CHAPITRE III
LES PEUPLES DU NORD
Cependant le puissant empire romain avançait rapidement dans sa décadence. La frugalité, le courage, le dévouement des anciens Romains, leur obéissance aux lois, le respect pour le serment, l'habileté, la fermeté, la persévérance de leurs magistrats, les avaient fait triompher successivement de presque toutes les nations connues. Mais leurs succès mêmes et les richesses des peuples vaincus avaient fini par les corrompre ; l'ambition, l'avarice, le luxe, toutes les débauches les plus honteuses remplacèrent les antiques vertus; l'amour de la patrie s'était affaibli à mesure que l'empire s'était agrandi ; l'esprit militaire, qui avait porté si haut la puissance romaine , avait disparu ; les légions étaient composées de mercenaires étrangers qui mettaient la couronne à l'enchère et élevaient tour à tour sur le trône des empereurs quelquefois imbécilles ou furieux, presque toujours profondément vicieux. L'antique majesté du nom romain était tombée dans l'oubli chez les nations étrangères; les frontières de l'empire ne furent plus respectées; les peuples germaniques surtout commencèrent à les franchir impunément.
Mais au milieu de toute cette corruption germait une semence de régénération. Les prophéties s'accomplissaient et l'Evangile se répandait parmi les nations. Les persécutions auxquelles ses disciples étaient en bulle ne faisaient qu'en accroître le nombre. Les païens élaient frappés d'admiration en voyant ces hommes qui professaient une doctrine plus sublime que celle de leurs sages les plus vantés, qui s'aimaient comme des frères, menaient tous leurs biens en commun, dédaignaient les séductions et les menaces, et marchaient au supplice en chantant les louanges de leur Dieu et en priant pour leurs bourreaux. Le sang des martyrs devenait la semence des chrétiens.
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Il est probable que la religion chrétienne avait pénétré parmi les Helvétiens dès les premiers siècles de l'Eglise comme dans les antres provinpes de l'empire. On raconte qu'une légion romaine composée de chrétiens de Thèbes en Egypte se laissa massacrer sans résistance à Octodurus, c'est-à-dire à Marligny en Valais, plutôt que de sacrifier aux faux dieux. Enfin l'empereur Constantin , qui monta sur le trône l'an 309 , autorisa dans tout l'empire l'exercice de la vraie religion. Après lui, l'empire fut partagé ; l'empire d'Occident avait son siège à Rome, l'empire d'Orient à Constantinople.
Les Germains étaient des hommes d'une stature colossale, aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou roux, au corps endurci par une vie chaste et frugale et un continuel exercice en plein air. Ardents et aventureux, ils préféraient les fatigues de la chasse et les périls de la guerre aux travaux de l'agriculture et aux arts mécaniques, qu'ils abandonnaient généralement aux esclaves. Les historiens ne leur reprochent que deux penchants vicieux, le jeu et la boisson. Braves jusqu'à la témérité (les félicités de la vie future étaient réservées à ceux qui mouraient sur le champ de bataille), la lâcheté était, à leurs yeux, le plus grand des crimes; ils étaient généreux pour les vaincus, hospitaliers pour les étrangers; leur parole était inviolable; tous les devoirs domestiques étaient sacrés pour eux.
Les anciens Germains ne connaissaient ni l'écriture, ni l'argent monnayé; le séjour des villes leur était insupportable; ils n'en bâtissaient point chez eux et les détruisaient ailleurs ; ils vivaient dispersés chacun sur son héritage. Chaque peuplade se composait de plusieurs communautés. Les affaires publiques se traitaient dans l'assemblée de tous les hommes mariés de la communauté ; ils s'y présentaient toujours armés, coutume qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans plusieurs contrées de la Suisse; les armes étaient le signe qui distinguait l'homme libre de l'esclave. La communauté élisait le plus sage ou le plus âgé pour présider ses assemblées et le plus brave pour la conduire à la guerre.
Les Suèves ou Alemanns habitaient la contrée au nord du
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Rhin qui s'appelle aujourd'hui la Souabe. C'est d'après eux que les Français onl donné le nom d'Allemagne à toute cette vaste eonlrée que les Romains appelaient la Germanie, tandis que ses propres habitants l'appellent le pays de Teut ou des enfants de Teut (Teulschland) .
L'an 162 de notre Seigneur, deux cent dix-neuf ans après la victoire remportée par César sur les Helvélicns, les Alemanns commencèrent leurs irruptions dans les différents pays qui forment aujourd'hui la Suisse. Souvent vaincus , jamais découragés, celle malheureuse contrée leur servit de champ de bataille contre les Romains pendant deux siècles et demi; toutes les villes opulentes qui s'étaient élevées sous la domination romaine furent saccagées ; les habitants que la guerre avait épargnés se dispersèrent; le sol se couvrit de nouveau d'épaisses forêts, et toute celte contrée aujourd'hui si peuplée et si florissante est appelée par les géographes contemporains le désert des Hckéliens.
Quoique les Alemanns paraissent avoir poussé plusieurs fois leurs excursions jusqu'au-delà du Jura, la parlie occidentale de la Suisse actuelle en avait moins souffert que la partie orientale dont ils finirent par rester entièrement maîtres. Mais cette contrée était menacée de subir le sort qu'Aventicum et sans doute aussi Noïdenolex et d'autres villes des environs avaient déjà subi; l'empire n'était plus en état de la défendre, et sa domination ne se faisait plus sentir que par les impôts accablants qu'il en exigeait ; ce fut la protection d'un peuple germanique comme les Alemanns qui la préserva d'une ruine totale.
