‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 36 · DIT PANDA ES POSE SENS SRE AS DE · texte numérisé non relu

DIT PANDA ES POSE SENS SRE AS DE

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152 HISTOIRE GÉNÉRALE à supporter la douleur. En général, ils ie peignent point leur visage , et noûs n'avons vu qu'un seul exemple du contraire. Quelques vieillards avaient la plus grandé partie de leur corps couverte de grandes taches peintes en noir, avec une dentelure profonde sur les bords, ce qui imitait imparfaitement la flamme ; mais on nous apprit qu'ils venaient d'une île voisine appelée Noououra, et qu'ils n'étaient pas originaires de Taiti.

« M. Banks a vu faire l'opération du tatouage * sur le dos d’une fille d'environ treize ans. L'instrument dont se servirent les Indiens dans cette occasion avait trente dents: ils firent plus de cent piqüres dans une minute, et chacune entraînait aprés soi une goutte de sérosité un peu teinte de sang. La petite fille sonffrit la douleur pendant l'espace d’un quart d'heure avec le plus ferme conrage; mais bientôt accablée par les nouvelles piqüres qu'on renouvelait à chaque instant, elle ne put plus les supporter; elle éclata d’aborden pluintes, elle pleura ensuite, et enfin poussa de grands cris , en conjurant ardemment l'homme qui faisait l'opération de la suspendre; il fut pourtant inexorable ; et lorsqu'elle commenca à se débattre, il ki fit tenir par deux femmes , qui tantôt l’apaisaient en la flattant, et d’autres fois la grondaient et la battaient même lorsqu'elle redoublait ses efforts pour échapper. M. Banks resta une heure dans une maison voisine pour examiner l'opération , qui n'était pas finie lorsqu'il s'en alla : cependant on

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ne la fit que d'un côté; l’autre avait déjà été gravé quelque temps auparavant, et il restait à imprimer sur les reins ces arcs dont ils sont plus fiers que de toutes les autres figures qu'ils portent sur leur corps, et dont l'opération est la plus douloureuse.

« Il est étrange que ce peuple soit si jaloux d'avoir des marques qui ne sont pas des signes de distinction ; je n'ai vu aucun Taïitien , homme ou femme, qui, dans un âge mûr, n’eût le corps ainsi peint. Peut-être cet nsage a-t-1l sa source dans la supersution. Cette conjecture est d'autant plus probable, qu'il ne produit aucun avantage visible, et que l'on éprouve de grandes douleurs pour s’y conformer, Quoique nous en ayons demandé la raison à plusieurs centaines de Taïtiens, nous n'avons jamais pu nous procurer aucune lumiére sur ce point.

« Leur habillement est composé d’étoffes et de nattes de différentes espèces, que nous décrirons en parlant de leurs manufactures. Ils portent dans les temps secs un vêtement d’étoffe qui ne résiste pas à l'eau , et dans un temps de pluie, ils en prennent un fait de natte. Ils l'arrangent de diverses manières, suivant leur fantaisie ; car 1l n’est point taillé en forme régulière , et 11 n’y a jamais deux morceaux cousus ensemble. L'habillement des femmes les plus distinguées est composé de trois ou quatre pièces ; l’une d'environ six pieds de largeur et trente de long, qu’elles enveloppent plusieurs fois autour des reins, de manière qu’elle pend en

forme de jupon jusqu'au milieu de la jambe; on l'appelle parou. Les deux ou trois autres pièces , d'environ huit pieds de long et trois de large, ont chacune un trou dans le milieu ; elles les mettent l'une sur l'autre , et, passant la tête à travers l'ouverture , les deux bouts retombent devant et derrière en scapulaire qui, étant ouvert par les côtés, laisse le mouvement du bras en liberté. Les Taitiens donnent à ces piéces le nom de tebota ; ils les rassemblent autour des reins, et les serrent avec une cein-

ture d’une étofle plus légère , qui est assez longue

pour faire plusieurs fois le tour du corps. Ce vêtement ressemble exactement à celui des habitans du Pérou et du Chili, et que les Espagnols appellent poncho.

« L'habillement des hommes est le même que celui des femmes, excepté qu’au lieu de laisser | pendre en jupon Ja piéce qui couvre les reins, ils Ja passent autour de leurs cuisses en forme de culotte, et on la nomme alors maro ; tel est le vêtement des Taïtiens de toutes les classes ; et comme il est universellement le même quant à la forme , les hommes et les femmes d'un rang supérieur se distinguent par la quantité d'étoffes qu'ils portent. On en voit qui enveloppent autour d'eux plusieurs pièces d’étoffe de vingt à trente pieds de long et de six à neuf de large ; quelques-uns en laissent flotter une grande pièce sur les épaules, comme une espèce de manteau ; et si ce sont de très-grands personnages, et qu'ils veuillent paraître avec pompe,

