‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 106 sur 170 · LE CRÉDIT · texte numérisé non relu

LE CRÉDIT

« Socialistes ! éclaireurs perdus de l'avenir, pionniers dévoués à l'exploration d'une contrée ténébreuse, nom, dont l'œuvre méconnue éveille des sympathies si rares et semble à la multitude un présage sinistre; notre mission

est de redonner au monde des croyances, des lois, des dieux, mais sans que nous-mêmes, pendant l'accomplissement de notre œuvre, nous conservions ni foi, ni espérance, ni amour. Notre plus grand ennemi, socialistes, est l'utopie 1 Marchant d'un pas résolu au flambeau de rexpérience, nous ne devons connaître que notre consigne : en avant! Combien parmi nous ont péri, et nul n'a pleuré leur sort! Les générations auxquelles nous frayons la route passeront joyeuses sur nos tombes eflacées ; le présent nous excommunie, l'avenir est sans souvenir pour nous, et notre existence s'abime dans un doubJe néant.

Mais nos efforts ne seront pas perdus. La science recueillera le fruit de notre héroïsme, et la postérité, sans savoir qui nous fûmes, jouira par notre sacrifice de ce bonheur qui n'est pas fait pour nous. En avant ! voilà notre Dieu, notre croyance, notre fanatisme. Nous tomberons les uns après les autres, jusqu'au dernier ; la pelle du nouveau venu couvrira de terre les cadavres des vétérans. — Que les savants nous dédaignent s'ils le veulent ; leurs idées sont à la hauteur de leur courage. Mais salut au poète qu'aucune contradiction n'étonne, à celui qui chantera, vieux barde, les réprouvés de la civilisation, et qui viendra méditer un jour sur leurs vestiges ! Poète, ceux que déjà l'oubli environne te saluent ! Ecoute.

C'était deux heures avant le jour ; la nuit était froide ; le vent sifflait à travers les bruyères. Nous avions franchi le col des montagnes et nous marchions en" silence à travers des lieux désolés, où expiraient insensiblement la végétation et la vie. Tout à coup nous entendîmes une voix, sombre comme celle d'un homme qui remémore ses pensées : « La division du travail a produit la dégradation du travailleur, c'est pourquoi j'ai résumé le travail dans les machines et l'atelier. La machine n'a produit que des esclaves, et l'atelier, des salariés ; c'est pourquoi j'ai suscité la concurrence. La concurrence a engendré le monopole ; de toutes parts ce sont les exploiteurs qui se coa-

lisent contre les exploités. La terre ne sera bientôt plus! qu'une caserne d'esclaves. Je veux que le travail soil commandité par le capital, et que chaque travailleur puisse devenir entrepreneur et privilégié ! »

A ces mots nous nous arrêtâmes, songeant en nousmêmes ce que pouvait signifier cette nouvelle contradiction. Le son grave de cette voix résonnait dans nos poitrines, et cependant nos oreilles l'entendirent comme si un être invisible l'eût proféré au milieu de nous. Nos yeux brillaient comme ceux des fauves, projetant dans la nuit un trait flamboyant. Tous nos sens étaient animés d'une ardeur, d'une finesse inconnues. Un frisson léger, qui ne venait ni de surprise, ni de peur, courut sur nos membres ; il nous sembla qu'un fluide nous enveloppait; que le principe de vie, rayonnant de chacun vers les autres, tenait enchaînées dans un commun lien toutes nos existences, et que nos âmes formaient entre elles, sans se confondre, une grande âme, harmonieuse et sympathique ; une raison supérieure, comme un éclair d'en haut, illuminant nos intelligences. A la conscience de nos pensées se joignait en nous la pénétration des pensées des autres ; et, de ce commerce intime naissait dans nos cœurs le sentiment délicieux d'une volonté unanime, et pourtant variée dans son expression et dans ses motifs. Nous nous sentions plus unis, plus inséparables et cependant plus libres. Nulle pensée ne s'éveillait en nous qui ne fût pure, nul sentiment qui ne fût loyal et généreux. Dans ces extases d'un instant, dans cette communion absolue qui, sans effacer les caractères, les élevait par l'amour jusqu'à l'idéal, nous sentions ce que peut, ce que doit être la société ; et le mystère de la vie immortelle nous fut révélé. Tout le jour, sans avoir besoin de faire aucun signe, sans éprouver- au dedans rien qui ressemblât au commandement ni à l'obéissance, nous travaillâmes avec un ensemble merveilleux, comme si tous nous eussions été à la fois principes et organes du mouvement. Et lorsque, vers le soir, nous fûmes peu à peu ren-

dus à notre personnalité grossière, à cette vue de ténèbres où toute pensée est effort ; toute liberté, scission ; tout aoîour, sensualisme; toute société, un ignoble contrat, noua crûmes que la vie et l'intelligence s'échappaient de notre sein par un douloureux écoulement.

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