LA
DES VOYAGES. 19 de débarquer où il voudrait. Gama déclara aux siens qu'il voulait descendre lui-même à terre, et aller proposer au samorin un traité d'alliance et de commerce, Tout le conseil combattit cette résolution. On lui représenta que le succès du voyage et le saut de l1 floue dépendait de sa vie; mais Gama, jaloux d'achever lui-même son ouvrage, persista dans son dessein. 11 ordonna seulement que s’il lui arrivait quelque disgrâce, on mît sur-le-champ à la voile, pour aller porter dans sa patrie l'heureuse nouvelle de la découverte de l'Inde.
Le lendemain, 28 de mai, il se mit dans sa chaloupe avec quelques petites pièces d'artillerie, et douze de ses plus braves soldats, enscignes déployées et: “mpettes sonnantes. Le catoual l'attenaait sur 1: 28e, accompagné de deux cents naïres ou genulshommes du pays, et d’une foule de peuple.
Le catoual et lui entrérent dans des palanquins où ils furent portés avec beaucoup de vitesse à épaules d'hommes, tandis que le reste du cortège suivait à pied. On s'arrêta en chemin pour entrer dans un
. temple des Malabares, aussi grand qu'un monastère.
11 faut observer ici que, suivant le récit des historiens qui ont écrit l’expédition de Gama , cet amiral croyait que les Indiens de Calicut étaient chrétiens ; ce qui paraît bien extraordinaire , après l’entretien qu'il avait eu avec Bentaybo. Gama avait-il négligé de s'informer de la religion du pays? avait-il pu omettre cette question , l’une des premières qui se présentaient, et l’une des plus importantes, surtout
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20 HISTOIRE GÉNÉRALE pour des Portugais? ou bien Bentaybo avait-il cru devoirle laisser, sur cet article, dans l’erreur ordinaire aux catholiques de ce temps-là , qui croyaient volontiers leur religion dominante dans tous les pays où il y avait quelques chrétiens ? Quoi qu’il en soit, si Gama était dans cette erreur, ce qu'il vit dans le temple malabare pouvait l'y entretenir. Sept cloches pendaient sur la porte, et vis-à-vis était un pilier de la auteur d’un mât, au sommet duquel tournait une girouette. L'intérieur du temple était rempli d'im-ges. Des hommes nus de la ceinture en haut, cou, ertsdecalicot jusqu'aux genoux, avecune espèce d'étole à leur cou, passée en sautoir, secouaient sur ceux qui entraient une éponge trempée dans une fontaine, et leur donnaient ensuite de la cendre. Ts virent, au sommet d’une petite tour , une image que les Indiens appelèrent devant eux Marie. Ils se prosternèrent aussitôt croyant honorer la mère de Jésus-Christ ; mais un Portugais, nommé Juan de Sala , qui ne voulait rien faire légèrement, dit tout haut, en se mettant à genoux : « Au moins si « c'est la figure du diable, mes adorations ne s’adres- « sent qu'à Dieu ; » ce qui fit beaucouy rire Gama. Pendant toute la route, l'amiral portugais avait été suivi d’une multitude extraordinaire d’Indiens ; mais elle n’approchait pas de celle qui vint à sa rencontre aux portes de la ville. La foule était si prodigieuse, que Gama ne put s’'empécher d'en marquer son étonnement, et la presse était si forte, qu'on ne pouvait plus avancer sans risquer d’être étouflé,
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Le catoual le fit entrer dans une maison, ‘où il trouva son frère et plusieurs naïres envoyés par le samorin pour diriger et faciliter la marche. Elle commença par les trompettes. Quoique la foule ne fût pas diminuée, à peine le frère du catoual eut-il
| paru avec l’ordre du samorin, qu’elle se retira en arrière aussi respectueusement que si ce prince eût paru lui-même. L’amiral se remit en marche avec un cortége de trois mille hommes armés. Il disait à ses compagnons, dans le transport de sa joie : « On « ne s'imagine guére en Portugal qu’on nous fasse « ici tant d'honneur. »
IUne restait guère qu’une heure de jour, lorsqu'il arriva au palais du samorin. Cet édifice, quoique bâti de terre, était fort spacieux, et formait une
| perspective agréable par la beauté des jardins et des
* fontaines dont il était environné. Un grand nombre de caïmals et d’autres seigneurs indiens se présentérent devant le palais pour recevoir l'ambassadeur de Portugal : c’est sous ce titre qu'il était annoncé partout, À la dernière porte, il trouva le grandprêtre, chef des bramines du roi, qui vint l’embrasser. Ce vieillard introduisit Gama et tous ses gens dans le palais ; mais la presse fut alors si violente, par le désir qu'on avait de voir le roi, qui se montrait rarement en public, qu'il y eut quantité d'Indiens écrasés , et que deux Portugais faillirent d'avoir le même sort.