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DES VOYAGES. 155 ils en mettent deux de cette manitre. Les gens de la classe inférieure qui n'ont d'étoffe que la petite quantité que leur en donnent les tribus et les fumilles auxquelles ils appartiennent, sont obligés d’être habillés plus à la légère. Dans la chaleur du jour ils vont presque nus; les femmes n’ont qu'un mince jupon , et les hommes qu'une ceinture qui couvre les reins. Comme la parure est toujours incommode, et surtout dans un pays chaud, où elle consiste à mettre une couverture sur une autre , Îes

fenimes d’un certain rang se découvrent toujours ,

vers le soir, jusqu'à la ceinture, et elles sc dépouillent de tout ce qu'elles portent sur la partie supérieure du corps, avec aussi peu de scrupule que nos femmes quittent un double fichu. Lorsque les chefs nous rendaient visite, quoiïqu'ils portassent sur les hanches plus d’étoffe qu'il n’en fallait pour habiller douze hommes , ils avaient d'ordinaire le reste du corps entièrement nu.

« Leurs jambes et leurs pieds ne sont point couverts ; ils se garantissent le visage du soleil au moyen de petits bonnets de nat su de feuilles de cocotiers, qu'ils font dans quelques minutes, lorsqu'ils en ont besoin ; ce n’est pourtant pas là toute leur coiffure : les femmes en outre portent quelquefois de petits turbans, ou bien une autre parure qu'ils appellent tomou, et qui leur sied beaucoup mieux. Le tomou est composé de cheveux tressés en fils , qui ne sont guére plus gros que de la soie à coudre, M. Banks en a des pelotons qui

190 PISTON GÉNÉRALE ont plus d'un mille de long sans un seul nœud. Hs arrangent une profusion de ces cheveux autour de la tte, 5 d'une municdre qui produit un effet agréable, Far vu une femme qui en portait cinq où six pelotons, Ds placent parmi ces cheveux des fleurs de différente espéce, et en particulier du jesimin du Cap, dont ils ont toujours une grande quantité plantée près de leur maison, Les hommes qui, comme je l'atobservé, relèvent leurs cheveux sur le sommet de la tôte, y mettent quelquefois une plume de la queue du pailleen-enl; d'autres fois ils portent une espéce de guirlande bizarre coniposée de diverses fleurs placées sur un morceau d'écorce de banamier , où collées avee de la gomme sur du bois. Is portent aussi une sorte de perruque faite de cheveux d'hommes et de poil de chien, on peut-être de filasse de cocos attachée sur un réseau qui se place sous les chevenx naturels, de manière que cette parure arüficielle est suspendue par derrière. Excepte les fleurs, les Taitiens connaissent peu d'autres ornemens : les deux sexes ont des pendans d'orcilles d'un seul côté, Lorsque nous arrivämes dans l'île ils y employaient de netites coquilles, des cailloux, des graines, des pois rouges ou de petites perles dont ils enfilent trois dans un cordon; mais nos quincailleries servirent bientôt seules À cet usage.

« Les enfans sont entièrement nus; les filles jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans, et les garcons jusqu'à celui de six ou sept.

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DES VOYAGES. 197 « Nous avons déjà et occasion de parler des maisons où plutôt des huttes de ce peuple : elles sont toutes bâties dans le bois entre la mer et les mon tagnes, Pour former l'emplacement de leurs cases, ils ne coupent des arbres qu'antant qu'il le faut pour empêcher que le chaume dont elles sont cou vertes ne pourrisse par Peau qui désoutierant des branches, de manière qu'en sortant de sa cabane le Taitien se trouve sous un ombrage le plus agréable qu'il soit possible d'imaginer; ce sont partout des bocages d'arbres à pain et de cocotiers sans broussuilles, et entrecoupés de chaque côté par des senuers qui conduisent d’une habitation à l’autre. Rien n'est plus délicieux que ces ombrages dans un chumat si chaud, et ilest impossible de trouver de plus belles promenades. Comme il n’y à point de broussailles, on y goûte Ja fraicheur ; un air pur y circule librement ; et les maisons n'ayant point de murailles , elles recoivent les vents du côté

qu'ils soufflent. Je vais donner une description par-

üculière d'une de ces habitations d’une moyenne grandeur ; comme la structure est la même partout, on pourra de là se former une idée exacte de celles qui ont plus d'étenduc , ou qui en ont moins,

« Le terrain qu’elle occupe est un parallélogramme de vingt-quatre pieds de longueur et de onze de large ; le toit pose sur trois rangées de colonnes ou de poteaux parallèles entre eux, un de chaque côté, et l’autre au milieu; cette couver-

ture est formée de deux plans inclinés qui se réunissent par l'extrémité supérieure et qui se terminent en faîte comme les toits de chaume. La plus haute élévation, dans l’intérieur, est de neuf pieds, les bords de chaque côté du toit descendent presqu'à trois pieds de terre; an-dessous , la cabane est entiérement ouverte, ainsi qu'aux deux extrémités, jusqu’au sommet du faîte. Le toit est couvert de feuilles de palmier ; du foin répandu sur la surface de la terre à quelques pouces d'épaisseur forme le plancher; par-dessus ils étendent des nattes sur lesquelles ils s’asseyent pendant le jour, et dorment pendant Ja nuit. Dans quelques habitations pourtant il y a un siége qui sert seulement au maître de la famille, et si l'on y ajoute quelques petits billots creusés dans la partie supérieure, et qui leur servent d’oreillers, ils n’ont point d’autres meubles.

