‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 5)Chapitre 3 sur 34 · CAROLUS 111. IMPERATOR · texte numérisé non relu

CAROLUS 111. IMPERATOR

« Afin de conserver la mémoire des voyages antérieurs faits par les Anglais, je gravai sur l’autre coté de la croix:

GEORGIUS TERTIUS, REX, ANNIS 1707; 1709, 1773, 1774 et 1777.

« Les naturels nous montrérent, aux environs de la croix, le tombeau du commandant des deux vaisseaux, qui mourut durant la premiére relâche : ils l'appelaient Oridé. Quels qu’aient pu être les mous des Espagnols en abordant sur cette île , ils me paraissent avoir pris à tâche de se rendre agréa-

bles aux habitans, qui nous en parlèrent dans toutes les occasions avec les expressions les plus fortes d’estime et de respect.

« Excepté le personnage extraordinaire dont J'ai fait mention, je ne rencontrai point de chef d'importance durant ma promenade, Ouaheïdoua , souverain de Ticrebou , nom que porte cette partie de l'île, était absent. Je reconnus ensuite que ce n'était pas le même qne j'avais vu dans mon second voyage, quoiqu'il portât le même nom : c'était son frère, âgé d'environ dix ans, qui avait succédé à son frère aîné vingt mois avant notre arrivée. Nous apprimes aussi que Ja célébre Obéréa ne vivait plus, et que Otou et tous nos autres amis se portalent bien.

« À mon retour, je trouvai O-maïentretenantune compagnie nombreuse, et j'eus bien de la peine à emmener à bord où j'avais une affaire importante à régler.

« Je savais que T'aïui et les îles voisines nous fourniraient, en abondance, des cocos, dont l'excellente liqueur peut tenir lieu de toutes les boissons arulicielles; et je désirais beaucoup retrancher le grog de l'équipage durant notre séjour dans cette île. Mais, en supprimant cette boisson favorite des matelots, sans leuren parler, je pouvais exciter un murmure général; je jugeai donc que la prudence me commandait de les assembler, et de leur exposer Jebutdenotre voyage, et l'étendue desopérations que

nous avia” : encore à faire. Voulant leur inspirer du courage & ile la gaîté, je leur rappelai les récompenses offertes par le parlement aux sujets du roi qui découvriraient les premiers, dans l'hémisphère septentrionale, de quelque côté que ce soit, une communication entre l'Octan atlantique et le grand Océan, où à ceux qui pénétreraient audelà du 89° degré de latitude nord. Je leur dis que je ne dontais pas de leur bonne volonté à coopérer de tous leurs efforts à mes tentatives pour mériter l'une de ces récompenses, et même toutes les deux ; mais que, pour avoir plus de moyens de réussir, 1l fallut ménager avec une économie extrême nos munitions et nos vivres, et principalement les dernicrs, puisque, selon les apparences, nous ne pourrions pas en embarquer de nouveaux aprés notre départ des îles de la Société. Pour donner encore plus de poids à mes argumens, je leur représentai qu'il était impossible de gagner cette année les bautes latitudes septentrionales, et que notre expédiuon excéderait au moins d’une année la durée sur laquelle nous avions compté d’abord. Je les priai de songer aux obstacles et aux difliculiés que nous rencontrerions inévitablement, et à tout ce qu'ils auraient à souffrir d'ailleurs, s'il devenait nécessaire de diminuer leurs rations sous un climat froid. Je les exhortai à peser ces solides raisons, à considérer s'il ne valait pas mieux être ménagers de bonnehcure, plutôt que de courir les risques de

w'avoir point de liqueurs fortes dans un temps où elles leur seraient le plus uules ; et s'ils ne devaient pas consentir à se passer de grog, maintenant que nous avions du jus de coco pour le remplacer ; J'ajoutai que je les laissais les maîtres de prononcer sur ce point.

« J'eus la satisfaction de voir qu'ils ne délibérérent pas un moment ; ils approuvèrent mon projet d’une voix unanime et sans élever aucune objection. J'ordonnai au capitaine Clerke de proposer la même chose à son équipage, qui s’imposa d'aussi bon cœur la même abstinence. On ne servit donc plus de grog, excepté les samedis au soir; nous en donnions ces jours-là une ration entière à nos gens, afin qu'ils pussent boire à la santé de leurs amis d'Angleterre, et que les jolies filles de Taïti ne leur fissent pas oublier tout-à-fait leurs anciennes liaisons.

