‹ Abrégé de théologie dogmatique et moraleChapitre 127 sur 459 · TRAITÉ UNIQUE : DE LA GRACE · texte numérisé non relu

TRAITÉ UNIQUE : DE LA GRACE

057. Pour comprendre ce grand sujet, il est nécessaire de se rappeler certaines notions.

La nature et la grâce sont réellement distinctes. La nature, c'est l'essence d'un être, considérée comme principe des opérations de cet être. Or, il y a deux sortes d'essences. L'une est incréée, infinie, essentiellement simple, non composée de puissance et d'acle, mais étant un acte pur et nécessaire ; l'autre est créée, contingente, finie, dans laquelle on distingue la puissance de l'acte, puisqu'elle n'agit pas toujoui's. Dieu est donc au-dessus de toute nature, puisque dans son essence, le principe d'opération ne se distingue pas de l'opération même, et que son essence est un acte pur ; ce n'est qu'improprement qu'on l'appelle nature, en tant qu'il a fait toute nature créée. Dieu est donc l'Etre surnaturel. Or, Dieu peut être considéré, ou dans ses œuvres, ou en lui-même. Si on le considère, en tant que se manifestant par ses créatures, on l'appelle auteur de la nature; et on dit qu'il n'est pas .sous ce point de vue essentiellement surnaturel, puisqu'on n'a pas en vue son essence, mais la nature qu'il a créée et qui ne manifeste que d'une certaine manière sa Toute- Puissance. Si on considère Dieu, dans son essence, il est essentiellement surnaturel, et on le nomme auteur de la gloire.

658. L'être intelligent a naturellement pour fin de connaître Dieu, comme auteur de la natire, et de l'aimer comme tel par-dessus tout ; et Dieu lui doit pour atteindre cette fin son concours, ou un secours suffisant. Car bien que Dieu ne soit pas obligé de créer, du moment où il crée un être, il doit lui donner une fin proportionnée à ses forces naturelles, et un secours suffisant pour atteindre cette fin. C'est pourquoi, bien que la nature soit un don, ce n'est pas un don proprement gratuit, puisqu'il est dû en quelque manière.

659. Il y a cependant dans la nature des dons qui sont vraiment gratuits :

comme le secours efficace pour atteindre la fin naturelle, et l'obtention ell'ectivc de cette fin. Dieu ne doit pas ces dons, surtout si la créature est libre, et ne se sert pas, par sa propre malice, du secours suffisant qui lui est fourni. Ainsi, bien que l'œil soit fait pour voir, Dieu n'est pas tenud'empêchcr qu'il n'y

ait des aveugles ; toutefois, comme il répugnerait à sa sagesse que tous les être de même nature fussent privés de la fin, pour laquelle ils ont été créés. Dieu doit donner, au moins à quelquesuns d'entre eux, l'obtention effective de leur lin. Ainsi, il ne peut pas permettre que tous les hommes soient aveugles.

660. Ces dons naturels, qui ne sont pas dus à une créature en particulier, sont gratuits par rapport à elle; mais comme ils sont dus à quelques individus de la même espèce, ils ne sont pas pour cela surnaturels, on les appelle connaturels ; et s'ils dépassent les exigences de la nature, comAe l'immortalité et l'intégrité du premier homme, on lesappelle préternaturels .

061. On donne le nom de surnaiurels relativement aux dons que Dieu fait à certains êtres, et par lesquels ces êtres l'emportent naturellement sur les êtres qui leur sont inférieurs ; ainsi les anges dépassent en pou*'oiries hommes ; les hommes font 'des choses que ne pourraient pas faire les animaux, ni les plantes ; mais ce n'est pas là un surnaturel proprement dit; et Dieu doit aux êtres de diverses espèces des dons proportionnés à leur perfection naturelle. 662. Le surnaturel absolu, qui est le surnaturel proprement dit, est toujours gratuit ; et en cela il se distingue de tous les dons de divers genres que nous venons d'énumérer. Toulefois il se subdivise en surnaturel quant au mode et en surnaturel quant à la substance.