« La hutte est destinée principalement à y passer la nuit; car, à moins qu'il ne pleuve, ils mangent en plein air, à l'ombre de quelque arbre voisin. Les habillemens qu'ils portent pendant le jour leur servent de couverture pendant la nuit; le plancher est le lit commun de tout le ménage ; il n’y a aucune séparation. Le maître de la maison et sa femme se couchent an milieu, et près d’eux les personnes de la famille qui sont mariées, ensuite les filles qui ne le sont pas, et à peu de distance les garçons; les serviteurs, où toutous, comme on les appelle, dorment à la belle étoile, lorsqu'il ne tombe point de

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DES VOYAGES. 15) pluie, et dans le cas contraire, ils se réfugient sous les bords de la maison.

« Les chefs ont des huttes d’une autre espèce qui sont moins ouvertes, plus petites que les autres, et construites de maniére qu'ils les transportent sur leurs pirogues d'un endroit à l’autre, et les dressent comme des tentes. Elles sont fermées sur les côtés par des feuilles de cocotiers, qui ne les bouchent pas assez exactement pour empêcher l'air d’y entrer ; le chef et sa femme y couchent seuls.

« Les Taïtiens ont d’autres maisons beaucoup plus grandes , qui ne sont pas bâties pour un seul chef ou une seule famille , mais pour servir d’assemblée on de retraite à tous les habitans d’un canton: quelques-unes de celles-ci ont deux cents pieds de long , trente de large , et vingt d’élévation jusqu’au fatte ; elles sont construites et entretenues aux frais communs du district pour lequel elles sont destinées , et elles ont, à un des côtés, une vaste place environnée d'une petite palissade,

« Ces maisons, ainsi que celles des familles particulières , n’ont point de murailles ; ce peuple n’a pas besoin de lieu retiré ; 1l n’a aucune idée de l'indécence , et il satisfait en public ses désirs et ses

passions, avec aussi peu de scrupule que nous apaisons notre faim en mangeant avec nos parens et nos amis. Des hommes qui n’ont point d'idée de la pudeur par rapport aux actions , ne peuvent pas en avoir relativement aux paroles ; il n’est pas besoin de remarquer que la conversation de ces insulaires

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roule principalement sur ce qui est la source de leurs plus grands plaisirs, et que les deux sexes y parlent de tout sans retenue ni émotion et dans les termes les plus simples.

« Le: végétaux forment la plus grande partie de leur nourriture. Nous avons déjà dit qu’excepté les cochons, les chiens et la volaille, ils n'ont point d'animaux ap} rivoisés ; ceux-là mêmes n’y sont pas en grande quanuté. Lorsqu'un chef tue un cochon, il le partage presque également entre ses sujets ; et comme ils sont tres-nombreux , la portion qui revient à chaque individu dans ces festins , qui n'arrivent pas souvent, est nécessairement trés-petile, Les Taïtiens du commun se régalent plus fréquemment avec des chiens et de la volaille : je ne puis pas vanter beaucoup la saveur de leur volaille , mais nous convinmes tous qu'un chien du grand Océan était presque aussi bon qu'un agneau d'Angleterre. Ils ont probablement cet excellent goût, parce qu'ils se nourrissent uniquement de végétaux. La mer fournit à ces insulaires beaucoup de poissons de toute espèce ; ils mangent crus les plus petits qu'ils attrappent, comme nous mangeons Îles huitres , et ils tirent parti de toutes les productions de la mer. 1ls aiment passionnément les homards, les crabes et les coquillages qu'ils trouvent sur la côte. Ils mangent aussi des sèches, quoiqu'il y en ait de si coriaces qu'il faille les laisser pourrir avant de pouvoir les mâcher. Parmi les végetaux qui leur servent d’alimens, le fruit à pain est le prin-

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cipal, et pour s’en procurer, ils n’ont d'autre peine qu’à grimper surun arbre. Cet arbre n’est pas toutà-fait une production spontanée de la nature ; mais le Tuïtien qu, dans sa vie, en plante une dizaine , ce qui exige un travail d’une heure, remplit ses obligations à l'égard de ses contemporains et de la génération à venir, aussi parfaitement que l'habitant de nos climats moins tempérés qui laboure pendant le froid de l'hiver , moissonne à la chaleur de l'été, toutes les fois que reviennent ces saisons ; et qui, aprés avoir nourri sa famille, trouve moyen de laisser à ses enfans de l'argentet du bien.

« ILest vrai qu'ils n’ont pas toute l'année du fruit à pain; mais les cocos, les bananes et beaucoup d'autres fruits suppléent à ce défaut.