« Le lendemain nous commencämes quelques travaux indispensables ; on examina les provisions, on Ôta les tonneaux de bœuf ou de porc, et le charbon du lieu qu’ils occupaient, et on mit du lest en leur place; on calfata les vaisseaux qui en avaient grand besoin ; car durant notre dernière traversée ils avaient souvent eu des voies d’eau. J'envoyai à ‘terre le taurean, les vaches, les chevaux et les moutons, et je chargeai deux hommes de les surveiller au milieu des pâturages. Je ne voulais laisser aucun de nos quadrupèdes dans cette partie de Pile.

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Malgré la pluie qui fut presque continuelle le 15 et le 16, les insulaires vinrent nous voir de tous les cantons , car la nouvelle de notre arrivée se répandit promptement. Ouaheïadoua, qui se trouvait trés-éloigné du lieu de notre mouillage, la sut bientôt; et l'après-dinée du 16, un chef appelé Etoréa , qui lui servait de tuteur, m’apporta deux cochons de sa part : il m’avertit que le prince luimême arriverait le lendemain. Effectivement le 17 au matin je reçus un message d'Ouaheïadoua qui m'instruisait de son arrivée, el qui me priait de descendre à terre. Nous nous préparâmes , O-mai et moi, à lui faire une visite dans toutes les formes. O-maï, aidé de quelques uns de ses amis, s’habilla, non à la manière anglaise, n1 à celle de Taïti ou de Tongatabou, ni même à celle d'aucun pays du monde ; car il se composa un vêtement bizarre de tout ce qu'il avait d’habits.

« Nous allâmes voir d’abord Etoréa, qui nous accompagna sur sa civière dans une grande maison où on l'assit; nous nous assimes à côté de lui, ct je fis étendre devant nous une pièce d’étoffe de Tongatabou, sur laquelle je mis les présens que j'apportais. Ouaheïadoua entra bientôt, suivi de sa mére et de plusieurs grands personnages qui se placérent tous à l’autre extrémité de l’étofle, en face de nous. Un homme assis près de moi prononça un discours composé de phrases courtes et détachées ; ceux qui l'environnaient lui en souf-

flérent une partie, Un autre insulaire qui était de la bande opposée, et qui se trouvait près du chef, lui répondit, Etoréa parla ensuite, et O-maï après lui : un orateur répondit à tous deux : ces discours roulérent uniquement sur mon arrivée et sur mes haisons avec les naturels. L'insulaire qui harangua le dernier me dit, entre autres choses, que les bonmes de Rima, c’est-à-dire les Espagnols, avaient recommandé de ne pas me laisser entrer dans la baie d'Oheitepcha, si j'aborduis de nouveau sur cette île qui leur appartenait; que, loin de souscrire à cette requête, il était autorisé à me céder formellement la province de Tierehou et tout ce qu'elle renferme : d'où il résulte que ces peuplades ont une sorte de politique, et qu'ils savent s'accommoder aux circonstances, Enfin Ouaheïadoua, d’après les conseils des personnes desa suite, vintnr'embrasser, et pour confirmer ce traité d'amitié, 11 me donna son nom et il prit le mien. Lorsque la cérémonie fut terminée, je l'emmenai dîner à bord, ainsi que ses amis.

@ O-maï avait prénaré un maro composé de plumes rouges et jaures, qu'il voulait donner à Otou, roi de l'île entire ; c'était un présent d’une trés-grande valeur pour le pays où nous nous trouvions. Je lui dis tout ce que ïe pus pour Pempècher de montrer son maro en € moment; je lui conseillai de le garder à bord jusqu'à ce qu'il eût une occasion de le présenter lui-même au monarque.

DES VOYAGES. 13 Mais 1l avait trop bonne opinion de l'honnéteté et de la fidélité de ses compatriotes pour profiter de mon conseil. 11 imagina de l'apporter à terre, ct de le remettre à Ouahcïadoua, en chargeant celuici de l'envoyer à O-tou, et de le prier d'ajouter ces plumes au maro royal. Il crut que cet arrangement serait agréable aux deux chefs : il se trompait beaucoup ; car 1l désobligea celui dont il devait rechercher la faveur avec le plus grand soin, et il ne se fit pas un ami de Pautre. Ce que j'avais prévu arriva : Ouaheïadoua garda le maro, 1l n’envoya à O-tou qu'un peut nombre de plumes , et il se réserva plus des dix-neuf vingtièmes de ce magnifique présent.

