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CHAPITRE XXXVII

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Le directoire français, débarrassé de tous les obstacles, soit intérieurs, soit extérieurs, marchait toujours plus directement à

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son bat. Tandis que Mengaud et ses agens semaient partout le trouble et la division, des troupes françaises s'acheminaient de tous côtés vers la Suisse ; un corps de quinze mille hommes , détaché de l'armée d'Italie, sous le commandement du général Ménard, viot s'établir sur les frontières du pays de Vaud. L'arrêté par lequel la république française rendait les membres des gouvernements de Berne et de Fribourg personnellement responsables de la sûreté individuelle et des biens des habitants de cette contrée qui imploreraient l'appui de la France, eut pour résultat la formation de comités révolutionnaires qui provoquaient l'envoi de pétitions au directoire pour solliciter son intervention. Les révolutionnaires de Vevey s'emparèrent par surprise du château de Chillon, qui renfermait le matériel de guerre pour celte partie du canton.

L'irrésolution croissait dans les conseils de Berne à mesure que le danger s'approchait. Les dernières élections avaient introduit dans le grand-conseil un grand nombre de jeunes gens imbus des idées françaises , ou persuadés du moins qu'il valait mieux tâcher de sauver par des concessions ce qui pouvait l'être encore, que de comprometlre leurs vies et leurs fortunes par une résistance inutile. Ce parti, dirigé par le trésorier Frisching, s'opposait à toutes les résolutions vigoureuses ou en paralysait les effets.

Les vertus des anciens Bernois semblaient s'être personnifiées dans l'avoyer de Sleiger. Convaincu que la ruine de Berne et de la Suisse était irrévocablement résolue et qu'il n'y avait plus d'espoir de salut que dans une résistance désespérée, il luttait avec un courage toujours déçu et toujours renaissant contre l'indifférence, l'égoïsme et la peur. Calme et serein sous les yeux du public, il gémissait intérieurement du sort qui attendait sa patrie et de l'inutilité de ses efforts. A l'issue d'une conférence avec un magistrat d'un état confédéré, l'illustre vieillard, saisissant les mains de son interlocuteur et les serrant dans les siennes avec une profonde émotion, s'écria : « Croyez-moi, » monsieur, il n'y a ni Dieu ni Providence pour des lâches qui » n'ont pas le courage de faire leur devoir. »

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Le gouvernement mit sur pied un corps de quatorze mille hommes pour s'opposer à la marche des troupes françaises, qui de Bienne pouvaient en quelques heures arriver sous les murs de la capitale. Quant au pays de Vaud, on y envoya une commission extraordinaire, à laquelle la diète adjoignit des commissaires fédéraux , et on ordonna le renouvellement du serment de fidélité des milices vaudoises. Sur trente bataillons , vingtquatre prêtèrent ce serment , la plupart avec enthousiasme et en demandant qu'on les conduisit à l'ennemi. C'était le dernier moment pour agir; on le laissa passer sans en profiter. Le colonel Weiss, à qui le commandement en chef venait d'être confié avec les pouvoirs les plus étendus, homme aussi vain qu'incapable , passa à faire imprimer une brochure le temps qu'il aurait dù employer à rassembler des troupes et à mettre le pays en état de défense. Le 2t janvier, l'insurrection éclata tout le long des rives du lac et la république lèmanique fut proclamée, pour ainsi dire sous les yeux de la commission el du commandant en chef, à qui il ne resta plus d'autre parti à prendre que de se retirer et de demander sa démission. Le général Ménard entra immédiatement dans le pays à la tête de son corps d'armée, et le premier 'soin des libérateurs fut d'exiger de leurs protégés un emprunt forcé de 700,000 livres et la levée d'un corps de quatre mille hommes pour la garde des villes contre les campagnes. La constitution helvétique, rédigée par Ochs et recommandée par Laharpe, fut acceptée sans examen comme un don du gouvernement français. Le nouveau gouvernement fut composé en général d'hommes assez sages et assez probes pour exciter l'animadversion du parti révolutionnaire, aussi vit-on bientôt se former à côté de lui une de ces associations , compagnes ordinaires des révolutions , et qui finissent par les dominer.