« On imagine bien que la cuisine, chez ce peuple, n'est pas un art bien perfectionné. Ils n'ont que deux manières de préparer leurs alimens : l'une de les griller , et l’autre de les cuire au four. L'opération de griller quelque chose est si simple , qu'il n’est pas besoin de la détailler ici. Nous avons déjà parlé de leur manière de cuire au four, dans

la description du repas que nous prépara Topia. Ils apprêtent ainsi fort bien les cochons et les gros poissons, et, suivant nous, ils sont plus succulens et plus également cuits que dans nos meilleures cuisines d'Europe. Ils cuisent aussi du fruit à pain

dans un four pareil à celui que nous avons décrit ; il s'adoucit alors et devient assez semblable à une YIX, 11

pomme de terre bouillie , sans étre pourtant aussi farineux qu'une pomme de terre de la meilleure espèce. Ils apprêtent le fruit à pairs de trois manières ; ils y mettent quelquelois de l'eau ou du lait de cocos , et le réduisent en pâte avec un caillou ; d’autres fois ilsle mêlent avec des bananes mûres, ou ils en font une pâte aigrelette qu'ils appellent malié.

« Le mahié supplée au fruit à pain lorsque la saison ne leur permet pas d’en avoir du frais : voici comment ils le font.

« Ils cueillent les fruits avant qu'ils soient parfaitement mûrs, et après les avoir mis en tas, ils les couvrent exactement avec des feuilles : dans cet état , ils subissent une fermentation, et deviennent d’une douceur désagréable ; ils en ôtent le trognon, et jettent ensuite le reste dans un trou qui est creuse pour cet effet ordinairement dans les habitations : ce creux est garmi proprement d'herbe au fond ct sur les côtés ; ils couvrent le tout de feuilles et de grosses pierres ; 1] éprouve alors une seconde fermentation, prend un goût aigrelct, et se conserve ensuite pendant plusieurs mois. Ils le tirent du trou à mesure qu’ils en ont besoin ; et après l'avoir mis en boule et l'avoir enveloppé de feuilles, ils le font cuire dans leur four; il se garde cinq ou six semaines ainsi apprêté. Les naturels du pays le mangent froid et chaud , etc’est communén-ent un des mets de tous leurs repas; il était pour nous d'un goût aussi désagréable qu'une olive fraiche lorsqu'on en mange pour la première fois.

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DES VOYAGES. 165 « Le mahié se fait comme la bière, par fermentation, et quelquefois , ainsi que dans nos brasseries, l'opération manque sans qu’on puisse en déterminer la cause ; il est donc très-naturel que ce peuple grossier joigne des idées et des cérémonies superstilieuses à ce travail. Les vieilles femmes en sont chargées le plus souvent; excepté ceux qui les aident, elles ne souffrent pas que personne touche rien de ce qu'elles emploient, et même elles ne permettent point d'entrer dans la partie de la maison où elles font cette préparation. Il arriva un jour que M. Banks toucha par inadvertance une des feuilles qui étaient sur la pâte ; la vieille femme qui présidait à ces mystères lui dit que l'opération manquerait ; et, dans un transport de douleur et de désespoir, elle découvrit le trou surlc-champ. M. Banks regretta le malheur qu'il avait causé; mais il se consola, parce qu'il eut occasion d'examiner par là la manière dont les Taïtiens procédent à cette grande œuvre, qu'il n'aurait peutêtre pas pu connaître autrement.

« Tels sont lenrs alimens auxquels l'eau salée, qu'ils emploient dans tous leurs repas, sert de sauce universelle. Ceux qui vivent prés de la mer vont en puiser lorsqu'ils en ont besoin , et ceux qui habitent à quelque distance la conservent dans des vases de bambons qu'ils piacent pour cet usage dans leur habitation. Ils ont pourtant d'autre sauce que l’eau salée ; ils en font une seconde avec l’amande du coco, qu'ils laissent fermenter jusqn’à ce qu'elle

se dissolve en pâte assez ressemblante à du beuric , et qu'ils pétrissent ensuite avec de l'eau salée. La saveur de cette sauce est très-forte, el nous parut très-désagréable Icrsque nous en goütâmes pour la premiére fois ; quelques-uns de nos gens cependant ne la trouvèrent pas dans la suite si mauvaise, et même ils la préféraient à celle que nous employions dans nos repas, surtout quand elle était méléc avec le poisson. Les Taïtiens semblaient la regarder comme une friandise ; ils ne s'en servaient pas dans leurs repas ordinaires , soit parce qu'ils imaginent que c'est prodiguer mal à propos les cocos, ou que lors de notre séjour dans l’île elles ne fussent pas assez müres pour cela.

