‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 4)Chapitre 9 sur 46 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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88 HISTOIRE CÉNÉRALE

quelles nous apercevions déjà la lumière du soleil naissant : plus près de nous on voyait une rangée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées comme les premières, et agréablement entremélées de teintes vertes et brunes ; au pied, une plaine parée d'arbres à pain, au-dessus desquels s'élevait une quantité innombrable de palmiers, vrais souverains de ces bocages ravissans. Tout semblait dormir encore ; l'aurore ne faisait que poindre, et une obscurité paisibleenveloppait le paysage. Nous distinguions cependant des maisons parmi les arbres, et des pirogues sur la grève. À un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait la tranquillité des flots dans l'intérieur du havre. Quand l’astre du jour commença àéclairer la plaine, les insulaires se levérent, et animèrent peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux, plusieurs se hâtérent de lancer leurs pirogues, et de venir à nous qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions guëre que nous allions courir le plus grand danger, et que la destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les bords de cette rive fortunée.

« Cependant les pirogues s’approchaient : l’unc d'elles arriva près de la Résolution; elle était montée par deux hommes presque nus, qui aŸaient une espèce de turban sur la tête, et une ceinture autour des reins. Ils agitaient une large feuille verte en poussant des exclamations multipliées de tayo,

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que, sans connaître leur langue, je prenais pour des expressions d'amitié. Nous jetâmes à ces insulaires un présent de clous, de verroteries et de médailles ; et ils nous offrirent en retour une grande tige de bananier, c'est-à-dire un symbole de paix, et ils désirèrent qu'on l’exposät dans la partie la plus visible du vaisseau. On le mit en effet sur les haubans du grand mât, et les deux ambassadeurs retournérent à l'instant vers la terre. Bientôt nous découvrimes sur le rivage une foule de gens qui nous regardaient, tandis que d’autres, d’après ce traité de paix, montaient leurs pirogues et les chargeaient des différentes productions de leur pays. En moins d’une heure nous fümes entourés de cent canots portant chacun un, deux, trois et quelquefois quatre personnes , qui nous montraient une parfaite confiance, et qui n’avaient aucune arme. Le son amical de tayo retentissait de toutes parts; nous le répétions de bon cœur et avec un extrême plaisir. Nous achetâmes des cocos, des bananes, des fruits à pain et d’autres végétaux , du poisson , des pièces d’étoffes , des hamecons, des haches de pierre , etc. etc ; les pirogues remplissant l’intervalle qui se trouvait entre notre bâtiment et la côte, présentaient le tableau d’une nouvelle espèce de foire. Je me mis à la fenêtre de Ja chambre pour acheter des objets d'histoire naturelle, et.en une demi-heure je rassemblai deux ou trois oiseaux inconnus, un grand nombre de poissons nouveaux , dont les couleurs, pendant qu'ils

étaient en vie, étaient extraordinairement belles. Je passai la matinée à les dessiner et à peindre leurs couleurs brillantes avant qu'elles s’évanouissent.

« Les traits du visage des Taïtiens qui nous entouraient , annoncçaient la bonté ; leur physionomie était agréable, et leur teint d’un brun d’acajou päle: leur taille ne surpassait pas la nôtre, ils avaient de beaux cheveux et de beaux yeux noirs. Nous remar. quâmes plusieurs femmes assez jolies pour attirer notre attention. Leur vêtement était une pièce d’étoffe, avec un trou au milieu , où elles passaient leur tête, de manière que les deux bords pendaient devant et derrière jusqu'aux genoux. Une jolie toile blanche, pareille à une mousseline , formait différens plis autour de leur corps, un peu au-dessous de la poitrine, et l’une des extrémités retombuit avec grâce par-dessus l'épaule. Si cet habit n’a pas Ja forme parfaite qu’on admire avec tant de raison dans les draperies des anciennes statues grecques, il est plus joli que je ne lim ais, et plus avantageux à la taille et à la fignre :.. aucune des robes européennes que nous cuunaissions. Les deux sexes étaient embellis, ou plutôt défignrés par ces singulières taches noires qu'ils se font en se piquant la peau, eten mettant une couleur noire dans les pi- Jüres. On en voyait particulièrement sur les fesses des hommes.

«Ils ne tardérent pas à venir à bord. La douceur singulière de leur caractère se montrait dans leurs

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ils nous prenaient les mains; ils s'appuyaient sur nos épaules, ou ils nous embrassaient. Ils admiraient la blancheur de nos corps, et souvent ils écartaient nos habits de dessus notre poitrine, comme pour se convaincre que nous étions faits comimne eux.