Berne se voyait à la fois menacée du côté de Bienne et du côté de Morat. En même temps, une insurrection éclatait dans l'Argovie par l'effet des manœuvres de Mengaud. A la vérité , comme l'esprit révolutionnaire n'existait que dans les villes, et que les campagnes étaient dévouées au gouvernement , le gé-

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néral de Bûren parvint à comprimer ce mouvement sans coup férir, mais le gouvernement , effrayé par les menaces de Mengaud, eut la faiblesse de désavouer cet officier-général.

Dans ces circonstances critiques , le grand-conseil , dans le but à la fois de resserrer les liens entre lui et le peuple et de fléchir le courroux du gouvernement français , s'adjoignit des députés des villes et des districts de la campagne et nomma une commission chargée de rédiger une nouvelle constitution. Il communiqua ces résolutions au directoire et à son agent en Suisse, en exprimant l'espoir qu'elles auraient pour résultat Téloignement des troupes françaises de la frontière. Mais cette démarche, si peu digne d'un état indépendant, n'aboutit qu'à une humiliation à pure perte. Mengaud exigea comme préalable l'abdication du gouvernement et l'établissement d'un gouvernement démocratique dont tous les anciens magistrats seraient exclus, sans vouloir prendre lui-même aucun engagement quant à Téloignement des troupes. Berne comprit alors qu'il ne lui restait plus d'autre alternative que de vaincre ou de périr et elle requit le secours de ses confédérés. Mais elle n'en obtint que quelques milliers d'hommes et avec de telles réserves quant à l'emploi de ces troupes, qu'on n'en pouvait guère attendre une coopération quelque peu efficace. Neuchàtel se prépara à faire marcher son contingent, mais le général de Béville, gouverneur de la principauté, ayant été informé par M. de Sandoz-Rollin, ministre du roi à Paris, que le directoire était disposé, à raison de ses relations avec la Prusse , à considérer ce pays comme territoire neutre , le conseiller d'état de Marval fut envoyé à Berne à ce sujet. La neutralité de Neuchàtel était plutôt désavantageuse à la France, en gênant les communications entre les deux corps d'armée qui opéraient dans l'évêché de Baie et dans le pays de Vaud ; elle était favorable à la Suisse , parce que la défense de la principauté, depuis que ces deux pays étaient occupés par les troupes françaises, aurait exigé des forces beaucoup plus considérables que le contingent qu'elle aurait pu fournir. Ces considérations furent appréciées et Berne retira sa réquisition.

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Jusqu'à ce moment, les troupes bernoises étaient supérieures en nombre aux troupes françaises qui leur étaient opposées; elles étaient pleines d'ardeur et de bonne volonté. Dans le pays de Vaud , les populations des villes et des contrées riveraines étaient seules attachées à la révolution; dans l'intérieur du pays et surtout dans la partie montagneuse, elles lui étaient hostiles et regrettaient le gouvernement bernois. Une attaque bien conduite semblait donc réunir toutes les chances de succès, mais au moment où elle allait avoir lieu, on apprit que le général Brune, qui avait pris, à la place de Ménard , le commandement de l'armée française en Suisse , était muni de pouvoirs pour négocier. Une députation se rendit auprès de lui à son quartier-général à Payerne. Son langage, loyal et bienveillant en appareuce , ranima les espérances des partisans de la paix. Sous prétexte de soumettre au directoire les propositions du gouvernement de Berne, il accorda un armistice qui devait durer jusqu'au 4" mars. Il en proGta pour hâter la marche des renforts qu'il attendait; le général Schauenbourg ne tarda pas à arriver dans le Val-de-Saint-Imier à la léte d'un corps détaché de l'armée du Rhin. Mengaud, de son côté, mit aussi à profit l'armistice à sa manière. Les changements introduits ou annoncés dans la forme du gouvernement, la longue inaction où l'on retenait les troupes, les ordres et les contrordres qui se succédaient sans cesse , ébranlaient la confiance et relâchaient les liens de la discipline; les émissaires de Mengaud travaillèrent avec activité à entretenir ces dispositions et à exciter la méfiance des soldats contre leurs chefs et contre leur gouvernement. Les commandants des différents corps de l'armée adressèrent en commun, le 21 février, un rapport au gouvernement pour lui représenter que chaque jour de délai était une perte pour eux et un gain pour l'ennemi , et qu'il était d'une urgente nécessité , ou de tirer l'épée pendant qu'il en était encore temps, ou de renoncer à des mesures militaires qui ruinaient le pays tout en l'exposant aux plus grands dangers. Le commandement en chef, vacant depuis la retraite de Weiss, fut alors confié à Charles-Louis d'Erlach de Hindelbank, aulre-