« En général, l’eau et le jus du coco forment toute leur boisson. Ils ignorent heureusement l’art de faire par la fermentation des liqueurs enivrantes ; ils ne mâchent aucun narcotique, comme les habitans de quelques autres pays font de l'opium, du bétel ou du tabac. Quelques-uns des insulaires burent librement de nes liqueurs fortes et s’enivrérent de temps en temps; mais ceux qui tombtrent dans l'ivresse étaient si peu disposés à réitérer la même débauche, que par la suite ils ne voulurent jamais avaler une goutte de la boisson qui les avait mis dans cet état, Nous avons cependant appris qu'ils s'enivrent quelquefois en buvant un suc exprimé des feuilles d'une plante qu'ils appellent ava ava. Cette plante n'était pas dans sa maturité lorsque nous étions à Tai, de manicre que nous

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qu'ils regardent l’ivrognerie comme une chose honteuse, ils nous en auraient probablement caché toutes les circonstances s'ils s'y étaient livrés pen-

dant notre séjour. Ce vice est presque particulier anx chefs et aux personnes d'un rang distingué, qui se disputent à qui boira le plus grand nombre de coups, et chaque coup est d'environ un: pinte. Ils ont grand soin que les femmes ne goûtent point de ce jus enivrant.

« Ils n'ont point de tables, mais leurs repas se font avec beaucoup de propreté; leurs mets sont trop simples et en trop petit nombre pour qu'il y regne de l’ostentation : ils mangent ordinairement seuls ; cependant lorsqu'un étranger leur rend visite, ils l’admettent quelquefois à manger avec eux. Je vais donner une description particulière du repas d’un de leurs principaux personnages.

« ]1 s’assied sous un arbre voisin ou an côté de sa maison qui est à l'ombre, ei on étend proprement sur la terre, en forme de nappe, une grande quantité de feuilles d'arbre à pain où de bananier. On met prés de lui un panier qui contient sa provision, et deux coques de cocos, l’une remplie d'eau douce; la chair ou le poisson sont tout apprétés et enveloppés de feuilles. Les gens de sa suite, qui ne sont pas en petit nombre, s’asseyent autour de lui, et lorsque tout est prêt, il commence par laver ses mains et sa bouche avec de l’eau douce, ce qu'il répête presque continuellement pendant le

repas ; il tire ensuite du panier une partie de sa

provision, qui est composée ordinairement d'un ou

deux petits poissons , de deux ou trois fruits à pain,

de quatorze ou quinze bananes mûres, où: de six

nu sept corossols. 11 prend d'abord la moitié d’un

fruit à pain, qu'il pèle, et dont il arrache la chair

avec ses ongles; ilen met dans sa bouche autant

qu'elle en peut contenir, et pendant qu’il la mâche,

il prend un de ses poissons qu'il morcèle dans l'eau

salée , et il place l'autre , ainsi que le reste du fruit à pain, sur les feuilles qui sont étendues devant lui ; ilempoigne ensuite, avec tous les doigts d’une main, un petit morceau du poisson qui a été mis dans l’eau salée, et il le suce dans sa bouche de ianière à en exprimer autant d'eau qu'il est possible : il en fait de même des autres morceaux, et entre chacun d'eux, au moins ordinairement , il hume un peau d’eau salée, qu'il puise dans une coque de coco ou dans le creux de sa main. Sur ces entrefaites, un des gens de sa suite prépare un coco vert, en détachant l'écorce extérieure avec ses dents, opération qui paraît trés-surprenante à un Européen; mais elle est si peu difficile, que plusieurs de nous en vinrent à bout avant notre départ de l’île, quoique auparavant ils pussent à peine casser une noisette, Lorsque le maître veut boire, il prend le coco ainsi préparé, et en y faisant un trou avec son doigt ou avec une pierre, il suce la liqueur qu’elle contient. Dès qu'il a mangé son fruit à pain et ses poissons, il passe aux bananes, et ne

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moins qu'ils ne soient pelés ; pour cela, un de ses domestiques ramasse à terre une des coques qui y sont toujours en quantité, et la lui porte; il commence à couper ou râcler la pelure, mais si maladroïtement, qu’il emporte une grande partie du fruit. Si, au lieu de poisson, son repas est composé de viande , il doit avoir, pour la couper, quelque instrument qui lui tienne lieu de couteau : dans ce cas, on lni présente un morceau de bambou qu’il partage transversalement avec ses ongles, et 1l découpe sa viande avec ces morceaux de bois. Pendant tout cet intervalle , quelques personnes de sa suite sont occupées à piler du fruit à pain avec un caillou sur un tronçon de bois. Lorsque le fruit à pain est pilé de cette manière et arrosé d’eau de temps en temps , il se réduit à la consistance d’une pâte molle ; on le met alors dans un vase assez ressemblant à un baquet de boucher : on y mêle quelquefois de la bananc ou du mahié, suivant le goût du maître, en y versant de l’eau de temps en temps, etenl’exprimantensuiteavecla main. Le fruità pain, ainsi préparé, ressemble assez à un flan épais ; on en remplit un grand coco qu’on met devant lui; il lebhume , comme nous sucerions une gelée, si nous n'avions point de cuiller pour Ja porter à la bouche. Le repas finit alors, et le maître se lave encore les mains et la bouche. On replace ensuite dans le pa-