« Le 19, Ouahciadoua me donna dix ou douze cochons, des fruits et des étofles. Nous tirâmes le soir des feux d’arufice, qui étonnérent et amuserent une assemblée nombreuse,

« Le même jour, quelques-uns de nos messieurs trouvérent dans leurs promenades un édifice auquel ils donnaient le nom de chapelle catholique. On n'en pouvait douter , d’après leur récit, car ils décrivaient l'autel et tout ce qu’on voit dans ces temples. Ils observaient néanmoins que deux hommes chargés de la garde de l'édifice ne vonlurent pas leur permettre d’y entrer; je pensai qu'ils pouvaient s'être mépris, et j'eus la curiosité de m'assurer de ce fait par moi-même. L'édifice qu'ils prenaient pour une chapelle catholique était

un toupapaou, Où l'on tenait solennellement exposé rc le corps du prédécesseur d’Ouaheïadoua. Le tou de papaou se trouvait dans une maison assez grande le entourée d’une palissade peu élevée ; il était d’une

propreté extraordinaire, et 1l ressemblait à un d# ac ces petits pavillons ou abri que portent les grandes sa pirogues du pays. Peut-être avait-il été originaire- Lo ment employé à cet usage. Les étofles et les nattes et de différentes couleurs qui le couvraient et qui flot-

taient sur les bords produisaient un joli effet : on m y voyait, entre autres ornemens, un morceau de de drap écarlate de douze à quinze pieds de longueur, av

que les insulaires avaient sûrement recu des Espagnols. Ce drap, et quelques glands de plumes que nos messieurs supposérent de soie , leur donnérent l'idée d’une chapelle catholique; leur imagination suppléa à ce qui manquait d'ailleurs; et s'ils n'a vaient pas été instruits auparavant du séjour des Espagnols, ils n'auraient jamais fait une parcille méprise. Je jugeai que les naturels apportaient chaque jour à ce sanctuaire des offrandes de fruits

et de racines , car il y avait des fruits et des racines tout frais. Ils les déposaient sur un cuhatta ( un autel) placé en dehors de quelques palissides, qu’il n’est pas permis de franchir. Deux gardes veillaient

nuit et jour sur le temple ; ils devaient de plus le

parer dans l’occasion: en effet, lorsque j'allai l'exa-

miner une premiére fois, l’étoffe et les draperies

étaient roulées ; mais, à ma prière, ils le revéu-

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DES VOYAGES. 15 rent de ses ornemens, après avoir pris eux-mêmes des robes blanches très-propres. Ils me dirent que le chef était mort depuis vingt mois.

« Le 22, nous avions embarqué de l’eau, et achevé ceux de nos travaux que je crus indispensables ; je fis ramener à bord ie bétail et les moutons que j'avais envoyés dans les pâturages du pays, et je me disposai à remettre en mer.

« Le 23 au matin, tandis que les vaisseaux démarraient, je descendis à terre avec O-maï , afin de prendre congé d'Ouaheïadoua. Nous causions avec lui, lorsqu'un de ces enthousiastes fanatiques qu'ils appellent éatouas, parce qu'ils les croient remplis de l'esprit de la divinité, vint se placer devant nous. Ses paroles, sa démarche et son maintien annoncaient un fou; une quantité considérable de feuilles de bananier enveloppaient ses reins, ct composaient tout son vêtement ; 1l par- Jait d’une voix basse et si aigre , qu'il était diflicile de l'entendre, du moins pour moi. Si j'en crois O-mui , qui disait le comprendre parfaitement, il conscillait au jeune prince de ne pas me suivre à Matavai, voyage dont j'ignorais qu'il eüt le pro- Jet, que je ne lui avais jamais proposé. L’éatoua prédit de plus que les vaisseaux n’atteindraient pas Matavai ce jour-là : les apparences favorisaient sa prédiction, car 1l n’y avait pas un soufile de vent ; mais 1] se trompa. Pendant qu'il pérorait, 1l survint une ondée de pluie très-forte qui obligea tout

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16 NISTOIRE GÉNÉRALE le monde à chercher un asile : quant à lui, lorage ne parut point l'aflecter ; il continua à brailler autour de nous péndant environ une demi-heure, et il se retira. Personne ne fit attention à ses propos, et les gens du pays se moquérent beaucoup de ses exlravagances, Je demandai à Onahetadoua ce que c'était qu'un pareil original, S'il était de la classe des éris ou de celle des teouteons : le chef me réponditqu'il était taata-cno, c'està-dire un méchant homme, Malgré la mauvaise opinion qu'on avait de ce prophétie, malgré le dédain qu'on lui témoignait, la superstütion mattrise les insulatres au potni de les rendre intimement convainens qne les insensés de cette esiéce sont possédés de Fesprit de Ja divinné, Ocmat paraissait bien instruit sur cette matière ; 11 m'assura que durant leurs accès ils ne connaissent personne, pas méme leurs inüumes amis; que s'ils ont des richesses, ils Les distibuent an publie, à moins qu'on n'ait soin de les leur ôter; que, lorsqu'ils reprennent leurs sens, ils demandent ce que sont devenues les choses dont ils ont fuit des largesses peu de minuies auparavant; enfin, quais ne semblent pas conserver le moindre souvenir de ce qui s'est passé pendant leur accés.

