IX
c'est pourtant la plus utile, parce qu'elle résiste à l'eau, avantage que n'ont pas les deux premières. La plus grande partie de cette troisiéme étoffe, qui est la plus rare, est parfumée , et les chefs de Taïti Ja portent pour les habits de deuil.
« Ils ont grand soin de multiplier tous les arbres qui fournissent la matière première de ces étofles; ils donnent surtout une attention particulière au mürier, qui couvre la plus grande partie des terres cultivées. Ils ne s'en servent que lorsqu'il a deux ou trois ans, qu'il est haut de six ou huit pieds, et un peu plus gros que le pouce. Les Taïtiens croient que la meilleure qualité qu'il puisse avoir est d’être mince, droit, élevé et sans branches : lorsque la tige porte des feuilles inférieures dont le bouton pourrait produire une branche, ils les arrachent soigneusement.
« Quoique les étoffes composées de l'écorce de ces trois arbres soient différentes , elles sont cependant fabriquées de la même manière. Je me contenterai donc de décrire les procédés qu'ils emploient pour manufacturer la plus fine. Lorsque les arbres sont d'une grandeur convenable, on les arrache, on les dépouille de leurs branches, et on en coupe ensuite les racines et les sommets. L'écorce étant fendue longitudinalement se détache avec facilité; et lorsqu'on en a amassé une assez grande quantité, on la porte à un ruisseau d’eau vive, et on l'y laisse tremper aprés l'avoir chargée de picrres pesantes, pour qu'elle ne soit point en-
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DES VOYAGES. 171) traînée par le courant ; quand on juge qu'elle est suffisamment macérée , les servantes vont an ruisseau , se mettent toutes nues, s'asseyent dans l’eau pour séparer l'écorce intérieure de la partie verte de l'épiderme ; elles placent à cet eflet l'écorce intérieure sur une planche polie et aplatie, elles la ratissent trés-soigneusement avec la coquille que nos marchands appellent langue de tigre (tellina gargadia ), et elles la plongent continuellement dans l'eau jusqu'à ce qu'il ne reste rien que les plus belles fibres de cette écorce. Quand elle est ainsi préparée dans l'après-midi, elle est étendue le soir sur des feuilles de bananier. Il paraît que cette partie de l'ouvrage offre quelque difficulté, puisque la maîtresse de la famille est toujours chargée de surveiller cette opération : on place les écorces l'une à côté de l'autre , sur une longueur de trente à trente-six pieds, et une largeur d'environ un pied ; on en met deux ou trois couches l’nne sur l'autre. On a grand soin que l'étoffe soit partout d'une égale épaisseur, et s'il arrive que l'écorce soit plus mince dans un endroit que dans un autre d'une couche, on en prend un morceau un peu plus épais pour le placer par-dessus dans la couche supérieure. L'écorce reste dans cet état jusqu'au lendemain matin ; alors la plus grande partie de l’eau qu'elle contenait étant imbibée ou évaporée , les fibres adhérent si bien ensemble que toutes les couches se lèvent de terre en une seule piéce.
« Après qu'on a ainsi levé la pièce, on la pose
sur le côté poli d’une grande planche de bois préparée pour cet effet, et les servantes la battent avec de petits maillets d'environ un pied de long et de trois pouces d'épaisseur , faits d’un bois dur que les insulaires appellent étoa. La forme de cet instrument ressemble assez à un cuir de forme carrée pour repasser Îles rasoirs, excepté seulement que le manche est un peu plus long, et que chacune des quatre faces est sillonnée de rainures et de lignes proéminentes , plus ou moins hautes ou profondes : celles d’un des côtés sont de la grosseur d’une petite ficelle ; les plus petites de celle d’un fil de soie, et dans cet intervalle les autres diminuent par degrés.
« Ils battent d'abord l'écorce avec le côté du maillet où sont les plus grosses rainures, et ils frappent en cadence comme nos forgerons sur leur enclume. L’écorce s'étend très-promptement sous les coups, et les rainures de l'instrument y laissent
l'empreinte d’un tissu : on la bat successivement avec les autres côtés du maillet, et l’on finit par
le plus uni ; alors l’étofle sort achevée de la main de l’ouvrier. Quelquefois on applique plusieurs doubles ‘le cette étoffe qu'on bat avec le côté le plus uni du maillet : dans ce cas, elle s’amincit, devient presque aussi légère qu’une mousseline, et ils lui donnent le nom d’hobou. L’'étoffe se blanchit très-bien à l'air; mais elle acquiert plus de blancheur et de douceur lorsqu'on la lave et qu'on h bat derechef aprés qu’on l’a portée.
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« 1] ÿ a plusieurs sortes de cette étoffe, de différens degrés de finesse, suivant qu’elle est plus ou moins batine sans être doublée, Les autres étoffes sont aussi plus où moins belles, suivant qu’elles ont été battues; mais elles différent en même temps les unes des autres par les différens maté-
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l'écorce de l'arbre à pain que le tiges sont
beaucoup plus longues et plus que celles PP 5 P |
du figuier qu'on emploie quand elles sont plus jeunes.
« Quand les Taïtiens veulent laver cette étoffe après qu'elle a été portée, ils la font tremper dans une eau courante , où ils la laissent pendant quelque temps aprés l'avoir fixée au fond avec une pierre ; ils la tordent ensuite légèrement pour en exprimer l'eau. Quelquefois ils lui donnent alors une nouvelle fabrication ; ils en mettent plusieurs pièces l’une sur l'autre, et ils les battent ensemble avec le côté le plus raboteux du maillet : elles deviennent d’une épaisseur égale à nos draps d’Angleterre, et plus douces et plus unies que ces draps, aprés qu’elles ont un peu servi, quoiqu’en sortant de dessous le maillet elles paraissent avoir été empesées.
« Cette étoffe se déchire quelquefois lorsqu'on la bat; mais on la raccommode aisément, en y joignant un morceau avec une colle composée de la racine du pi; et cette opération se fait avec tant d'adresse, qu'on ne s’en aperçoit pas. Les