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DES VOYAGES. 171 Enfin, quand nous n’aurions pas rencontré d'autres obstacles, j'étais sûr qu'il serait difficile et périlleux à bien des égards de passer le récif.
« Ainsi nos espérances furent trompées sur toutes les îles que nous avions rencontrées depuis notre départ de la Nouvelle-Ztlande; les vents contraires et d’autres événemens imprévus auxquels nous ne pümes nous soustraire nous avaient tellement retardés, que je me vis hors d'état de rien faire cette année dans les hautes latitudes de l'hémisphère septentrional. Elles se trouvaient fort loin de nous, quoique la saison nécessaire à nos opérations eût déjà commencé. I] fallut done prendre les mesures les plus propres à conserver le bétail que nous avions sur nos vaisseaux, et, ce qui était encore plus important, ménager nos vivreset nos munitions, afin d'avoir plus de moyens d'aller faire des découvertes dans le nord , que j'avais cru pouvoir entreprendre une année plus tôt.
« Si j'avais eu le bonheur de me procurer de l'eau et du fourrage sur l'une des dermiéres îles, je serais retcurné au sud jusqu’à ce que j'eusse rencontré un vent d'ouest. Il était impossible alors de suivre cette route ; tous nos quadrupédes seraient morts avant d'arriver à Taiu, et je n'aurais uré aucun profit de ce mouvement rétrograde par rapport au grand objet de notre voyage.
« Je résolus donc de gagner les îles des Amis, où J'étais sûr de trouver en abondance toutes les choses dont j'avais besoin ; et comme il fallait marcher la
nuit, ainsi que le jour, j’ordonnai au capitaine Clerke de se tenir une lieue en avant dela Résolution ; nous pouvions rencontrer des terres durant la traversée, el je pris cette précaution, parce que son vaisseau était plus propre que le mien à l'attaque d’une côte.
« Je fus encore contrarié dans mes projets, et obligé de relâcher à l’île Palmerston plutôt qu’à celle 'Éouah, à laquelle j'avais donné la préférence. Je l'atteignis le 13 avril, dans la matinée.
« Je fis mettre à la mer quatre canots, commandés chacun par un officier ; trois de la Résolution, et un de la Découverte , et je leur ordonnai de chercher le lieu le plus propre au débarquement. Notre bétail était sur le point de mourir de faim, et je me voyais forcé de tirer de cette île quelques herbages.
« L'île Palmerston renferme neuf ou dix îlots, placés en cercle et réunis par un récif de rochers de corail, Les canots examinèrent d’abord celui des îlots qui est le plus au sud-est Leurs recherches n'ayant pas eu de sucsés, ils se rendirent au second, où nous eümes la satisfaction de les voir débarquer. Je conduisis alors les vaisseaux par le travers de
l'endroit où ils étaient descendus , et nous lou-
voyämes en les attendant, car la mer se trouvait trop profonde pour mouiller. Je n’en fus pas contrarié : l'ile était déserte.
« L'un des canots revint à une heure , chargé de cachléaria et de jeunes cocotiers, que notre bétail
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DES VOYAGES. 195 mangea avec avidité. Il m'apporta un message de M. Gore, qui commandait le détachement. Cet officier m'informa qu'il y avait dans l'ile beaucoup de cochléaria, d’ouharra, de palmiers, et quelques cocos. Je résolus de prendre un supplément de ces fruits. L’après-dinée je me rendis à terre avec le capitaine Clerke.