Les Bourguignons habitaient les contrées qu'arrosent l'Oder ou la Vistule. Entraînés par le mouvement général qui à cette époque poussait tous les peuples du nord et de l'orient vers les frontières de l'empire romain, ils quittèrent leurs demeures, traversèrent toute la Germanie et arrivèrent enfin sur le Rhin.
Effrayés de celte apparition et craignant de voir un nouvel ennemi se joindre à tous ceux auxquels ils avaient déjà tant de peine à résister, les gouverneurs romains de celle partie de l'empire entrèrent en négociations avec eux et leur assignèrent
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des établissements sur la rive gauche du Rhin, dans la contrée où sont aujourd'hui Mayence, Worms et Spire, et ils s'engagèrent en échange à défendre celle contrée contre les Âlcmaniis cl les autres peuples qui la menaçaient.
Les Bourguignons ressemblaient aux Alemanns par leur force corporelle, par leur haute laille qu'on dit avoir été de sept pieds, par leurs mœurs et leurs habitudes guerrières, mais leur caractère était moins farouche ; bientôt après leur établissement sur le Rhin , ils embrassèrent la religion chrétienne , qui était devenue à cette époque la religion de tout l'empire.
Los Romains et les Bourguignons ne vécurent pas long-temps en bonne intelligence. D'un autre côté, une nouvelle invasion des Alemanns (il sentir plus que jamais aux habitants des deux côtés du Jura le besoin d'une protection contre les incursions des Alemanns aussi bien que contre les exactions du fisc impérial. Les magistrats des villes s'adressèrent aux Bourguignons et les invitèrent à venir s'établir parmi eux.
On croit que ce fut l'an 456 que les Bourguignons se mirent en marche pour venir s'établir dans la province Séquanaise; ils en occupèrent d'abord la parlie occidentale qu'on a appelée depuis le comté de Bourgogne ou la Franche-Comté, puis ils traversèrent le Jura et trouvèrent un pays en grande partie désert et couvert de forêts qu'ils appelèrent le pay6 de Vaud , ce qui signifie dans leur idiome germanique pays boisé.
Les Bourguignons prirent possession des deux tiers du territoire et du tiers des esclaves. Ce partage était moins onéreux pour les habitans du pays qu'il ne le semble au premier coupd'œil ; la contrée était en grande partie déserte, et les habitudes nationales des Bourguignons leur faisaient préférer les montagnes, les bois et les pâturages; c'est là qu'ils s'établirent dans des maisons isolées et construites en bois, comme on le voit encore aujourd'hui dans nos montagnes. Les Gaulois ou Romains (car le nom d'Helvétiens avait disparu) gardèrent les terrains aux environs des villes; ils purent dès lors en jouir avec plus de sécurité et se trouvèrent aussi délivrés des impôts qui rendaient leur propriété presque illusoire. Et comme les Bourgui-
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gnons ue pouvaient pas non plus se passer d'une petite quantité de terres cultivées, et que leurs esclaves ne connaissaient gucres que la conduite des troupeaux, il était nécessaire que les Romains leur cédassent une partie de leurs esclaves accoutumés aux travaux du labourage.
Plusieurs villes plus ou moins considérables tirent leur origine de cette époque. L'évéque d'Aventicum quitta cette ville dévastée et vint établir sa résidence sur les hauteurs qui dominent le lac Léman, dans un village qui est devenu la ville de Lausanne. A Genève, une nouvelle ville s'éleva sur les débris de l'ancienne ville allobroge ou romaine ; le roi des Bourguignons , Goudebaud , y construisit un palais dont les derniers vestiges viennent de disparaître.
Chacune des deux nations réunies sur le même sol conserva ses magistrats et ses lois, mais les chefs de la nation bourguignone exerçaient sur tout le pays l'autorité qu'avaient exercée auparavant les empereurs romains et leurs gouverneurs. Après de longues et sanglantes dissensions, l'autorité se trouva réunie entre les mains du roi Gondebaud, qui fut le législateur des Bourguignons, et qui, outre les pays dont nous venons de faire mention , régnait encore sur la Savoie et sur les contrées arrosées par le Rhin jusqu'à U Méditerranée. C'est ce qu'on appelle le premier royaume de Bourgogne.
Du mélange de la langue des Romains et de celle des Bourguignons, sont résultés les divers patois de la Suisse française, tandis que la population romaine ayant entièrement disparu dans les contrées occupées par les Alemanns, leur langue s'y est conservée sans mélange. De là vient la différence qui existe encore aujourd'hui quant au langage entre la Suisse allemande et la Suisse romande ou française.
Ainsi, dans le royaume de Bourgogne, une population chrétienne, ayant des lois et un gouvernement régulier, vivant en partie dans des villes et exerçant l'agriculture et les métiers; dans les pays occupés par les Alemanns , point de villes , de vastes forêts, une population clairsemée, étrangère aux arts et à l'agriculture, subsistant de sa chasse et du produit des trou-
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peaux, vivant dans toute la liberté des anciens Germains el plongée dans la nuit du paganisme.