« Je fus à peine de retour à bord qu'il s'éleva une brise légère de l’est; nous mines à la voile, et nous gouvernämes sur Ja baie de Matavai, où

lu Résolution mouilla dans la soirée. La Découverte

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DES VOYACES. 17 n’y arriva que le lendemain, en sorte que la moitié de la prédiction du fou s’accomplit.

« O-tou, roi de l'île entière de Taïti, suivi d'une multitude de pirogues remplies de naturels, arriva d’Oparri, lieu de sa résidence, à neufheures du matin ; et aprés avoir débarqué sur la pointe de Matavaï , il n''avertit par un exprés qu'il désirait beaucoup de me voir. Je descendis à terre accompagné d'O-maï et de plusieurs de mes ofliciers. Je m'approchai tout de suite du monarque, et je le saluai, O-maï se jeta à ses pieds et embrassa ses genoux ; il avait eu soin de mettre son plus bel habit , et il se conduisit de la manière la plus respectueuse et la plus modeste. On fit cependant peu d'attention à lui : l'envie eut peut-être quelque part à ce froid accueil. Il offrit au roi une grosse touffe de plumes rouges et quelques aunes de drap d'or. De mon côté, je donnai au prince un vêtement de belle toile, un chapeau bordé d’or, des ouuls, et, ce qui était plus précieux encore, des plumes rouges, et un des bonnets que portent les naturels des îles des Amis.

« Le roi et la famille royale m'accompagnérent à bord , suivis de plusieurs pirogues chargées de toutes espèces de provisions, en assez grande abondance pour nourrir une semaine les équipages des deux vaisseaux. Les divers membres de la famille royale indiquaient telle portion qu’ils avaient four-

nie , et je leur fis à chacun uu présent; c'était ce X XIII. 2

15 HISTOIRE GÉNÉRALE qu'ils voulaient. La mère du roi, qui ne s'était point trouvée à la premiére entrevue, arriva à bord bientôt aprés; elle apportait des provisions et des étoffes qu'elle distribua à O-maï et à mai. Quoique O-mai eût d'abord attiré faiblement les regards, les insulaires recherchérent son amitié dés qu'ils connurent ses richesses. J’entretins cette disposition autant que je le pus, car je désirais le fixer près d'O-tou. Comme j'avais dessein de laisser dans cette île tous les animaux que j'amenais d'Europe, je pensai qu'il serait en état de diriger un peu les habitans sur les soins qu'ils en devaient prendre, et sur l’usage auquel ils pouvaient les employer : je prévoyais d'ailleurs que plus il serait éloigné de sa patrie, plus il scrait considéré. Male heureusement le pauvre O-maï ne profita point de mon avis, et il se conduisit avec tant d'imprudence qu'il ne tarda point à perdre l'amitié d'O-tou et de tous les Taïtiens d’un rang distingué. Il ne fréquenta que des vagabonds et des étrangers, qui cherchaient sans cesse à le duper; et si je n'étais pas intervenu à propos, ils l’auraient dépouillé coruplétement. 1j s'attira Ja malveillance des principaux chefs, qui s'aperçurent qu'ils n'obtengient pas de moi, où de mes gens, des objets aus 1 précieux que ceux dont O-mai faisait present aux gens du peuple ses camarades. | « Dés que nous eùmes dîné, je reconduisis O-tou à Oparri; je pris avec moi les volailles dont je vou-

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DES VOYAGES. 19 lais enrichir cette terre. J'emportai un paon et sa femelle, que mylord Bedsboiough avait eu la bonté de m'envoyer pour les Taïtiens, peu de jours avant mon départ de Londres; un dindon et trois dindes, un jar et trois oies, un canard mâle et quatre femelles. Je déposai toutes ces volailles à Oparri, et je les donnai à O-tou : elles couvaient déjà lorsque nous quittâämes l'île. Nous y trouvâmes une oie mâle, dont le capitaine Wallis avait fait présent à Obéréa, plusieurs chèvres, et le taureau espagnol qu'on tenait attaché à un arbre près de la maison d'O-tou. Je n'ai jamais vu un plus bel animal de cette espece. Il appartenait alors à Etary, et on l’avaitamené d'Oheitepeha dans cet endroit, afin de l’embarquer pour Bolabola ; mais je ne puis concevoir comment on était venu à bout de le transporter sur une des pirogues du pays. Au reste, si nous n'étions pas arrivés à Taïti, il eût été bien inutile, car 1l manquait de vaches. Les naturels nous dirent qu'il y avait des vaches à bord des vaisseaux espagnols , et que le capitaine les rembarqua; je ne le crois point; je supposerais plutôt que les vaches étaient mortes durant la traversée. Le lendemain, j'envoyai pour ce taureau les trois vaches que j'avais à bord : je fis également conduire dans la baie de Matavaï le taureau, le cheval, la jument et les moutons que je destinais aux Taitiens. |