« Nous trouvâmes tous nos gens occupés au travail. Is avaient débarqué dans une petite crique formée par le récif, et un peu plus étendue que la longueur d'un canot sur chacune de ses direcuons. Des rochers saillans le mettaient à l'abri de l’impétuosité des vagues. La circonférence de l’ile est à peine d’un mille, elle n’est pas élevée de plus de trois pieds audessus du niveau de la mer. Elle me parut composée en entcr de sable de corail et d’un peu de terreau noirâtre, débri des végétaux tombés en pourriture. Le sol , malgré sa maigreur , est couvert d'arbres et d’arbrisseaux de la nature de ceux d'Ouenoua-etté, mals moins variés. On y voit quelques cocotiers. Nous apercûmes sur les arbres qui étaient les plus prés de la mer, ou un peu dans l’intérieur du pays, un grand nombre de frégates et de paille-en-cul ; nous y rencontrâmes aussi des fous de deux espèces, qui faisaient alors leur couvée, et qui se monirerent si peu sauvages, qu'ils se laissaient prendre à la main. De petits rameaux d'arbres mal assemblés formaient leur nid. Les pailleen-cul déposaient
leurs œufs à terre sous les arbres : ils différent beaucoup de l'espèce commune. 1ls sont partout d'un
blanc éclatant, un peu tacheté de rouge; et les deux longues plumes de leur queue sont d’un cramoisi foncé, ou d’un rouge de sang. Nos gens tuérentune quantité considérable de ces divers oiseaux. Leur
chair était peu déticate; toutefois comme nons
ne vivions depuis long-témps que d’alimens salés, nous la trouvâämes assez bonne. Nous rencontrâämes une multitude de crabes rouges quirampaient parmi les arbres, et nous prîmes plusieurs poissons que là mer, en se retirant, avait laissés dans des trous sur le récif.
« Il y a une lagune en dedans du récif, et nous trouvâmes, sur la portion du récif qui est en face, un grand banc de corail, qui oflruit peut-être une des perspectives les plus riantes que Ja nature ait produites en aucun lieu du monde. Sa base était fixte à la côte , mais elle pénétrait si avant, qu'on ne ponvait la découvrir. Il semblait suspendu dans l’eau, dont la profondeur augmentait si brusquement, qu'a peu de distance la sonde rapportait sept à huit brasses. La mer était absolument calme, et le solel, brillant de tout son éclat, montrait à nos regards étonnés les différentes espèces de corai! qui offraient les formes les plus variées. Des coquillages épars formaient des nuances des plus riches cou-
leurs, et ajoutaient encore à la beauté de cet aspect. La variété des formes des poissons contribuait aussi à la richesse de cette grotte marine, dans laqueile ils se promenaient paisiblement, Nous la regardâmes avec un plaisir inexprimable, et nous éprouvâmes
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du regret de ce qu'un ouvrage si extraordinaire est caché dans un lieu où les hommes n'auront gnêre occasion de lui payer le tribut d’éloges qu’il mérite.
« Rien n’annoncait que des hommes fussent famais venus sur cett: terre, si j'en exceple un petit bordage de pirogue :ju’on rencontra sur la grève, et que la mer pouvait y avoir apporté d’une autre ile. Mais ce qui est assez singulier, nous y vimes plusieurs petits rats bruns. I] n’est pas aisé d’expliquer l’origine de ces animaux , et je suis tenté de croire qu'ils y sont venus avec la pirogue dont nous aperçûmes les débris.
« Lorsque les canots furent chargés, je revins à bord : M. Gore passa la nuit à terre avec quelques hommes, afin de reprendre plus tôt ses travaux le lendemain.
« La journée du 15 se passa comme celle de Ja veille. M. Gore cueillit et envoya à bord des provisions pour notre bétail ; 1l nous procura surtout des choux-palmistes, de jeunes cocotiers, et les rameaux tendres du ouharra. Au coucher du soleil , les deux vaisseaux en avaient une quantité suflisante, et je fis revenir le détachement; mais comme le vent était faible ou nul, je résolus d'attendre un jour de plus, et d'essayer le lendemain de urer des cocos pour les équipages, de Pile sous le vent la plus voisine de nous , où nous voyions les cocotiers en plus grande abondance que sur celle où nous venions de débarquer.
