CHAPITRE VI
Aucun des descendants de Charlemagne ne se trouva capable de supporter seul le poids du vaste empire qu'il avait fondé. L'histoire des Carlovingiens, c'est ainsi qu'on les appelle , présente la même succession de guerres et de partages que celle des descendants de Clovis. Le plus important de ces partages fut celui qui eut lieu à Verdun en 84 5 entre les petjts-fils clé Charlemagne , parce que c'est depuis lors que lo royaume de
France est resté séparé de l'Allemagne et de l'empire. Les liens de l'autorité se relâchaient de plus en plus; les ducs et les comtes aspiraient à se rendre toujours plus indépendans et n'obéissaient à l'empereur que lorsque leur intérêt les y portait, ou qu'il se trouvait momentanément assez fort pour les y contraindre. L'an 879, trois cent quarante-cinq ans après la fin du premier royaume de Bourgogne, les évêques de cette contrée assemblés à Mansaille près de Vienne sur le Rhône, élurent pour leur roi le comte Boson, frère du duc de Bourgogne. Ce fut le second royaume de Bourgogne, aussi appelé le royaume d'Arles, du nom de sa principale ville. Au-delà du Jura était le comté de Haute-Bourgogne, aussi appelé la Franche-Comté, parce que le comte de Bourgogne n'était pas comme les autres sous les ordres d'un duc, mais obéissait directement à l'empereur. Plus loin vers l'occident, au-delà de la Saône, était le duché de Bourgogne. Neuf ans plus tard , Rodolphe de Straîtlingen fit, à l'égard de ce nouveau royaume, ce que Boson avait fait à l'égard de la monarchie des Francs; il réunit à Saint- Maurice en Valais les évêques et les seigneurs et se fit proclamer roi; presque tout le pays renfermé entre la Saône, le Rhin, la Reuss et les Alpes reconnut son autorité; le fils de Boson, Louis, ne conserva que le royaume d'Arles ou de Provence.
L'empereur Arnolphe attaqua le nouveau roi et envahit ses états, mais Rodolphe lui résista en tirant habilement parti des défilés des montagnes, et il parvint à se maintenir. Il régna vingt-quatre ans; sa résidence ordinaire, ainsi que de ses successeurs, était à Payerne; après sa mort , son fils, Rodolphe II fut élu à sa place. II attira de grands maux sur ses états par ses efforts pour s'emparer de la couronne d'Italie, qu'il saisit un instaut et ne put conserver; il s'appliqua pendant le reste de son règne à maintenir la paix , agrandit ses étals par la bienveillance de l'empereur Henri I er , et mourut regretté de ses peuples. Il avait épousé Berihe, fille du duc d'Alemannie ou de Souabe , car celle dignité avait été rétablie depuis Charlemagne. La reine Bcrlhe fut sur le trône l'exemple des vertus domestiques; elle fut pieuse, charitable et laborieuse; elle
voyageait à cheval en filant sa quenouille lorsqu'elle faisait la visite de ses domaines; le peuple de cette contrée dit encore aujourd'hui : « Du temps que Berlhe filait! »
Le règne de son fils Conrad fut d'abord marqué par de grands désastres. Un peuple païen venu de l'Asie, qui fit pendant un demi-siècle la terreur et la désolation d'une grande partie de l'Europe , les Madgiares ou Hongrois , passèrent le Rhin et se répandirent dans le royaume. D'un autre côté, les Arabes ou Sarrasins, qui, après avoir envahi l'Espagne et toutes les îles de la Méditerranée, ravageaient les contrées méridionales de l'Europe , remontèrent le Rhône et pénétrèrent dans le Valais et dans le pays de Vaud. On prétend que la reine Berlhe se réfugia dans le château de fteuchâtel (l'ancien château , situé là où sont aujourd'hui les prisons). Mais Conrad, très-jeune encore, sut les exciter les uns contre les autres. Quand ils se furent réciproquement affaiblis, il les attaqua , les battit et en délivra ses états. Conrad régna cinquante-six ans et on a dit de lui qu'il ne fit jamais une guerre injuste ni une paix désavantageuse.