La grande salle du palais où l'amiral fut intro-
duit, était entourée de siéges en forme d'amphi-
ho rene
théâtre, et couvert d'un grand tapis de velours vert. Les murs étaient tendus de riches tapisseries de soie de diverses couleurs. Au fond de la salle paraissait le samorin , élevé sur une estrade richement ornée, à quelque distance de ses courtisans, qui étaient debout. Sou habillement a été décrit par les historiens. Peut-être ces détails ne sont-ils pas fort attachans par eux-mêmes ; mais dans ces premiers momens d'une grande découverte, tous les usages d’un pays lointain intéressent la curiosité du nôtre. On veut avoir une idée de la magnificence indienne, qui depuis a tant ajouté à celle de l’Europe. Cette description d’ailleurs tient à la connaissance des arts de la Nain qui exerçaient l'industrie de ces peuples, etdes richesses que produisait leur sol. Nous dirons donc que l’habit du samorin était une robe courte de cahcot , enrichie de branches et de roses d’or battu. Les boutons étaient de grosses perles, et les bouton:niéres de traits d’or. Au-dessous de l'estomac, il portait une pièce de calicot blanc qui tombait jusque sur ses genoux. Sur la tête il avait une espèce de mitre couverte de perles et de pierres précieuses. Ses oreilles et les doigts de ses pieds et de ses mains étaient aussi chargés de perles et de diamans, et ses bras et ses cuisses, qu'il avait nus, J'étaient de brasselets d’or. 11 avait près de lui , sur un guéridon d’or , un bassin du même métal, où était le bétel qu'un de ses officiers lui servait, préparé avec de la noix d’arek. Il crachait dans un vase d’or, et prenait de l'ean dans une fontaine d'or, pour se laver I:
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bouche, après avoir pr's le bétel. Tous les assistans se couvraient la bouche de leur main gauche, de peur que leur haleine n’allât jusqu'au roi, devant qui c'était un crimé d’éternuer ou de cracher. L'amiral approchant du samorin fit trois révérences, et leva les mains au-dessus de sa tête, suivant l'usage du pays. Ce prince jeta sur lui un coup d'œil gracieux, lc salua d’un signe de tête impercepuble, et le fit asscoir lui et les siens. On leur servit des rafraichissemens. Ensuite l'interprète vint dire à Gama qu'il pouvait déclarer les motifs de son voyage aux officiers du prince, qui auraient soin de l'en infcrmer. L’amiral répondit qu'il ne pouvait, sans déshouneur, renoncer au droit qu'avaient en Europe tous les ambassadeurs de parler aux souverains, qui daignaïent les écouter eux-mêmes, en présence de leurs plus intimes conseillers. Cette réponse ne déple: point au samorin. Il fit conduire l'amiral dans un autre appartement ; il y passa suivi de son interprète, du chef des bramincs, du contrôleur de sa maison, et de l'officier qui lui servait le bétel. Là, s'étant assis sur une estrade, et s’adressant directement à l'amiral , 1l lui demanda de quel
pays il venait, et quels avaient été les moufs de son
voyage. Gama répondit : « Qu'il était ambassadeur « du roi de Portugal , le plus grand prince de l’Oc-
« ciüent par ses richesses et par sa puissance ; que
« ce prince, informé qu'il y avait aux Indes des rois « chrétiens, dont le roi de Calient était le chef, (avant jugé à propos de lui témoigner, par une am-
« bassade, le désir qu'il avait de faire avec lui un «traité d'alliance et de commerce ; que les rois ses « prédécesseurs s'étaient efforcés, depuis soixante « ans, de s'ouvrir par mer une route aux Indes, « sans qu'aucun de leurs amiraux eût réussi jusqu’alors dans ce grand projet; qu'il était chargé de « deux lettres du roi de Portugal pour le roi de « Calicut; mais que le jour étant si avancé, il re- « mettrait ce devoir au lendemain; qu'il avait ordre « d'assurer sa majesté que le roi de Portugal était « son ami, son frère, et se flattait qu’elle enverrait « un ambassadeu: en Portugal pour établir une ami- «tié mutuelle, et une correspondance inaltérable «entre les deux couronnes. »
Le monarque indien répondit qu’il acceptait volontiers la qualité de frère et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal à Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo d'examiner les présens qu'il destinait au samorin. C’étaient quatre piéces d’écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre, du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent à Ja vue de ces présens, et déclarérent qu’on ne pouvait les offrir au samorin ; qu’il n’en recevait point qui ne füt d’or ou de quelque matière aussi précieuse. L'anural, un peu choqué, répondit que s'il était
