‹ Abrégé de l'origine de tous les cultesChapitre 5 sur 68 · ABREGE · texte numérisé non relu

ABREGE

DE

CHxVPITRE PREMIER.

De l'Unlvcrs-Dieit et de son ciillc.

I,c mot /)ie»paniît destiné il exprimer l'idcc de ia force universelle et élernellcuîent active q-.ii imprime le mouvement à toute la nature, suivant les lois d'une liarmonic constante et admirable , qui se développe dans les diverses lornses que prend la m.alière orpaniscc; qui scmèlcà tout, anime fout, cl qui semble être une dans ses modii'icaiions iniiniment variées , et n'appartenir qu'à elle-même. Telle est la force vive que renferme en lui l'univers oucetassemblafje régulier de tous les corpsqu'une cl'.aine éternellelie entre eux, et qu'un mouvement perpétuel roule majestueusement au sein de l'espace et du temps saiis bornes. (L'est dans ce vaste et merveilleux cnser.ible quel'liomme, du moment qu'il a voulu raisonner sur les c;iuses de son existence el de sa conservation, ainsi que sur celles des efl'ets variés qui naissent eb se détruisent autour de lui , a dû placer d'dboid cetie cau:e couveraiuemcut

î ABRÉGÉ DB L'ORIGINE

puissante qui fait tout éclore, et dans le sein delàquelle tout rentre pour en sortir encore par une succession de générations nouvelles et sous des formes difierentes. Cette force étant celle du monde lui-même , le monde fut regardé comme Dieu ou comme cause suprême et universelle de tous les effets qu'il produit, et dont l'homme faitpartie. Voilà le grand Dieu, le premier ou plutôt l'unique Dieu qui s'est manifesté à l'homme à travers le voile de la matière qu'il anime, et qui forme l'immense corps de la divinité. Tel est le sens de la sublime inscription du temple de Sais : « Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera , et nul mortel n'a encore levé le voile qui me couvre.»

Quoique ce Dieu fût partout , et fut tout ce qui porte un caractère de grandeur et de pcri»étuilé dans ce monde éternel, l'homme le chercha de préférence dans ces régions élevées oîi semble voyager l'astre puissant et radieux qui inonde l'univers des flots de sa lumière , et j)ar lequel s'exerce , sur la terre, la plus belle comme la plus bienfaisante action de la divinité. C'est sur la voùteazuréc, semée de fcuxbrillans, que le Très-Haut paraissait avoir établi son trône ; c'était du sommet des eicux qu'il tenait les rênes du monde, qu'il dirigeait les mouvcmens de son vasfc corps, et qu'il se contemplait lui-même dans les formes aussi variées qu'admirables sous lesquelles il se modifiait sans cesse. » Le • monde, dit Pline, ou ce que nous appelons autre- « ment le ciel, qui dans ses vastes flancs embrassç

« tous les êtres , est un Dieu éternel, immense, qui « n'ajamais été produit et qui ne sera jamais détruit. « Chercher quelque chose au-delà est un travail « inutile à l'homme et hors de sa portée. Voilà l'Être « véritablement sacré, l'Être éternel, immense, qui « renferme tout en lui: il est tout en tout, ouplutôt « il est lui-même tout. Il est l'ouvrage de la nature « et la nature elle-même. »

Ainsi parle le plus philosophe comme le plus savant des naturalistes anciens. II croit devoir donner au monde et au ciel le nom de cause suprême et de Dieu. Suivantlui, le monde travaille éternellement en lui-même et sur lui-même : il est en même temps et l'ouvrier et l'ouvrage. Il est la cause universelle de tous les effets qu'il renferme. Rien n'existe hors de lui ; il est tout ce qui a été, tout ce qui est, tout cequisera,c'est-à-direlanatureelle-mêmeouDieu; car, par Dieu , nous entendons l'Être éternel , immense et sacré qui , comme cause , contient en lui tout ce qui est produit. Tel est le caractère que Pline donne au monde , qu'il appelle le grand Dieu, hors duquel on ne doit pas en chercher d'autre.

Cette doctrine remonte à la plus haute antiquité chez les Égyptiens et chez les Indiens. Les premier» avaient leur grand Pan, qui réunissait tous les caractères de la nature universelle, et qui originairement n'était qu'une expression symbolique de sa force féconde.

Les seconds ont leur dieu Vichnou, qu'ils confondent souvent avec le monde lui-même , quoique

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quelquefois ils n'en fassent qu'une fraction de la triple force dont se compose la force universelle. Ils disent que l'univers n'est autre chose que la forme de Vicîiuou ; qu'il le porte dans son sein; que tout ce qui a été , toiit ce qui est, tout ce qui sera est en lui ; qu'il est le principe et la fin de toutes choses; qu'il est tout ; qu'il est un être iniique et suprême, qui se produit à nos yeux sous mille formes. C'est un être infini , ajoute le Ba{;;iwadam, qui ne doit pas être séparé de l'univers, qui est essentiellement un avec lui ; car, disent les Indiens, Yichnou est tout, et tout est en lui ; expression parfaitement semblable à celle dont Pline se sert pour caraclériser rinivcrs-Dieu, ou le monde cause suprême de tous les effets produits.

