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vin, et au moment où il allait l'avaler, 1l disait que c'était du sang. Taouha , ayant goûté du grog, qui est composé d'eau-de-vie et d'eau, voulut aussi goûter de l'eau-de-vie seule, et l'appela evat no Bretanni, de l’eau de la Bretagne ; il en butun verre sans faire de grimaces. IT fut trés-gai, ainsi que sa majesté, et ils montrèrent l’un et l'autre beaucoup de goût pour notre manière de vivre et d'apprêter les alimens.
« Dans la foule de pirogues qui ne cessaient de nous entourer, il y avait toujours des chefs de district qui nous «pportaient des cochons et ce qu'ils avaient de plus précieux pour les échanger contre des plumes rouges, auxquelles ils mettaient un prix extravagant. Ces plumes produisirent une grande révolution dans les liaisons des femmes avec nos matelots ; ceux qui avaient eu soin de faire provision de cette marchandise préciense aux îles des Amis, recevaient les avances des Taïtiennes, et choisissaient parmi elles celles qui leur plaisent davantage. Le fait suivant prouvera quelles tentations irrésistibles ces plumes excitaient dans l'âme des Taïtiens. J'ai dit ailleurs que les fernmes des chefs
DES VOYACES,
ne permettaient aucune liberté aux Européens, et que si avant le mariage les filles accordaient leurs faveurs , les épouses ne souillaient point la couche nupuale ; cependant un chef vint offrir sa femme à Cook, et la Tuitienne, suivant l'ordre de son mari, essaya de séduire Je apitaine; elle montra ses charmes avec beaucoup d’immodestie. Je fus fâché
que cette proposition vint de la part de Potatou ; dont le caractère était d’ailleurs sans tache; mais après nous avoir déployé tant de grandeur, il se porta à cet excès de bassesse. Sa conduite nous inspira une indignation que nous ne pûmes pas nous empêcher de lui témoigner ; nous lui fimes de sanglans reproches sur sa faiblesse. Heureusement les matelots avaient vendu aux Marquésas une quantité considérable de ces plumes rouges avant de savoir le prix qu'elles auraient à Taïti. Si toutes ces richesses y avaient été apportées, il est probable que la valeur des provisions se serait tellement accrue, que nous aurions obtenu moins de rafraichissemens que lors de notre premiére relâche. Une seule plume formait un présent d'une extrême valeur, et fort supérieur à un grain de verroterie et à un clou; le plus petit morceau d’étoffe revêtu de ces plumes produisait livresse de joie que ressentirait un Européen qui trouverait le diamant du grand-mogol. Potatou nous apporta son casque monstrueux de cinq pieds de haut, et l’'échangea contre des plumes ; d’autres suivirent son exemple, etchaque matelot acheta des boucliers sans nombre. Ce qui est plus étonnant, ils nous offrirent ces sine guliers habits de deuil dont il est question dans le premier voyage de Cook, qu'ils refusérent absolument d'échanger en 1769. Ces vêtemens, composés des productions les plus rares de l'île et de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse extrême, doivent être parmi eux d’un prix
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DES VOYAGES. 585 considérable. Nous n’en achetämes pas moins de dix qu'on a rapportés en Angleterre. Le capitaine Cook en a donné un au Muséum britannique.