168 HISTOIRE GÉNÉRALE nier ce qu'il a laissé, et on nettoie les écales de cocos.

« Ces peuples prennent une quantité prodigieuse d'alimens dans un seul repas : j'ai vu un homme manger deux ou trois poissons aussi grands qu'une perche , trois fruits à pain, dont chacun était plus gros que les deux poings; quatorze où quinze bananes qui avaient six à sept pouces de long, et quatre ou cinq de circonférence, et près d'une quarte de fruit à pain pilé, qui est aussi substuntiel que le flan le plus épais. Ce fait est si extraordinaire, qu'à peine voudra-t-on le croire; et je ne l'aurais pas rapporté, si je n’en avais d’autres garans que moi-même ; mais MM. Banks et Solander et plusieurs de nos officiers en ont été témoins oculaires, et ils savent que j'interpelle leur témoiynage dans cette occasion. |

« IT est très-surprenant qne ce peuple, qui aime passionnément la société , et surtout celle des femmes, s'en interdise les plaisirs dans les repas, quoique ce soit surtout à table que toutes les autres naions, policées et sauvages, aiment à jouir des agrémens de la société. Nous avons souvent recherché comment les repas, qui, partout ailleurs, rassemblent Îes familles et lesamis, les isolent à Taiti, el nous n'avons jamais rien pu apprendre sur cette matière : ils mangent seuls, disent-ils, parce que cela est convenable ; mais ils n'ont jamais entrepris de nous expliquer pourquoi il est convenable de manger seul. Telle est cependant ja furce de l'ha-

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DES VOYAGES. 160 bitude , qu'ils témoignaient la plus grande répugnance, et même de l'aversion de ce que nous mangions en societé, surtout avec nos femmes ct des mêmes mets. Nous pensâmes d'abord que cette étrange singularité provenait de quelque opinion superstitieuse ; mais ils nous ont toujours affirmé le contraire. Nous observâmes aussi dans cette cou-

tume quelques caprices que nous fûmes aussi embarrassés d'expliquer que la coutume elle-même : nous ne pümes jamais engager aucune des femmes à s'asseoir avec nous à table lorsqne nous dînions

en compagnie ; elles allaient pourtant cinq ou six ensemble dans les chambres des domestiques, et ÿ mangealent de bon cœur tout ce qu'elles ponvalent trouver : j'en ai cié un exemple plus haut, et lorsque nous les y autrapions, elles n'étaient pas déconcertées, Si quelqu'un de nous se trouvait seul avec une femme, elle mangeait quelquefois avec lui ; mais alors elle témoignait combien elle serait fichée que cette action fût connue , et exigeait toujours par avance les sermens les plus forts de garder le secret.

« Dans leurs familles, deux frères, et même deux sœurs, ont chacnn leur panier séparé, ainsi que les provisions et appareil de leurs repas. Lorsqu'ils vinrent nous rendre visite pour la première fois dans nos tentes, ils apportaient tous un panier où étaient leurs alimens; et quand nous nous asseyions à table, ils sortaient, se plaçaïent à terre, à six ou dix pieds de distance les uns des

en mens

170 HISTOIRE GÉNÉRALE autres, et en se tournant le dos, chacun prenait son repas de son côté sans proférer un seul mot.

« Les femmes ne s’abstiennent pas seulement de manger avec les hommes et de prendre les mêmes alimens, leur nourriture est encore apprêtée en particulier par de jeunes garçons qu'on entretient à cet effet et qui, après avoir préparé les provisions, vont les déposer dans un hangar séparé, et assistent à leurs repas.

« Quoique les Taïtiens ne mangeassent pas ensemble et ne voulussent pas s'asseoir à notre table, lorsque nous allions voir dans leurs maisons ceux

“que nous connaissions particulièrement , ils nous

ont souvent engagés à dîner avec eux ; et dans ces occasions, nous avons plusieurs fois mangé au même panicr et bu au même vase. Les vieilles femmes cependant parurent toujours offensées de cette hberté, et s’1l nous arrivait de toucher à leurs provisions, et même au panier qui les contenait, sur-le-champ elles jetaient le tout fort loin.

« Les Taïtiens d’un âge moyen et d’un rang distingué dorment ordinairement après le repas et dans la chaleur du jour : ils sont e: rêémement indolens, et ils n’ont pas d'autre occupation que de dormir et manger. Ceux qui sont plus âgés sont moins paresseux , et les jeunes garçons et les petites filles restent éveillés pendant tout le jour , par l’activité et l’effervescence naturelle de leur âge.

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DES VOYAGES. 191 pendant notre séjour dans l’île, j'ai déjà parlé par occasion de leurs amusemens, et en particulier de leur musique, de leur danse , de leur combat de lutte , de leur maniement de l'arc ; ils se disputent aussi quelquefois à qui jettera le mieux une javeline. En lançant une flèche, ils ne visent point à un but, mais à la plus grande distance ; en décochant la javeline, au contraire, ils ne cherchent pas à la pousser le plus loin possible , mais à frapper une marque qui est fixée : cette javeline est d'environ neuf pieds de long ; le tronc d’un bananier placé à environ soixante pieds de distance, sert de but.

