‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 4)Chapitre 32 sur 46 · DRE ME · texte numérisé non relu

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pas ce chef, je n’y consentis point. Ti revint bientôt , et voulant me mener vers le prince , il me prit par la main. Taouha s’y opposa; de sorte que les deux Taïtiens, me tirant chacun à eux, me fatiguérent beaucoup , et je fus obligé de dire à Ti de permettre à l'amiral de me mener vers sa flotte. Dés que nous füûmes devant le bâtiment amiral, nous trouvâmes deux haies d'hommes armés, destinés, à ce que je pensai , à écarter les spectateurs et à m'ouvrir un passage; mais comme J'étais résolu à ne pas y aller, je donnai pour excuse l’ean qui se trouvait entre les pirogues et moi. À l'instant un homme se jeta à mes pieds, et m'offrit de me porter. Je déclarai alors positivement que je ne voulais pas. Taouha me quitta sans que je visse quel chemin il prit; tout le monde refusa de me le dire.

« Taouha s’en alla trés - froidement ; il parait qu'il était fâché : 1l avait beaucoup d'autorité ; car au moment où 1l s’'approcha de nous, les gens du peuple s’écrièrent : Voici Taouha , et ils lui firent place avec une sorte de respect qui nous étonna.

« En jetant les yeux autour de moi, j'aperçus Ti, qui, je crois, ne m'avait jamais perdu de vue; je lui demandai des nouvelles du roi, et il m’apprit qu'il était allé dans le pays de Mataou, et il me conscilla de me retirer sur ma chaloupe. Nous suivimes son conseil dès que nous fümes rassemblés, car M. Edgecumbe, mon lieutenant, était seul à mes côtés; les autres se trouvaient

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« En entrant dans notre chaloupe, nous profitämes du moment pour examiner cette grande flotte. Les bâtimens de guerre consistaient en centsoixante grosses doubles pirogues de quarante à cinquante pieds de long , bien équipées et bien armées ; mais je ne suis pas sûr qu’e”es eussent leur complément de guerriers et de rameurs, ou plutôt je ne Je crois pas. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de combat étaient revêtus de leurs habits militaires ; c'est-à-dire, d’une grande quanüté d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques. La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup ceux qui les portaient; tout leur équipage semblait mal imaginé pour un jour de bataille , et plus propre à la représentation qu’au service. Quoi qu'il en soit, 1l donnait sûrement de la grandeur à ce spectacle, et les guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le point de vue le plus avantageux.

« Des pavillons, des banderoles , etc. , décoraient les pirogues, de sorte qu’elles formaient un spectacle majestueux que nous ne nous attendions pas à voir dans ces mers. Des massues, des piques et des pierres composaient leurs instrumens de guerre. Les bâtimens étaient rangés près les uns des autres, la proue tournée vers la côte; le vaisseau amiral occupait le centre : indépendamment des bâtimens de guerre, on voyait cent soixante-dix doubles

576 HISTOIRE GÉNÉRALE pirogues moindres, toutes portant une petite cn banc, avec un mâtetune voile, ce dont manquaient les pirogues de guerre, Nous les jugeñmes destinées aux transports, à lavitullement, etc., car ils ne lussent dans les bâtimens de guerre aneune espèce de provisions. Je caleulai qu'il n'y avait pas moins de sept mille sept cent soixante hommes sur ces trois cent trente bâtimens : ce nombre parait d'autant plus incroyable, qu'on nous dit qu'ils appartennient seulement aux districts d'Attahourou et d'Ahopatéea. Dans ce compte je suppose que chaque piroguedeguerre contenait quarante hommes, guerriers et rameurs, et chacune des petites, huit honmes. Quelques-uns de nos messieurs évaluërentà un nombre supérieur la quantité de monde qui se trouvait sur les pirogues de guerre ; ilest sûr que la plupart semblaient avoir besoin de plus de pagayeurs que je ne leur en suppose ; mais, je le répête, je crois qu'elles n'avaient par leur monde complet. Topii m'apprit, dans mon premier voyage, que toute l'île ne levait que six ou sept mille hommes : mais puisque deux districts fournissaient ce nombre de soldats , ses calculs devaient être ceux des anciens temps, ou bien il n’y comprenait que les tatitous, c'està-dire, les guerriers ou les hommes adonnés aux armes dés leur enfance , et non pas les rameurs, ni ceux qui étaient nécessaires à la manœuvre des autres pirogues : je crois, au reste, qu'il parlait de la milice sur pied , et non pas de toutes les forces que l'île peut mettre en campagne au besoin.

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« Le spectacle de cette flotte agrandissait encore les idées de puissance et de richesses que nous avions de cette île, et tout l'équipage était dans l'étonnement en pensant aux outils inparfaits que possédent ces insulaires; nousadmirions la patience et Le travail qu'il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir les planches, et enfin porter ces lourds bâtimens à un si haut degré de perfection. C'est avec une hache de pierre, un ei seau, un morceau de corail et une peau de raie, qu'ils avaient fait ces ouvrages.