« Ordinairement le plus proche parent du mort porte cet habillement bizarre ; il tient dans sa main deux grandes coquilles perlières avec lesquelles il produit un son continuel, et dans l’autre un bâton armé de dents de requin dont il blesse tous les naturels qui s’approchent par hasard de lui. Je ne sais pas quelle a été l’origine de cette singulière coutume , mais 1] me semble qu’elle est destinée à inspirer de l'horreur, et lajustement fantastique décrit dans la relation du premier voyage du capitaine Cook, ayant cette forme effrayante et extraordinaire que les nourrices attribuent aux esprits et aux fantômes, je suis tenté de croire qu'il y a quelque superstition cachée sous ce rit funéraire. Peut-être imaginent-ils que l’âme du mort exige un tribut d'afllicuion et de larmes , et c'est pour cela qu'ils appliquent des coups de dents de requin. Quoi qu'il en soit, les naturels ne nous ont donné aucune lumière sur ce sujet. Ils nous parlaient fort en détail de la cérémonie et du vêtement; mais il n’a pas été possible de nous faire entendre quand nous demandions la cause de cet usage. Oedidi découvrit seulement qu’à la mort d’un homme c’est une femme qui accomplit le rit funéraire , et que c'est un homme à la mort d’une femme.
« En Angleterre, les habits de deuil de Taïti ont excité tant de curiosité, qu'un matelot en a vendu
584 HISTOIRE GÉNÉRALE un vingt-cinq guinées. Les Taïtiens , à cet égard, ne le cédent en rien aux nations civilisées. Après que Oedidi eut raconté tout ce qu'il savait des pays qu'il avait vus, les chefs nous demandérent sans cesse des curiosités de Tongatahou, Ouaïhou et Ouaïtahou (1), plutôt que des marchandises d'Angleterre. Les ajustemens de tête en plumes des deux dernières îles , et les paniers, les massues et les étoffes peintes de la première, leur plaisaient extrêmement ; ils acquéraient avec empressement les nattes de Tongatabou, quoiqu'en général elles fussent pareilles à celles qu’ils fabriquent. Nos matelots profitèrent de cette fantaisie pour les tromper; ils leur vendaient, sous le nom de Tongatabou, des nattes achetées aux îles de la Société. Ainsi ilexiste une ressemblance universelle dans les goûts des hommes de tous les pays.
« Ce rapport nous parut encore plus frappant en les voyant écouter avidement les histoires d'Oedidi leur compatriote. Ils le snivaient toujours en foule ; les vieillards lui témoignaient beaucoup d'estime, et les principaux personnages de l'île, sans en excepter la famille royale, recherchaient sa compagnie. Outre le plaisir de l’entendre, ils obtenaient de lui des présens fort riches : il passait son temps si agréablement à terre, où il trouvait à
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(1) De l'ile d'Amsterdain , de l’île de Pâques , et de Sainte- Christine.
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cher quelques-uns de ses trésors, ou pour montrer Je bâtiment à ses connaissances, et les présenter au capitaine et à ses compagnons de voyage. Ce qu'il racontait cependant paraissait quelquefois trop merveilleux pour être cru, et alors les Taïtiens nous demandaient s'il disait la vérité. La pluie changée en pierre, les rochers blancs et les montagnes solides que nous convertissions en eau douce, enfin le jour perpétuel du cercle antarctique , leur semblaient surtout si inconcevables, que nous eûmes peine à le leur persuader. Ils crurent plus aisément ce qu’on leur raconta des cannibales de la Nouvelle- Zélande , quoique cet usage les remplit d'horreur.
« Oedidi, pendant une excursion que fit mon père, amena sur la Résolution une troupe de Taïtiens pour leur montrer la tête du Zélandais que M. Pickersgill conservait dans de lesprit-de-vin. Après qu’on la leur eut fait voir, d'autresaccoururent bientôt en foule, afin de jouir d’un si étrange spectacle. Je fus présent toutes les fois qu’on l’exposa devant eux ; et, ce qui m'étonna, ils ont dans leur langage le terme de te taë-aiï, mangeurs d'hommes, qu'ils prononcèrent tous dès le premier abord. En proposant des questions sur cette circonstance extraordinaire , aux chefs et aux insulaires les plus intelligens , ils me dirent qu'ils savent par traditon que très-anciennement il existait dans leurs iles des mangeurs d'hommes d'une taille très-robuste, qui causèrent de grands ravages dans le
586 HISTOIRE GÉNÉRALE Pays ; mais que eue race abominable était teinte depuis long-temps. O-mai, avec qui j'ai causé sur ce sujet en Angleterre, n'a dit depuis li même chose, et en termes encore plus forts. Fautl en conclure qu'ane troupe de canmbales descendirent jadis dans cette île? ou n'est-il pas évident plutôr que Îles Taïtiens furent autrefois anthropophages avant d'arriver à ce degré de civilisation qu'ont amenée par la suite l'excellence de leur pays et de leur climat, et la profusion de végétaux et de nourritures animales dont ils jouissent ? Plus on examine l'histoire des différentes nations, et plus cet usage semble universel. On voit encore à Taïti des vestes d’anthropophagie. Le capitaine Cook y remarqua, en 1769, quinze mâchoires récemment détachées d'autant de cadavres, et suspendues devant une Maison.