Dans l'opinion des Brames, comme dans celle de Pline , l'ouvrier ou le fjTand Demiourgos n'est pas séparé ni distinfiiiédeson ouvrane. Le monde n'est pas une machine étrangère à la divinité , créée et mue par elle et liots d'elle ; c'est le développement de la subsfarice divine ; c'est une des formes sous lesquelles Dieu se produif à nos rejyards. L'essence du monde est uneetindivisibleavcccelledc Brama qui l'orfjanise. i}'.ù voit le monde , voit Dieu, autant que l'honniiepeut ie voir; comme celui qui voit le corps de l'homme etsciimouvemens, voit l'homme autant qu'il peut Ktrc vu, quoique le principe de ses inouvemens , de sa vlé et de son int^liifjence reste caché sous l'enveloppe que la main touche et que l'œil aperçoit. Il en est de même du corps sacré de

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la divinité on de rUuivcrs-Dieu. Rien n'existe qu'en lui et que par lui; hors de lui , tout est néant ou abstraction. Sa force est celle de la divinité même. Ses niouvemens sont ceux du ïjrand Etre, principe de tous les autres , et son ordre admirable, l'organisation de sa substance visible et de la partie de lui-mêmeque Dieu montre à l'iiomme. C'est dans ce maf^nifique spectacle que la divinité nous donne d'elle-même , que nous avons puisé les premières idées de Dieu ou de la cause suprèuie ; c'est sur lui que se sont attachés les regards de tous ceux qui ont cherché les sources de la vie dans les êtres. Ce sont les membres divers de ce corps sacré du monde qu'ont adoré les premiers hommes , et non pas de faibles mortels que le torrent des siècles emporte dans .son courant. Et quel homme, en effet, eût jamais pu soutenir le p;u-allelc qu'on eût voulu établir entre lui et la nature ?

Si l'onprétend que c'est à la force que l'on a élevé d'abord des autels , quel est le mortel dont la force ait pu être comparée à cette force incalculable répandue dans toutes les parties du monde, qui s'y développe sous tant de formes et par tant de degrés variés , qui produit tant d'effets merveilleux, qui tient en équilibre le soleil au centre du système planétaire, qui pousse les planètes et les retient dans leurs orbites, qui déchaîne les vents, soulève les mers ou calme les tempêtes , lance la foudre , déplace et bouleverse les montagnes parles explosions volcaniques, et ti.-ut dans nue activité étçr-

nelle tout l'univers ? Croyons-nous que l'admiration que cette force produit aujourd'hui sur nous n'ait pas également saisi les premiers mortels qui contemplèrent en silence le spectacle du monde et qui cherchèrent à deviner la cause puissante qui fait jouer tant de ressorts ? que le fils d'Alcmcne ait remplacé rUnivers-Dieu et l'ait fait oublier ? N'estil pas plus simple de croire que l'homme , ne pouvant peindre la force de la nature que par des images aussi faibles que lui, a cherché dans celle du lion, ou dans celle d'un homme robuste , l'expression figurée qu'il destinait à réveiller l'idée de la force du monde ? Ce n'est point l'homme ou Hercule qui s'est élevé h la liauteurde la divinité ; c'est la divinité qui a été abaissée au niveau de l'homme qui manquait de moyens pour la peindre. Ce ne fut donc point pour l'apothéose des hommes , mais lï dégradation de la divinité par les symboles et les images , qui a semblé déplacer tout dans le culte rendu à la cause suprême et à ses parties , et dans les fêtes destinées à chanter ses plus grandes opéra.tions. Si c'estàla reconnaissance des hommes pour les bienfaits qu'ils avaient reçus, que l'on croit devoir attribuer l'institution des cérémonies religieuses et des mystères les plus augustes de l'antiquité, peut-on penser que des mortels , soit Cérès , soit Bacchus, aient mieux mérité de l'homme que cette terre qui, de son sein fécond , fait éclore les moissons et lesfruits, que leciel alimentera de ses eaux, et que le soleil échauffe et mûrit de ses feux ; quç

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ia nature , qiii nous prodigue ses biens, ait été oubliée, et qu'on ne se soit souvenu que de quelques mortels qui auraient enseigné à en faire usage? Penser ainsi, c'est bien peu connaître l'empire que la nature a toujours exercé sur l'homme, dontelle tient sans cesse les regards tournes vers elle, par l'effet du sentiment de sa dépendance et de sesbesoins.