La résurrection, par exemple, a quelque chose de naturel ; car la vie qu'on rend au mort, est un don naturel -, le surnaturel n'est que dans la manière dont elle lui est rendue, manière ijui dépasse les forces de la nature. C'est le surnaturel quant au mode. La grâce de J.-C, si elle ne fait qu'aider un infidèle à ob.server la loi naturelle (ce que souvent il ne pourrait pas par ses propres forces, par suite de la déchéance originelle), esl surnaturelle quant au mode seulement, si elle ne donne pas encore à cet infidèle le commencement de la foi ; et cette sorte de grâce s'appelle médicinale, car elle remédie à l'infirmité de la nature.

00;{. Quand un don, est en lui-môme, au-dessus de toute nature créée, quand il dépasse les exigences naturelles de tout être créé, ou pouvant être créé, il est surnaturel quant à la substance; et celte sorte de surnaturel ne peut être

DIEU SANCTIFICATKUU

i|iu' (iue](|ne cliuse de divin, qui est cumiiiuniqiic à un être, et qui )c lait parlici|)anl de la nature de Dieu^ considéré dans «on essence; et Dieu peut se communiquer de trois manières :

Wii. 1) Dans la Trinité, une i>crsonne divine comuiuniquela nature divine aux personnes divines, qui procèdenl d'elle, de telle sorte ([u'il n'y a qu'une nature en trois personnes distinctes.

2) Une personne divine prend une nature liumaine, qui reste distincte de la nature divine; et elle se l'unit réellement en unité de personne, comme il arrive dans l'incarnation.

3) Dieu communique quelque clio.se de sa vie à .sa créature, (jui demeure cependant distincte de lui. et comme pei'sonne et comme nature ; et c'est ce qui se fait par la grâce. Nous disons que Dieu conmiunique quelque chose de .sa vie, et non pas sa vie ; car la vie de Dieu, l'est Dieu lui-même; et bien que Dieu soit la grâce, il est en lui-même la grâce incréée, ou l'amour infini, qui donne aux êtres intelligents la grâce créée. De même que la loi éternelle n'est pas la raison de l'homme, bien que la raison de l'homme, soit une participation à la raison de Dieu, ou à la loi éternelle, de même la grâce accordée à une créature, n'est pas" l'amour éternel de Dieu, mais l'elVel de cet amour, elTet limité el produit dans le temps, non par une création proprement dite, car il n'y a que les substances qui se font par création; el la grâce n'est point une substance, mais un accident de l'esprit intelligent, ou de lame humaine. On peut dire cependant, en un sens, que la grâce est créée parce qu'elle est produite dans le temps et de rien, c'est-à-dire sans mérite de la pari de la créature.

Remarquons bien que l'amour commun, que Dieu porte à tous les êtres, et par lequel il leur donne leur nature, n'est pas la grâce. La grâce c'est l'amour spéciaK par lequel Dieu attire la créature raisonnable, au-dessus de la condition de sa nature à la participation du bien divin, comme parle Si TKomas.

d-2. q. HO. a. i, a. 2.

Mo. L'ordre naturel est donc la disposition, par laquelle la créature est dirigée vers sa Un naturelle, par des moyens en rapport avec cette fin, c'està-dire naturels.

L'ordre surnaturel, est la disposition, par laquelle la créature intelligente seule capable de participer à la vie divine, qui est dans l'intelligence et la volonté, est dirigée vers une fin surnaturelle, qui est de^connaître cl d'aimer Dieu, tel qu'il est en lui-même, par des moyens en rapport avec cette fin, c'est-à-dire surnaturels, et par la grâce. Comme la nature est distincte de ia grâce, l'ordre

naturel est distinct de l'ordre surnaturel. Celte distinction est réelle. L'ordre naturel peut exister sans le surnaturel ; et la nature jieut exister sans la grâce. C'esl certain même pour Adam innocent. V.-n" olO. Cependantia grâce suppose la nature, qui doit lui servir de sujet; car elle n'est qu'un accident, qui a besoin d'adhérer à une substance.