« Aprés avoir bien examiné cette flotte, je dé- Sirai beaucoup de revoir l'amiral, afin d'aller avec lui à bord des pirogues de guerre. Nous demandâmes en vain de ses nouvelles. Je mis a terre pour m'informer où il était; mais il y avait tant de bruit et tant de foule, que personne ne fit attention à ce que je disais. Enfin Ti arriva, et me chuchota à l'oreille qu'O-tou était paru pour Matavai ; 1] me conscilla de retourner et de me rembarquer pour descendre dans un autre endroit. Je suivis son conseil, qui fit naître dans notre esprit différentes conjectures. Nous en conclümes que Taouba était un chef puissant et mécontent, qui se disposait à faire la guerre à son souverain ; car nous n'imaginions pas qu'O-iou püt avoir d'autre ‘aison de quitter O-parri comme il le fit.

« À peine fümes-nous hors d'O-parri, que toute la flotte se mit en mouvement du côté de l'ouest, d’où elle venait. En arrivant à Matavai, nos amis

nous dirent qu’elle faisait partie d'un armement destiné contre Eimco , dont le chef avait secoué le joug de Taïti et s'était rendu indépendant. On nous apprit encore qu'O-tou n'était pas à Matavai, et même qu'il n’y était point venu ; de sorte que nous ne concevions pas les raisons de sa fuite d'O-parri. Ceci nous engagea à y retourner une seconde fois l'après-midi : nous l’y retrouvâmes alors, ct nous sûmes qu'il avait évité de me voir le matin, parce que, quelques-uns de ses sujets ayant volé plusieurs de nos vêtemens qu'on lavait à terre, il craignait que je n’en exigeasse la restitution. 11 me demanda à diverses reprises si je n'étais pas fâché ; et quand je l’assurai que non, et que les voleurs pouvaient garder les effets, il parut satisfait. Taouha prit l’alarme en partie pour le même sujet. Il pensa que le mécontentement m'empêchait d'aller à bord de son bâtiment, et que je n’aimais pas voir dans mon voisinage tant de forces, dont je ne connaissais pas la destination. Ainsi une méprise m'ôta l’occasion d'examiner avec plus de soin une partie des forces navales de cette île, et de n'instruire davantage de leurs manœuvres. Une pareille circonstance ne se présentera plus, car la flotte était commandée par un chef brave, intelligent et éclairé, qui aurait répondu à toutes mes questions ; et comme nous aurions eu les objets sous les yeux, nous nous serionssürement entendusles unsles autres. Malheureusement Oedidi ne nous accompagnait pas ce malin-là ; et Ti, le seul homme sur qui nous pou-

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DES VOYAGES. 379 vions compter, ne servait qu'à nous embarrasser davantage,

« Le matin du 27 avril, Taouha m'envoya deux gros cochons et des fruits par deux de ses domestiques, à qui il avait donné ordre de ne rien recevoir; et en efler, je leur offris des présens qu'ils ne voulurent point accepter. Bientôt j'allai à O-parri, où je trouvai ce chef et le roi ; et après être resté peu de temps à terre, je les ramenai dîner à bord , ainsi que Tarevatou , frère cadet du roi, et Ti : en approchant de mon vaisseau , l'amiral, qui n’en avait jamais vu, témoigna une extrême surprise. On le conduisit dans l'intérieur du bâtiment, et 1l en examina toutes les parties avec une grande attention. O-tou faisait les honneurs, et lui expliquait tout ; car alors il connaissait bien la structure de la Résolution. Taouha , ayant dîné, mit un cochon dans les entreponts, et se retira sans que j'en susse rien : il ne me laissa pas le temps de le remercier, par des libéralités, de ce présent, ni de celui qu'il m'avait fait le matin : le roi et sa suite partirent aussi bientôt. O-tou montrait du respect pour ce chef : il désirait que je lui en témoignasse de mon côté; et cependant il en avait conçu de la jalousie, je ne sais pourquoi. Il nous avait avoué franchement la veille que Taouha n'était pas son ami. Ces deux chefs me sollicitérent à bord de les aider contre Tierrebou, quoique la

paix régnât alors entre les deux royaumes ; et on

me dit que leurs forces réunies allaient marcher

contre Eimeo. Je ne suis pas s'ils me firent cette proposition dans la vue de rompre avec leurs voi= sins ct leurs alliés, en cas que je promisse du secours, ou seuler.ent pour son der mes dispositions ; probablement ils auraient embrassé volontiers une occasion qui les mîtet état de conquérir ce royaume, et de le réunir an leur, comme autrefois. Quoi qu'il en soit , je n'entendis plus parler de ce projet, et je ne dis rien qui pt les y encourager. »

Forster ajoute ce qui suit : « Je fus frappé de l'extrême attention que portait Taouha sur toutes les parties du bâtiment : il adinirait Ja furce et la grosseur des couples, des mâts et des cordages, eu il trouva nos manœuvres et nos machines si supérieures à celles de son pays, qu'il nous demanda plusieurs chosts, et surtout des câbles et des ancres. 1] était alors vêtu comme le reste du peuple, et nu jusqu’à la ceinture , à cause de la présence du roi : j'eus peine à le reconnaître ; il avait beaucoup d'embonpoint et un ventre énorme, que les longs plis de ses habits militaires cachaient la veille. Ses cheveux étaient gris-argent , et sa physionomie la meilleure et la plus prévenante que j'aie jamais vue sur ces îles. Il mangea de bon cœur , ainsi qu'Otou, ce qu'on lui servit. Le roi, qui se mettait fort à son aise, ne se gênait pas plus que chez lui, etil prenait plaisir à instruire Taouha de nos manières. Il Jui apprit à se servir du couteau et de la fourchette, à manger du sel avec la viande et à boire du vin. Il badinait sur la couleur rouge du

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