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fois maréchal de camp au service de France. Ce nom, qu'on a vu briller dans les premiers combalsde la république naissante, devait également s'associera sa catastrophe. Le 26 février, le général d'Erlach parut dans le grand-conseil avec tous les officiers de son armée qui étaient membres de cette assemblée , et représenta qu'une défaite était inévitable dans les positions que l'armée était obligée de garder; il conclut en demandant le licenciement de l'armée ou l'autorisation de marcher en avant aussitôt après l'expiration de l'armistice. Son discours, fortement ap- , puyé par l'avoyer de Steiger et par les officiers qui l'avaient accompagné, entraîna l'assemblée, qui lui accorda des pouvoirs illimités. Il regagna son quartier-général et prit ses dispositions pour attaquer l'ennemi sur toute la ligne, depuis Fribourg jusqu'à Soleure, le 1 er mars au matin.

Mais à peine le général et ses officiers s'étaient-ils retirés » qu'un aide-de-camp du général Brune vint annoncer qu'il avait reçu la réponse qu'il attendait de Paris. Les mêmes négociateurs qui avaient déjà traité avec lui retournèrent à son quartier-général. Les conditions qu'il était chargé d'exiger étaient essentiellement l'abdication du gouvernement et le licenciement des troupes. Il consentit à une prolongation de l'armistice jusqu'au \" mars à 10 heures du soir. Le général Schauenbourg en fut officiellement informé, ce qui ne l'empêcha pas d'attaquer dès le matin les postes avancés des Bernois. Le lendemain il se présenta devant Soleure, et cette ville, bien fortifiée et si importante par son pont sur l'Aar, lui ouvrit ses portes sans tirer un coup de fusil; à peine les troupes bernoises qui s'y trouvaient purent-elles obtenir quelques heures pour se retirer. En même temps, Brune, tout en amusant par des négociations ces loyales bêtes de Bernois , comme il les appelait, faisait attaquer Fribourg par un corps composé de Français, de Vaudois et de Fribourgeois des districts romands. La ville capitula malgré la garnison bernoise, qui se replia sur Neueneck.

Ainsi les deux aile3 de l'armée bernoise se trouvaient à découvert. Cependant d'Erlach avait reçu l'ordre de suspendre son mouvement d'attaque. Ce nouveau contr'ordre, le renou-

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vellement des négociations, les nouvelles alarmantes qui arrivaient de différents côtés , portèrent au comble le découragement et l'insubordination dans Tannée. Le cri de trahison se fit entendre de toutes parts ; des bataillons entiers se débandaient; d'autres abandonnaient leurs positions pour en occuper d'autres; plusieurs officiers furent massacrés par leurs soldats; le 5 au soir, d'Erlach se trouvait presque abandonné dans son quartier-général de Hofwyl.

Cependant, une grande partie du peuple et de l'armée montraient un courage et un dévouement dignes d'une meilleure issue. Les femmes surtout, plus accessibles que les hommes aux sentiments nobles et généreux , oubliant leur propre péril pour ne voir que la patrie en danger, ramenaient à leurs bataillons leurs maris et leurs frères fugitifs, s'armaient elles-mêmes de ce qui leur tombait sous la main et allaient grossir les rangs des défenseurs de la patrie. Le jour du dernier combat, un vieillard des environs de Berne, entendant la fusillade , se mit à genoux avec sa femme et ses filles, leur lut un chapitre de la Bible, leur donna sa bénédiction, s'arma d'une hallebarde, leur en distribua, et joignit l'armée avec elles. Quelques heures après, toute cette famille avait succombé sous le fer de l'ennemi.