« Je courus des bordées toute la nuit ; et le 16,
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entre huit et neuf heures du matin, j’allai avec les
canots au côté occidental de île : mon débarque-
ment n’eut rien de difficile. Les hommes qui m'ac-
compagnaient se mirent tout de suite à cueillir des
cocos, que nous y trouvâmes en trés-grande quan-
tüité. Mais nous eùmes beaucoup de peine pour les
embarquer, car il fallut les porter l'espace au moins d'un demi-mille sur le récif; et ceux qui firent ce
transport eurent de l’eau jusqu'à la ceinture. O-mai,
qui était avec moi, prit en peu de temps assez de poissons pour donner à diner au détachement et pour en envoyer aux deux vaisseaux. Nous rencontrâmes aussi une mulutude d'oiseaux , et particnlièrement des frégates et des paille-en-cul; en sorte que notre repas fut excellent. Pour rendre justice à O-maï, je dois dire qu'il nous était d'un trés-grand secours dans ces excursions sur des îles inbabitées. Non-seulement 11 pêchait, mais il apprétait encore le poisson , ainsi que les oiseaux qui tombaient sous nos coups. Il faisait la cuisine selon ia méthode Ge ses compatriotes, c’est-à-dire, qu'il creusait un four en terre, et qu'il cnisait les ahmens avec des pierres chaudes. Nous étions enchantés de son adresse et de sa bonne humeur. Chacun des canots fit deux voyages avant la nuit : je retournai a boru le soir, mais je laissait à terre M. Williamson, mon troisicme heutenant, avec quelques hommes, en lui recommandant de préparer une autre charge pour les canots que je voulais y renvoyer le lendemain.
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la nuit :
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« Je renvoyai en effet les canots le lendemain à sept heures, et ils revinrent chargés à midi. Je les renvoyai encore chercher une autre cargaison , et je leur remis un ordre qui enjoignait au détachement de se trouver à bord au coucher du soleil. Dès que M. Williamson fut de retour avec sa petite troupe , on rentra les canots , et nous fimes voile à l'ouest, à l’aide d’un léger vent du nord.
« Cet îlot est plus grand de moitié que l’autre, et presque entiérement couvert de cocotiers ; la plupart de ces arbres offraient d’excellens fruits, et souvent des vieux et des jeunes sur la même tige. Leur trop grande proxinnté en plusieurs endroits nuisaient à leur croissance : en général les autres productions étaient les mêmes que sur le premier îlot. Nous vimes sur la grève deux moreaux de bordage, dont l'un était grossiérement sculpté, et une pagaie de: forme elliptique. Ces débris venaient probablement de la même pirogue ue ceux dont j'ai parlé ; car les deux îlots ne sont éloignés que d’un demi-mille. Nous rencontrâmes “ne Jeune tortue jetée depuis peu sur la côte, car
D :lle était encore remplie de vers. Il y a moins de
crabes que sur le premier îlot; mais nous y aperctmes des monches et un petit nombre d'autres insectes. Il y avait beaucoup de poissons sur les récifs , entre autres, de grosses anguilles tachetées d'une manière agréable ; lorsque nous les poursuivions , elles élevaient leur tête au-dessus de Peau, elles ouvrent leur bouche, et elles s'efloreuient
Me:
178 HISTOIRE GÉNÉRALE de nous mordre. On y voit aussi le poisson perroquet et le rockfish brun et tacheté, de la grandeur de la morue, mais si peu farouche, qu'au lien de s'enfuir à notre aspect, il s’arrétait pour nous regarder. Si nous avions manqué tout-à-fait de provisions, nous aurions pu en embarquer ici une assez grande quantité; car le récif était rempli d’une multitude innombrable de ces coquillages dont j'ai déjà fait mention, et qui pesaient deux ou trois livres. Ces coquillages étaient de plusieurs espèces; nous y ramassâmes la grosse limace de mer. Quand la marée monta , plusieurs requins passèrent par-dessus le récif ; nos gens en tuérent quelques-uns ; mais 11 y avait alors du danger pour nous de marcher dans l'eau, à cause de ces gros poissons.
« Le détachement qui passa la nuit à terre, avec M. Williamson, fut trés - inconimodé des mousquites , ainsi que celui de M. Gorre l'avait été sur l'îlor précédent.
« Notre temps fut au resteemployé d’une manière utile sur cet ilot ; car nous y primes environ douze cents cocos , qui furent distribués à l'équipage par égales portions ; le jus et la noix furent également bons pour notre santé. Les vaisseaux qui se trouve
ront dans ce parage, peuvent, si le ventest modéré, |
suivre notre exemple et espérer le même succes; mais les deux îlots sur lesquels nous débarquämes manquent d'eau douce : sil y en avait, et s’il était possible de pénétrer dans l'espace de la mer qu’en-
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DES VOYAGES. 17) toure le récif, et que l’on peut appeler une lagune, ce mouillage scrait, pour les bâtimens qui relâche raient faute de rafraichissemens, préférable à ceux des îles habitées ; car ils y trouveraient une quanuté suffisante de poissons , et les équipages s'y promeneraient sans être inquiétés de personne.