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venu pour commercer, il aurait apporté de l'or; qu'iloffrait des présens d'ambassadeur en son propre nom, et nullement ax nom du roi son maître, qui, ne connaissant point le samorin (1), n’avait pu lui envoyer des présens ; mais qu’au retour de la floue en Portugal, apprenant que Calicut était gouverné * par un grand roi, ilne manqueraït pas de lui envoyer par d’autres vaisseaux l'or et l’argent qu’on devait lui présenter. Enfin il demanda qu'il lui fût permis d'offrir ses présens tels qu'ils étaient, ou de les renvoyer à son vaisseau. Le catoual l’assura qu'il était libre de renvoyer ses présens ; mais qu'il ne l'était pas de les offrir au samorin. L’amiral irrité protesta qu'ils’enexpliquerait avec ce prince. Sesdeux guides
| parurent approuver son dessein , etle quittéreni en . le priant d'attendre leur retour, parce qu’il ne convenait pas qu'il parüi sans eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu’on les vit paraître. Le ministre était déjà gagné par une faction très-puis-
sante qui méditait la ruine des Portugais. Les Maures
(x) Il a bien fallu rapporter cette réponse de Gama telle qu'elle est dans les historiens ; mais au fond , elle paraît un peu étrange, Gama pouvait, sans inconvénient , dire que son maître était le plus grand roi de l’Occident. On connaît le proverbe : 4 beau mentir qui vient de loin. Mais comment pouvait-il dire que son maître ne connaissait pas le samo- rin? Quoi lil ne le connaissait par assez pour lui envoyer des
présens, lorsqu'il lui écrit pour lui demander son alliance ? Te ministre indien ne devait pas être plus content des raisons de Gama que de ses présens,
d'Afrique et de la Mecque, qui commerçaient avec les Indes par l'Égypte et par la mer Rouge, avaient appris des facteurs qu'ils avaient à Mozambique, à Monbassa , à Mélinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour s'ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l'Inde. La jalousie du commerce, espèce d’avarice plus forte que toutes les autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d’orgueil et d'ambition, avait armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des extrémités du monde. Bentaybo , en leur disant que les Portugais apporteraient de l'or dans les Indes pour l’échanger contre des épices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que l'opulence et l’activité réunies ne donnassent trop d’avantage aux Portugais, et que l’Europe ne s'emparät de tout le commerce des Indes. Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les Portugais avaient exercées sur les côtes d'Afrique, attestées par les facteurs maures , étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécicux d’ambassadeur, ne cherchait que l’occasion de nuire ct de piller. La pauvreté des présens qu'ils apportaient était une raison décisive aux yeux des Indiens , à qui la magnificence extérieure en impose plus qu’à tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin , qui s'attendait à un don considérable :
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DES VOYAGES. 27 car l'avidité est un des caractères du despotisme oriental, Aussi Gama fut-1l fort mal recu à sa seconde audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda d’un air irrité comment l’ambasadeur d’un monarque que l’on disait riche et puis- Sant, pouvait apporter de si chétifs présens. L’amiral allégua lesmêmes raisons qu’il avait déjà données au ministre, et produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles finissaient par la promesse d'envoyer à Calicut les marchandises du Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin. L'idée d’un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus, dont la plus grande partie consistait dans les droits d’entréeet de sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles étaient les marchandisesde Portugal. Gama lui en fit un long détail, ajouta qu'il en avait des essais sur sa flotte , et
offrit d'aller les chercher, en laissant quelques-uns ?
des siens pour otages. Le samorin n’en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises et delesvendre aussiavantageusement quille pourrait. Le catoualeut ordrede le reconduire à son logement.
