le pays de Vaud retentit daus l'assemblée comme un coup de tonnerre ; les députés consternés se dispersèrent aussitôt.

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