Nous avons vu l'éloignement des anciens Germains et des Alemanns pour le séjour des villes, et que chez ces peuples chaque famille vivait isolée sur son héritage. Cette coutume s'était en grande partie conservée jusqu'aux temps où nous sommes parvenus; les villes et les villages étaient encore en très-petit nombre et habités en général par des serfs; mais les fréquentes incursions des Hongrois donnèrent lieu sous ce rapport à un changement de la plus grande importance. Les Hongrois ignoraient l'art d'assiéger les places ; ils ravageaient les campagnes, mais les lieux fermés de murailles étaient à peu près à l'abri de leurs attaques. L'empereur Henri I er ordonna que le lieu le plus considérable de chaque district fût entouré de murs et de fossés, que chaque neuvième homme de la population des environs vint y fixer sa demeure , et qu'on y conservât le tiers du produit des terres. Ces places fortifiées s'appelaient burgen en allemand, ce qui fit donner à leurs habitants le nom de bourgeois. L'empereur les affranchit du servage et
leur accorda le droit d'élire eux-mêmes leurs magistrats. Les hommes libres ou les nobles qui venaient s'établir dans les villes obtenaient une plus grande part à la direction des affaires et aux offices civils et militaires; ils y étaient plus propres que les serfs nouvellement affranchis qui formaient la masse de la population. Un bailli f impérial , qui était ordinairement quelque seigneur du voisinage, exerçait les droits de l'empereur, rendait la justice au criminel et commandait la milice bourgeoise.
Il y avait eu jusqu'alors peu d'artisans; les nobles, d'après les idées des anciens Germains, regardaient la profession des armes comme la seule digne d'un homme libre, et les paysans étaient avant toute chose obligés de cultiver les terres de leur seigneur; chaque ménage fabriquait donc lui-même plus ou moins grossièrement la plupart des objets qui lui étaient nécessaires. Mais dans les villes, chacun étant libre de choisir son métier, y devenait plus habile; les différentes professions pouvaient s'entr'aider mutuellement; des marchés et des foires furent établis , où les gens de la campagne venaient apporter les fruits de leurs terres et achetaient en échange les marchandises dont ils avaient besoin. L'industrie et le commerce commencèrent à fleurir; la population des villes s'accrut rapidement; les villes elles-mêmes se multiplièrent; les ducs et les comtes imitèrent l'exemple de l'empereur et en fondèrent aussi dans leurs domaines. Celles qui relevaient directement de l'empereur sans l'intermédiaire d'aucun seigneur, s'appelaient villes impériales. De même que jusqu'alors , dans chaque territoire, l'assemblée de la nation avait été composée de deux ordres ou classes de personnes, les ecclésiastiques et les vassaux, le clergé et la noblesse, une troisième classe se forma depuis cette époque, composée des députés des villes, et qu'on appela Vordre des bourgeois ou le tiers-état.
C'est aiusi que prirent naissance Bâle et Schaffhouse sur le Rhin, Sainl-Gall, qui prospérait à l'ombre de son monastère, Soleure qui se forma insensiblement autour d'un couvent fondé par la reine Berlhe; mais Zurich prit surtout un rapide accrois-
sèment par sa situation avantageuse qui l'appelait à être l'entrepôt du commerce entre l'Allemagne et l'Italie.
On voit paraître à cette époque les noms de plusieurs familles puissantes qui joueront plus tard un rôle important dans l'histoire. Les comtes de Kybourg, issus de la maison des Guelphes, si puissante dès lors en Allemagne et en Italie, et qui tient encore aujourd'hui le sceptre de l'empire britannique, avaient leur résidence à quelques lieues de Zurich , au sommet d'une montagne au pied de laquelle coule le torrent de la Taess. Les comtes de Rapperschwvl régnaient sur la contrée qui environne la partie supérieure du lac de Zurich. Les possessions des comtes de Lenzbourg , dont le château est situé sur une colline d'où la vue embrasse les plaines de l'Argovie , s'étendaient sur les bords du lac de Luccrne. Radbod , descendant des anciens ducs d'Alsace, mais qui n'avait conservé de l'antique puissance de sa maison qu'un médiocre héritage entre l'Aar et la lleuss, près des ruines de Vindonissa, y construisit avec l'argent que sou frère Werner, évêque de Strasbourg, lui avait fourni à cet effet, un château auquel il donna le nom de Habsbourg. Il avait employé la plus grande partie de la somme qu'il avait reçue à s'attacher par ses libéralités les hommes libres des environs. Son frère étant venu visiter le nouveau château, s'étonna de le trouver si petit. Radbod ne répondit rien, mais fit mander pendant la nuit tous ses vassaux, et Werner fut surpris et presque alarmé de voir à son réveil les abords du château couverts d'hommes armés. Alors Radbod lui dit : « Voilà mes remparts vivants; la fidélité de ces braves » gens est ma forteresse. » Il avait assigné en douaire à sa femme Ida de Lorraine des terres que son père et son aïeul avaient acquises par la fraude et la violence. Quand Ida connut l'origine de ce bien, elle en fut effrayée, car elle craignait Dieu. Mais les anciens possesseurs étaient morts ou expatriés; alors, par le conseil de son beau-frère Werner, elle consacra ces terres à l'église et fonda le couvent de Mûri.