Ce munistre , absolument vendu aux Maures, lui préparait bien des traverses. A peine Gama était-il parue pour Padérane, queles Maures qui craignaient de perdre l’occasion de s’en défaire, déterminérent le catoual à le retenir prisonnier, s’engageant même à cxcuser cette conduite auprés du roi. En effet, le catoual rejoignit Gama sur la route, et lorsqu'ils furent arrivés le soir à Padérane, il l’ex-
horta par toutes sortes de raisons à attendre jusqu’au lendemain pour rejoindre ses vaisseaux , que peutêtre il ne trouverait pas aisément dans l'obscurité, Gama s'obstinant à vouloir partir , et demandantune barque, le catoual feignit de céder à son empressement, mais donna des ordres secrets pour faire éloigner toutes les barques. L'amiral fut obligé de passer la nuit à Padérane. Le lendemain , le catoual lui proposa de faire approcher ses vaisseaux ; Gama refusa nettement de donner cet ordre. Alors le ministre lui déclara que s'il ne le donnait pas, il n'aurait pas la liberté de rejoindre sa flotte; ct comme l'amiral menaçait d'en porter des plaintes au roi, on ferma les portes de sa maison, et l'on mit autour une garde de naïres, l'épée nue. Gama ne dut peut-être la vie qu'au nom du samorin, qu'il répétait souvent, et qui retenait ces perfides dans le respect. Le catoual espérait, par cette violence, forcer Gama de faire approcher sa flotte. Les Maures se proposaient de la détruire et d’exterminer tous les Portugais, de manière qu'il n’en restät pas un pour aller dire en Portugal où était situé Calicut. Le catoual, de moment en moment, redoublait les menaces et les instances. C’est au milieu de ces agitations que Gama eut assez d'adresse et de présence d'esprit pour envoyer un Portugais avertir Coëllo , l’un des principaux officiers de la floue, qu'ilse gardât bien de faire approcher les chaloupes du rivage. Il était temps que cet ordre arrivât; elles approchaient, et le catoual, qui en était informé,
lre jusqu’au » que peutl'obscurité, nandantune on empress pour faire at obligé de , le catoual aux ; Gama €. Alors le nait pas, il sa flotte; et des plaintes son , et l’on nue, Gama u samorin, es perfides r cette vioa flotte. Les ’exterminer on restät pas tuc Calicut,
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et de prébais avertir e la floue, s chaloupes rivât ; elles it informé,
DES VOYAGES. 29 avait dépêché plusieurs barques armées pour les saisir, La nuit suivante , tous les Portugais furent renfermés ; et leur garde fut doublée. 11 leur vint à l'esprit que peut-être le catoual ne les traitait si mal que pour leur arracher un présent. Gama le fit assurer que son dessein était de lui offrir quelques raretés de l'Europe. Cette proposition parut le rendre plus traitable. 11 répondit que si l'amiral ne voulait pas faire approcher ses vaisseaux , il pouvait au moins envoyer ses ordres pour qu'on débarquät ses marchandises , comme il l'avait promis au roi, et que, dès que ses marchandises seraient à terre, il aurait la liberté de retourner sur sa flotte. Gama y consentit, à condition qu'on fournirait des baiques pour le transport : elles partirent avec une lettre de Gama pour son frère et deux de ses ge:°. Il lui ordonnait d'envoyer une partie de sa cargaison au rivage, ajoutant que si le catoual, après avoir obtenu cette satisfaction , le retenait encore à Padérane , il fallait croire que c'était par ordre du samorin, et pour donner le temps d'armer quelques vaisseaux et d'attaquer la flotte; qu’en conséquenceil fallait mettre à la voile sur-le-champ, et revenir avec des forces capables de frire respecter le nom portugais dans l'Inde. Pani te Gama ne balança point à livrer les marchandises, mais il répondit à son frère qu’il ne partirait point sans lui, et qu'il se sentait assez fort, avec son artillerie,
- pour faire trembler Calicut, et en imposer à son perfide monarque.
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