A Berne, la confusion n'était pas moindre qu'à l'armée. C'était une affluence de nouvelles souvent contradictoires et presque toujours alarmantes, un flux et reflux de résolutions tour à tour adoptées et révoquées, un mouvement continuel de gens qui apportaient des avis ou qui demandaient des ordres ou des conseils. Ici aussi , les plus beaux exemples de dévouement furent donnés par des femmes, ou par des hommes que leur modeste condition semblait devoir le moins intéresser à la conservation de la république. La plupart des membres les plus énergiques du gouvernement avaient successivement quitté la ville pour se rendre à l'armée, et leur absence laissait aux partisans de la paix toute liberté de faire adopter les conditions imposées par le général français. Le dimanche k mars , le conseil souverain s'assembla pour la dernière fois à la demande de quelques bour-

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geois : * Encore une dernière formalité à remplir, » dit l'avoyer de Steiger à l'un de ses amis , en se revêtant pour la dernière fois des insignes de sa charge ; « après quoi nous irons ensemble là où le devoir et l'honneur nous appellent. » Son sacrifice était fait; il ne résista plus lorsque l'abdication du gouvernement et la formation d'un gouvernement provisoire furent mises en délibération. Les 52 députés des villes et des campagnes et 55 autres membres qu'ils choisirent parmi les membres de l'ancien grand conseil , composèrent le gouvernement provisoire, dont Frisching fut nommé le chef. Rien de plus lugubre que cette séance; c'étaient les funérailles de l'ancienne république. La plupart des représentants du peuple" fondaient en larmes ; d'autres semblaient absorbés par les plus sinistres prévisions. Seul , l'avoyer de Steiger restait calme et impassible ; une capitulation fut mise en question : il déclara qu'il voulait en être formellement excepté. Quand tout fut accompli , il descendit du siège élevé qu'il occupait et traversa la salle en se dirigeant vers la grande porte; là il se retourna; toute l'assemblée se leva par un mouvement involontaire , attendant en silence les dernières paroles de son ancien chef; mais il se tut, et après avoir encore jeté un regard douloureux sur l'assemblée, il disparut. Peu d'heures après, il sortait de la ville et se dirigeait vers le champ de bataille, espérant y rencontrer la seule mort digne du dernier avoyer de la république.

Et pourtant ce gouvernement provisoire, qui représentait exclusivement le parti de la paix, qui venait de souscrire à tous les sacrifices exigés par la France, sauf un seul, ne put se résoudre à ce dernier sacrifice, sans lequel tous les autres étaient faits en pure perte : l'ordre aux milices de mettre bas les armes. Le général d'Erlach était réduit pour défendre la route de Soleure contre l'armée de Schauenbourg , à 5,500 hommes sans cavalerie, outre la levée en masse composée en partie de femmes et de vieillards armés de hallebardes , de faulx et d'autres armes semblables. Il était sans communications avec le colonel de Rovéréa qui occupait Arberg avec la légion fidèle vaudoise, toutes les positions intermédiaires ayant été abandonnées. Il

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annonça en conséquence l'intention de se rapprocher de la ville pour occuper une position plus concentrée, mais le gouvernement provisoire lui ordonna de défendre à tout prix ses positions actuelles et de prendre même l'offensive pour peu que cela fût possible.

Il pouvait encore disposer, la veille de la bataille, des contingents des petits cantons; mais les commissaires qui les accompagnaient déclarèrent par écrit, le k mars, au comité de la guerre, « qu'ils croyaient avoir suffisamment prouvé qu'ils » étaient prêts à combattre jusqu'au dernier homme pour la • défense de leurs chers confédérés de Berne, mais que, dans » la position désespérée où se trouvait cet état, il ne leur » restait plus qu'à défendre leurs propres foyers. » Ils les défendirent en effet, mais seuls, et ils périrent abandonnés de tous, comme ils avaient abandonné Berne dans sa détresse.

L'avoyer de Steiger et le général d'Erlach avaient passé la nuit auprès d'un feu de bivouac. Une tentative de meurtre contre ce dernier fut arrêtée par son aide r de-camp ; l'assassin s'enfuit. En voyant le soleil se lever radieux : « Je ne le verrai » plus se coucher,» dit-il à un de ses officiers. Dès le point du jour, les Français quittèrent leurs cantonnements en avant de Soleure. Les avant-postes bernois furent aisément repoussés et l'armée française continua son mouvement sur Fraubrunnen avec cette lenteur méthodique et cette précision de manœuvres d'un ennemi qui s'attend à rencontrer des forces imposantes et une résistance opiniâtre. Cette dernière prévision seule se vérifia. Une couple de bataillons postés auprès de Fraubrunnen soutinrent quelque temps l'attaque de l'armée française; puis, accablés par le nombre , ils se retirèrent pour se reformer à quelque distance et renouveler par deux fois le combat ; enfin ils furent mis en déroute et les fuyards se précipitèrent vers l'entrée de la forêt du Grauholz, où d'Erlach avait concentré ses derniers moyens de défense, qui se réduisaient maintenant à quelques centaines d'hommes avec cinq pièces de canon. Néanmoins cette poignée de monde se défendit pendant deux heures et demie avec le courage du désespoir. Les femmes