En général les fondations pieuses s'enrichissaient et se multipliaient. L'abbaye de Saint-Gall était déjà riche et puissante
et ses religieux se faisaient remarquer par leur savoir aussi bien que par la sévérité de leur discipline. L'empereur Louis-le- Germanique avait fondé à Zur'cfa une abbaye de femmes appelée Fraumùnster et lui avait fait don de la vallée d'Uri. Meinrad, de cette maison J<- Hohenzollern que la Providence appelait à de si hautes destinées, et qui devait aussi , huit siècles et demi plus réf ner sur Ncuchâte! , se relira dans un lieu désert,
au milieu d'épaisses forêts, dans la vallée où la Sihl prend sa source; il y vécut trente ans dans une cabane, éloigné des hommes, livré à des exercices de pieté, jusqu'à ce que des malfaiteurs l'assassinèrent pour s'emparer du peu qu'il possédait. D'autres hommes pieux lui succédèrent dans cette solitude; eniïn l'empereur Othon y éleva l'abbaye d'Einsideln ou de Notre-Dame-des-Hermites , célèbre par la foule de pèlerins qui y accourent de tous les pays, et d'où devait sortir un jour le réformateur de la Suisse orientale. Les rois bourguignons furent également libéraux envers l'église. Rodolphe de Straetlingen donna le comté du Valais & l'évêque de Sion , dont l'appui avait beaucoup contribué à l'élever sur le trône. Le dernier de ses successeurs nomma l'évêque de Lausanne comte de Vaud et donna à l'évêque de Baie Sainle-Ursanne , Moûtier-Grandval et le Val de Sainl-Imier. La reine Berthe fonda l'abbaye de Payerne où son corps repo>e jusqu'à ce jour. Alors aussi , Bernard deMenthon fondait le couvent du Saint-Bernard en Valais, dont les religieux, exilés volontairement au milieu des neiges éternelles, se dévouent au service des voyageurs égarés,* souffrants ou nécessiteux. L'an 998 , un seigneur nommé Rodolphe, sans doute un ancêtre des comtes de Neuchâtel , fondait le prieuré de Bevaix, et lui assignait comme dotation des terres à Bevaix et aux environs de Brot, ainsi que l'église et le village de Saint-Martin au Val-de-Ruz. Le prieuré du Vauxtravers fut aussi fondé vers la même époque.
Le roi Conrad étant mort, les Bourguignons, assembles à Lausanne, élurent, pour son successeur, Rodolphe III, son fils.
L'autorité des rois était extrêmement restreinte, et leur
pouvoir dépendait essentiellement de la confiance ou de la crainte qu'ils inspiraient à leurs vassaux. Mais Rodolphe, à la fois faible et violent , ne savait ni se faire craindre, ni se faire aimer. Les libéralités de ses prédécesseurs avaient considérablement amoindri le domaine royal ; Rodolphe , qui prodiguait au clergé sans discernement les biens qui lui restaient, entreprit de dépouiller les seigneurs bourguignons de leurs héritages; il s'en suivit un soulèvement qui ne fut apaisé que par l'ascendant de l'impératrice Adélaïde, fille de la reine Berthe, -veuve de l'empereur Othon-le-Grand , princesse vénérée, comme sa mère, par tous les Bourguignons pour sa sagesse et sa piété.
Mais après la mort d'Adélaïde, le roi Rodolphe, privé de l'amour de ses sujets, chercha au dehors un prolecteur. Il institua comme son héritier et son successeur son neveu l'empereur Henri II. Les Bourguignons ayant refusé de reconnaître cette disposition qui les frustrait du droit d'élire leurs souverains, Rodolphe se relira à Strasbourg et remit son royaume entre les mains de l'empereur qui fit marcher une armée contre eux et les força à se soumettre. Dès lors Rodolphe vécut loin de ses étals, n'ayant plus de la royauté que le nom. Henri étant mort , et Conrad II dit le Salique ayant été élu empereur, il le nomma à sa place au préjudice du comte de Champagne, son neveu et son plus proche héritier. Enfin il mourut luimême, l'an 4052.
A peine le comte fut-il informé de la mort de son oncle, qu'il se hâta d'accourir pour prendre possession du royaume. Mais Conrad se mit en marche à la tête d'une armée, attaqua sans succès Moral et Neuchàtel , et sans se laisser arrêter par ces obstacles, se dirigea sur Payerne où il se fit élire roi de Bourgogne par tous les Bourguignons qui dépendaient de lui ou qui le craignaient. Ainsi finit le second royaume de Bourgogne après avoir subsisté un siècle et demi comme état indépendant. Pour la première fois depuis la chute de l'empire romain, tous les pays qui forment aujourd'hui la Suisse se trouvèrent soumis à une même autorité.