CHAPITRE VI
SECTION PREMIERE
Autriche, Bohême, Hongrie , Transylvanie (i5i6-i565).
Louis II n'avait que dix ans lorsqu'il succéda à son père Ladislas VI sur les trônes de Hongrie et de Bohême (i5i6). Les factions, qui accompagnent ordinairement les miiK>rités, troublèrent celle de ce prince. Des ministres insolens et avides se disputèrent l'autorité de sa couronne et les revenus de $es domaines. Tandis qu'ils avilissaient eC dépouiUûent leur maître, leur imprudence l'exposait à la colère d'un redoutalde voisin. Ils souffrirent que des ambassadeurs de Soliman II, envoyés pour annoncer son avènement au^ trône, fussent insultés par le peuple. Le sultan, irrité, envahi!, la Hongrie (îSai), et s'empara de Belgrade y la clé dé ee royaume, qui avait résisté jusque-là à tous les efforts des Ottomans.
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L'année âuivante^ il tourna ses armes contre Tîle de Rhodes, et laissa respirer k Hongrie; mais en i6sSy il j entra de nouveau à la tête de trois cent mille eombattans. Le jeune roi , avec trente mille hommes , affronta cette multitude, et p^rit à la funeste bataille de Mofiacz (29 août), avec la fleur de sa noblesse et presque toute son armée. Les suites de cette journée furent désastreuses* Jean Zapoli, comte de Zips et palatin de Transylvanie, qui amenait une armée de Transylvains; trente mille Croates, Bohémiens et Mfu^ves, qui accouraient sous deà die£s différens, se reti*> rèrent sans oser attendre les Ottomans : la Hongrie tout en* tière leur fut ouverte. Soliman, après lavoir impitoyable-ment ravagée, emmena plus de cent mille prisonniers en esclavage,
Louis U était le dernier «jeton mâle de la famille royale des Jagellons : leanZapoU se présenta pour lui succéder. II avait les armes à la main ; il était guerrier, il était Hongrois, et, de plus, riche et magnifique. Il fot couronné à Albe- Royale, d'un consentement presque unanime, au milieu même des funérailles du jeune roL Cette élection causa de nouveaux troubles. Des traités solennels, et surtout celui de i5i5, appelaient au trône Ferdinand d'Autriche, qui avait épousé en iSai la princesse Anne, sœur de Louis II. Son mérite personnel, le titre de frère du plus grand motiarque de la chrétienté; sa pu^sance (i), qui promettait à ses sujeu un appui, désormais nécessaire, contre les armes ottomanes, fléchirait les préventions et la répugnance qu'inspirait aux Hongrois sa qualité d'étranger; et ses droits, soi»tenus d'une armée, furent reconnus dans la diète de Pres^
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(1) Lei état9 autrichiens , d'abord régis en commua par Charles Y tX Ferdinand > avaient été partagéis en i5im* Charles avait cédé à son frère TAutriche ♦ la Stjrie , la Carinthie, la Carnîole et leurs dépendances; et, Tannée suivante, il lui avait abandonné le Tyrol, et les domaines que la maison d* Autriche possédait en Souabe et en Alsace. Cistte maison puissante avait été alors divisée en branche espagnole «I <én branche allemsûade; division qui , peut-être, sauva du joug autrkfiieii TEtarope o« du moins Tempire.
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bourg. Zapoli , vaincu dans les plaines de Tokai^ se relira en Pologne, d*où il invoqua le secours de Soliman : il eut le malheur de lobtenir. Tandis qu'il rentrait hii-même en Hongrie avec des troupes polonaises, et battait les Autrichiens à CassoviCy son redoutable protecteur passa la Save à la tête de deux cent mille hommes, et arriva sans obstacle jusqu'aux portes de Bude , qui lui fut lâchement livrée par la garnison. Traînant Zapoli à sa suite , après avoir parcouru et dévasté toute la Hongrie, il envahit FAutriche, et investit sa capitale, qui devait être deux fois l'écueil des armes ottomanes. Vienne avait pour garnison vingt mille hommes commandés par le comte de Salm, et formés dans les guerres d'Italie. Leur courageuse résistance, et la retraite de Soliman après vingt assauts inutiles, mirent le sceau à leur réputation. Le sultan, humilié, crut sauver son honneur par une vaine bravade, n renvoya libres quelques prisonniers, {avec ordre de dire à leurs chefs que son dessein n'avait jamais été de prendre Vienne, mais d'éprouver la valeur des soldats allemands; qu'il les connaissait, qu'il les estimait, et qu'il leur faisait grâce. Il s'arrêta à Bude pour couronner de ses mains Jean Zapoli ; et , le laissant mal affermi sur le trône chancelant d'un état dévasté, il alla recevoir l'hommage du prince de Moldavie, qui offrait de se soumettre à ses lois.