« Pendant la nuit du 28, un des naturels, cssayant de voler une fatale à laiguade, fut pris en flagrant délit, envoyé à bord, el mis aux fers, O:tou et les autres chefs le virent dans cette sitnaton. Après que le capitaine leur eut exposé le crime du prisonnier, O-tou demanda sa hberté ; il la refusa, en disant que puisqne nous punissions les hommes de notre équipage quand ils commettaient la moindre oflense envers ses sujets, 1] était juste aussi de châtier ce Taïtien. En conséquence, il ordonna qu'on conduisit le voleur à terre dans les tentes, et, le suivant avec O-tou et Taouba, il fit mettre la garde sous les armes, et attacher l’In-
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DES VOYAGES, 387 dien à un poteau, O-tou, sa sœur, et plusieurs naturels demandérent sa grâce avec instance ; Taouha, sans proférer un seul mot, était fort attentif à tout ce qui se passait, Le capitaine adressa alors des plaintes au roi sur la conduite de cet homme, et sur celle de son peuple en général ÿ il loi dit que nous ne leur prenions rien sans les payer; et, énuimérant les différens articles que nous leur donnions en échange de leurs provisions, animaux, ouuls, étolles, etc. , 11 insista particulièrement sur ce qu'ils avaient tort de nous voler, puisque nous étions leurs amis ; ajoutant que le châtiment de cet homme serait un moyen de sauver la vie à quelques-uns de ses compatriotes, en les détournant de commettre de pareils crimes, pour lesquels ils seraient tués L0t où tard à coups de fusil. Ces argumens, qu'il comprit trés-bien, parurent le persuader, et il supplia seulement que l'homme ne füt pas mattéerou ( mis à mort ). Alors on commanda à la foule , qui était assez nombreuse, de se tenir à une distance convenable ; et en présence de l’assemblée, le voleur reçut vingt-quatre coups de fouet ; il les supporta avec beaucoup de fermeté. Les naturels s'enfuirent effrayés; mais Taouha, courant après eux, les rappela et les harangua plus d’une demi-heure. Son discours était composé de phrases courtes dont on n'entendit que quelques-unes ; mais, à ce que nous apprimes, il récapitula une partie de ce que le capitaine venait de dire à O-tou ; il exposa les divers avantages que nous leur avions
procurés , ct, condamnant leur conduite passée , il leur recommanda d’en avoir une différente à lave nir. La grâce de ses gestes et l'attention de secs auditeurs le firent paraître à nos yeux un grand orateur,
« O-tou ne dit pas un mot : dès que Taouha eut fini sa harangue, on ordonna aux soldats de marine de faire l'exercice , et de tirer des volées à balles ; comme ils étaient très-prompts dans leurs manœuvres , il est plus aisé de concevoir que de décrire l'étonnement des insulaires, surtout de ceux qui n'avaient rien vu de semblable auparavant. Les chefs prirent ensuite congé et se retirèrent avec leur cortége, pluseffrayés peut-être que charmés de ee qu'ils avaient vu.