Aussi la grâce créée n'existe pas, sans un sujet auquel elle adhère.

L'ordre surnaturel et la grâce sont hors de la portée du mérite de toute créature créée, livrée à ses propres forces, c'ext de /"oî contre les Pélagiens pour l'homme déchu ; c'est cerlain pour l'homme innocent ; et il en faut dire de même des anges.

Y a-t-il un être possible, auquel la grâce soit due, comme une condition naturelle de son existence et de sa fin; l'opinion commune le nie, Molina cependant l'affirme. La participation k la vie divine commencée dès cette vie, s'appelle simplement grâce; cette participation consommée parla vision béatifique, qui est le terme de la grâce, et qui appartient au même ordre que la grâce, s'appelle la gloire. Nous parlerons de la gloire dans la dissertation suivante, ici nous n'avons â parler que de la grâce.

606. Les théologiens appellent du nom de grâce de Dieu, celle qui fut faite à Adam, avant sa chule, et grâce du Christ celle, qui a été accordée à Adam et à tous les hommes, après la chute.

Ces deux grâces sont de même nature; il n'est pas certain toutefois que la grâce de Dieu ait été accordée, en vue des mérites de .l.-C, V. n" 595 et suiv., tandis qu'il est cerlain que, depuis la chute, il n'est point d'autre nom par lequel l'homme puisse être sauvé, que celui de Jésus.

Et la grâce du Christ, telle qu'elle est donnée aujourd'hui, établissant l'âme, dans une admirable union avec J.-C. son chef, donne à l'homme une dignité, une noblesse, qu'il n'aurait jamais eue sans l'Incarnation. (lïu.)

607. Or la grâce du Christ peut être donnée à un homme, non pas précisément pour le sanclilier lui-même, m«uis afin qu'il

LA GKACE AGTUKLLE

sanctifie les autres, el les dirige à leur lin surnaturelle; el pour lors on Và\)[)e\\e uiràce ijrd luit cment doniih', (jnilis dula. Or 8t Thomas, d'après St Paul 1 Cor.

XII. 8. 10, nous enseii;ne qu'il y a neul sortes de grâces gratuitement données : 1" trois pour enseigner, savoir 1) la foi ou la connaissance des principes de la foi; 2) la sagesse ou la coilnaissance des conclusions tirées des principes de la foi ; 3) la science, ou la connaissance des choses naturelles, don ton tiredes comparaisons ou des exemples, pour faire connaître les mystères de la foi.

2° Pour prouver (}uatre : l)La grâce des guérisons qui persuade si facilement les malades; 2) l'opération des vertus, ou des miracles dans la nature, par ex :

arrêter le soleil; 3) la prophétie, ou la prédiction des choses futures; 4) le discernement des esprits, ou des pensées du cœur, ces grâces sont le sceau divin apposé à une doctrine.

3° Pour prêcher la doctrine deux : 1) le don des langues, et 2) l'interprétation des paroles, c'est-à-dire, l'exposition claire des vérités et des paroles de la sainte Ecriture.

Or ces dons peuvent être dans les justes, comme dans les Apôtres, ou dans les méchants comme dans Judas ,• mais si rien ne fait soupçonner le mal chez ceux qui les ont, ces dons sont une preuve d'une i^^rande sainteté.

6()8. Ou bien la grâce est donnée à l'homme pour (|u'il devienne saint lui-même ; et on l'appelle grâce rendant (Kjrédbte à Dieu, fjraluiv. fnrieiis. (îeUe grâce est plus excellente que la grâce donnée gratuileinent, parce (|u'elle tend immédiatemenlà unir l'homme à sa fin dernière ;

c'est d'elle que nous allons traiter. Or, la communication du divin amour se l'ait à l'âme, par cette grâce, ou d'une manière passagère pour l'aider dans ses opérations, sans modifierla substance de l'âme elle-même, et alors cette grâce s'appelle dcluelle, ou bien elle affecte la siibslancederâmeelle-même,et l'élève d'une manière permanente; et c'est la grâce habituclic. Nous traiterons de l'une el de l'autre,

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