« Les neuf ou dix ilots peu élevés , compris sous le nom d'ile Palmerston, peuvent être regardés comme les pointes ou les sommets du récif de corail qui les réunit. Quoiqu'ils soient couverts seulement d’une légére enveloppe de sable, ils se rouvent, ainsi que je l'ai déjà observé, remplis d'arbres et de plantes, la plupart de la même espèce que ceux des terrains bas des hautes îles de cet Océan.
« Les savans qui cherchent à expliquer la formation des diverses contrées de la terre ne sont pas d'accord sur l'origine des îles basses. Les uns disent que ces pointes de rochers ou îlots étaient réunies autrefois ; qu'elles composaient une seule terre plus élevée, dont la mer, dans la révoluuon des siècles, a englouti une portion, et que Îles parties les plus hautes qui se montrent encore disparaîtront un jour. D’autres conjecturent qu’elles ont été produites par des tremblemens de terre, et qu’elles sont l'eflet des convulsions intérieures du globe. Une troisième opinion, qui me paraît la plus vraisemblable, n’admet que des bas-fonds ou des bancs de corail qui s’uccroissent peu à peu. Je n'exposcrai pas ici les raisons
qu'on emploie pour défendre chacun de ces Sy tèmes ; je me contenterai de décrire les parties de l’île Palmerston que j'ai examinées.
« Un rocher de corail forme partout la base de l'île. Le sol est un sable de corail auquel ies débris des végétaux se sont mêlés, en quelques endroits, de manière à former quelque chose qui ressemble à du terreau. On peut en conclure, avec beaucoup de vraisemblance, que ces îlots ne sont pas anciens, et qu'ils ne sont point non plus les restes d'une île plus grande engloutie par l'Océan ; car, dans l’une on l’autre des deux hypothéses , il devrail y avoir plus de terreau, ou bien il devrait y rester une portion du sol primitif. Il est facile de prouver d’ailleurs Paccroissement de ces îlots : nous y rencontrâmes bien au-delà du point où arrivent aujourd'hui les flots , lors même que la mer est le plus orageuse, des rochers de corail élevés qui nous parurent avoir été troués de la même maniére que les rochers de corail qui composent maintenant le bord extérieur du récif; d’où il résulte que les vagues se portaient autrefois jusqu'ici. Jajouterai que quelques-uns de ces rochers troués sont presque au centre de l’îlot.
« La meilleure preuve de l'accroissement des ilots et de la théorie que j’adopte, c’est la gradation insensible que l’on observe dans les plantes des rivages de ces terres, depuis un point qui n’est éloigné que de quelques pouces de la marque de la marée
haute, jusqu’au bord des bois. On voit de la ma-
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DES VOYACES. 181
nière Ja plus évidente, en plusieurs endroits, et surtout sous le vent, ou à la côte occidentale , que ces plantes ont poussé à des époques différentes. Je pense qu'elles doivent leur origine à des marées extraordinairement hautes, produites par des coups de vent impétueux de l’ouest; que ces marées ont accumulé du sable au-delà de la ligne où s'arrétent les marées ordinaires, et qu'ensuite le mouvement régulier et impercepüble de ces dernières s ajeté assez d'autre sable pour formerune
contre les marées très-hautes, et empêcher
et la tempête de venir aussi loin qu'ils arrivaient précédemment , et de détruire les plantes qui 5ommencent à végéter, telles que les cocos, les ncines et les graines apportées par les oiseaux , ou poussées par les vagues. Cette transplantation doit arriver trés-souvent ; car nous vimes beaucoup de tocos et d’autres semences qui germaient tout près
du point où la mer vient aujourd'hui, et dans des
eux Où 1] était clair que ces fruits ne provenaient pas des plantes qui se trouvaient plus voisines du entre de l’île, et qui avaient acquis toute leur roissance, La multiplication des végétaux augnente rapidement la hauteur d’une terre nouvelle insi créée; car les feuilles qui tombent, et les ranches d'arbres qui se détachent de la tige, se onvertissent bientôt en un bon terreau noir, sous n climat tel que celui-ci. (1)
(1) Le journal de M. Anderson offre, sur l’île Palmerston ,