« Je me trouvai débarrassé d’un soin très-incom-

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mode. Il est diflicile de concevoir la peine et l'ems< barras que me causa le transport de ces animaux : mais satisfait d'avoir pu remplir les vues bienfaisantes du roi mon souverain, qui voulait enrichir des peuples si dignes d'intérêt, je me crus bien dédommagé de toutes les inquiétudes auxquelles j'avais été en proie avant d'exécuter cet objet seconduire de mon voyage.

« Comme je me proposais de relâcher quelque temps ici, on établit les deux observatoires sur la pointe Matavai : on dressa aux environs deux tentes où devaient coucher les soldats de garde et ceux de nos gens qu'il conviendrait de laisser à terre. Je donnai le commandement de ce poste à M. King, qui se chargea en même temps de suivre les observations nécessaires pour déterminer le mouvement journalier du garde-temps, etc. Durant notre séjour à Taiti, nous nous occupämes de divers ouvrages devenus indispensables. On porta à terre le grand mât de La Découverte, et on le répara si bien, qu’il paraissait sortir du chantier : on raccommodha également nos voiles et nos futalles : on calfata les vaisseaux, et on examina les agrés ; on inspecta aussi le biscuit que nous avions en caisses, et j'eus le plaisir d'apprendre qu'il y en avait peu d’endommagé.

« Le 26, je fis défricher une pièce de terre, où je semai plusieurs graines et quelques arbres fruiucrs : je suis persuadé que les naturels en pren-

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dront peu de soin. Au moment où nous parlimes, les melons, les pommes de terre et deux ananas poussaient de manière à me donnerles plus grandes espérances. J'avais apporté des îles des Amis plusieurs plants de chaddeks ; je les mis aussi dans le jardin que je venais de former. Mes graines et mes arbres ne manqueront pas de réussir, à moins que Ja curiosité prématurée des Taïtiens, qui a détruit un cep de vigne planté par les Espagnols à Oheitepcha, n'arrête leur développement. Quelques insulaires s’assemblérent pour goûter les premiers raisins que porta la vigne, et les grappes se trouvant encore aigres, ils jugérent que c'était une espèce de poison; et ils résolurent unanimement de fouler au pied le cep. O-maï , ayant rencontré ce cep par hasard, fut enchanté de sa découverte ; car il était persuadé que, s'il avait une fois des raisins, il lui serait aisé de faire du vin. Il se hâta d’en couper plusieurs boutures, qu'il voulait emporter dans sa patrie; nous tuillâmes le cep, qui n’était pas déraciné , et nous béchâmes la terre tout à l’entour, IL est probable que les habitans de l’île, devenus plus sages par les instructions d'O-maï, laisse ront mürir le fruit, et qu'ils ne le condamneront plus d’une manière si précipitée.

« Quarante-huit heures après notre arrivée dans la baie de Matavai, nous recümes la visite de nos anciens amis dont parle la relation de mon second yoyage. Aucun d'eux ne se présenta les mains vides,

22 HISTOIRE CÉNÉRALE

et nous eûmes des provisions par-delà ce qu'il nous en fallait; mais ce qui nous fit encore plus de plaisir, nous ne pouvions pas épuiser l'ile, où nous apercevions de toutes parts une multitude intarissable de productions et d'animaux propres à notre subsistance.

« L'un des naturels, que les Espagnols avaient emmené à Lima, vint nous voir également ; on ne pouvait, à ses manières et à son extérieur, le disünguer du reste de ses compatriotes. Il se souvenait cependant de quelques mots espagnols qu'il avait appris et qu'il prononcait trés-mal : il répétait surtout fréquemment st segnor; et lorsque nous nous approchions de lui, il ne manquait pas de se lever, et de se faire entendre le mieux qu'il pouvait avec son petit vocabulaire européen.