Les flûtes et les tambours sont les seuls instrumens de musique qu'ils connaissent ; les flûtes sont faites d’un bambou creux d'environ un pied de long ; et, comme nous l'avons déjà dit, elles n'ont que deux trous, et par conséquent que quatre notes, avec lesquelles ils ne semblent avoir composé jusqu'ici qu’un air : ils appliquent à ces trous l'index de la main gauche et le doigt du milieu de la droite.

« Le tambour est composé d'un tronc de bois de forme cylindrique, creusé, solide à l’un des bouts, et recouvert à l’autre avec la peau d’un requin : ils n'ont d’autres baguettes que leurs mains, et ils ne connaissent point la manière d'accorder ensemble deux tambours de ton différent. Ils ont un expédient pour mettre à l'unisson les flûtes qui jouent ensemble ; ils prennent une feuille qu'ils

roulent et qu'ils appliquent à l'extrémité de la flûte la plus courte; ils la raccourcissent ou ils l'allongent, comme on tire les tuyaux des télescopes, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le ton qu'ils cherchent; ce dont leur oreille paraît juger avec beaucoup de délicatesse.

«Ils joignent leurs voix aux instrumens; et,

comme je l'ai remarqué ailleurs, ils improvisent

en chantant : ils appellent pehaï ou chanson chaque distique ou couplet : ces vers sont ordinairement rimés , et lorsqu'ils étaient prononcés par les naturels, nous y reconnaissions un mètre. M. Banks prit beaucoup de peine pour en écrire quelquesuns qui furent faits à notre arrivée; 1l tâcha d’exprimer leurs sons par la combinaison de nos lettres, le plus parfaitement qu'il lui fut possible ; mais en les lisant, comme nous n'avions pas leur accent, nous ne pouvions y retrouver mi le mètre ni la rime.

« Ils s'amusent souvent à chanter des couplets lorsqu'ils sont seuls ou avec leur famille, et surtout quand ilest nuit : quoiqu'ils n'aient pas besoin de feu pour se chauffer, ils se servent pourtant d'une lumière aruficielle, entre le coucher du soleil et le temps où ils vont se reposer. Leurs chandelles sont faites d’une espèce de noix huileuse, dont ils embrochent plusieurs dans une baguette ; aprés avoir allumé celle qui est à un des bouts, le fen prend ensuite à la seconde, en brûlant en mérne temps la partie de la brochette qui la tra-

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verse, comme la mêche de nos bougies. Lorsque Ja seconde est consumée , le feu se communique à la troisième, et ainsi de suite ; quelques-unes de ces chandelles bràlent pendant un temps considérable, et donnent une lumière assez forte. Les Taiiens se couchent ordinairement une heure aprés que le crépuscule du soir est fini ; mais lors-

qu'ils ont des étrangers qui passent la nuit dans

leurs habitations, 1ls laissent communément une de ces chandelles allumée pendant la nuit, probablement pour être à portée de veiller sur celles de leurs femmes dont ils ne veulent pas faire les bonneurs à leurs hôtes.

En d'autres pays, les peutes filles et toutes les personnes du sexe qui ne sont pas mariées, sont supposées ignorer entiérement les mystères de l'amour; leur conduite et leur conversation sont soumises à la plus grande réserve, et on à soin d'écarter de leur esprit toutes les idées et les images qui uennent à l'amour. Il arrive précisésuent tei le contraire : parmi les divertissemens de ces insulures, il y a une danse appelte timorody , exécutée par des jeunes filles, toutes les foi; qu'elles peuvent se rassembler au nombre de huit ou dix. Cette danse est composée de postures et de gestes extrénement Jascifs, auxquels on accoutume les enfans dès leurs premières années ; elle est accompagnée d'aitleurs de paroles qui expriment encore plus clairement la lubricité. Les Taitiens observent la micsure avec autant d'exactitude que nos meilleurs

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danseurs sur les théâtres d'Europe. Ces amusemens, permis à une jeune fille, lui sont interdits dès le momént qu'étant devenue femme, elle peut mettre en pratique les leçons et réaliser les symboles de la danse.

« On ne peut pas supposer que ces peuples estiment beaucoup la chasteté : les honimes offrent aux étrangers leurs sœurs ou leurs filles, par civilité ou en forme de récompense ; et l'infidélité conjugale, même dans la femme, n'est punie que par quelques paroles dures ou par des conps légers. Us portent la licence des mœurs et la lubricité à un point que les autres nations, dont on a parlé depuis le commencement du monde jusqu’à présent, n'avaient pas encore atteint , et qu'il est impossible de concevoir.

« Un nombre trés-considérable de Taïtiens des deux sexes forment des sociétés singulières, où toutes les femmes sont communes à tous les hommes ; cet arrangement met dans tous leurs plaisirs une variété perpétuelle dont ils ont tellement besoin, que le même homme et la même femme n’habitent guëre plus de deux ou trois jours ensemble.