« Taouha revint l'après-midi avec sa femme, qui était très - âgée, et qui semblait avoir un aussi bon caractère que son mari : ils montaient une grande double pirogue, garnie d’un tendelct sur l'arrière , et conduite par huit pagayeurs ; 1ls nous invitérent, M. Hodges et moi, dit Forster, à entrer dans leur bâtiment, et nous les accompagnâmes à O-parri. Pendant la route, Taouha nous fit dificrentes questions, et en particulier sur la nature et la constitution de notre patrie. Il croyait que M. Banks était au moins frère du roi, et le capitaine Cook grand-amiral ; il fut fort étonné et il nous écouta avecune extrême attention quand nous lui apprîmes qu'il se trompait ; mais dès que nous lui dîimes que nous n’avions ni cocos, ni arbres à pain , il parut avoir assez mauvaise opinion de notre
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DES VOYAGES. 389 pays, malgré les avantages que nous lui exposions d'ailleurs. En débarquant, il ordonna de servir un repas de poissons et de fruits : nous venions de quitter la table avant de partir du bord ; mais ne voulant pas le blesser, nous nous assimes et nous mangeñmes des mets excellens : nous comparions cet heureux pays au paradis de Mahomet, où l'appétit n'est jamais rassasié, J'ai oublié de dire que, voulant tout de suite manger avec nos mains, Taouha nous arrêta, et nous pria d'attendre; bientôt un homme de sa suite apporta un grand couteau de cuisine et des bâtons de bambou qui devaient nous tenir lieu de fourchettes. Taouha découpa les mets, et 1] nous donna à chacun un bambou, en disant qu’il mangerait à la manière anglaise ; au lieu de porter son fruit à pain à sa bouche en gros morceaux , il le coupait en petites parcelles, et il en prenait une après chaque bouchée de poisson, pour montrer que , depuis le temps qu'il avait dîné avec nous, il n'avait pas oublié nos usages. Sa femme dina à part quand nous eùmes fini, suivant la coutume invariable du pays. Après nous être promenés,
et après avoir causé avec eux jusqu’au coucher du
L soleil, nous nous embarquämes sur leur pirogue, . | pour aller au canton d’Attahourou, dont une partie | appartenait à Taouha. Ils nous firent de tendres
adieux, et promirent de revenir au bâtiment sous peu de jours. Nous louâmes une double pirogue
pour un clou, et nous fûmes de retour à bord avant Ja nuit.
« Le nombre des prostituées était fort augmenté sur notre bord, depuis que nous avions montré Jes plumes rouges; cette nuit plusieurs rôdèrent autour des ponts, cherchant des amoureux, Le pôrc frais les attirait aussi; car, privées chez elles de ce mets exquis, elles tâchaient d’en obtenir de nous; quand elles en venaient à bout, elles en mangeaient une quantité incroyable ; la digestion les exposait ensuite à de grands embarras, et elles troublaient souvent les matelots qui voulaient dormir aprés les fatigues de la journée : dans certaines occasions pressantes , elles désiraient être accompagnées de leurs amans; mais comme eeux-ci n’y consentaient pas toujours, les entreponts se remplissaient d’ordures. Tous les soirs ces femmes se divisaient en différentes troupes, qui dansaient sur les gaillards d’arrière et d'avant, et sur le milieu du pont; leur gaîté était tumultueuse , et approchait quelquefois de l’extravagance ; d’autres fois originalité et la bizarreric de leurs idées nous amusaient. Un de nos scorbutiques, à qui les nourritures végétales avaient rendu un peu de force, excité par l'exemple de ses camarades, fit sa cour à une Taïtienne, la mena vers le soir dans son poste, et allama une chandelle. L’Indienne regarda son amant en face, et s'apercevant qu’il avait perdu un œil, elle le prit par la main, et le conduisit sur le pont auprès d’une fille qui avait éprouvé le même accident, et lui dit : Celle-ci vous convient; mais pour moi, je n'aurai pas de privautés avec un borgne.
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