« Nous renconträmes aussi le jeune homme que nous appelâmes autrefois Oedidi, mais dont le véritable nom est Æité-hité; 11 s'était embarqué avec moi à Ouliétéa , en 1775, et je l'avais ramené dans sa patrie en 1774, après l'avoir conduit aux îles des Amis, à la Nouvelle-Zélande, à l'île de Pâques et aux Marquésas, traversées qui durêrent sept mois. Il s’efforçait, comme celui dont je viens de parler, de nous montrer sa politesse, et de s'exprimer dans notre langue; il disait yes, sir, ou bien ifyou please, sir (oui, monsieur, ou s'il vous plaît, monsieur), aussi souvent que l’autre répétait si segnor. Hitéhité, qui est natif de Bolabola, était à Taïu depuis

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trois mois, et, selon ce que nous apprimes, sans autre dessein que de satisfaire sa curiosité, ou peutêtre la passion de l'amour , qui anime tous les habitans des îles de la Société : les insulaires qui voyagent d’une terre à l'autre ne paraissent pas avoir d'autre but. Nous vimes clairement qu'il p‘éférait à nos modes et à nos parures celles de ses compatriotes; car, lorsque je lui eus donné des habits (1) que le bureau de l’amirauté m'avait chargé de lui remettre, 1l les porta quelques jours, et il refusa ensuite d’en faire usage. Cet exemple et celui du Taïtien qui avait été à Lima prouvent bien la force de l'habitude, qui ramène l’homme aux manières et aux coutumes qu'il a prises dans son enfance, et que le hasard est venu interrompre. Je suis tenté de croire qn'O-maï lui-même, malgré le changement absolu que semblaient avoir produit sur Jui les mœurs anglaises, ne tardera pas à reprendre les vêtemens de son pays, ainsi qu'Hitéhité et le Taïtien conduit au Pérou par les Espagnols.

« Le 27, au matin, un homme arrivé d’Oheitepeha nous dit que deux vaisseaux espagnols mouillaient depuis vingt-quatre heures dans cette baie ; et pour ne laisser aucun doute sur la vérité du fait, il montra un morceau de gros drap bleu,

(1) Je lui donnai en outre une caisse d'outils et quelques autres objets.

qu’il assurait avoir recu de l’un de ces bâtimens : le morcean d’étoffe était en effet presque neuf. Il ajouta que Matima montait l’un des vaisseaux qui devaient se rendre à Matavaï dans un jour ou deux. D'autres circonstances qu’il indiqua rendaient sa nouvelle trés-vraisemblable. J'ordonnai au lieutenant Williamson de prendre un canot et d'aller examiner la baie d’Oheitepeha. Sur ces entrefaites, je mis les vaisseaux en état de se défendre : quoique l'Angleterre et l'Espagne fussenten paix à mon départ d'Europe, je sentis que la guerre pouvait s'être déclarée depuis. Des recherches ultérieures me donnèrent lieu de croire que le récit de l'arrivée des Espagnols était faux , et M. Williamson, qui fut de retour le lendemain, acheva de m'en convaincre ; il me dit qu'il avait débarqué à Oheitepeha, qu'il n’y avait point vu de vaisseanx, et que cette baie n'en avait reçu aucun depuis mon départ en 1774. Les habitans de la partie de l'île où nous nous trouvions nous déclarérent, dès le commencement , que c'était un mensonge inventé par ceux de Tierebou : nous ne pouvions deviner leurs vues ; ils espéraient peut-être que cette fansse nouvelle nous déterminerait à quitter l'île, et qu'ils priveraient ainsi ceux de Taïui-noué des avantages résultans du séjour de nos vaisseaux. Les habitans des deux parties de l’île ont une inimitié invétérée les uns pour les autres.

« Du moment où nous arrivâmes à Matavaï, l’at-

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DES VOYAGES. 25 mosphère fut irés-variable jusqu’au 29; il tomba chaque jour plus ou moins de pluie. Nous ne pümes prendre que le 29 des hauteurs correspondantes du soleil pour déterminer le mouvement journalier du garde-temps. La même cause retarda le calfatage et les autres réparations dont les vaissceaux avaient besoin.

« Le soir, les naturels se retirérent précipitamment des vaisseaux et du poste que nous occupions à terre. Il nous fut impossible d'abord d’en deviner la raison : nous conjecturâmes, en général, quil s'était commis quelque vol, et qu'ils redoutuient notre vengeance. Je sus enfin ce qui était arrivé : lun des aides du chirurgien avait pénétré dans l'intérieur du pays pour y changer quatre haches contre des curiosités; l’insuluire chargé de ces haches profita d’un instant favorable pour emporter des outils si précieux. Telle fut la cause de la retraite brusque de ses compatriotes : O-tou luimême et toute sa famille se joignirent aux fuyards; je les suivis deux ou trois milles, et j'eus bien de la peine à les arrêter. Afin d'engager mes gens à se tenir désormais mieux sur leurs gardes , je résolus de ne faire aucune démarche pour la restitution des haches , et il me fut moins diflicile de ramener les Taïtiens ct de rétablir la tranquillité,