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même, qui s'étaient jointes à la levée en masse, donnaient a leurs maris l'exemple du mépris de la mort. On les voyait, sourdes à la voix des ennemis qui auraient voulu les épargner, se précipiter devant la bouche des canons, ou se cramponner aux roues pour les arrêter. Un grand nombre de ces femmes héroïques laissèrent leurs cadavres sur le champ de bataille. « C'est une chose étonnante, » écrivait Schauenbourg au directoire, « que des troupes qui depuis deux cents ans n'avaient

• pas fait la guerre , aient soutenu avec valeur cinq combats » successifs , et qu'à peine chassées d'une position , elles aient » su en prendre une nouvelle. » Le vieil avoyer , debout sur le tronc d'un vieux chêne abattu, sous le feu de la mousqueterie et de la mitraille qui faisait tomber autour de lui un grand nombre des siens, exhortait les soldats à réunir leurs derniers efforts pour soutenir la république expirante. Enfin il fut entraîné dans la déroute générale. Erlach s'efforça encore sous les murs de la capitale, de rallier quelques troupes et de les opposer à l'ennemi; mais, sous le feu croisé d'une batterie bernoise et de l'artillerie légère française , des parlementaires sortirent de la ville, apportant au général français une capitulation qu'ils avaient préparée. Une charge de cavalerie acheva de disperser les restes de l'armée bernoise. Erlach, prit la route de I'Oberland où l'on avait préparé des moyens de défense pour le cas où la ville viendrait à succomber; mais avant d'y arriver, il tomba dans une troupe de soldats échappés au combat , égarés par la fureur et le désespoir, qui le massacrèrent de la manière la plus barbare. Ainsi l'infortuné descendant des vainqueurs du Donnerbùhl et de Laupen n'eut pas même la consolation de mourir de la main des ennemis de son pays.

L'avoyer de Steiger avait suivi la même direction , non sans avoir failli tomber aux mains des ennemis. Des hussards français ont raconté depuis : « Nous avons vu un vieillard suisse

• assis sur le bord de la forêt; son costume était militaire, » mais son air vénérable nous a empêchés de le saisir. » Appuyé sur le bras d'un fidèle sous-officier, il gravit la rampe de la Schosshalde d'où il jeta un dernier regard sur sa ville natale

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que son courage n'avait pu sauver. Plus loin, il apprit le sort que venait de subir son compagnon d'infortune, et presque aussitôt il se vit entouré d'une bande de furieux, ivres de colère et de vin. « C'est l'avoyer de Steiger, cria l'un d'eux; qui » lui tirera un coup de fusil? » — • Oui, c'est moi, » s'écriat-il , • faites ce que vous voudrez ! » On parvint cependant à le soustraire à leur fureur et à lui faire gagner Thoune, où il passa la nuit. Il y fut rejoint le lendemain par le sous-officier Dubi , qui l'avait accompagné depuis le champ de bataille et qui avait été forcé de se séparer de lui pendant la route. Le noble vieillard qui avait vu d'un œil sec la chute de sa patrie et la ruine de toutes ses espérances, ne put retenir ses larmes à la vue de son humble et fidèle compagnon. Sur la terre étrangère , il travailla sans relâche à délivrer sa patrie du joug de ses oppresseurs. Mais il ne devait plus la revoir; sa dépouille mortelle seule y trouva dans des temps plus calmes un asile honorable.

Cependant l'armée française faisait son entrée dans les rues désertes de la ville de Berne dont jamais soldat étranger n'avait encore foulé le sol. Les personnes et les propriétés furent en général respectées en vertu de la capitulation , mais les campagnes furent pendant plusieurs jours livrées à tous les excès de la soldatesque. Le trésor, l'arsenal, les magasins de l'état, devinrent la proie du vainqueur; tout fut emmené en France ou vendu à vil prix; les contributions imposées aux patriciens ruinèrent plusieurs familles; de nombreux otages choisis parmi les principaux magistrats furent enlevés à leurs familles et emmenés à Strasbourg. Ainsi finit la république de Berne, le jour même où s'accomplissait la quatre cent quarante-quatrième année de son entrée dans la confédération.