«Plusieurs voyant que nous désirions apprendre leur langage , puisque nous demandions les noms des différens objets, ou que nous répétions ceux qui se trouvent dans les vocabulaires des premiers voyageurs, se donnèrent beaucoup de peine pour nous l’enseigner : ils semblaient charmés quand nous rendions exactement la prononciation du mot. Aucune langue ne me paraît plus aisée à apprendre que celle-ci ; toutes les consonnes aïgres et sifllantes en sont bannies, et presque tous les mats finissent par une voyelle. Il faut seulement une oreille dclicate pour distinguer les modifications nombreuses de leurs voyelles, qui donnent une grande finesse à l'expression. Parmi plusieurs autres observations, nous reconnümes que l'O et l’£, qui commencent la plupart des noms et des mots qui se trouvent dans le premier voyage du capitaine Cook, sont l'article que les langues orientales mettent devant la plus grande partie de leurs substantifs ; on devraitsuivre cette orthographe. Je remarquerai ici que M. de Bougainville a saisi heureusement le nom de l'île sans l'O, et qu'il l’a exprimé par Taiïti,

aussi bien que la nature du français peut le permettre.

« Un canot fut détaché en avant pour sonder le récif : nos gens descendus à terre furent bientôt entourés d’insulaires. Entendant les cris des cochons, ils demandé: ent à en acheter, mais on répondit à toutes leurs instances que ces animaux appartenaient à l'éri ou au roi, et qu'ils ne pouvaient pas les vendre.

« Une autre pirogue plus grande que les autres nous amena un bel homme de plus de six pieds , et trois femmes. L'insulaire, qui nous apprit tout de suite qu'il s'appelait O-Taï, semblait être un personnage de quelque importance dans cette partie de l'île, et nous le primes pour un de ces vassaux ou francs-tenanciers, dont parle le premier voyage de Cook. Il monta sur le gaillard d’arrière, pensant probablement qu’une place où s’asseyaient nos chefs lui convenait. Il était beaucoup plus blanc que ses compatriotes, et son teint ressemblait à celui des métis des îles d'Amérique. Ses traits étaient réellement agréables et réguliers ; il avait le front haut, les sourcils arqués, de grands yeux noirs, étinceans de feu , et le nez bien fait. Le contour de sa bouche avait une douceur et un charme tout partiliers : ses lèvres étaient proéminentes, mais non pas démesurément grosses; sa barbe noire et bien

frisée ; ses cheveux très-noirs tombaient en grosses boucles sur ses épaules : s’apercevant que les nôtres étaient en queue, il se servit d’un mouchoir de soie

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DES VOYAGES. 03 | noire, que M. Clarke lui avait donné pour se

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| peu trop fort, et ses pieds trop grands détruisaient un peu l'harmonie de l'ensemble.

« Des trois femmes, l’une étoit son épouse, et les deux autres ses sœurs : les deux plus jeunes eurent beaucoup de plaisir à nous apprendre à les appeler par leurs noms, qui étaient assez harmo— . nieux: l’une portait celui de Maroya, et l'autre celui de Maroraï. Elles étaient encore plus blanches qu'O-Taï, mais plus petites au moins de neuf ou dix pouces. Maroraï avait la figure la plus gracieuse , les mains parfaitement potelées, et les contours des bras, des épaules et des reins, d’une délicatesse inexprimable; leurs traits n'étaient pas si réguliers que ceux de leur frère, maïs un sourire ineffable embellissait leur visige. Elles semblaient n'être jamais venues à bord de vaisseaux, car tous les objets excitaient leur admiration : elles ne se contentérent point de regarder autour des ponts ; elles descendirent dans les cabanes des ofliciers, où un de nos messieursles conduisit, et elles en examinérent les plus petits détails avec attention. Maroraï prit fantaisie d’une paire de draps qu’elle ‘aperçut sur un des lits, et fit différentes tentatives

l'inuules pour les obtenir de son conducteur. Celui-

ci lui demanda en échange une faveur particulière. î Après avoir hésité un instant , elle y consentit avec | une feinte répugnance; mais au moment où la victime approchait de l'autel de l'hymen , un évé-

nement malheureux interrompit la solennité. Notre vaisseau toucha contre un rocher ; il fallut tout quitter pour le secourir.

« Durant cette position critique , où tout le monde travailla de toutes ses forces, plusieurs Taïtiens étaient sur nos bords et autour des vaisseaux, Ils paraissaient insensibles à nos dangers ; ils ne montraicnt ni joie, ni crainte quand les bâtimens touchaient. Cependant ilsnous aidaient machinalement à virer le cabestan, à manier les cordages, etc. Pendant ces entrefaites, le thermomètre était à plus de 90° dans l'ombre, et le soleil brillait avec éclat sous un ciel d'une sérénité parfaite, Les Taiuens nous quittérent un peu avant le coucher du soleil.