« Jusqu'ici O-tou et ses sujets ne s'étaient occupés que de nous; mais des messagers d’Eimeo, ou, comme le disent plus souvent les naturels, de

Moréa, qui arrivérentle lendemain, leur donnérent d'autres occupations ; ils apprirent que les habitans de cette île étaient en armes, que les partisans d'O-tou avaient été battus et obligés de se retirer dans les montagnes. La querelle, qui commença en 1774 entre les deux îles, ainsi que je l'ai dit dans la relation de mon second voyage, semble avoir toujours subsisté depuis. L’armement formidable que je vis alors, et que j'ai décrit ailleurs, mit à la voile peu de temps après mon départ de Taïu ; mais les habitans d'Enneo firent une résistance si opiniâtre , que l’escadre revint sans avoir obtenu de succès décisif; une autre expédition était devenue nécessaire.

« Tous les chefs qui se trouvaient à Matavaï s’assemblérent à la maison d’O-tou, où j'étais alors, et j'eus l'honneur d’être adimis à leur conseil. L'un des députés °xposa dans un long discours le sujet de la délibération. Je ne compris guère que les articles principaux de sa harangue : 1l décrivit la position des affaires à Eimeo, et invita les chefs de Taïu à se réunir et à prendre les armes. Cet avis fut combattu par d’autres orateurs, qui voulaient attendre que l'ennemi commencät les hostilités : 1l régna d'abord beaucoup d'ordre dans le débat, et les conseillers ne parlérent que l’un apres l'autre. L'assemblée devint ensuite oragense, et je crus qu'elle se terminerait par des violences, comme les

diètes de Pologne ; mais les grands personnages qui

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s'étaient échauffés si brusquement se calmèrent de méme, et Je bon ordre se rétablit bientôt. La faction qui désirait la guerre l'emporta enfin; il fut décidé qu'ils enverraient un armement considérable au secours de leurs amis d'Eimeo : cette résolution fut loin d'obtenir l'unanimité des suffrages. O-tou garda le silence durant tout le débat, il dit seulement par intervalle un mot ou deux aux orateurs. Les membres du conseil qui opinaient pour la gucrre me pressérent de les aider avec les forces ‘jui se trouvaient en ma puissance , et ils voulurent tous savoir le parti que je prendrais. J'envoÿaichercher O-mai, afin d’avoir un interprète, mais on ne le rencontra point, et je fus obligé de m'expiiquer moi-même : je leur dis, le plus clairement que je pus, que, ne connaissant pas bien le sujet de la dispute , et [es insuluires d’Eimeo ne m'ayant jamais offensé, je ne me croyais point en droit d’entreprendre des hostilités contre eux. Cette déclarauon les satisfit, ou parut les satisfaire. Les membres du conseil se dispersèrent, et O-tou me pria de venir le revoir l'après-dinée, et d'amener O-maï.

« Je retournai en effet auprés du roi avec plusieurs de nos messieurs. Le prince nous conduisit dans la maison de son père, en présence duquel on parla de nouveau de l'injustice des insulaires d'Eimeo. Je désirais beaucoup trouver un moyen d'accommodement entre les deux puissances, et je

sondai le vieux chef sur ce point : il ne voulut écouter aucune proposition de paix : il me sollicita encore d'aider les Taïtiens ; maïs je demeurai inflexible. Je m'informai du sujet de la querelle, et Jappris que, quelques années auparavant, un fière d'Ouaheïadou était parti de Tierchou pour aller occuper le trône d’Eimeo sur l'invitation de Maheiné, chef de cette île et aimé du peuple ; que Maheiné l'avait fait tuer peu de semaines après son arrivée, et avait réclamé la couronne au préjudice de Tieratabounoné, fils de sa sœur, qui était le légitime héritier du sceptre, où, selon une autre version , qui avait été chargé du gouvernement par les Taïtiens.

« Toaouha , parent d'O-tou, et chef du canton de Tettaha, homme de beaucoup de crédit dans l'île, qui avait commandé en chef l'armement envoyé contre Eimeo, en 1774, n'étant pas en ce moment à Matavai, n’assista à aucune des déliberations : il me parut cependant qu'il se mêlait beaucoup de ce qui se passait, et qu'il montrait encore plus d'ardeur que les antres chefs ; car le premier septembre, dés le grand maun , il &' dire à Otou, par un messager, qu'il venait de tuer un homme pour l'offur en sacrifice à Péatoua, et implorer l'assistance du dieu contre Eimeo. Ce sacrifice devait avoir lieu dans le grand moraï d'Attahourou, et je jngeai que la présence d’O-tou était absolument nécessaire en cette occasion.