Le fier sultan brûlait d'effacer l'affront qu'il avait reçu sous les murs de Vienne. En iS3i , ses innombrables hordes couvrirent pour la quatrième fois les rives désolées du Danube. Aux frontières de la. Styrie, huit cents hommes^ dans une petite place mal fortifiée , la ville de Guntz^ résistèrent durant vingt-huit jours aux efforts de tant de légions. Pendant cet intervalle, l'Autriche se rassura; Ferdinand rassembla des troupes, et Charles-Quint, vainqueur de la France, arbitre cle l'Italie , pacificateur de l'Allemagne , aspira au titi'e plus • brillant encore de libérateur de la chrétienté, et vint présenter à Soliman un adversaire digne de lui. L'enthousiasme des croisades parut se ranimer un instant. En Allemagne, catholiques et protestans s'arment d'un zèle égal contre l'ennemi commun : Charles appelle de l'Italie et des Pays^
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Bas ses vieilles bandes accoutumées à Ja victoire. Depuis la Vistule jusqu'au Rhin , et depuis FOcéan jusqu'aux Alpes, de belliqueux volontaires viennent se ranger autour de l'empereur sous la bannière du christianisme. Deux grandes armées ^ deux grands rivaux sout en présence; et, partagée entre la crainte et l'espérance, l'Europe attend, comme l'arrêt de sa destinée, l'issue de la lutte qui se prépare ( i532 )•
Mais Charles-Quint tenait plus à l'utiUté qu'à l'éclat d'un succès. Trop prudent pour livrer bataille , quand il savait que l'approche de l'hiver allait forcer l'ennemi de s'éloigner, il resta sur la défensive. Une diversion opérée parla flotte impériale, qui, sous le commandement d'André Doria, s'empara d'une des forteresses des Dardanelles et menaça Gonstantinople , précipita la retraite de Soliman. L'empereur, de son coté , reprit le chemin de l'Allemagne ; tout ce vaste appareil de guerre qu'on avait déployé de part et d'autre, se dissipa, et les deux concurrens au trône de Hongrie furent abandonnés à leurs seules forces. Enfin, las également d'une lutte sanglante et prolongée , tous deux persuadés que le sultan ne fomentait leur haine que pour les perdre l'un par l'autre , et s'élever sur leur ruine , ils conclurent ( i536) à TVeitzen un accommodement, par lequel il fiit stipulé que Zapoli , prince de Transylvanie , conserverait , sa vie durant, le titre de roi , et tout ce qu'il tenait en Hongrie, à condition qu'après sa mort ce royaume reviendrait en entier à Ferdinand. Comme ZapoU n'était point marié, et qu'il était avancé en âge, cet accord paraissait favorable à son concurrent: mais , peu de temps après , les nobles de Hongrie, pour empêcher un étranger de régner sur eux , déterminèrent Jean ZapoU à mettre fin à son long célibat , en épousant^ Isabelle , fille de Sigismond , roi de Pologne. Un fils, à qui l'on donna le nom de Jeaû Sigismond , fut le fruit de cette union. Quins&e jours séparèrent à peine la naissance de cet enfant et la mort de son père (i54o).