Il est vrai que quelquefois des mortels audticieux ont voulu disputer aux vrais dieux leur encens, et le partager avec eux ; mais ce culte forcé ne dura qu'autant de temps que la flatterie ou la crainte eut intérêt de le perpétuer. Doraitien n'était déjà plus qu'un monstre sousTrajan. Auguste lui-même fut bientôt oublié; mais Jupiter resta en possession du Capitole. Le vieux Saturne fut toujours respecté des descendans des antiques peuplades d'Italie, qui révéraient en lui le dieu du temps , junsi que Janus ou le génie qui lui ouvre la carrière des saisons. Pomone et Flore conservèrent leurs autels , et les différens astres continuèrent d'annoncer les fêtes du calendrier sacré, parce qu'elles étaient celles de la nature.

La raison des obstacles qu'a trouvés le culte d'un homme à s'établir et à se soutenir parmi ses semblables est tirée de l'homme même , comparé au grand Etre que nous appelons l'univers. Tout e.st faiblesse dans l'homme; dans l'univers, tout est grandeur, tout est force , tout est puissance. L'homme naît , croit et meurt , et partage à peine un instantla durée éternelle du monde, dont il occupe un

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point infiniment peti!. Sorti de la poussière, il y rentre aussitôt tout entier, tandis que la nature seule reste avec ses formes et sa puissance, et des dcbrisdes êtres mortels elle recompose de nouveaux êtres. Elle ne connaît point de vieillesse ni d'altération dans ses forces. Nos pèi-es ne l'ont point vue naître; nos arrière-neveux ne la verront point finir. En descendant au tombeau, nous la laisserons aussi jeuncqu'elle l'ctait lorsque nous sommes sortis de son sein. La postérité la plus reculée verra le soleil se lever aussi brillant que nous le voyons et que l'ont vu nos pères : naître, croître , vieillir et mourir, expriment des idées qui sont étrangères à la nature universelle, et qui n'appartiennent qu'à l'homme et aux autres eil'els qu'elle produit.» L'u- « nivers, ditOcellus de Lucanie, considéré dans sa « totalité, ne nous annonce rien qui décèle une ori- « gine ou présage une destruction : on ne l'a pas vu « naître, ni croître, ni s'améliorer; il est toujours « le même, de la même manière, toujours égal et « semblable à lui-même. » Ainsi parlait un des plus anciens philosophes dont les écrits soientparvenus jusqu'à nous, et depuis lui nos observations ^enouseuoutpas appris davantage. L'univers nous paraît tel encore qui lui paraissait étrealors. Ce caractère de perpétuité sans altération n'cst-il pas celui de la divinité ou do la cause suprême ? Que sex'ait donc Dieu, s'il n'était pas tout ce que nous pal'aissent la nature et la force iulerne qui la meut? Jrons-nous chercher hors du monde cctètvecternel

et improduit, dont rien ne nousatteste l'existence? Placerons-nous dans la classe des effet produits cette immense cause au-delà de laquelle nous ne voyons rien que les fanîùmesqu'ilplaità notre imagination de créer? Je sais que l'esprit de l'homme, que rien n'arrête dans ses écarts, s'est élancé audelà de ce que son œil voit, et a franchi la barrière sacrée que la nature avait posée devant son sanctuaire. Il a substitué à la cause qu'il voyait agir une cause qu'il ne voyait pas hors d'elle et supérieure à elle, sans s'inquiéter des moyens d'en prouverla réalité. Il a demandé qiù a fait le monde, comme s'il eût été prouvé que le monde eût été fait; et il n'a pas demandé qui a fait .son Dieu, étranger au monde, bien persuadé qu'on pouvait exister sans avoir été fait: ce que les philosophes ont pensé effectivement du monde ou de la cause universelle et visible. L'homme, parce qu'il n'est qu'un effet, a voulu que le monde en fût aussi un ; et dans le délire de sa métaphysique, il a imaginé un être abstrait appelé Dieu , séparé du monde et cause du inonde, phicé au-<'Jcssusde la sphère immense qui circonscrit le système de l'univers, et lui seul s'est trouvé fjarant de l'existencedecettenouvellc cause; c'est ainsi que l'homuiO a créé Dieu. Mais celte conjccti'.rc audacieusen'cslpoint Icpremier pas qu'il a fait. î.'er.ipirc qu'ccrcc sur lui la cause visible est trop for! pour qu'il ail sonré sitôt à s'y soustraire. Il a cru lonfj-UMups au témoijjnaf^e de ses yeui avant de se livrer aux illusions de sou

itnaginafion, et de se perdre dans les routes inconnues d'un monde invisible. Il a vu Dieu ou la grande cause de l'univers avant de chercher au-delà, et il a circonscrit son culte dans la sphère du monde qu'il voyait, avant d'imaginer un Dieu abstrait dans un monde qu'il ne voyait pas. Cet abus de l'esprit, ce raffinement de la métaphysique, est une date très récente dans l'histoire des opinions religieuses, et peut être regardé comme une exception à la religion universelle, qui a eu pour objet la nature visible et la force active et intelligente qui paraît répandue dans toutes ses parties, comme il nousest facile de nous en assurer par le témoignage des historiens, et par les monumcns politiques et religieux de tous les peuples anciens.

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