Mais cette antique et glorieuse république ne devait pas disparaître du monde sans qu'un rayon de son ancienne gloire vint éclairer ses derniers moments.

Après la prise de Fribourg, le général Brune avait fait avancer son armée sur la Sarine et la Singine, où une division bernoise occupait les passages de Gùminen, de Laupen et de

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Neueneck. Le même désordre et la même indiscipline régnaient parmi les troupes qui la composaient comme dans le reste de l'armée bernoise. Le colonel de GrafFenried de Bûmplitz, chargé dans la soirée du k de remplacer le commandant du poste de Neueneck, y avait trouvé toutes choses dans la plus grande confusion. Le colonel Stettler avait été assassiné dans la journée par ses soldats. Cependant le nouveau chef parvint à rétablir un peu d'ordre et à prendre des dispositions de défense. Le 5, à 2 heures du matin, pendant que le général Rampon attaquait Laupen, où il fut repoussé, le général Pigeon forçait le passage de Neueneck sous la protection d'une nombreuse artillerie et malgré la résistance courageuse des volontaires de Berne et de Zofingue qui défendaient le pont. Les milices postées sur le revers du ravin au fond duquel coule la Singine se débandèrent et prirent la fuite dans la direction de Berne , où elles arrivèrent sur les six heures du matin. L'ennemi y serait arrivé presque en même temps sans une compagnie de carabiniers cantonnée dans le village de Wangen, en arrière de Neueneck, qui prit les armes à l'approche de la première colonne française, et dont les coups furent si bien dirigés à la clarté de la lune , que les Français suspendirent leur marche , et croyant avoir affaire à des forces supérieures , finirent par se replier sur Neueneck.

Cependant le colonel de Graffenried ayant obtenu à Berne quelques renforts, se mit en marche vers les neuf heures du matin, avec environ 2000 hommes et 5 pièces de canon. Son avant -garde ne tarda pas à rencontrer l'ennemi et l'attaqua aussitôt. Le combat devint peu à peu général; les Français furent repoussés de bois en bois et de haie en haie jusque sur les hauteurs qui forment la crête du ravin de Neueneck et que les Bernois avaient occupées la nuit précédente. Là ceux-ci furent accueillis par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie qui les fit un moment hésiter, mais leurs chefs les rallièrent bientôt par leur voix et par leur exemple et ils fondirent de nouveau sur l'ennemi à coups de crosse et de baïonnette avec une fureur irrésistible. Les vainqueurs de l' Italie

LES WALDSTETTEN.

furent mis en déroute et précipités dans le ravin ; ils repassèrent la rivière dans le plus grand désordre sous le feu de l'artillerie bernoise , et ne parvinrent à se rallier que sur les collines situées de l'autre côté, sur le territoire fribourgeois. Les Bernois reprirent possession du pont et du village de Neueneck, qui furent, avec dix-huit pièces de canon abandonnées par l'ennemi , les gages de leur victoire.

Dans ce moment, à trois heures après midi , le commandant reçut un courrier de la chancellerie des guerres de Berne, qui l'informait de la capitulation de la ville et lui apportait Tordre de cesser les hostilités, d'en donner avis au commandant des troupes françaises et de licencier les troupes sous ses ordres. Il envoya aussitôt un parlementaire au général français qui fît discontinuer son feu.

Mais quand il lui fallut faire part de cette accablante nouvelle à sa troupe enivrée de sa victoire, le cri de trahison se fit entendre de nouveau et peu s'en fallut qu'il ne périt victime de^ce funeste soupçon. Cent fois il dut relire la fatale dépèche à ses soldats frémissants de colère et de désespoir. Enfin, quand il fut parvenu à dissiper les derniers doutes, chacun prit le chemin de ses foyers le cœur dévoré d'amertume. Il se retira comme les autres.

Le 5 mars 1798, six cent et sept ans après la fondation de Berne, la création de Berlhold de Zœringen , la noble cité des Erlach et des Bubenberg succomba , parce que l'esprit qui animait ces grands hommes avait cessé de vivre chez leurs descendants.

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