Au mépris des droits anciens que Ferdinand tirait de son élection, et des droits plus récens qu'il devait au traité de AYeitzen, Isabelle, secondée de Martinuzzi, évêque du grand
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Waradin , fit reconnaître ton fiU par là plus grande partie de la nation ,^tti le proclama roi sous le nom à Etienne ^ en mémoire du fondateur de, la monarchie. Isabelle était amHtieuse^ avide de pouvoir et d'honneurs, et son mâle courage n'étidt pmnt au-dessous de son ambition. Élevé par son niérite^ du rang le plus médiocre , au fahe des grandeurs , Bfârtinuzzi était un de ces hommes extraordinaires que la nature destine à l'éclat et aux dangers du premier rôle dans les temps de trouble et de faction. Prélat humble et austère à l'extérieur dans ses fonctions ecclésiastiques, ministre habile et infatigable dans les affaires^ j;énéral intrépide à la tête d'une armée; enfin, bizarre assemblage des qualités les plus contraires , au milieu de tant de formes diverses qu'il savait prendre tour à tour, il laissait éclater $ comme sa souveraine, un désir insatiable d'autorité. De pareils antagonistes n'avaient point saisi la couronne de Ferdinand pour la restituer sans combat. Un corps nombreux d'Autrichiens envahit la partie du royaume qui s'est déclarée pour Etienne. Martinuzzi, ne pouvant tenir la campagne, s'assure des villes, et surtout de Bude, qu'il mit en état de défense. Ici commence une suite de lâchetés par lesquelles se déshonorèrent les principaux personnages qui occupent la scène dans ces démêles. Martinuzzi renouvelle Vignominie de Jean Zapoli, et sollicite en faveur de son fils le secours de Soliman , de tout temps fatal à la Hongrie. Ferdinand offre de tenir la couronne de ce royaume aux mêmes conditions honteuses sous lesquelles Jean l'avait posséclée, et de se rendre tributaire de la Porte ottomane. Le sultan se déclare pour Etienne, délivre Martinuzzi assiégé dans Bude, défait et repousse les Allemands ; mais , tenté par l'occasion séduisante de s'emparer d'un état où régnait un enfant sous la tutelle d'une femme et d^in prêtre, il attire dans son camp, sous prétexte d'une fête, le jeune roi, sa mère, les che& de la noblesse , se saisit de la capitale , relègue Isabelle et son fils dans la Transylvanie , qu'il leur assigne pour leur partage, et réunit la Hongrie à son empire.
Ferdinand fit de vains efforts pour la recouvrer. Rebuté de nouveau par le sultan, qui rejeta avec dédain ses offres
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de vasselage, délaissé de Fempereur son frère , que ses projets d'^agrandisseinent occupaient ailleiirs, prêt à se voir enlever le petit nombre de places q^il conservait encore en Hongrie, après avoir épuisé toutes les ressources des états autrichiens, il demanda une trè^ à Soliman (i545). Elle lui fut accordée pour cinq ans, sur les instances du roi de France, et sous Thunùliante condition de payer un tribut annuel de 3o,ooo ducats à la Porte ottomane , et de se reconnaître son feudataîre.
Lorsqaen i54i Soliman avait confiné Etienne en Transylvanie, il avait remis le soin de son éducation à la reine et à Martinuzzi, que Zapoli avait déjà désigné pour tuteur de son fils et régent de ses états, dans un temps ou ces deux emplois étaient d'une bien plus ^prainde importance» Ce partage d autorité excita dans une petite principauté les mêmes orages qu'il aurait pu enfanter dans un grand royaume. Isabelle et Martinuzzi avaient tous deux leur parti dans la noblesse. Celui du prélat commençant à l'emporter, la reine sollicita la potection des Turcs. Le sultan était alors avec son armée sur les frontières delà Perse; les pachas voisins du Danube ne purent fournir à Isabelle que de faibles secours, Martinuzzi en obtint de plus efficaces de la part de Ferdinand. Gagné par les promesses du prélat, qui s'engageait à soulever en sa faveur les nobles les plus puissans de la Hongrie, ce prince, malgré la trêve conclue avec Soliman, fit passer en Transylvanie un corps de troupes sous la conduite de Castaldo, marquis de Piadena. La reine, surprise, fat obligée de céder à Ferdinand la Transylvanie, les droits de son fils sur la Hongrie, et les ornemens royaux, dont la maison de Zapoli était restée en possession. Elle reçut en échange les principautés d'Oppelen et de Ratibor en Silésie, et une somme de 100,000 ducats.
Ferdinand, pour reconnaître les services de Martinuzzi, lettomma gouverneur de Transylvanie, avec une autorité presque illimitée, lui donna l'archevlché de Gran , et obtint du pape qu'il serait décoré de la pourpre romaine. Cette ostentation de bienveillance cachait des intentions perfides.