«€ On passa la nuit, qui fut orageuse et pluvieuse, à courir de petites bordées ; et nous vimes les dangereux récifs éclairés parles flambeaux des pêcheurs taituiens. L'un des ofliciers allant se coucher, trouva son lit sans draps : la belle Maroraï en avait probablement pris soin, quand elle fut abandonnée par son amant : elle dut mettre à son vol beaucoup d'adresse, car elle parut ensuite sur le pont, et personne ne s’en aperçu. Le lendemain au matin 17, nous mouillämes dans la baie d'Oaïu-Piha. Les deux vaisseaux étaient entourés et remplis de Taïtiens qui nous apportaient des cocos, des bananes et des monbins, des ignames et d’autres racines qu'iks échangérent contre des clous et des verroteries. Cook fit présent de chemises, de haches, etc. , à plusieurs qui se disaient chefs; ils promirent de

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lui envoyer en retour des cochons et des volailles. : Mais ils ne tnrent point leur promesse,

« Les cris de ces insulaires nous étourdissaient ; leurs pirogues chaviraient sonvent ; mais CES ACCIdens ne les déconcertaient point, car les hommes

et les femmes sont d'habiles nageurs. Comme je leur demandais des plantes et d'autres curiosités d'histoire naturelle, ils m'en apportérent plusieurs ; je rassemblai l'espéce commune de morelle noire et une belle erythrina où fleur de corail. Hs avaient volé à bord différentes bagatelles : quelques - uns même rejetaient secrètement du haut de nos vaisseaux les cocos que nous avions déja achetés une

fois à Jeurs camarades, qui étaient dans leurs piro-

grues, et qui venaient sur- le-champ nous les revendre une seconde. Afin de prévenir cette fri- Iponnerie, on chassa les larrons, aprés les avoir punis du fouet : châtiment qu'ils supportérent avec patience.

. « La chaleur était aussi grande que la veille : malgré la transpiration abondante qu’elle occasionnait, le chimat ne nous aflectait pas tr Op Nous étions charmés de remplacer un biscuit mangé de vers par ides fruits à pain et des ignames. L'évi, qui est un fruit de la forme d’une pomme, nous fournissait un essert délicieux ; nous désirions seulement acheter des cochons et des volailles.

« L’après-midi, Cook débarqua avec le capitaine urneaux , afin d'examiner l’aiguade et de sonder

de dispositions des Taïtiens. Il ne restait presque

96 MISTOIRE GÉNÉRALE

plus d’eau à bord; une chaloupe alla tout de suite en remplir quelques futailles.

« Jurant cette petite expédition, les ponts furent remplis de Taïtiens, et entre autres , de plusieurs femmes qui se livraient aisément aux sollicitations pressantes des matelots. Quelques-unes, qui semblaient être venues à bord pour faire ce commerce, ne paraissaient pas avoir plus de neuf à dix ans, et on ne voyait en elles aucun signe de puberté. Un libertinage si prématuré doit avoir des suites funestes sur la nation en général, et je fus frappé d'abord de la petite stature de la classe inférieure du peuple, à laquelle appartiennent toutes les prostituées. Nous y avons remarqué peu d'individus au-dessus d’une taille moyenne ; un grand nombre était au-dessous : observation qui confirme ce que Buffon a dit si judicieusement sur l’union prématurée des deux sexes. En général, leurs traits n'avaient rien de régulier ni de distingué, si l’on en excepte les yeux toujours grands et pleins de vivacité : mais un sourire naturel et un désir constant de plaire suppléaient tellement à la beauté, que l'amour ôtait la raison à nos matelots, et ils donnaient indiscrètement leurs chemises et leurs habits à leurs maîtresses. La simplicité d’un vêtement qui exposait à la vue un sein bien formé et des bras charmans, contribuait d’ailleurs à exciter leur flamme amoureuse ; enfin le spectacle de plusieurs de ces nymphes qui toutes nues nageaïent avec grâce autour de nos vaisseaux, aurait suffi scul

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| pour détruire le peu de force qu'un marin oppose à ses passions.

« Une circonstance insignifiante avait engagé ces femmes à se jeter à l'eau : un des ofliciers, placé sur le gaillard d’arrière, voulut donner des grains de verroterie à un enfant de six ans qui était sur une pirogue; ils tombérent dans la mer; l'enfant se précipita au même instant à l'eau, et plongea jusqu’à ce qu'il les eût rapportés du fond. Afin de récompenser son adresse, on lui jeta d’autres bagatelles , et cette générosité tenta une foule d'hom- Mmes et de femmes qui nous amusèérent par des tours surprenans d’agilité au milieu des flots, et qui hon-seulement repêchaient des grains de verroteric, mais même de grands clous qui, par leur poids , descendaient promptement à une profondeur considérable. Quelques Taïtiens restaient long-temps sous l’eau, et nous ne revenions point de la prestesse avec laquelle ils plongeaient. Les #blutions fréquentes de ce peuple, dont le premier

Yoyage de Cook a déjà parlé, leur rendent l’art de nager familier dès leur plus tendre enfance. A voir Jeur position aisée dans l’eau ct la souplesse de leurs membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies. Le capitaine revint le soir fans avoir parlé au roi, qui avait fait dire qu'il iMous rendrait visite le lendemain.

# «Le capitaine Cook et ceux qui l’accompagnaient se promenérent le long de la côte à l'est, suivis d'une quantité innombrable de Taïtiens qui vou- XX. 7

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