« Ces sociétés sont distinguées sous le nom d’arreot ; ceux qui en font partie ont des assemblées auxquelles les autres insulaires n’assistent point : les hommes s’y divertissent par des combats de lutte, et les femmes y dansent en liberté Ia timorody , afin d’exciter en elles des désirs qu’elles satisfontsouvent sur-Je-champ, comme on nous l’a raconté, Ceci n’est

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rien encore : si une de ces femmes devientenceinte, ce qui arrive plus rarement que si chacune habitait avec un seul homme, l'enfant est étouflé aë moment de sa naissance , afin qu'il n’embarrasse point le pére, et qu'il n'interrompe pas la mère dans les plaisirs de son abominable prostitution. Quelquefois cependant il arrive que la mère ressent pour son enfant la tendresse que la nature inspire à tous les animaux pour la cons: ‘ation de leur progéniture, et elle surmonte alors par instinct la passion qui l'avait entraînée dans cette société ; mais dans ce cas-là même on ne lui permet pas de sauver la vie de son enfant, à moins qu'elle ne trouve un homme qui l’adopte comme étant de Jui : elle prévient alors le meurtre, mais l'homme et la femme étant censés, par cet acte, s'être donnés execlusivement lun à l'autre, 1ls sont chassés de la communauté, et perdent pour l'avenir tout droit aux priviléges et aux plaisirs de l’arreoï : la femme est appelée Ouhannaounaou, « qui a fit des enfans, » mot qu'ils emploient en cetté occasion comme un terme de reproche, quoiqu'aux veux de la sagesse, de l'humanité et de la saine raison , 1l n’y ait rien de plus honorable et de plus conforme aux sentimens qui distinguent l’homme de la brute.

« Il ne faudrait pas attribuer à un peuple, sur de légères preuves, une pratique si horrible et si étrange; mais Jen ai d'assez convaincantes pour jusufier le récit que je viens de faire. Les Taïtiens, loin de regarder comme nn déshonneur d'être

AT

176 HISTOIRE GÉNÉRALE agrégés à cette sociélé, en tirent au contraire vanité, comme d’une grande distinction. Lorsqu'on nous a indiqué des personnes qui étaient membres d’un arreoï, nous leur avons fait, M. Banks et moi, des questions sur ce sujet, et nous avons reçu de leur propre bouche les détails que je viens de rapporter. Plusieurs Taïitiens nous ont avoué qu'ils étaient agrégés à ces exécrables sociétés, et que plusieurs de leurs enfans avaient été mis à mort. « Je ne dois pas terminer la description de la vie domestique de ces insulaires, sans parler de leur extrême propreté. Si ce qui diminue le bien-être et augmente les maux de la vie, est un vice, sûrement la propreté doit être rangée au nombre des vertus : le défaut de cette qualité détruit la beauté et la santé de l'homme, et mêle du dégoût jusque dans ses plaisirs les plus vifs. Les Taïuens se lavent constamment tout le corps dans une eau courante, trois fois par jour, à quelque distance qu'ils soient de la mer ou d’une rivière; le matin, dès qu'ils sont levés, à midi, et le soir , avant de se coucher. J'ai déjà remarqué que, dans leurs repas, ils se lavent les mains et la bouche presque à chaque morceau qu'ils mangent; on ne trouve sur leur vêtement et sur leur personne ni tache ni malpropreté ; de manière que, dans une grande compagmie de Taïtiens, on n'est jamais incommodé que de la chaleur; et :} n’est peut-être pas possible d’en dire autant de nos assemblées les plus brillantes en Europe.

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DÈS VOYAGES. t77

t« Si la nécessité est la mère de l'invention , on ñne peut pas supposer que l'industrie ait fait beaucoup de progrès dans les pays où la prodigalité de la nature a rendu ees secours presque superflus. On en retrouve cependant chez les Taïtiens quelques exemples qui font d'autant plus d'honneur à leur activité et à leur adresse, qu’ils ne connaissent point l'usage des métaux pour façonner des instrumens.

« L’étoffe qui leur sert d'habillement forme leur principale manufacture : leur manière de la fabriquer et de la teindre contient quelques détails qui peuvent être utile, même aux ouvriers d'Angleterre; c'est pourquoi je donnerai un peu plus d'étendue à ma description.

« Cette étoffe est de trois sortes, et composée de l'écorce de trois différens arbres , le mûrier à papier , l'arbre à pain, et un arbre qui resseinble au figuier sauvage des iles de l'Amérique.

« La plus belle et la plus blanche est faite avec le mûrier , qu'ils appellent aouta ; elle sert de vêtement aux principaux personnages de Pile, la couleur rouge est celle qu’elle prend le mieux; la seconde étoffe , fabriquée avec l'écorce de l'arbre à pain, nommée ourou , est inférieure à la première en blancheur et en douceur , et ce sont surtout les Taïtiens de la dernière classe qui en font usage; la troisième sorte, manufacturée avec l'écorce du figuier, est grossière et rude, et de la couleur du papier gris le plus foncé : quoiqu'elle soit moins agréable à l'œil et au toucher que les deux autres,

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