« M. de Bougainville avait déjà dit , sur le témoignage du Taïtien qu'il amena en France, qu ‘es sacrifices humains font partie des institutions religieuses de cette île. Les recherches dont je n'occupai en 1774 ,et mes conversations avec O-mui, ne me donnaient que trop lieu de penser qu'un usage si contraire à l'humanité y est établi : mais comme on veut toujours douter d’une coutume si atroce , à moins qu’un voyageur n’en ait été Je témoin oculaire , je résolus de profiter de l'occasion, et afin de dissiper toutes les incertitudes, d'assister moi-même à cette barbare cérémonie. Je priai donc O-tou de me permettre de l'accompagner ; il y consentit volontiers, et nous nous em barquâmes tout de suite dans mon canot avec mon vieil ami Potatou, M. Anderson et M. Webber : O-maï nous suivait sur une pirogue.

« Nous descendîmes pendant la route sur une peuite île qui gît en travers de Tettaha, où nous rencontrâmes Toaouha et les gens de sa suite. Lorsque les deux chefs eurent cansé quelque temps sur Ja guerre, Toaouha, m'adressant la parole, réclama encore mes secours ; je fis pour la troisième foi: une réponse négative, dont il parut fäché : 11 lui semblait étrange que, m'étant toujours déclaré l'ami de Taïu, je ne voulusse pas combattre ses ennemis. Il donna à O-tou deux ou trois plumes rouges liées ensemble, et un chien trés-maigre fut mis dans une de nos pirogues,

50 NISTOIRE GÉNÉRALE

Nous nous rembarquämes, et nous prines à bord un prêtre qui devait assister à la cérémonie.

« Nous arrivimes à Attahourou sur les deux heures de l'après-dinée ; O-tou me pria d'ordonner aux matelots de demeurer dans le canot , et il recommanda à M. Anderson, à M. Webber et à moi, d'ôter nos chapeaux dès que nous serions au moraï. Nous en primes à l'instant même le chemin ; une mulutude d'hommes et quelques petits garçons nous escortèrent, mais je n'aperçus pas une ferme. Quatre prêtres et leurs acolytes ou assistans nous attendaient au moraï : le corps de l'infortuné qu'on allait offrir aux dieux était dans une petite pirogue retirée sur la plage, et exposée en partie à l’'acuon des vagues; deux prêtres et plusieurs acolytes étaient assis près de la pirogue, les autres se trouvaient au moraï. Nous nous srrêtâmes à vingt ou trente pas des prêtres: O-tou se plaça en cet endroit , et nous nous tinmes debout prés de lui avec quelques habitans du pays; le peuple resta plus éloigné.

« Les cérémonies commencèrent alors. L'un des acolytes apporta nn jeune bananier qu'il mit devant le roi ; un autre apporta une touffe de plumes rouges montée sur des fibres de coco ; 1l toucha le pied du prince avec une de ces plumes , et 1l se retira vers ses camarades. L'un des prêtres assis an morai, en face de ceux qui se trouvaient sur la gréve, fit une longue prière , et il envoya de temps

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DES VOYAGES. 31 en temps de jeunes bananiers qu'on déposa sur la victime, Durant cette prière, un homme qui était debout, prés du prêtre ofliciant, tenait dans ses mains deux paquets qui nous parurent d'étofles : nous reconnümes ensuite que l’un d’eux tenait le maro royal, et l'autre Parche de l'éatoua, si je puis me servir de cette expression. Dès que la prière fut terminée, les prêtres du moraï et leurs acolytes vinrent s'asseoir sur la grève, et ils apportéèrent les deux paquets dont je viens de parler. Ils recommencérent leurs prières, pendant lesquelles les bananiers furent ôtés un à un, et à différens intervalles, de dessus la victime, couverte aussi en partie de feuilles de cacotier et de petites branches d’arbres ; on la tira alors de la pirogue, et on l’étendit sur le rivage, les pieds tournés vers la mer. Les prêtres se placèrent antour d'elle, les uns assis et les autres debout, et l’un ou plusieurs d’entre eux répétérent quelques phrases pendant environ dix minutes : on la découvritien écartant les feuilles et les branchages qui la cachaient , et‘on la mit dans une direction parallèle à la côte. L'un des prêtres, qu se tint debout aux pieds du corps, fit une longue priére à laquelle se joignirent quelquefois les autres : chacun d’eux avait à la main une touffe de plumes rouges. Vers le milieu de la prière, on enleva quelques cheveux dé la tête de la victime , et on lui arracha l'œil gauche; les cheveux et l'œil furent enveloppés dans une feuille verte, et pré-

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