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Ferdinand craignait les talens de Marlinuzzi, et se dëfiait de sa fidélité. Il chargea secrètement Castaldo de veiller sur lui. Soit que le prélat ne (fémêlât point ces soupçons, soit qu'il les méprisât, il conduisit la guerre contre les Turcs avec autant d énergie. que de succès. Il rétablit l'autorité de Ferdinand dans le bannat de Temeswar, et dans plusieurs des pays voisins. Cependant Castaldo, jaloux de sa gloire, l'accusa à la cour de Vienne de projets ambitieux et criminels. Ferdinand, trompé par la calomnie, chargea'le perfide Italien de le délivrer d'un sujet qui lui paraissait trop puissant pour ne pas être dangereux. Martinuzzi périt assassiné (i 55i). Cet attentat fut le signal d'une révolution. Partout les peuples indignés s'empressèrent de secouer le joug de TAulxiebe. Isabelle et son fils accoururent en Transylvanie ; et la maison de Zapoli fut réintégrée dans cette principauté, sous la protection 4es Turcs. En iSSg, Etienne demanda à Ferdinand 1^ titre de roi, de Hongrie, et la cession de plusieurs pays. Il s'ensuivit une guerre de trois ans, à laquelle les Turcs prirent souvent part. Ferdinand conclut avec eux une trêve" de huit ans en i562, et mourut en i563, laissant la Hongrie dans une situation incertaine et fâcheuse , et n'ayant pu encore , après quarante années d'efforts , fixer les destinées de ce malheureux royaume.
SECTION IL
Turquie. Régne de Soliman II (i) (i52o-i566).
L'année même où Charles-Quint fut sacré empereur à Ai»-. la-Chapelle, le fils de Sélim I®', Soliman //ceignit le sabre, cérémonie qui répond , en Turquie , au couronnement des rois chez les chrétiens (i52o;.
La paix .était incompatible avec le caractère de Soliman ,
(i) Les historiens , qui ne comptent pas au nombre des sultans Soliman , fils de Bajâzet I*»' , appellent du nom de Soliman I**" le fils de Sélûn.
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Vésprit de conquête , héréditaire dans sa mai^n , et l'ardeur belliqueuse de ses sujets. L'occasion était favorable pour attaquer les états chrétiens. La discordéagitait FEspagne^la France, l'Allemagne et lltaUe. Charles-Quint et François V se disputaient le dudbé de Milan. Les querelles de ces deux puissans monarques et l'hérésie naissante de Luther, partageaient l'attention du pape Léon X. Le sultan profita de ces circonstances pour envahir la Hongrie, que le règne orageux et faible d'un soi-enfant Uvrait sans défense à ses armes (i). Douze assauts et la perfidie de deux transfuges, le rendirent maître de Belgrade (i5ai) , l'un des boulevards de la chré* tienté, et devant laquelle avait échoué le conquérant de Gonstantinople.
Le chemin de Bude était ouvert : cependant le vainqueur s'arrêta. Satisfait d'avoir uiie porte qui lui assurât l'entrée de rEurope , il entreprit une conquête encore plus considérable et plus glorieuse. Rhodes j possédée depuis cent cinquante ans par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, était le désespoir des Ottomans. Les galères des chevaliers de Saint- Jean désolaient la marine et le commerce de la Turquie, et leurs ports étaient des retraites pour toutes les flottes armées contre Gonstantinople. L'honneur du sultan et la sûreté de ses sujets l'invitaient à détruire cette pépinière de guerriers. Il l'attaqua avec une de ces armées nombreuses que les despotes d'Asie ont de tout temps rassemblées pour leurs expéditions (i5aa). Mustapha, beau-frère de SoUman,et Piri- Pacha , ayant sous leurs ordres deux cent mille hommes et une flotte de quatre cents voiles .se présentèrent devant une ville défendue par cinq mille soldats et six cents chevaliers; maisVllUers de l'Ile- Adam les commandait. Cet illustre Français venait de succéder au grand-maître Fabrice Caretto. Il avait eu pour concurrent André d'Amaral, chancelier de l'ordre, et grand-prieur de Castille. On prétend que le fier Espagnol, indigné d'avoir succombé , confondit dans son aveugle haine et son rival et l'ordre tout entier , et qu'il
(i) Voyez la première section de ce chapitre.